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L’absente ou l’omniprésente

Emily Dickinson, l’énigme

Pour que s’installe une relation, parfois, il faut laisser passer plusieurs saisons et voir éclore plus d’un bourgeon avant de sentir dans l’air le parfum des fleurs. C’est peut-être ce qui explique mon silence ici, des derniers mois, où je me suis penchée vers ma poétesse intérieure – lui offrant espace, écoute et voix.

C’est de cette manière que l’univers de l’énigmatique Emily Dickinson s’est tranquillement introduite dans mon esprit. En femme curieuse, en femme qui se questionne, qui cherche à comprendre le beau, l’insaisissable et l’imperceptible, je me rallie aux autres pour tenter une approche vers la « mother Dickinson » et tenter, moi aussi, d’élucider une petite part du mystère. Sans vouloir nommer ou expliquer, je veux sentir et ressentir en moi ses mots, ses préoccupations, l’essence de ce qui la propulsait vers la nature d’un côté et vers l’isolement d’un autre, et à travers tout cela, la nécessaire poésie.

Les villes de papier

Le nom d’Emily Dickinson n’avait fait qu’effleurer mon esprit jusqu’à tout récemment. C’est avec le sublime roman de Dominique Fortier, Les villes de papier, paru chez Alto en 2018, que m’a été révélée Emily Dickinson. Dans ce roman, la narratrice tente, de son côté et par le parallèle qu’elle crée avec sa propre vie, de saisir l’insaisissable femme qu’était Dickinson. Elle fait le choix de ne pas aller trop près de la réalité, l’interprète, l’invente pour se l’expliquer; elle préfère tenter de la comprendre par d’autres voies, celles de l’intérieur, celles de sa propre vie, de ses propres expériences. Les villes de papier, un roman d’une délicatesse magnifique (comme les fleurs séchées d’Emily) où la figure de Dickinson est à la fois présente comme jamais, mais tout aussi évanescente.

Dans cette partie de l’histoire, je ne connais pas encore la poésie de la poète. Il m’arrive parfois de pénétrer l’univers d’un artiste d’abord par sa vie, avant son art. Ici, c’est par des fragments plus ou moins vrais de son histoire que j’entre chez elle.

Dominique Fortier donne vie à cette femme qui s’est, de sa vie, dérobée aux visages curieux. Nous la retrouvons ici entre les murs de sa maison ou dans son jardin. Nous devenons des témoins d’une autre époque, d’une sorte de film superposé à notre réalité.

« En écrivant, elle s’efface. Elle disparaît derrière le brin d’herbe que, sans elle, on n’aurait jamais vu. Elle n’écrit pas pour s’exprimer, quelle horreur, ce mot lui rappelle celui d’expectorer, dans les deux cas le résultat ne peut être qu’un flegme gluant, plein de glaires; elle n’écrit pas pour se distinguer. Elle écrit pour témoigner : ici, a vécu une fleur, trois jours de juillet de la 18**, tuée par une ondée un matin. Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible. »

Article par Anaïs Beaudet sur le sujet : https://chezlefilrouge.co/2018/09/05/lunivers-demily-dickinson-un-monde-fait-de-villes-de-papier/

Deux poètes et un.e absent.e

De passage dans la métropole, je me suis laissée tenter par l’invitation de la librairie Le port de tête pour assister à l’évènement littéraire Deux poètes et un.e absent.e avec les poètes Rosalie Lessard et Mario Brassard, qui ont pour l’occasion mélangé leurs voix à celle d’Emily Dickinson.

Vous savez, être entouré de visages inconnus et sentir l’âme de tout ce beau monde se soulever dans un même souffle, les hautes voltiges des sensations, l’effet dans le ventre, dans le cœur et dans l’instant-vie à l’écoute des poèmes…

C’est à chaque fois un plaisir palpable d’entendre les langages poètes et d’être témoin de leur puissance sur les oreilles attentives. J’ai eu la chance de partager l’expérience avec mon grand ami Eric. De nous tenir là, dans le monde, entre le réel et sa fragmentation, pour nous déposer dans une forme de nid invisible mais douillet, voilà le bien que peut nous faire la poésie.

Dans un café, après la lecture, complètement habitée par une forme de présence abstraite, volatile, mais mouvante et puissante de l’autrice, j’ai eu l’impulsion d’esquisser son portrait, à partir de la seule photo existante d’elle. Je crois que je voulais m’en faire une nouvelle amie, lui permettre d’entrer à son tour dans mon univers.

Car l’adieu, c’est la nuit

Depuis, je me suis procuré l’édition bilingue du recueil Car l’adieu, c’est la nuit, regroupant un cinquième de son corpus. Je me plais à lire les poèmes dans leur langue originale anglaise à voix haute pour entendre la force et les silences de leur autrice.

Le recueil, publié chez Gallimard, est introduit par une brève histoire de la poète qui m’a permis de faire des corrélations avec les points relevés dans l’ouvrage de Dominique Fortier, que j’ai relu avec intérêt et plaisir. Ce livre, c’est comme mordre dans un gâteau moelleux et à peine sucré, accompagné d’un thé avec juste ce qu’il faut d’amertume.

Voici quelques informations intéressantes sur Emily Dickinson, tirées du recueil Car l’adieu, c’est la nuit :

« Elle donne l’exemple d’une poésie écrite au gré des jours, sans schéma préconçu, selon l’éclair de la sensation présente ou la rumination d’une pensée s’obstinant à fouiller les pans jamais élucidés de l’expérience autant qu’à se projeter dans l’au-delà. Une poésie secrète, comme hors du temps, et dont la finalité se situe bien au-delà de son époque.

Si Emily est née le 10 décembre 1830, Dickinson le poète n’est venue au monde que près de trente ans plus tard, lorsqu’elle a commencé à élaborer ses Cahiers. »

« Dans ces lettres, elle ose à peine révéler sa nature ardente et rebelle, l’impossibilité où elle est de se « convertir » comme l’exige le puritanisme ravivé de son époque, et son attirance vers un versant opposé : « J’ai osé accomplir des choses étranges – des choses hardies, sans demander l’avis de personne – j’ai écouté de beaux tentateurs. » La poésie, car c’est bien d’elle dont il s’agit dans cette lettre écrite à vingt ans, est d’emblée perçue comme une force rivale de la religion, un instrument de contestation et de révolte contre un ordre arbitraire.»

« Elle n’ambitionne ni d’ »aboutir à un livre » selon les termes mallarméens, ni même de composer une « œuvre ». Les poèmes se succèdent selon l’humeur ou les sollicitations de l’instant. Ils forment un ensemble non concerté, sans articulations, qui n’a d’autre unité que la personnalité de l’auteur (car en vérité, Emily en est l’objet autant que le sujet) et qu’une écriture frappée dès le départ au seau de l’originalité. Chacun d’eux existe comme une entité, a sa propre finalité en lui-même. Il contient l’essence du Tout, comme chaque étoile d’une galaxie possède son propre système tout en la reflétant dans sa totalité. »

Emily Dickinson et Marie Uguay, quelque part sœurs

C’est lorsque j’ai commencé à m’intéresser davantage à la poésie que j’ai découvert Marie Uguay. J’ai plongé dans son univers par ses poèmes et par son journal intime, qui font de l’autrice une personne au corps aussi sensible que l’âme. Je traversais ses poèmes, ne saisissant parfois qu’une infime part de la force d’empreinte qu’ils tentaient de créer dans le monde.

Aujourd’hui, quand je pense à Marie Uguay, décédée à l’âge de 26 ans en 1981 des suites d’un cancer, je pense à un rayon de soleil qui traverse la fenêtre pour venir s’étendre de tout son long sur le plancher. C’est là qu’habite la poétesse. Dans les choses qui deviennent intemporelles, intouchables, impénétrables, et qui se perdent si on ne prend pas le temps d’écouter et de regarder.

Lorsque je m’ouvre aux mots d’Emily Dickinson, une autre époque, une tout autre histoire, des liens se cousent naturellement vers ceux de Marie Uguay. L’amour, la beauté imperceptible et paradoxale du monde, à la fois l’immuabilité des choses et leur mouvement, la solitude et la beauté folle des silences, les espaces blancs, la connexion de l’âme à ce qui est de nature merveilleuse.

Doucement, les voix de ces deux femmes se fondent en moi pour m’accompagner, dans le regard que je pose sur la vie, qui forme et déforme l’espace.

Article par Clara Lagacé sur le sujet :https://chezlefilrouge.co/2016/10/19/le-plaisir-de-lire-les-journaux-intimes-des-autres/

Article par Jennifer Bélanger sur le sujet : https://chezlefilrouge.co/2015/02/16/poemes-de-marie-uguay-rencontre-avec-le-dehors/

Poèmes

Marie Uguay, du recueil Autoportraits

« dehors est blanc

le silence à l’intérieur n’est pas parfait

mais il y baigne une clarté dense et courte

qui régit l’espace

décuple la mémoire

le corps s’assoupit

une branche de conifère froisse lourdement la neige

le soir connaît la pulsation du sang

elle met lentement la table

allume la première lampe

dehors le ramage gerce

et dedans le pas soyeux

qui se hâte vers le creux du lit

elle tourne les pages

hume leur parfum

déjà le soir installe ses baies de surface

et ses palmeraies bleu sombre »

Emily Dickinson, de la suite Liasses :

« A Wind that rose

Through not a Leaf

In any Forest stirred

But with itself did cold engage

Beyond the Realm of Bird

A Wind that woke a lone Delight

Like Separation’s Swell

Restored in Arctic Confidence

To the Invisible »

Amitiés de papier

Peut-être qu’Emily, dans son absence, devient de plus en plus présente avec les années qui s’écoulent depuis sa disparition. Pour ma part, notre rencontre n’a été que le point de départ d’une nouvelle amitié de papier, que je crois vivante pour quelques temps encore. Au fil des jours, par les lectures et les relectures, je sens de plus en plus sa présence dans mon rapport au monde et je n’ai plus envie d’élucider le mystère de sa vie, qui au final ne m’appartient pas et auquel je n’aurai jamais droit que par ma perception tout à fait intime des choses de la vie.

Par mon propre mystère, je crois que je pourrai entrecroiser ceux d’Emily, de Marie et peut-être même de Dominique.

Et toi, juste comme ça, quel est ton rapport au monde qui t’entoure?

 

FORTIER, Dominique, Les villes de papier, Alto, 2018
DICKINSON, Emily, Car l’adieu, c’est la nuit, nrf, poésie/Gallimard, Espagne, 2018
UGUAY, Marie, Poèmes, Boréal Compact, Gatineau 2015

 

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Partir de rien ou être forcée à grandir

Partir de rien est un roman écrit par Maude Nepveu-Villeneuve, paru aux éditions de Ta Mère en 2011 et réédité en 2019 avec une nouvelle première de couverture. Comme tous les livres de cette maison d’édition, le graphisme est alléchant et invite juste à vouloir plonger dans l’œuvre littéraire.

À la mer pour tout recommencer

Partir de rien est l’histoire de Chloé et Almée, deux meilleures amies d’enfance qui, après une fugue de quelques jours dans les champs, reviennent dans leur petit village natal désert. Il n’y a plus personne dans les rues, les maisons sont inoccupées et leurs familles sont parties sans explications. Les deux filles en profitent pour commencer une nouvelle aventure qui les mènera plus loin qu’elles ne le pensent. Elles rassemblent tout ce qu’elles peuvent trouver, livres et restants de nourriture, et partent à l’aventure avec leur lièvre Oreste. Elles décident d’aller jusqu’à la mer à vélo pour débuter leur nouvelle vie.

Arrivées à la ville portuaire sans nom, elles décident de jouer les touristes quelques jours afin de découvrir la grande ville. Elles rencontrent Laurent, ex-poissonnier, afficheur de rue. Cette rencontre les confronte à devenir des grandes personnes et citadines indépendantes.

« On a pris nos cliques, nos claques et nos sacs à dos, et on a décidé de partir. On aurait bien voulu saluer les marmottes, mais avec la pluie, elles étaient fourrées loin dans leurs trous, alors on leur a soufflé un baiser et on est parties sans plus de cérémonie. Les cérémonies, ça nous ressemblait pas, de toute façon. »

Ambiguïté solennelle

Tout au long du roman, il y a certaines ambiguïtés autant chez les personnages que dans les lieux qu’elles visitent. Au début, je croyais lire une histoire d’amitié entre deux filles d’environ 10 ans, puis plus je tournais les pages, plus je me rendais compte qu’elles devaient être plutôt des adolescentes. Plus loin dans le livre, les deux personnages boivent de la boisson et obtiennent des emplois dans un cabaret-bar, dévoilant ainsi leur âge adulte. Elles agissent par moment comme des enfants, parfois comme des adultes. Le tout est très énigmatique. L’autrice nous décrit deux femmes nageant dans les eaux troubles entre l’enfance et l’âge adulte, là où la tête veut grandir, mais pas le cœur.

Les lieux sont également anonymes dans ce roman. Les décors rappellent parfois Montréal, parfois l’Europe. Je dois avouer que j’ai longtemps accroché sur cet anonymat, je voulais à tout prix savoir où elles étaient et leur âge exact, puis je me suis laissé aller dans cet inconnu. Je me suis convaincue que ce mystère était charmant et cela m’a permis d’en faire ma propre interprétation. Il y a quelque chose de très solennel dans ces ambiguïtés.

Un roman d’amitié surprenant

Partir de rien est un roman d’amitié où l’autrice démontre les forces et faiblesses d’une amitié de longue date, où les envies bifurquent et les désirs s’opposent. L’amitié entre Chloé et Almée est fusionnelle, les deux femmes ont besoin l’une de l’autre pour traverser cette aventure, mais à quel point cette amitié est-elle saine ?

Au fil de l’histoire, on découvre la vérité sur certains personnages et on apprend à en détester certains et à en adorer d’autres. Le récit s’entremêle entre manipulations, ambitions, mensonges, indépendance et dépendance. C’est un roman où l’histoire te surprend toujours et où tu ne sais jamais dans quelle direction le récit se dirige. C’est un roman bourré de mystères qui te fait réaliser l’importance de l’amour et de l’honnêteté.

Quels sont vos romans favoris traitant de l’amitié?

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Je pars en Inde : voyage à travers le monde et soi-même!

Cet hiver aura été plutôt difficile pour la plupart des gens, avec cette météo en montagnes russes, et un printemps se laissant désirer. Avec un tel hiver morose, l’envie de voyager se sera fait sentir pour plus d’un. Toutefois, le voyage n’étant pas toujours accessible à tous, il nous restait les livres sur lesquels se rabattre pour nous évader afin d’oublier un tant soit peu notre calvaire enneigé et froid. D’ailleurs, en janvier, le blogue nous avait offert de belles suggestions pour nous réchauffer. J’ai décidé, dans un moment de déprime hivernale, de choisir un des titres de cette liste en guise d’automédication. Voici ce qui est ressorti de ma lecture de Je pars en Inde, de Véronique Daudelin.

Transparence

Le livre est le récit autobiographique de l’autrice, qui est partie 4 mois en Inde alors qu’elle était blasée de toutes les facettes de sa vie, et même, d’elle-même. Elle est partie avec un désir de se retrouver et avec l’espoir que ce voyage allait changer bien des choses, même elle. On y suit donc son périple transformateur à travers diverses anecdotes et réflexions. L’autrice y livre tout sans cachotteries: ses pensées, ses sentiments, ses opinions et ses réflexions, tant positives que négatives. Et c’est là que se trouve la beauté de cet ouvrage: l’authenticité de l’autrice à partager les bons côtés des voyages autant que les côtés moins intéressants, et sa transparence de montrer que la vie n’est pas qu’un fleuve tranquille. La vie comporte son lot de difficultés, et ce, pour tout le monde. Le côté normalisant et honnête qu’apporte cette lecture est vraiment rafraîchissant, surtout dans le monde actuel où les médias sociaux ne renvoient souvent des autres qu’une belle image lisse et sans défauts.

«La vie serait tellement plus simple si quelqu’un pouvait me donner l’heure juste et s’il me suffisait de l’écouter! C’est un fantasme qui dénote, au fond, un grand désespoir et qui révèle aussi à quel point, en ce moment, je me sens incapable de voir clair dans ma propre vie. À quel point le doute m’habite de façon permanente et à quel point je crains, constamment, de ne pas être au bon endroit et de ne pas faire les bons choix.»

Réflexions

L’autrice, en plus de décrire son périple, brosse un portrait des réflexions qui jaillissent de son expérience. Celles-ci sont souvent inévitables avec le voyage. J’ai senti que les réflexions partagées sont tout à fait pertinentes pour le lecteur, même s’il se trouve à mille lieues de l’Inde. Il en ressort que ce livre est plus qu’un récit autobiographique de voyage. J’oserais même avancer qu’il pourrait être classé dans des ouvrages de croissance personnelle tant il m’a amenée à réfléchir sur ma propre existence.

«Alors au fond, tous ces moments où j’ai peur d’être jugée, où je crains l’opinion des autres, ce sont des moments où moi-même je doute de ce que je fais. Où moi-même je me juge. Finalement, ce n’est jamais les autres le problème. Tout ne part que de soi, tout est en soi. Il n’y a que ça à trouver: soi.»

Bienveillance

L’autrice aurait pu terminer son livre à la fin de son voyage de quatre mois sur le doux souvenir du souper avec la famille de son amoureux en France, mais elle a été honnête en poursuivant son récit en toute vulnérabilité. Malgré que sa situation post-voyage pourrait être perçue comme un échec (même une suite d’échecs), elle nous démontre plutôt la bienveillance et l’autocompassion. Encore ici, son histoire m’a interpellée et amenée à me questionner sur ma bienveillance face à moi-même. Il en ressort que nous faisons des choix selon ce que nous savons et croyons le mieux pour nous au moment de décider. Parfois, il arrive que nous regrettions ces choix et que nous nous maudissions, alors que l’autrice nous démontre que nous devrions accueillir la situation et apprendre de celle-ci plutôt que de nous taper sur la tête. Sans craquelure, la lumière ne peut passer.

Cette lecture m’a fait voyager à travers le monde dans une culture complètement différente de la mienne. Le but de me divertir de l’hiver québécois fut donc atteint! Elle m’aura aussi fait voyager à travers moi et permis de belles réflexions!

Et vous, avez-vous déjà lu un livre vous ayant permis à la fois de voyager et de réfléchir sur votre propre existence?

 

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Splendeurs et mystères au nord du 52e parallèle

J’ai découvert Ariane Gélinas à tout hasard, en tombant sur son roman Transtaïga sur les tablettes d’une librairie. Je venais tout juste de terminer ce livre lorsque j’ai visité la Côte-Nord pour la première fois. Je me rappelle très bien avoir contemplé la route, les forêts et les tourbières avec un regard différent. Comme si les images du livre se superposaient à la réalité. Quelle sensation étrange et libératrice. Et maintenant que je lis Quelques battements d’ailes avant la nuit, je me remémore à quel point j’ai souhaité tout laisser derrière pour m’établir sur la Côte-Nord, à l’instar de Séverine, le personnage principal de l’histoire.

On tombe rapidement en amour avec cette façon dont Ariane Gélinas nous fait découvrir l’arrière-pays québécois. Elle possède un don pour concevoir des ambiances à la fois fantastiques et inquiétantes. Elle dépeint la beauté d’un endroit tout en y insérant une touche obscure, créant parfois un certain malaise. Les lieux sont toujours des éléments importants dans ses histoires. Ils peuvent même prendre vie, être habités d’une volonté, comme c’était le cas dans son roman Escalana. On peut dire qu’elle écrit des romans du terroir, mais d’un genre nouveau, qui lui est propre.

Mystères de la fosse du Labrador

Quelques battements d’ailes avant la nuit est un thriller avec une touche de fantastique. Ce roman s’adresse à un public mature en quête d’intrigues dans les vastes espaces du Nord. On y suit Séverine, une éternelle nomade, qui décide de s’établir pour de bon dans la ville minière de Fermont. D’emblée, elle sait qu’elle va se plaire dans ces grands espaces qui lui offrent maintes possibilités d’aventures et d’excursions. Mais le meurtre récent d’une femme ainsi que la disparition d’une autre la rendent anxieuse. Accablée par des visons morbides, Séverine va tenter d’en découvrir plus sur les circonstances entourant ces événements.

Dès les premières pages, je constate une évolution dans le style d’Ariane. Un ton plus léger et des phrases plus précises qu’à l’habitude. Bien que ça m’ait surprise, je ne déteste pas du tout ce changement. Une autre nouveauté pour moi : c’est la première fois que je m’attache à ses personnages. Leur personnalité est développée de façon à les rendre humains, réels. Ils ont tous leurs petites manies, leur histoire et leurs secrets. Ces détails permettent de mieux comprendre leurs motivations.

Tout au long du roman, ce sont le mystère et la suggestion qui sont prédominants. Sans jamais nous donner trop d’indices, l’atmosphère sombre laisse présager un événement grave. Pour ceux qui s’attendent à une histoire fantastique et surnaturelle, vous ne serez pas laissé en reste avec une fin grandiose et énigmatique qui laisse place à l’interprétation. Une finale lovecraftienne qui plaira certainement aux amateurs de littérature de l’étrange.

Trouble du nomadisme

J’ai apprécié les différents contrastes abordés dans ce livre. Celui qui oppose le nomadisme à la sédentarité m’a particulièrement accrochée. Séverine ne peut jamais rester longtemps au même endroit. Ses pieds doivent toujours fouler un sol qu’ils ne connaissent pas. Dès qu’elle commence à s’habituer, à créer des liens, elle se sauve. Après plusieurs années d’errance, elle ressent le besoin de se bâtir un chez-soi, d’entretenir des relations solides. Elle choisit la ville de Fermont pour s’établir, une ville où plusieurs habitants ne font que passer.

Comme le personnage principal, j’ai souvent souhaité m’enfuir, laisser derrière moi les problèmes et les responsabilités. M’émerveiller devant de nouveaux paysages chaque jour. Par contre, comme Séverine nous l’apprend, le courage, ce n’est pas que de partir. Le courage peut aussi être de rester, d’affronter le quotidien, la routine, l’angoisse. Le nomadisme est une thématique importante dans ce récit et amorce une réflexion intéressante à ce sujet.

« Solennelle, elle posa ses pieds sur l’asphalte avec le contentement d’y apposer sa marque. Elle pourrait dire qu’elle avait foulé, une fois dans sa vie, exactement cet endroit. Comme tant d’emplacements auparavant. Chacune de ses enjambées la portait jusqu’à un espace précis et inédit, scellait un pacte entre elle et cette zone qu’elle s’appropriait, territoire vierge qui pulsait sous ses semelles. »

— Quelques battements d’ailes avant la nuit, p.19 

C’est toujours un plaisir de voyager dans notre arrière-pays en compagnie des mots d’Ariane Gélinas. J’adore voir son écriture évoluer, nous présenter de nouvelles émotions. Sa voix unique transforme des endroits québécois en univers mystérieux. Une agréable façon de voir notre belle province autrement.

Et vous? Quels romans vous ont permis de redécouvrir votre pays d’un regard différent?

Pour en connaître plus sur cette écrivaine, je vous invite à consulter les articles de Kim DL sur le recueil Les murmurantes et de Raphaëlle B. Adam sur le recueil Le sabbat des éphémères.

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Le paradoxe du choix, ou pourquoi je n’ai pas de pile à lire…

Récemment, je suis tombée sur le Ted Talk de Berry Schwatz, un psychologue américain prétendant que le libre choix de la société occidentale a des effets plus négatifs sur notre quotidien que nous le croyons. Sa théorie s’appelle le paradoxe du choix.

En effet, le nombre élevé de choix à faire dans notre quotidien aurait pour effet d’augmenter l’anxiété, le degré d’insatisfaction et irait même jusqu’à pousser certains individus à carrément ne rien faire. Trop de choix tuerait le choix. Cela vient entre autres de la peur, celle de se tromper, de regretter, de passer à côté de quelque chose d’extraordinaire, etc. Plus il y a de possibilités, plus l’individu aurait tendance à choisir de ne rien faire. Cela expliquerait pourquoi ce n’est pas tout le monde qui voyage, car pour chaque élément d’organisation d’un voyage, il existe des dizaines de choix possibles:  destination voulue, temps de l’année, durée du départ, type d’hébergement, moyen de transport, comment s’alimenter, quoi faire, etc.

Et la lecture dans tout ça?

Heureusement, cela ne m’empêche pas personnellement de voyager! Mais je dois avouer que c’est peut-être pour cela que j’ai parfois beaucoup de difficulté à choisir ma prochaine lecture! Contrairement à plusieurs, je n’ai pas de pile à lire! Principalement parce que j’achète très peu de livres (merci la bibliothèque!), et parce que je cherche souvent en fonction de comment je me sens et de ce que j’ai envie de ressentir à travers ma lecture du moment. Mais lorsque vient le temps de faire un tour à la bibliothèque ou même parfois à la librairie, je suis souvent frappée par le choix qui s’offre à moi! Il y a de tout, pour toutes les envies et c’est à ce moment que j’ai parfois envie de rebrousser chemin, bredouille, plutôt que d’avoir à choisir LE livre idéal. La pression de performance et l’anxiété embarquent et je lis des dizaines et des dizaines de quatrièmes de couverture en me disant que ça a l’air bon, mais peut-être qu’il y a un meilleur choix caché quelque part dans la prochaine rangée… Je repars souvent les mains vides.

Comment choisir finalement?

Pas de panique! Je finis toujours par retourner à la librairie ou à la bibliothèque pour choisir quelque chose! Mon choix est souvent orienté par une recommandation d’un proche ou selon les palmarès des libraires, mais est-ce que cela ne me rend pas trop influençable? Peut-être, mais souvent les meilleurs romans que j’ai lus m’ont été recommandés! Et c’est parfois plus agréable de lire un livre que d’autres ont lu pour pouvoir en discuter, car il n’y a rien de plus frustrant que de faire une découverte géniale et de n’avoir personne pour partager le même enthousiasme. Comment forger mon identité et déterminer mes préférences littéraires si je laisse toujours les autres décider pour moi, à cause de mon incapacité à choisir seule? Je crois qu’au bout du compte, il faut continuer de lire et d’explorer différents styles. Trouver l’équilibre entre les recommandations et les tentatives personnelles, c’est de faire confiance à son intuition et se rassurer en se disant qu’au pire, il y a tellement d’autres choses à lire par la suite!

Mais ne vous inquiétez pas, je ne cesserai jamais de lire parce qu’il y a trop de choix, au contraire! Et je suis convaincue que je finirai par forger mon indépendance littéraire, le processus est simplement un peu long…

Et vous, croyez-vous que trop de choix peut tuer le choix et comment pensez-vous que cette théorie influence nos choix de livres?

Mademoiselle Samedi Soir

La fin des commencements

J’ai toujours adoré les romans de Heather O’Neill. J’aime comment l’écriture est extrêmement imagée, comment elle fait également appel à l’imaginaire de l’enfance et des contes de fées tout en traitant de sujets on ne peut plus adultes. J’ai récemment assisté à une conférence de Katy Roy sur la bibliothérapie, et j’ai été marquée par l’importance thérapeutique de l’imagerie mentale, et par la façon dont cela vient faire appel à quelque chose de profondément ancré en nous. Avant que nous n’apprenions à parler le langage verbal, lorsque nous étions enfants, nous interprétions le monde à l’aide d’images plutôt que de mots; l’imagerie mentale vient refaire appel à cette connaissance primaire chez nous, et est utilisée dans ce roman comme une béquille pour affronter le quotidien:

«Raphaël avait commencé à me bombarder de questions détaillées. Il essayait de couler mon porte-avions.» (p.306)

Les romans de Heather O’Neill m’ont toujours fait un bien fou, et je n’avais pas spécifiquement compris pourquoi avant d’assister à cette conférence: c’est que le langage y est tellement imagé que ça ne peut que faire écho à cette enfance en nous. Renforcés par les multiples références aux contes de fées, ses romans semblent ouvrir une porte sur l’enfance qui fait ressortir notre vulnérabilité inhérente: vulnérabilité qui est ensuite amochée, heurtée par la dureté des propos de l’auteure. Lire Mademoiselle Samedi Soir, c’est donc ouvrir une porte sur une vulnérabilité qu’on croyait disparue depuis longtemps, pour ensuite se laisser atteindre par la violence du monde adulte et finalement réaliser à quel point nous nous sommes insensibilisés à cette violence au point de ne plus nous rendre compte de l’univers déjanté dans lequel nous vivons.

Sur le titre

Le titre m’a longtemps perturbée. Mademoiselle Samedi Soir: à part l’idée d’une (probablement jeune) femme qui a tendance à sortir le samedi soir, cela ne m’évoquait absolument rien. Jusqu’à ce que j’allume (j’étais enrhumée, ça m’a pris du temps): Heather O’Neill écrit en anglais. L’expression «Saturday Night Girl» allait donc probablement être plus évocatrice! Une courte recherche sur l’Urban Dictionnary a résolu mon problème: «His regular weekly fuck that he can count on. Probably not a romance.» Et c’est exactement ce que dépeint le roman, sous toutes ses facettes.

Une baise hebdomadaire et régulière

Noushka, début vingtaine, est la Saturday Night Girl par excellence. Elle enchaîne les relations sexuelles, régulières, mais insignifiantes, avec des hommes qu’elle affectionne autant qu’elle déteste. Nous est dépeinte une jeune femme qui essaie de combler l’absence d’amour (maternel, paternel et romantique) par la chair, mais qui se rend compte que cela ne lui est jamais suffisant. Elle tentera de remédier à cette situation et de fuir une situation familiale tendue en se mariant (trop jeune) à un bad boy: Raphaël. Son bonheur est réel, mais fugace. Bien rapidement, elle se sent piégée par les problèmes internes de son mari et finit par s’enfuir de cette situation malsaine, enceinte et malheureuse.

«J’ai éclaté de rire parce que rien ne se passait. C’était la réalité. C’était mon monde. J’étais coincée, mariée, dans un appartement minuscule. On n’était pas instruits. On n’avait pas de perspective d’avenir. On était un couple québécois typique des années 60, mais on vivait dans les années 90. On avait gâché notre avenir. On ferait la même chose qu’aujourd’hui dans cinquante ans. La différence, c’est qu’on serait plus laids.» (p. 276)

Probablement pas une romance

L’histoire de Noushka est tout, sauf une romance. En fait, oui, mais pas une romance romantique. Les relations de Noushka sont toutes systématiquement désastreuses, en partie parce qu’elles impliquent des hommes à tendance autodestructrice (son frère, son mari, son père), mais surtout à cause de l’attitude de Noushka. Cependant, la relation qu’elle développe avec elle-même au fil du récit pourrait ressembler à une romance. Noushka apprend, sous nos yeux et tandis qu’on la suit pas à pas, à prendre ses propres décisions, à faire ses propres choix et à prendre son avenir en main.

«Une des raisons pour lesquelles je souhaitais étudier la littérature, c’est qu’elle expose tout. Les écrivains cherchent des secrets qui n’ont pas encore été exploités. Chaque écrivain doit inventer sa propre langue magique afin de décrire l’indescriptible. Ils ont peut-être l’air d’écrire en anglais, en français ou en espagnol, mais en réalité, ils écrivent dans la langue des papillons, des corbeaux et des pendus.» (p. 400)

Elle retourne aux études et s’acharne, malgré les tentatives répétées de son frère de l’en empêcher. Elle se trouve un bon boulot, bien payé, dans un théâtre. Elle fait le choix de partir lorsque son mari devient toxique. Je ne dis pas que ces choix sont sans embûches, et qu’il s’agit d’une histoire d’amour de contes de fées. Mais Noushka apprend à s’aimer et surtout, à se respecter, et c’est là toute une romance à mon avis: une histoire d’amour entre une écrivaine et la langue des papillons, qu’elle apprend à apprivoiser.

Sur la politique du Québec

Je ne pouvais pas terminer de parler de Mademoiselle Samedi Soir sans mentionner la dimension québécoise très présente dans le roman. À de nombreux endroits, j’oubliais que Heather O’Neill n’écrit pas en français: et pour une écrivaine qui n’arrive pas à s’identifier comme une écrivaine «québécoise», je considère qu’elle comprend le Québec et les enjeux liés au français probablement encore mieux que certaines personnes qui, elles, n’ont pas peur de s’identifier comme «québécoises», sans avoir la moindre idée de ce que cela représente.

«Adam était charmant, et il s’exprimait dans un français parfait. Comme plusieurs Anglos de Montréal, il parlait français mieux que nous. Ils savaient exactement quels verbes utiliser, comme les gens savent quels ustensiles employer dans un souper chic. C’était tout à fait comme il faut, parce qu’ils l’avaient appris dans des livres. Ils ne connaissaient pas le joual et ne savaient pas sacrer. Ils ne savaient rien faire d’autre que d’être comme il faut et se tenir sur leur quant-à-soi. C’était un français subventionné par l’État, à laver à sec.» (p.62)

Le roman est ponctué d’événements liés aux référendums pour un Québec libre, à l’identité québécoise et à l’importance du français; et si parfois cela tombe légèrement dans le cliché, le tout ajoute une subtile dimension politique et une nouvelle couche de sens au texte, qui contribue largement à son charme.

Sur la fin

J’avoue que, s’il y a une chose qui m’a déçue dans ce roman, c’est la fin. Une fin qui tente de se rabibocher avec celle d’un conte de fées, et qui, à mon avis, est trop surfaite. Cependant, je ne vous la raconterai pas, parce que je vous recommande absolument la lecture du roman! C’est un petit bonbon qui fait autant de bien que de mal à l’âme, dans lequel les émotions s’entrechoquent à tout bout de champ, mais qui, une fois terminé, laisse encore la saveur de l’enfance sur le bout de la langue.

«Le chat regardait le coucher de soleil. Qui aurait pu croire à un rose pareil? C’était effrayant même pour un homme adulte de lever les yeux vers un rose pareil. C’était effrayant d’avoir la responsabilité de vivre dans un monde regorgeant de tant de merveilles.» (p.101)

Et vous, quel(s) livre(s) vous ramènent en enfance?

N.B. Merci aux Éditions Alto pour le service de presse grandement apprécié!

Un livre québécois par mois : Mai : Boréal

En mai, on lit un livre de la maison d’édition Boréal!

Les Éditions du Boréal furent créées en 1963, à Trois-Rivières. L’entreprise a vu le jour grâce à Gilles Boulet, prêtre, Pierre Gravel, libraire, Jacques Lacoursière, professeur, Denis Vaugeois, historien, et Mgr Albert Tessier, cinéaste et historien. Elle a été au départ reconnue pour son journal d’histoire du Canada. Le premier livre publié abordera justement des sujets historiques. La maison d’édition prendra beaucoup d’importance dans le cœur des Québécois lors de la Révolution tranquille, pendant laquelle ils souhaitent sonder leur passé.

Pourquoi avoir choisi les Éditions du Boréal? Je crois que cette maison d’édition accorde une grande valeur à l’histoire du Québec. Son catalogue offre également une grande variété d’auteurs et d’autrices, aux styles de plus en plus variés. Elle est en constante évolution.

Voici quelques suggestions de lecture :

Et puis, quelle sera votre lecture?

 

M’étendre sur l’asphalte

«J’ai la tête qui éclate
J’voudrais seulement dormir
M’étendre sur l’asphalte
Et me laisser mourir»

«Le monde est stone», Starmania

J’étais déjà charmée par le titre du roman jeunesse de Julie Bosman, qui représente la chanson «Le monde est stone», l’une de mes chansons préférées de la comédie musicale Starmania. Je me suis alors demandé si j’allais me retrouver dans un monde digne de Starmania? Ou encore dans une histoire où on retrouve une comédie musicale, ou qui sonne comme une comédie? N’aimant pas lire la quatrième de couverture avant de commencer ma lecture, je me gardais la surprise. Et j’ai rapidement constaté que l’idée du titre vient de l’époque. Je me suis retrouvée dans le corps d’une jeune femme de 12 ans, et dans un univers où on retrouve une petite odeur de fixatif.

M’étendre sur l’asphalte parle des douleurs qu’on vit lors de l’adolescence : des premiers amours, des premières passions, des premières frustrations face à nos parents qu’on voudrait tant changer, des amitiés qu’on crée et qu’on perd, des montagnes russes d’émotions… et dans ce cas-ci, des premiers deuils.

Bye-bye enfance

Julie s’en va au secondaire. Elle n’attend que les changements. Elle attend le jour où elle aura enfin une grosse poitrine, où elle sera femme et tout le contraire de sa mère. Julie regarde son grand frère avec admiration et souhaite avoir sa liberté. Julie a également un voisin qui est son ami d’enfance, avec qui elle s’amuse à garder une petite innocence. Mais pendant le début de l’été, cet ami disparaît pour toujours. Julie perdra alors avec lui une partie de son enfance et de son innocence. Avec sa meilleure amie Belinda, elle essayera de jouer à la jeune femme.

Cette découverte de soi et l’histoire de Julie me font beaucoup penser à la série La lumière blanche d’Annick Poitras, qui a bercé mon adolescence. Dans les deux cas, on retrouve une jeune préadolescente qui vit des changements corporels et qui perd un être cher et significatif.

Dans le cas de Julie, elle prend conscience de toutes les pressions et les injustices sociales que vivent les femmes. Elle constate la charge mentale avec laquelle vit sa mère, et ce n’est pas ce qu’elle souhaite pour son futur. Elle veut être libre comme son grand frère et chouchoutée comme son petit frère. Elle n’a pas envie de «trimer» comme sa mère (dodo-boulot-souper-ménage-s’occuper-du-p’tit-ménage-etc.-etc.). Elle veut être comme ses idoles : des femmes libérées. Une Diane Dufresne aux seins nus sur son album. On retrouve une sensibilisation aux droits de la femme dans sa libération. Car il ne faut pas oublier que la femme des années 80 n’avait pas les mêmes conditions ni les mêmes rôles que celle d’aujourd’hui.

Psichht Psichht les années 80!

On retrouve énormément de références aux années 80 dans le roman. J’aime cette époque, j’aime ce qu’on y retrouve, mais je me suis demandé si c’était «attirant», intéressant, pour les jeunes québécois-e-s d’aujourd’hui, considérant que c’est un livre jeunesse? On pourrait plutôt croire que l’autrice s’est fait un cadeau en l’écrivant.

Les références touchent divers sujets, mais particulièrement la musique, qui a une grande importance, comme celle de la merveilleuse Diane Dufresne, ou encore de David Bowie!

On peut faire un parallèle avec la populaire série Stranger Things, qui aborde beaucoup les années 80 dans la culture générale (pop) connue de tous, par exemple Donjon et Dragons, Ghost Buster, etc.. Mais contrairement à ce qui en est pour Stranger Things, Julie Bosman a fait en sorte que les années 80 ne soient pas seulement accessoires à son histoire, mais qu’elles fassent partie de l’ambiance et de la personnalité des personnages. Il m’était donc plus facile de comprendre les références et la psychologie du personnage et de m’identifier à elle. 

Était-ce un bon choix? Je ne le sais pas, cependant, j’ai adoré ma lecture.

Étant une enfant des années 90, je comprends les références. Ma mère est une grande fan de Diane Dufresne et j’ai toujours aimé les comédies musicales, alors je reconnaissais les succès de Starmania et de David Bowie. Je reconnaissais aussi les noms qui font partie de la culture pop québécoise des années 80.

Pour le plaisir de l’histoire, de se retrouver dans le corps d’une jeune préadolescente, j’ai beaucoup apprécié ma lecture.

Avez-vous déjà lu un livre qui vous a rappelé votre enfance?

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La Société des poètes disparus sur scène

Les planètes étaient alignées. Le 21 mars avait lieu la Journée mondiale de la poésie et, moi, j’allais voir à nouveau les poètes disparus prendre vie. Or cette fois, ce serait sur la scène du Théâtre Denise-Pelletier. C’était la date idéale pour la première de cette œuvre, qui valorise avec grandeur les maîtres des rimes d’une époque d’antan, particulièrement l’indestructible Walt Whitman, sur lequel je me suis penchée dans un article antérieur. Il n’est pas nécessaire de vous dire qu’ils avaient déjà gagné mon cœur avant même le lever du rideau.

Je ne prendrai pas le temps de vous faire un résumé du récit puisque la majorité des lectrices et des lecteurs doivent connaître cette histoire de fond en comble. Toutefois, si ce n’est pas le cas, je vous recommande fortement de voir le film mettant en vedette le talentueux Robin William, dans le rôle de M. Keating, ou bien de lire l’adaptation écrite par Nancy H. Kleinbaum en 1990.

 

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Décor

Bien que le décor ait été plutôt minimaliste, constitué principalement d’une estrade de bois, d’un tableau de classe ainsi que d’un calorifère, l’espace qui s’offrait aux acteurs était largement utilisé, et ce, toujours à bon escient. Le spectateur se sentait facilement plongé dans l’atmosphère d’une école privée américaine au cadre restrictif et rigoureux.  Nul besoin d’une scène chargée lorsque celle-ci est pleinement occupée par le jeu des corps. Quelques objets s’ajoutaient ici et là, tels que la machine à écrire de Todd, de nombreux livres de poésie et les bannières représentant les valeurs de l’institution, pour ne nommer que ceux-ci. J’ai eu un gros coup de cœur pour la chute de neige vers la fin de la pièce. Elle était féerique et correspondait parfaitement à la mélancolie ressentie lors de ce moment précis.

Mise en scène et adaptation

Cependant, la véritable force de la pièce est sans aucun doute la mise en scène orchestrée par Sébastien David. Les transitions au ralenti m’ont complètement renversée. Une poésie sans mot. La poésie en mouvements lents, juste assez pour que nous puissions la saisir au passage. Chacune de ces transitions était empreinte d’une émotion différente. Par exemple, les moments de Neil transpiraient l’immobilité, le frein que représente son père dans le désir du jeune homme d’avancer dans des chemins non débroussaillés. Alors que la scène de danse sur un succès d’Elvis Presley criait haut et fort la joie, le fameux « Carpe Diem », mais dans le silence.

Le choix de la chronologie était aussi particulièrement intéressant. Tout coulait de façon fluide, sans bris de cohérence. J’irais jusqu’à dire que certains passages m’ont semblé plus poignants que dans le film en raison de l’entremêlement des scènes qui, habituellement, se succèdent. Je fais référence ici à l’un des derniers actes de la pièce, celui nous montrant simultanément la fin de Neil et la dernière rencontre du Cercle (scène coupée au montage du film). Contrairement à ce qui en est dans le long-métrage, Neil ne termine pas sa performance théâtrale (il incarne Puck dans la pièce Songe d’une nuit d’été de Shakespeare). Son père l’interrompt en pleine prestation. Et c’est juste avant de se donner la mort que Neil nous livre les dernières lignes de la pièce, comme un dernier au revoir. Grande métaphore d’une fin interrompue qui se transforme en fin définitive. Or c’est aussi à ce moment que les amis de Neil festoient dans la grotte, lieu de rencontre du Cercle, en compagnie de M. Keating. Ce dernier déclame un discours contagieux sur la vie, répétant le populaire « sucer toute la moelle secrète de la vie » de Thoreau, ramenant à ma mémoire le merveilleux poème de Baudelaire, «Enivrez-vous». Cet amalgame de vie et de mort nous déchire dans les tréfonds de notre être.

«Enivrez-vous»

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront: «Il est l’heure de s’enivrer! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.»

Baudelaire, Le Spleen de Paris, XXXIII

Le jeu des acteurs

J’ai grandement aimé que les acteurs jouant les étudiants soient de jeunes comédiens. Malgré leur jeune âge, le jeu était bien maîtrisé. Heureusement, M. Keating, interprété par Patrice Dubois, est à la hauteur de nos attentes, et Dieu sait qu’il avait de grandes chaussures à porter. Il était irrévérencieux et habité par une fougue inégalable. Mais c’est Simon Landry-Désy, jouant Todd Anderson, qui m’aura le plus prise de court. Les expressions faciales du comédien véhiculaient avec exactitude le malaise, le mal de vivre et la colère vécus par le personnage. La scène du « Yawp » (cri primitif selon Walt Whitman) m’a donné des frissons sur tout le corps. Bref, des acteurs mélangeant les rires et les pleurs dans un jeu subtil et authentique.

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Une chose est certaine, «les mots et les idées peuvent changer le monde», et ça, M. Keating me l’aura à nouveau fait ressentir. L’appel au non-conformisme qu’est La Société des poètes disparus est intemporel. En ce sens, je suis heureuse de constater que plusieurs écoles secondaires de la métropole ont prévu de faire voir la pièce à leurs élèves. On ne dira jamais trop à nos adolescents que le meilleur chemin est celui que personne n’emprunte.

Connaissez-vous cette oeuvre? L’avez-vous appréciée?

Crédit photo : Michaël Corbeil

 

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Des contes culottés pour vraiment en finir avec les princesses parfaites, par Marie Demers

Dans le cadre de ma maîtrise en littérature, j’ai lu des réécritures de contes à la pelle. Il y en avait de toutes sortes et vraiment pour tous les goûts. Plusieurs étaient humoristiques, certaines plus dramatiques, quelques-unes avaient un objectif féministe et certaines, pour adultes, étaient même très glauques. J’ai lu beaucoup de très bonnes versions, mais je dois avouer que jamais, jusqu’à maintenant, je n’ai trouvé de réécritures contemporaines de contes pour enfants aussi réussies que celles que vient de publier Marie Demers dans la collection des Contes culottés.

Ces contes, tout le monde les connaît, bien sûr. Mais ne vous attendez pas à lire des versions pareilles à celles popularisées par Perrault, Grimm ou Disney. Dans Le Petit Capuchon bleu (et le loup qui voulait s’appeler Jennifer), aucun chaperon rouge ni aucune grand-mère n’est mangé, et aucun chasseur ne vient sauver personne. C’est plutôt l’histoire d’une grand-mère qui jouit de la liberté qu’elle a de vivre comme elle l’entend (et qui fait du motocross!), d’un loup qui a l’impression d’être né dans le mauvais corps et d’une jeune fille qui en a assez de devoir agir comme toutes les filles.

Dans Peau de vache (ou La princesse qui voulait épouser son papa), aucun animal ne sacrifie sa peau, aucun père ne souhaite réellement épouser sa fille et aucun mariage ne vient finalement conclure l’histoire. Nous rencontrons plutôt une vache magique qui donne du lait frappé aux fraises, un parrain fée nommé André et une princesse qui aime vraiment beaucoup, beaucoup le maquillage… et son papa.

J’ai vraiment aimé ces contes, et ce, du début à la fin. J’ai trouvé qu’aucune des cent pages de chaque livre n’était de trop. Et une fois la dernière refermée, j’ai soupiré de contentement. Enfin! Enfin une autrice québécoise qui ose vraiment bousculer les contes, pas juste changer quelques détails ou travestir les filles en garçons – comme je l’ai souvent vu au cours de mes lectures. La richesse, la complexité et l’intelligence des Contes culottés montrent qu’un réel travail de déconstruction a été fait par Marie Demers pour repenser tous les détails des contes classiques, et qu’aucun motif n’a été oublié.

Les nouvelles versions sont vraiment originales, très actuelles et particulièrement drôles. Avec beaucoup de doigté et une grande maîtrise de l’écriture, l’autrice nous livre des histoires captivantes qui sont aussi quelque peu déstabilisantes par moments, mais tellement pertinentes! En effet, Marie Demers ne se gêne pas pour aborder des sujets souvent laissés de côté en littérature jeunesse, mais dont il est grand temps de parler: les modèles familiaux atypiques, les identités de genre, le poids de la conformité, etc. Et en prenant directement la parole comme narratrice de ses contes, Marie Demers nous offre une expérience de lecture d’autant plus drôle, puisque le déroulement de l’histoire est criblé de commentaires hilarants et de détails saugrenus à la sauce culottée.

À mon avis, ces contes sont de petites merveilles qu’il faut absolument lire et partager sans modération! Inutile de dire que j’ai vraiment très hâte de lire les prochains livres de la série. Le prochain tome est d’ailleurs en construction, et les rumeurs disent qu’il s’agira d’une reprise des Trois petits cochons…!

Aimez-vous les contes réinventés? Quels sont vos préférés?