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Pourquoi les femmes trans n’écrivent-elles pas?

Se poser la question, c’est aussi se questionner sur la raison d’être de la littérature. « Pourquoi écrire? », c’est la question qu’on m’avait posée dans mon entrevue de sélection pour la maîtrise en création littéraire à l’UQAM. J’avais déjà préparé ma réponse : écrire, c’est ce que les humains font déjà. C’est un moyen de communiquer, mais aussi de réfléchir qui est aussi indissociable d’une société que les phénomènes comme les médias, les contes pour enfants, les rumeurs, les potins. Un livre, pour moi, c’est juste un autre des moyens par lesquels des gens manifestent leur existence, en misant sur leur talent et leurs capacités.

Qu’en déduire si un groupe minoritaire est sous-représenté chez les auteurs? Prenons par exemple les femmes trans, magistralement absentes de notre corpus québécois : sont-elles moins créatives ou ont-elles moins de choses à dire que leurs comparses qui ne sont pas trans? J’en doute fort…

Il ne suffit pas d’écrire, il faut aussi être lue.

Qui dans sa jeunesse n’a jamais rêvé d’être un de ces auteurs du Salon du livre, qui a su rejoindre les gens grâce à une idée mise sur papier? Le processus de l’écriture d’un roman et sa présentation (et célébration) dans un Salon du livre sont par contre souvent méconnus. Le fonctionnement du processus éditorial est une des barrières qui départage les auteurs plus privilégiés des autres. Non seulement faut-il savoir présenter et défendre son projet littéraire, il faut que celui-ci soit jugé rentable par une institution qui prend un risque économique et symbolique.

Historiquement, les maisons d’édition qui ont fait le pari d’aborder des questions trans (et plus rarement, des histoires écrites par des personnes trans sur ce sujet) le font souvent dans une perspective pédagogique. Le concept même de personne trans a été permis par des livres de témoignages à ambition éducative, comme l’histoire de Christine Jorgensen et Lili Elbe. Plus près de nous, le roman « Garçon Manqué » (Samuel Champagne, 2014) s’adresse généralement à un public adolescent et fait part d’une histoire fictive, l’A.B.C. des épreuves que traverse un jeune garçon trans. Le travail de témoignage et d’éducation est nécessaire, mais tout auteur trans n’est pas en mesure de l’accomplir.

Si une auteure pratique une écriture maniant les questions trans de façon expérimentale, c’est-à-dire en atteignant une forme esthétique jamais vue ou un public nouveau, il faudra mener une large réflexion pour écrire le livre, et ensuite faire preuve de courage et d’adresse pour se tailler une place dans le champ littéraire.

Préserver son énergie ou poursuivre son rêve? On peut faire les deux!

Ce que je constate, c’est que le problème ne s’arrête pas à la question de si les femmes trans écrivent ou non. Le problème est aussi que leurs mots parviennent difficilement au grand jour. Cette invisibilisation pourrait dissuader une femme minoritaire d’investir trop d’énergie ou de temps dans une démarche artistique qui serait difficilement reconnue. Comment se sortir de l’impasse?

Une initiative montréalaise « Parallel Tracks » propose une solution intéressante, cette fois en offrant un espace de rassemblement aux personnes de couleurs et aux autochtones qui souhaitent poursuivre un projet artistique. Pour surpasser les biais et discriminations racistes du milieu artistique, un ou une participant.e à l’activité peut profiter du mentorat d’artistes qui ont fait face aux mêmes enjeux systémiques. L’activité donne des outils concrets pour permettre la planification et la réalisation de projets créatifs, et le tout se déroule dans une perspective anti-oppressive et communautaire.

Pour favoriser la présence des femmes trans, mais de toutes les personnes minoritaires en art, il faut s’occuper à la fois de l’art et de l’individu qui fait face à des défis injustes.

Avez-vous été témoin d’autres initiatives comme « Parallel Tracks », favorisant la production artistique de personnes marginalisées?

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Bird box, l’horreur invisible

Imaginez-vous en train de fouiller dans votre cuisine à la recherche de boîtes de conserve, les yeux bandés. Puis, vous trouvez la porte de votre maison à tâtons, vous vous rendez à l’extérieur et vous tentez tant bien que mal de trouver un abri, sans jamais avoir la moindre idée de ce qui se trouve autour de vous. Si vous ouvrez les yeux, ne serait-ce qu’une seconde, il est déjà trop tard. Une folie meurtrière s’emparera de vous et, une fois que vous aurez tué tout ce qui vous entoure, vous vous suiciderez.

Cette réalité atroce est le monde imaginé par Josh Malerman, dans son roman Bird Box. L’auteur écrit en privant ses personnages de leur vue, les obligeant à se bander les yeux dès qu’ils veulent sortir dehors et à couvrir la moindre fenêtre pour se couper totalement du monde extérieur. Coupés ainsi du reste du monde, les survivants doivent affronter l’apocalypse et s’adapter à cet important handicap pour espérer vivre un jour de plus.

Malorie, une jeune femme des États-Unis, voit le monde qui l’entoure s’effondrer et doit rassembler toutes ses forces pour survivre, un jour à la fois. Lorsqu’elle entend parler d’un camp de survivants, elle rassemble son courage et part en canot sur une rivière qu’elle ne verra sans doute jamais. Un périple qui semble impossible, surtout les yeux bandés, mais nécessaire pour sa survie.

Les questions morales

Selon moi, les dilemmes moraux et les questions fondamentales sur l’Humanité sont un incontournable des romans post-apocalyptiques. Bird Box n’y échappe pas. Tout au long de l’histoire, Malorie et les autres personnages sont confrontés à des choix déchirants et doivent prendre des décisions qui s’avèrent souvent une question de vie ou de mort. Dans un monde dévasté par la misère et le chaos, les réactions les plus intenses deviennent parfois quasiment normales. Dépaysement et frissons garantis.

J’ai trouvé intéressant le fait que Malorie apprenne qu’elle soit enceinte le jour où les cas de folie débutent aux États-Unis. Ce genre de questionnement par rapport à la maternité est rarement exploité dans les romans que j’ai pu lire auparavant, ce qui en fait un élément original et unique selon moi. Non seulement une grossesse peut s’avérer tout un défi lorsqu’elle n’est pas planifiée, lorsqu’elle arrive en même temps que la fin du monde, on a affaire à un double défi. Tout au long de l’histoire, plusieurs questions sur la maternité et l’enfance surgissent et imposent une réflexion pertinente. Pourquoi mettre au monde un enfant qui ne pourra jamais voir la lueur du jour, avoir une enfance normale et qui met inévitablement sa mère en danger?

Mes impressions

Écrire sans pouvoir utiliser le sens de la vue est un défi que Josh Malerman a relevé avec brio. L’écriture est fluide et tout simplement captivante. Tout au long du roman, j’ai ressenti une certaine frustration de ne pas avoir de réponses à toutes mes questions, mais c’est exactement ce que les personnages ressentent et l’effet de mystère est réussi. On a souvent l’impression que quelque chose se trouve juste derrière nous, en train de nous observer silencieusement, une sensation à glacer le sang!

Les personnages sont très bien construits, leur personnalité est nuancée, ce qui les rend réalistes et complexes. Ils réussissent à apporter l’humanité nécessaire à l’histoire pour la rendre un peu plus agréable à lire. Plusieurs descriptions sont tout simplement horrifiques, difficiles à lire, encore plus à imaginer.

Je suis une grande fan des romans post-apocalyptiques pour ados, mais dans ce cas-ci, ce n’est certainement pas pour tout le monde. Flirtant avec l’horreur et le suspense, il est plutôt pour un public averti qui n’a pas peur du sang. Ceux qui aiment ce genre de romans seront sans aucun doute comblés! J’irais même jusqu’à dire qu’il pourrait devenir un classique des romans post-apocalyptiques.

Universal Pictures adaptera sous peu l’histoire au grand écran et ce sera sans aucun doute un grand défi au niveau visuel! Si les romans ayant pour thème la perte d’un sens vous attirent, je vous recommande également L’aveuglement de José Saramago!

Et vous, aimez-vous les romans post-apocalyptiques?

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Une auteure et son œuvre : Chloé Savoie-Bernard

Il y a longtemps que je souhaite entreprendre le projet de tenir une chronique littéraire pour Le fil rouge. Suivant une initiative féministe plutôt populaire sur le blogue, j’ai décidé de vous présenter différents portraits d’auteures et leurs œuvres. Je tenterai de présenter le plus de diversité possible au sein de ma chronique, puisque toutes les écrivaines, qu’elles soient d’hier, d’aujourd’hui, d’ici ou d’ailleurs, souffrent d’un cruel manque de représentation. Pour ouvrir ce bal de femmes inspirantes, j’ai choisi : Chloé Savoie-Bernard.

Chloé Savoie-Bernard : l’auteure

Née en 1988 à Montréal, Chloé Savoie-Bernard est maintenant doctorante en littératures de langue française à l’Université de Montréal, où elle poursuit ses recherches sur la poésie féministe au Québec des années ’65 à ’85. Passionnée de littérature, ce doctorat est loin de lui suffire : en plus de faire partie du comité de rédaction de la revue littéraire Moebius, elle est membre du jury de présélection du prix Robert-Cliche et s’implique dans divers blogues, dont Françoise Stéréo et Poème Sale, et revues, notamment Contre-jour et Nouveau Projet. Depuis janvier dernier, elle réalise une résidence de création littéraire à la revue Le Crachoir de Flaubert. Je vous conseille fortement d’aller lire ses articles, ils sont tout aussi touchants que ses livres.

Féministe affirmée, Chloé Savoie-Bernard trouve une part de son inspiration en ses amies et écrit le plus souvent pour parler de femmes, de celles qui en sont réduites à se taire en souriant. Cependant, son écriture demeure toujours humble : la littérature, selon elle, n’a rien du pamphlet. Elle ne cherche pas à convaincre, et constate au lieu de critiquer, afin de laisser la place au lecteur.

Royaume Scotch Tape (Hexagone, 2015)

Dans cette première publication, Savoie-Bernard invente un royaume détruit qui, sans cesse en mouvement, tente de se reconstruire avec tout ce qui croise son chemin. Ce recueil de poésie est ainsi très hétéroclite : fait à partir d’un mélange de contes, chansons et références à la culture populaire, on y retrouve des femmes cousues n’importe comment, qui cherchent à survivre à leur corps et au bagage qui les précède toujours. Mélangeant prose et poèmes en vers, l’écriture de l’auteure donne l’impression d’entendre une voix essoufflée, qui déclame tout avec empressement pendant qu’elle le peut encore. Malgré son désespoir, cette voix reste déterminée à trouver une réponse aux questions qu’elle se pose : comment ne pas être ce que l’on attend de nous, comment résister à ce que notre corps nous fait traverser, comme la maternité, ou la baise d’un soir? Savoie-Bernard tente, au final, d’accomplir un travail d’introspection, de recherche identitaire, à travers ce court ouvrage.

Recueil d’une intensité crue, Royaume Scotch Tape frappe au ventre, là où l’on devrait prendre conscience de nous-mêmes.

je ne suis pas tricotée serrée

une maille à l’endroit

joindre le paxil de ma grand-mère

en brodant autour de la névrose de ma tante

deux mailles à l’envers une jetée

la schizophrénie de ma cousine

 

un point de croix pour la fois

où elle a halluciné que sa chambre

se refermait sur elle

les murs mués en insectes

qui coulaient dans ses orifices

 

Des femmes savantes (Triptyque, 2016)

Les nouvelles qui composent ce recueil proviennent d’histoires écrites par l’auteure au fil des années. Savoie-Bernard reprend le ton violent et sans filtre de son œuvre précédente, pour assembler un recueil tout aussi percutant. À travers les différents récits s’accumulent les épreuves que connaissent bien des femmes : avortement, viol, etc. La froideur avec laquelle sont narrées les histoires peut être difficile à avaler, comme ce fut le cas pour certains participants du Prix littéraire des collégiens 2017; toutefois, elle a le mérite d’être vraie et honnête.

Le titre de l’œuvre n’est pas sans rappeler une fameuse œuvre de Molière, qui peut faire croire que les femmes sont heureuses dans l’ignorance, et que les éduquer serait dangereux. Chez notre auteure, on retrouve l’idée contraire : le savoir des héroïnes leur inculque un sens du danger, car leurs expériences les poussent à remettre en question leur univers et ses normes. Le savoir est donc libérateur, mais ne vient pas sans son lot de souffrances.

Oui, je me suis reconnue dans les mots de Sylvia et de Nelly, mais j’en ai ma claque : tournons la page, changeons d’histoire. Le suicide est démodé, je sens que le vent tourne, que des mains délicates soulèvent le couvercle qui enserre mon cœur et le laissent de temps en temps respirer un peu. Je tente le tout pour le tout, je m’essaie à la dissociation, je regarde mes Gorgones dans les yeux, Sylvia et Nelly, mes toutes belles, je les fixe et je me brûle tant et tant que je finirai bien par être immunisée.

Au milieu de ses nombreux projets, Chloé Savoie-Bernard prépare sa prochaine publication, soit un deuxième recueil de poésie. S’il m’est impossible de dire si cela se concrétisera bientôt, je puis vous assurer que le paysage littéraire du Québec n’a pas fini d’être transformé par cette brillante auteure.

Et vous, aimez-vous la plume de Chloé Savoie-Bernard?

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Nos clubs de lectures sont maintenant ouverts !

Vous arrive-t-il de lire un livre et d’avoir envie d’en discuter avec d’autres personnes, sans pouvoir trouver de passionné-es des livres autour de vous pour le faire ?

Le club de lecture le Fil Rouge comblera donc vos désirs de discuter de vos lectures, et ce avec d’autres gens qui vous ressemblent et qui manifestent l’amour des livres.

L’idée de créer un petit parcours de cafés indépendants vient de notre passion un peu trop débordante pour la découverte de nouveaux cafés. Ainsi est née l’idée de conjuguer café et livres, un combo gagnant non ? (et si vous n’aimez pas le café, sachez que vous pouvez aussi prendre du thé, un smoothie, un jus, bref ce que vous désirez boire lors des rencontres ;))

Pour notre session d’automne, on vous offre 6 options différentes pour combler le plus de gens possible.

En plus de nos deux clubs à Montréal, le mardi soir et le samedi matin, nous offrirons aussi une seconde session de notre club à thématique féministe, le dimanche après-midi.

De plus, trois nouveaux clubs, hors de Montréal, s’ajoutent aux possibilités de l’automne. Vous pourrez donc vous inscrire à notre session sur la Rive-Nord, sur la Rive-Sud ainsi qu’à Québec.

Cliquez directement sur les photos pour vous inscrire.

      

            

L’inscription comprend :

-Une consommation dans chacun des endroits visités

-Un cahier en début de session pour noter vos impressions de lecture

-Les quatre livres choisis au cours de la session

-Des sachets de thé Pretty tea pour accompagner vos lectures

-Des surprises pour accompagner vos lectures

-Des documents PDF en lien avec les livres choisis

-Un accès exclusif au groupe Facebook avec les membres, histoire de discuter bouquin et de vraiment créer une communauté

Comment les livres sont choisis et remis ?

Dès votre inscription, nous vous enverrons un sondage. Dans celui-ci, vous allez devoir cocher les livres que vous avez déjà lu. Ensuite, avec les résultats de chacun des membres, nous ferons un deuxième sondage qui celui-ci définira les quatre lectures de la session. Nous tâcherons de nous assurer que les livres n’ont pas été lu par aucun des membres avant sa lecture. Ces quatre livres vous seront envoyés par la poste en début du mois de septembre.

Comment se passeront les rencontres ?

Nous limitons l’inscription à 10 personnes par groupe, donc nous ne serons que douze personnes lors des rencontres, ce qui favorisera l’échange, l’écoute et aussi, le sentiment de communauté. On ne souhaite pas du tout ressembler à des séances de lecture classiques et universitaires, ce qu’on souhaite, c’est discuter de nos lectures, de façon ouverte, franche et surtout en ayant en tête l’amour de la lecture. Nous n’analyserons donc pas les textes d’un point de vue universitaire, même si rien ne nous empêche de parfois parler de théorie ou de choix stylistique. La discussion se forgera selon les membres du groupe, Kim, l’animatrice de club de lecture, s’assurera de guider la discussion en ayant déjà préparé des points à aborder et vous serez un peu préparés avec le PDF que nous allons vous envoyer, mais les mots d’ordre sont PLAISIR et LIBERTÉ de parler bouquin. Alors on laisse une énorme place à la magie, à la synergie et à l’ambiance qui se créera entre les membres!

Qu’est-ce que je dois faire entre les rencontres ?

Vous n’avez qu’à lire le livre choisi et à voter lors des sondages pour définir la prochaine lecture. Vous pouvez aussi participer ou engager des conversations sur notre groupe Facebook, mais rien ne vous y oblige.

Cliquez ici pour vous inscrire. 

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Catherine Harton, Traité des peaux, Nouvelles, Éditions Marchand de feuilles, littérature, littérature québécoise, livres, bibliothérapie, Le fil rouge lit, les livres qui font du bien

Traité des peaux : une couverture contre l’obscurité

Il y a quelques mois, j’ai regardé un documentaire qui m’a beaucoup secouée : Angry Inuk, réalisé par Alethea Arnaquq-Baril. Le film parle de la chasse au phoque dans l’Arctique : controversée dans le Sud (Brigitte Bardot et ses sorties enflammées, Paul McCartney qui batifole dans la neige avec des blanchons), mais élément essentiel du mode de vie inuit. Sans complaisance et sans excès de bons sentiments, Arnaquq-Baril y explique l’importance de la chasse dans l’économie et les pratiques locales. Mais elle pose aussi des questions impossiblement lourdes : comment résister aux séquelles de la colonisation? Comment préserver une culture et ses savoirs traditionnels dans un monde à la modernité envahissante?

Les nouvelles de Catherine Harton soulèvent les mêmes enjeux. Leurs fils s’enchevêtrent, partant du Groenland, bifurquant par le Nunavik et s’échouant en Abitibi. Les histoires suivent dans leur quotidien des personnages, Inuits ou Algonquins, qui naviguent en eaux troubles : ils ne sont ni tout à fait coupés des traditions ancestrales, ni tout à fait imperméables au monde des Blancs. La rencontre avec ces derniers, cependant, est faite de codes et de contraintes qui pèsent sur les communautés autochtones. La transmission du mode de vie traditionnel et de l’identité qu’elles soutiennent en est bouleversée.

De glace épaisse et d’épinettes sèches

Traité des peaux est ainsi traversé par un courant de dépossession : déforestation, extraction minière à grande échelle, exploitation déséquilibrée des ressources. La chasse et la pêche compliquées par les changements climatiques; la faim, les denrées trop chères à l’épicerie. Les pensionnats qui arrachent les enfants à leur milieu. Dans chacune des nouvelles, les personnages d’Harton composent avec ces rapports de force qui se sont imposés sur leurs territoires : un Inuit du Groenland est embauché par une compagnie minière, mais doit vivre avec l’humiliation de travailler à la buanderie plutôt que sous terre; un vieil homme du Nunavik se souvient du jour où les Blancs sont débarqués et ont décidé que tous les chiens qui n’étaient pas attachés étaient des bêtes à abattre; en Abitibi, après qu’un conseil de bande ait cédé des terres à un entrepreneur forestier, un Algonquin se lève la nuit pour replanter là où les équipes déboisent le jour.

La plume de Harton est travaillée, finement ciselée, mais elle garde une texture râpeuse qui rend bien la beauté difficile du Nord et les caprices de la nuit polaire. Ses mots sont faits de glace épaisse, d’épinettes sèches, de petits couteaux qui savent tout dépecer, du souffle chaud des baleines qui remontent à la surface de l’eau. Ses histoires sont ainsi sensibles aux gestes qui, tout en façonnant une culture, en sont aussi l’expression. C’est ce qui fait de Traité des peaux une expérience de lecture particulièrement riche : sa langue précise qui s’attelle, téméraire, mais jamais mièvre, à construire des bouts de quotidien. Harton tisse avec son livre cette « couverture contre l’obscurité » que Fari, dans le passage ci-dessous, aménage entre les siens et les débordements du monde :

Le cuir parfait, Fari le cherche, en raclant, en arrachant la chair; il crée ses propres tissus, ses propres peaux pour l’hiver. Lorsque la température chute de façon draconienne – c’est la longue nuit polaire où le soleil disparaît –, lorsque cette nuit lourde et terrifiante de plusieurs mois arrive, cette hantise sacrée des étrangers, il conçoit, manie la chair. Lui-même redoute toutes ces heures, happées par le noir, les premiers frissons, la première fièvre, l’amoq. Ainsi, il tend son embuscade à la nuit : en étirant la peau, son tableau contre le froid. Il se prépare à cette prise en otage. Il tanne les peaux pour garder les siens loin de cette folie probable; c’est une couverture contre l’obscurité. (Petit traité de la peau, p. 57-58.)

Connaissez-vous d’autres fictions du Nord? Avez-vous des titres à suggérer?

Catherine Harton. Traité des peaux. Marchand de feuilles, 2015, 171 pages.

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#lefilrougelit, amour, bibliothérapie, folie, En attendant Bojangles, Nina Simone, Olivier Bourdeaut

Ils dansaient sur Nina Simone

Petit cadeau, grande surprise

Nous étions en train de bouquiner, j’étais à quelques jours seulement de mon retour au pays. Un de ces fameux moments où je sais très bien que je retrouverai sous peu ma pal (pile à lire) et qu’on n’alourdit pas ses valises davantage surtout quand il faut les remplir de bières et de chocolats belges!

C’est mon meilleur ami qui me l’a tendu : « C’est pour toi, il faut absolument que tu lises ça et je ne sais pas si tu vas le trouver au Québec. »

C’est ainsi que s’est glissé dans mon sac ce tout petit livre, si léger qu’il me rappelle les formats des romans Courte Échelle…

Une folie fraîche et renversante nous emporte dans cette famille où l’extravagante mère vouvoie tout le monde y compris son fils, mais tutoie les étoiles, un père qui l’affuble d’un nouveau prénom quotidiennement et qui écrit des romans sans queue ni tête, un fils qui raconte des mensonges à l’envers parce que personne ne croirait la vie qu’il mène et leur animal de compagnie, un oiseau de Numidie, qu’ils appellent Mademoiselle Superfétatoire avec qui ils font des parties de dames géantes et des courses contre la montre où Mademoiselle est toujours perdante.

Cette famille franchement cinglée s’enivre dans les cocktails et les fêtes, arrose un horrible meuble sur lequel a poussé une plante et n’a jamais ouvert le courrier.

Nina Simone, la valse des sentiments

La musique de Nina Simone résonne tout au long des pages, plus précisément cette magnifique chanson qu’est Mister Bojangles. Seul morceau qui a le droit d’être joué sur le tourne-disque, un hymne à la danse et aux sentiments.

C’est à travers des fêtes incroyables, des allers-retours dans leur château d’Espagne et leur mille excentricités que l’on voit apparaître tranquillement le spectre d’une déraison qui aura raison de la mère aux mille prénoms.

Au début pour ne pas mentir, nous n’avons rien vu, seulement ressenti. Nous nous étions dit que son originalité continuait à monter les escaliers, qu’elle avait atteint un nouveau palier.

L’humour incontestable du tout premier roman d’Olivier Bourdeaut s’avance doucement vers des notes dramatiques et franchement, on n’est pas étonné qu’il ait obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand prix RTL-Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France-Culture-Télérama 2016.

En attendant Bojangles renferme un amour qui rend heureux, une folie contagieuse et comme a dit mon meilleur ami : « S’ils ne le lisent pas, ils ratent au moins un peu leur vie. Et leur culture. Et leur approche de la littérature. Et de l’émotionnel. Et de la famille. Et de la vie en général. »

Un bijou de virtuosité, une plume et des mots qui vous feront virevolter et gageons-le, vous aussi vous risquez d’écouter Nina Simone à toute heure de la journée.

Avez-vous des lectures chouchous qui vous ont été recommandées par un ami?

 

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Chroniques d’une anxieuse : je voulais être de toutes les couleurs

Je n’avais pas été capable de sortir de ma chambre jaune et bleue. Ma meilleure amie m’avait dit que la gang se donnait rendez-vous dans un parc pas loin de chez nous pour engloutir quelques bières. Je souhaitais juste m’engourdir un peu pour être à l’aise avant de les retrouver, mais j’ai dérapé toute seule. Le ciel s’était obscurci, il faisait nuit et j’avais le visage boursouflé d’avoir trop pleuré. J’étais étendue dans mon lit les yeux rivés sur le ciel qui bougeait trop vite. Les nuages noirs dépassaient la lune et moi j’avais la tête qui tournait. Ça tournait à cent miles à l’heure. Ça tournait dans tous les sens.

J’avais bu la moitié de la bouteille de rhum de mes parents.

J’avais 15 ans.

Les premières gorgées avaient lentement glissé en moi. Engourdir mes pensées pour mieux les supporter, c’était tout ce que je voulais. Ça fonctionnait, mais seulement pour quelques instants. Après je ne savais plus quand m’arrêter, plus où se situait la limite du tu-t’enlignes-pour-vomir-dans-la-cuvette-toute-la-nuit. De toute façon je la franchissais tout le temps, la limite. J’avais expérimenté l’alcool un an plus tôt dans un party à la vodka-jus-d’orange. J’avais frenché pour la première fois, mais le lendemain je ne me souvenais de rien. Tout s’était évaporé, comme si rien n’avait vraiment existé. Comme si j’avais pris la fuite. Comme si j’avais pu donner un break à ma tête. C’était ma première brosse et déjà quelque chose s’était illuminé. J’avais réussi à m’évaporer. Pour un moment.

C’était doux de pouvoir s’effacer. D’oublier ses tracas, se détendre les neurones, faire tomber les barrières et se laisser bercer par l’illusion d’être enfin soi-même. Sans inhibition. Sans l’emprise étouffante du regard des autres. Sans limites.

Tout devenait possible. Le monde qui m’écrasait devenait mon terrain de jeu où mes rêves les plus fous se concrétisaient. Je pouvais être celle que j’avais toujours voulu être. Ma gêne n’existait plus, mes peurs disparaissaient et mes angoisses étaient réduites à néant. Je montais sur les toits pour regarder les étoiles et je revenais à vélo pieds nus, criant à tue-tête des niaiseries, parce que j’avais perdu mes gougounes en courant dans un champ. Je laissais aller mon fou. J’avais l’impression d’être de toutes les couleurs. Et le lendemain matin, j’avais oublié. Je cherchais mes gougounes sans comprendre où elles avaient filé.

Ça faisait mon affaire, je disparaissais, enfin. Pour une soirée, je devenais autre. Une autre se glissait en moi. Elle prenait possession de mon corps. Je l’aimais bien. Elle était smatte, drôle et insouciante. Elle oubliait les oraux, les crises de panique, le saignage de nez, les tremblements et les gens qui riaient d’elle. Elle souriait beaucoup. C’était l’fun.

C’était l’fun d’avoir un break de soi. De pouvoir aborder les inconnus sans que ma tête soit encombrée des t’es-donc-ben-conne-d’avoir-dit-ça. Les shots de téquila réchauffaient mon œsophage. Je me sentais mieux avec moins de mal-être. J’étais enfin la femme que je désirais devenir, sans anxiété, pour une soirée.

Je montrais mes vraies couleurs à la manière de Cyndi Lauper.

J’étais de toutes les couleurs. Le monde s’ouvrait.

Je devenais une superwoman. Une justicière prête à tout. Une cowgirl badass. Une guerrière aux mille pouvoirs. Une Michonne sortit tout droit de Walking Dead avec ses katanas pis toute. Plus rien ne me faisait peur et j’aimais cette idée de pouvoir tout accomplir. Parce qu’à jeun j’arrêtais pas de me dire que j’étais capable de rien, mais avec du gin tonic dans l’sang j’avais confiance en moi, pour une fois. Ça faisait changement des tourbillons noirs qui m’embrouillaient la vue.

Plus je buvais, plus je me transformais en Lisbeth Salander.

Comme cette fois où je revenais d’une soirée bien arrosée. J’avais englouti une coupe de bières à la même vitesse que mes chums de gars. J’étais sur le chemin du retour lorsque j’ai aperçu une gang d’abrutis qui battaient à coups de pied un gars en petite boule sur le gazon. Il les suppliait d’arrêter, mais les autres riaient. Leur rire me dégoûtait. Ils étaient dix et j’étais seule, mais je m’en foutais. J’étais une superwoman. L’alcool me coulait dans les veines. J’ai avancé en criant HEY! LÂCHEZ-LE! Ils se sont retournés pour me regarder, ahuris, de voir une petite maigrichonne dégager autant de force. J’ai continué d’avancer en criant encore. LÂCHEZ-LE ESTI! Ils ont déguerpi comme s’ils avaient vu Godzilla. J’ai aidé le gars à se relever, on est allé s’asseoir dans les estrades pas loin et on a parlé longtemps.

Je devenais tout ce que je voulais.

Sur l’alcool, je me sentais à l’aube de tous les possibles. J’avais 16 ans et je continuais à boire en finissant tout ce qui pouvait me tomber sous la main en fouillant dans les armoires de mes parents. Je finissais tout jusqu’à ce que je m’effondre dans ma chambre avec le regard fuyant. Les mains au sol avec l’impression qu’il se dérobait sous moi. Les idées qui se mélangeaient. La vérité qui frappait. Je n’étais pas bien. Je fuyais une partie de moi.

Les années ont passé et j’ai déménagé à Montréal dans un joli appartement sur Beaubien. J’allais à des dates dans des bars cheaps et je calais des bouteilles de vin de dépanneur avant d’y aller. Pour que les hommes qui allaient se tenir devant moi ne puissent pas deviner mes tremblements. Je ne voulais pas qu’ils me voient sous mon vrai jour. Je ne voulais pas qu’ils perçoivent mon anxiété.

Mais l’alcool ça joue des tours. Ça ne suffit plus. Ça arrête de te faire sourire. Ça devient le pire des remèdes. Ça te remet dans face ce que tu as voulu oublier. Même si tu cales un pichet de bière dans un bar pour dissimuler ton malaise pis tes plaques rouges qui te montent jusque dans face, tu commences à être fâchée d’en avoir besoin pour te sentir bien. Les tourments ne s’y camouflent plus, ils en sont juste exacerbés. C’est l’fun de déraper des fois. C’est moins l’fun de déraper pour fuir une partie de ce qu’on est réellement.

J’ai pogné mon trou quand le monsieur du dépanneur a commencé à me faire des rabais sur les bouteilles d’un litre de Marquis de Méricourt. Mes couleurs étaient fades. Je les avais perdues en croyant que c’était l’alcool qui me les rendait belles. Je ne savais pas encore qu’une de mes plus jolies couleurs s’appelait anxiété. Que j’avais souvent voulu la réduire à néant, en miettes, en poudre d’escampette, mais qu’elle avait persévéré à me montrer qu’elle était essentielle à ce que j’étais.

Qu’à force de souhaiter qu’elle disparaisse j’avais fini par croire qu’elle était terne, mais qu’au contraire elle me rendait multicolore.

 

Illustration par Marjorie Rhéaume. 

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Ma soeur chasseresse; Philippe Arseneault; Québec Amérique; Montréal; Chine, Pékin, Littérature québécoise; La Tuque; Quête; Salon de massage;

Ma sœur chasseresse : l’étrange quête!

Le titre et sa couverture qui en révèlent peu m’ont intriguée. Ma sœur chasseresse, deuxième roman écrit par Philippe Arseneault, est publié sous Québec Amérique et est sorti en février 2017.

Mise en contexte

Il s’agit de Roé Léry, un auteur originaire de La Tuque, qui vit à Pékin depuis 14 ans et qui y exerce le métier de professeur de droit. Il partage sa vie avec Meng Wu, celle qui lui rachetait cette vie dont il était peu friand à la base. En court séjour seul au Québec pour faire la promotion de son roman et aussi dire un dernier au revoir en bonne et due forme à un camarade de classe qui s’est tué, il était maintenant confronté à tout ce qui l’horripile de ce peuple de qui il se dissocie, et ce pourquoi il l’a déserté. Ce sera d’ailleurs le nerf de la guerre du personnage.

Bien qu’il soutienne qu’un Montréalais est quelqu’un que le multiculturalisme a perfectionné moralement, de par la présence d’une constante mixité culturelle, les Canadiens français sont réellement passés à la moulinette dans la tête du protagoniste. Il tient sur eux et sur la langue française des propos éditoriaux sombres et incisifs. On sent aussi qu’il est révolté du peu d’importance accordée à l’éducation et du manque de courage des gens de son propre pays d’origine, en comparant toujours avec sa terre d’accueil tant aimée et quasi parfaite à ses yeux, la Chine.

« Jamais vu autant de triporteurs, une flotte, mais une chose que j’avais vue souvent en Chine, c’était des paysans de soixante-dix ou quatre-vingts ans descendre à pied chaque jour les montagnes (…), et c’était un tout autre spectacle que les conformations difformes de ces (sous-hommes) paresseux d’Hochelaga, leur gros cul flasque répandu sur leur siège de leur coucou comme un soufflé trop cuit. »

Un séjour qui promet donc d’être confrontant pour Roé!

La table est mise dès les premières pages et les propos incendiaires vont demeurer présents tout au long du roman. Puis, dans un café Internet de l’est de Montréal, il ouvre ses courriels et apprend que Meng Wu le quitte. S’ensuivent des jours noirs vécus dans un Québec qu’il n’aime pas, mais il va se reprendre en mains, grâce à la musique et à la lecture, à la Grande Bibliothèque. Tranquillement, il sort la tête hors de l’eau.

Une soirée arrosée, un appétit sexuel éveillé et une visite dans un salon de massage de la rue Crescent deviennent le nouveau départ d’une quête pour le moins inusité pour Roé et une certaine masseuse doctorante, ayant un lien avec rien de moins que la dépouille de LA Jeanne Mance, sise au coin de Des Pins et Saint-Urbain. S’enclenche une suite d’événements qui m’a fait tourner plus rapidement les pages à partir de là.

La narration est au « je ». L’auteur, tout comme le protagoniste, a vécu et travaillé en Chine. Les comparaisons entre les deux peuples viennent donc d’observations de l’auteur et bien que les propos soient souvent dérangeants, puisqu’il s’agit de critiques acerbes du peuple dont nous faisons partie comme lecteur, on arrive tout de même à apprécier la personnalité de Roé. Ses critiques nous font réfléchir.

Surprenant jusqu’à la fin

Bien qu’au début le rythme puisse paraître lent, lorsqu’on persévère, on y gagne en intérêt plus l’histoire avance. L’envie de tourner les pages demeure et celle de continuer sa lecture ne s’essouffle pas d’une miette. Jusqu’à la toute fin, je voulais connaître la suite. Le sujet proposé par Philippe Arseneault est original et inattendu, difficile à catégoriser, ce qui est à mon avis une super qualité pour une œuvre. Écrit dans un français soigné qui m’a fait voir quelques mots jamais lus auparavant, j’ai trouvé le roman stimulant. Sans que cela n’alourdisse le texte, on arrive facilement à comprendre le sens des mots plus riches grâce au généreux contexte. Lire un roman écrit en langue parlée, comme beaucoup sont publiés en notre ère, peut être réconfortant, mais s’enrichir le vocabulaire est aussi un beau boni quand on lit. Si vous avez envie de vous laisser entraîner dans une histoire insolite, Ma sœur chasseresse saura vous dépayser dans votre propre ville.

Aimez-vous lire des romans dont l’histoire se passe dans des quartiers réels?

Philippe Arseneault a gagné le prix Robert-Cliche en 2013, pour son premier roman, Zora, un conte cruel, aux éditions VLB.

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Les filles en série… lecture obligée d’été

Enfin!

J’ai attendu, attendu cet essai de Martine Delvaux, heureuse de constater qu’il était en si grande demande à la Grande Bibliothèque. L’attente aura valu la peine… c’est percutant, intelligent, nécessaire et soulevant!

Beecroft, Pussy Riot ou Femen sont à ma mémoire celles qui refusent cette assimilation « en masse », ce polissement du nombre. Avec ces analyses et zoom in sur plusieurs faits et représentations que nous ne voyons plus tellement ils nous ont été surreprésentés, Delvaux remue notre laisser-faire, laisser-aller, notre acceptation comme évidence d’aplanissement du genre. Avec tout ce poids du nombre, ne pourrions-nous pas en faire quelque chose de grand et de puissant?

fille poupee

Pour avoir un futur, il faut avoir une histoire

Peut-être que ce livre devait être la suite logique de mes lectures, après Le bal des absentes par Amélie Paquet et Julie Boulanger. L’élément déclencheur pour cet essai fut le traitement différent des sujets féminins vs masculins lors des manifestations étudiantes de 2012. Nous ne nous en sortons pas : autant dans la littérature que dans les médias actuels, la femme est traitée différemment. L’histoire regorge de ces exemples… ne serait-ce que si l’on se demande qui a écrit cette fameuse Histoire?

realdoll

Les filles lèvent le poing…

Cette Histoire nécessaire, préalable, l’auteure en fait une démonstration choquante. Filles, jeunes filles, filles en séries, marginales, filles fétiches, showgirls, lapines, blondes, filles de rue, etc. Les références et interjections sont nombreuses (trop nombreuses malheureusement)! Au défilement de ces preuves qui brûlent les yeux, tranquillement, je m’aperçois que j’étais endormie, tranquillisée… faisant partie de cette masse informe!

Les filles en série refusent l’immobilité. Elles refusent l’essentialisme, la loi de l’identitaire. Elles manœuvrent, proposent de fausses pistes, séduisent pour prendre au piège, usant de l’harmonie esthétique pour anesthésier leur public, comme la mante religieuse son partenaire. C’est ainsi qu’elles incarnent l’Ingouvernable.

girls

Force diagonale

Martine dit que pour sortir de cette masse, il faut accepter qu’on en fasse partie. Difficile de ne pas arriver à ce constat pendant la lecture. À différents degrés, de diverses façons, mais nous y sommes. Comment, si depuis la Grèce antique, plus tard par les poupées et Barbie, toutes reviennent en force nous contraindre au domicile et à cet idéal de plasticité et d’immobilisme, pouvons-nous faire cesser la série?

pussy riot

« En tombant, les filles ne meurent pas : elles se mettent au monde. »

Tomber de cette série, même lorsqu’une seule fille se révolte, elle le fait pour toutes. C’est en nommant et identifiant et refusant ces violences et mises en boîte que la solidarité peut prendre forme. Virginia Woolf, Nelly Arcan, Lena Dunham et plusieurs autres exemples réjouissants et actuels font surface. Mais encore trop peu.

 

Ce livre donne le goût de se lever, de sortir, de prendre la rue, d’être irrévérencieuse, indomptable, de tenter l’expulsion de ce dictat de masse… cette lecture fait le plus grand bien! Tout comme de se faire confirmer que « nous sommes innombrables et nos désirs démultipliés». Libérons la poupée et mettons-nous à courir!

 

Avec grand plaisir je me promets Sexe, amour et pouvoir pour août!

Vous l’avez lu?

Bonne lecture!

 

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Narration, angoisse et pensées envahissantes

20Hélène Marin, la jeune fille du livre Philippe H. dans l’angle mort de Mylène Fortin, est anxieuse, dépressive et a peur de tout. Même prendre les médicaments pour soigner son trouble anxieux lui fait peur: « Pour comble, l’idée de prendre les médicaments qu’on venait de me prescrire pour lutter contre mon trouble anxieux m’effrayait à peu près autant que celle de ne pas les prendre » (p. 11). Personnalité confuse et paradoxale, Hélène a du mal à gérer son amour pour Philippe H, l’homme de ses rêves, qu’elle qualifie de parfait, mais qu’elle fuit pourtant, en Gaspésie. Entre l’ex-copine qui ressurgit et la difficulté suprême d’écrire son plan de cours d’enseignement, Hélène lutte férocement… contre elle-même.

La narration du roman, entrecoupée de pensées, réflexions et discussions d’Hélène avec elle-même, à l’aide de différentes voix, avance au rythme de ce qui se passe dans sa tête. Et ça va vite! Et comme des bulles qui éclatent, comme des fermetures éclair qui bloquent, les pensées d’Hélène, qui dansent et virevoltent à une vitesse effarante, s’arrêtent parfois en rejouant les mêmes refrains en boucle comme un disque qui saute.

Des prises de conscience subites, des moments de panique, des angoisses surgissantes, les pensées qui hantent la tête d’Hélène n’arrêtent jamais de tournoyer.

« Une pensée subite s’est posée comme un baume sur mon effarement: Walt Disney. Bien sûr! Walt Disney! J’avais été contaminée par ce distributeur de scénarios réducteurs et étouffants! Toutes ces histoires se terminaient par « happily ever after » et avaient meublé mon imaginaire de fillette, alors que jamais, JAMAIS! on ne m’avait présenté ce fameux after! Que se passait-il après le coup de foudre? La désillusion? L’ennui mortel? La boulimie? La dépression? La porcelaine broyée contre les murs? » (p. 66)

On ne sort pas indemne de la lecture du dernier roman de Mylène Fortin, Philippe H. dans l’angle mort. Dans une écriture maîtrisée, le style est impeccable et tous les détails sont exceptionnellement bien dosés. Sans compter l’aisance incroyable de l’auteure qui jongle entre les descriptions, les épisodes narratifs, les italiques, les mots en majuscules, parfois au cœur d’une même phrase et d’un même paragraphe, sans jamais être à côté de la plaque.

Cette lecture, à la fois exaltante et essoufflante, m’a cependant semblée, parfois, un peu trop intense, comme quoi j’avais par moments de la difficulté à ne pas me perdre dans le brouhaha d’idées qui, même si maîtrisées d’une main de maître, nous laissent très peu de temps pour reprendre notre souffle. Dans un roman où se côtoient toujours plusieurs idées en même temps et de l’humour au degré mille, la confusion était, selon moi, parfois inévitable pour le lecteur. Personnellement, à certains bouts, je ne pouvais m’empêcher de décrocher et avoir envie de sauter quelques pages. C’est comme si l’auteure réussissait à tenir un rythme que nous ne pouvions pas supporter sans devoir nous arrêter.

Des petites recherches m’ont fait découvrir que Philippe H. dans l’angle mort est la suite du premier roman de Mylène Fortin, Philippe H. et la malencontre, qui a été publié deux ans avant lui, mais qui demeure indépendant.

Pourriez-vous vous reconnaître dans l’écriture angoissée de Mylène Fortin?

Le fil rouge voudrait remercier Québec Amérique pour le service de presse.