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Portrait d’un être fictif: Le cas de Prétextat Tach

Il m’est arrivé de tomber amoureuse de pervers fictifs. Bien entendu, il s’agissait d’amour né dans la haine. Or, l’amour et, surtout, la fascination étaient au rendez-vous. D’ailleurs, je vous ai déjà avoué mon penchant pour les méchants (juste ici), mais avec Prétextat Tach, c’est une autre paire de manches. Il n’y a pas de pitié, de victimisation ou de remord. Il n’y a que perversité, vulgarité, et ce, parmi une intelligence inouïe, une répartie grandiose et une désinvolture admirable. Apparemment, j’aime aussi la complexité et la dualité qui habitent certains des êtres que nous sommes.

Pour ceux qui n’auraient jamais eu la chance de faire la connaissance de Prétextat Tach (honte à vous!), il s’agit de l’un des deux protagonistes principaux du tout premier roman d’Amélie Nothomb, Hygiène de l’assassin. Dès mon premier regard sur la chose, celle-ci m’a complètement séduite:

«Quatre mentons, des yeux de cochon, un nez comme une patate, pas plus de poil sur le crâne que sur les joues, la nuque plissée de bourrelets, les joues qui pendent – et, par égard pour vous, je me limite au visage.» (p.20)

Vous ai-je déjà dit que je faisais dans le dégoûtant? Ah oui, juste ici! Or, l’obésité morbide de Tach et son visage d’eunuque ne sont qu’une goutte dans l’océan face à sa laideur morale. Le personnage est vil, méchant, grossier, misogyne et pervers. Nothomb a une telle facilité à faire chavirer mon cœur de lectrice. Si elle n’avait pas inventé un tel personnage, je l’aurais fait.

Comble du bonheur, Tach est un écrivain et pas n’importe lequel, le Nobel de la littérature, rien de moins. Alors âgé de 83 ans, l’auteur cumule 22 romans à son actif, dont un inachevé, Hygiène de l’assassin. Difficile de ne pas reconnaître Amélie et ses 24 romans. Il s’avère que l’octogénaire se meurt d’un cancer des cartilages nommé syndrome d’Elzenveiverplatz. Quelle sophistication! À l’aube de son trépas, l’auteur reclus depuis plusieurs années organise donc des entretiens avec quelques journalistes. Son plaisir: les faire fuir et possiblement, les dégoûter au point que leur corps ne puisse résister à l’envie de vomir. Bref, l’art de Prétextat Tach à son apogée:

«Tach roula plein gaz jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la rue et eut la satisfaction intense de contempler le malheureux vomir à genoux, terrassé.

L’obèse murmura dans ses quatre mentons, en jubilant:

-Quand on est une petite nature, on ne vient pas se mesurer à Prétextat Tach.

Occulté derrière le rideau de voile, il pouvait se livrer au désir de voir sans être vu, et il vit deux hommes jaillir du café d’en face et se précipiter vers leur collègue qui, les entrailles vidées, gisait à même le trottoir à côté de son magnétophone qu’il n’avait pas éteint: il avait donc enregistré le bruit du vomissement.» (p.46-47)

Tach est lui-même une tumeur, une tumeur qui vous colle à la peau et qui vous contamine. Tach vous ingère comme un serpent apprécie son repas. Tach vous consomme comme une vulgaire viande avariée. Puis, Tach vous digère:

«Lisse comme un foie, gonflé comme son estomac doit l’être! Perfide comme une rate, amer comme une vésicule biliaire! Par son simple regard, je sentais qu’il me digérait, qu’il me dissolvait dans les sucs de son métabolisme totalitaire.» (p.27-28)

Que de plaisir pour moi, lectrice, de passer à travers le corps de ce vieux viscère! J’ai l’impression d’être dans une nouvelle aventure du bus magique. Je vous rassure, Tach ne mange pas seulement les humains qu’il qualifie d’inférieurs et de médiocres, il a également son rituel gastronomique, rituel qui implique de boire un bouillon constitué de couennes, de pieds de porc, de croupions de poulet et d’os de moelle, qui aurait été refroidi afin d’obtenir une texture durcie qui laisse les lèvres luisantes après consommation. Bon appétit!

Bien que l’on sache l’univers d’Amélie Nothomb déjanté et hystérique, nous pouvons nous demander ce qui pousse Tach à s’infliger ce genre de chemin de croix digestif (p.39). L’amour n’est jamais bien loin de la haine. La perte de l’être aimé est à l’origine de cette autodestruction orchestrée par Tach.

Léopoldine, le prénom le plus beau, le plus noble, le plus gracieux, le plus déchirant qui ait jamais été porté (p.167), mais aussi l’amour d’enfance et la cousine de l’écrivain nobelisé.

Portrait de famille: Les parents du jeune Tach meurent dans un accident de voiture alors que le garçon n’a que un an. Les grands-parents maternels adoptent l’orphelin. Dès lors, le garçon emménage dans un magnifique château entouré de forêts majestueuses abritant des lacs profonds et où il fait bon se baigner un soir d’été. Tach est un enfant choyé par ses parents adoptifs, mais également par son oncle et sa tante qui habitent le château familial. Le jeune Tach a deux ans lorsque sa tante, Cosima, met au monde une merveilleuse petite fille, Léopoldine. C’est tout ce qui manquait au monde parfait de Prétextat Tach.

Les années passent et la vie n’a jamais été plus belle. Les deux enfants sont inséparables. Ils vivent dans la luxure ayant à leur disponibilité un royaume et son vaste domaine. Rien ne peut venir ébranler cet exquis bonheur.

Or, comme précisé précédemment, les années passent:

«Léopoldine et vous n’avez jamais connu autre chose que cette vie-là, et pourtant vous êtes conscients de son anormalité et de votre excès de chance. Du fond de votre Éden, vous commencez à éprouver ce que vous appelez « l’angoisse des élus » et dont la teneur est la suivante: « Combien de temps une telle perfection pourra-t-elle durer? » […] Les années passent encore. Vous avez quatorze ans, votre cousine en a douze. Vous avez atteint le point culminant de l’enfance, ce que Tournier appelle la « pleine maturité de l’enfance ». Modelés par une vie de rêve, vous êtes des enfants de rêve. On ne vous l’a jamais dit, mais vous savez obscurément qu’une dégradation terrible vous attend, qui s’en prendra à vos corps idéaux et à vos humeurs non moins idéales pour faire de vous des acnéiques tourmentés. Là, je vous soupçonne d’être à l’origine du projet démentiel qui va suivre.» (p.133-134)

Car démentiel, ce projet l’est complètement. Le fantasme pervers tachien se met en place et prend la forme de l’hygiène d’éternelle enfance. Tach convainc sa cousine d’adopter une hygiène particulière qui leur permettra de demeurer à jamais dans l’enfance et de cette façon, de ne jamais entrer dans la puberté. Si l’un d’entre eux devaient enfreindre la règle et devenir pubère, il devrait se résoudre à mourir sous les mains de l’autre. Rien de moins.

Les enfants se mettent donc à l’oeuvre. Prétextat et sa cousine ne dorment plus puisqu’ils sont persuadés que la puberté fait son travail durant le sommeil. Pour ne pas dormir, ils boivent des quantités phénoménales de thé kenyan. Ils passent leur temps dans l’eau, étant convaincus que la vie aquatique permet de retenir l’enfance. Leur alimentation devient extrêmement sélective et les aliments qu’ils consomment sont souvent considérés comme impropres à la consommation. Tach croit être en mesure d’atteindre son objectif qui sous-tend un genre d’idéal de pureté dans l’innocence enfantine. En somme, il pense pouvoir éviter à son corps, grâce à l’hygiène d’éternelle enfance, la déchéance et la dissolution.

Justement ces corps changent. En fait, non, ils ne changent pas justement. À 17 et 15 ans, ils sont toujours des enfants:

«C’est très curieux: vous êtes tous les deux immenses, maigres, blafard, mais vos visages et vos longs corps sont parfaitement enfantins. Vous n’avez pas l’air normal, d’ailleurs: on dirait deux géants de douze ans. Le résultat est pourtant superbe: ces traits menus, ces yeux naïfs, ces faciès trop petits par rapport à leur crâne, surmontant des troncs puérils, des jambes grêles et interminables – vous étiez à peindre. À croire que vos délirants préceptes d’hygiène étaient efficaces, et que les vesses-de-loup sont un secret de beauté. (p.149)

Nous ne le dirons jamais assez, mais les années passent… et la nature fait bien les choses. Nul ne peut empêcher la femme de devenir femme. Un matin, un filet d’un liquide rougeâtre vient souiller le lac amniotique de l’Éden des deux enfants. Léopoldine a ses menstruations.

Une promesse est une promesse.

Tach ne peut tolérer que son paradis d’éternité soit souillé par le fluide abject représentant la puberté dans tout ce qu’elle a de plus exécrable. Il décide donc de rendre l’éternité à sa cousine:

«Ma cousine approche du septième ciel. Sa tête s’est renversée vers l’arrière, sa bouche ravissante s’est entrouverte, ses yeux immenses avalent l’infini, à moins que ce ne soit le contraire, son visage est un grand sourire, et voilà, elle est morte, je desserre l’étreinte, je lâche son corps qui glisse dans le lac, qui fait la planche – ses yeux regardent le ciel avec extase, ensuite Léopoldine coule et disparaît.» (p.190)

La strangulation sur le cou sublime de l’amour d’une vie aura été la cause de la déchéance de Tach. Il est sa propre arme d’autodestruction.

Comme tout bon pervers, il se convainc d’avoir fait la bonne chose, d’avoir libéré Léopoldine de la souffrance d’être femme qui l’attendait. Grâce à lui, elle demeurera à jamais dans cet état de perfection.

Créature innocente créée sous les mains de l’étrangleur.

N’ayez donc pas de pitié pour Tach. Il est pitoyable, abominable et narcissique, oui, mais ô combien intéressant!

Crédit photo: Michaël Corbeil

« Lazare mon amour » : petite incursion dans l’œuvre de Sylvia Plath

Héliotrope a décidé cet hiver de publier une courte plaquette écrite par Gwenaëlle Aubry, Lazare mon amour avec Sylvia Plath. C’est dans ces 75 pages qu’on découvre ou redécouvre une figure marquante de la littérature américaine et féministe, une icône fragile : Sylvia Plath. Il s’agit réellement d’un hommage qu’offre Aubry à Plath dans ce texte. On sent la fascination et la passion qui gagne l’auteure lorsqu’elle parle de Plath, cette femme qu’elle tente de comprendre encore et encore :

Un jour on me demande d’écrire sur une autre, poète ou romancière, qu’importe, vivante ou morte (plutôt). Et tout de suite ce nom s’impose : Sylvia Plath. Je relis ses textes hypertendus, électrifiés, je regarde ses photos-caméléons. Je fais défiler ses masques, je bats les cartes de son tarot : le rameau de peur et le Roi des abeilles, l’amante éblouie et la mère-épouse prisonnière de l’Amérique des années cinquante, les vierges folles, le vieux démon mélancolique, l’Oiseau de panique. À travers cette fragile image, cette icône suicidée, je cherche le point d’ajustement de l’écriture à la vie. Je cherche à comprendre ce que, par l’écriture, elle a sauvé de la vie et ce qui, de l’écriture, l’a sauvée elle aussi. Car je crois que Plath a été, dans les deux sens du terme, une survivante : pas seulement une qui est revenue d’entre les morts (Lady Lazare) mais aussi une qui a vécu à l’excès. 

En épluchant ses journaux intimes, ses poèmes, ses romans, Aubry porte un regard franc envers cette femme totalement envoutante. Bien que je connaissais Sylvia Plath pour en avoir entendu parler dans plusieurs de mes classes de littérature, je n’ai jamais eu la chance, encore, de me plonger dans son œuvre. Il reste que dès que j’ai refermé le texte, j’ai eu envie de m’y mettre.

Entièrement ancrée dans son époque, Plath est confrontée à son désir d’écriture et celui d’être mère. Sa réflexion sur la maternité, mais aussi sur son besoin de créer, d’écriture, est touchante. Quelques références à Une chambre à soi de Virginia Woolf sont présentées. Plath voulait tout faire, être mère, mais aussi auteure et ce fut un des défis de sa vie. J’ai trouvé judicieux que Gwenaëlle Aubry ajoute quelques extraits de la poésie de Plath comme de ses journaux intimes. Non seulement cela permet de défaire les nombreux masques de Plath, mais aussi de voir toute la femme derrière l’écrivaine.

Il faut dire aussi qu’on est à la fin des années cinquante et qu’elle n’a pas vraiment de modèle : d’un côté, les mères-épouses des magazines, vitrifiées dans leur cuisine, de l’autre les vierges folles, Woolf, Dickinson, ces autres sœurs stériles de Perséphone, qui, elles ont choisi, sacrifié l’une de leurs fécondités.

Le texte rend hommage oui à l’écrivaine, mais aussi à la femme, parce que comme toutes celles qui ont su combattre les préjugés et les idées reçues d’une société traditionnelle, Sylvia Plath est engagée dans son parcours artistique à montrer qu’elle n’est pas juste mère, qu’elle est une femme et surtout une écrivaine. On y découvre une féministe, entêtée et incroyablement engagée.

Je vous invite à plonger une petite heure, car ça se lit si rapidement, dans la vie et l’œuvre de Sylvia Plath. Cette petite intrusion dans la vie de cette figure suicidée, mais pourtant éternelle de la littérature américaine, saura vous donner envie de lire les textes orignaux de l’écrivaine. Ce fut mon cas et ainsi, je dois dire que Gwanaëlle Aubry a bien réussi son mandat.

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Secrets de famille : La Noirceur de François Lévesque

Jeter des coups d’œil insistants aux pochettes des VHS de Chucky, au club vidéo du coin.

Regarder Fais-moi peur! le samedi matin.

Lire toute la collection Chair de poule, en quête de frissons.

Visiter les lieux abandonnés les plus délabrés, entre Saint-Chrys et Franklin.

Écouter sans m’en lasser les cris macabres d’une musique death metal, le son de mon disque man au plafond.

Regarder la petite fille du film The Ring qui sort de la télé, sur repeat, jusqu’à une complète désensibilisation.

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On peut dire que mon amour du sombre et de l’horreur dure depuis longtemps. Bien que mon désir de noirceur se fasse de plus en plus discret en vieillissant, l’envie d’un roman d’horreur me prend encore de temps en temps. Dernièrement, j’ai lu l’excellent roman jeunesse Les Chiens de Allan Stratton. C’est ainsi que j’ai ressenti le besoin pressant de lire une autre histoire de maison hantée, cette fois-ci destinée à un lectorat adulte. Puisque je juge beaucoup trop souvent un livre par sa couverture, j’ai choisi La Noirceur de François Lévesque, qui me semblait plein de promesses.

LA NOIRCEUR, François Lévesque

9782896151349

Guillaume est abandonné par sa femme, Daphnée par sa mère. Alors qu’il recherche une nouvelle demeure pour sa famille récemment amputée d’un de ses membres, Guillaume apprend que son père est décédé et qu’il hérite par le fait même de la maison familiale. C’est enfin le moment d’avouer à sa fille que, contrairement à ce qu’il a pu lui raconter, il n’est pas orphelin. Ce déménagement l’amène à lui dire la vérité à propos de ses troublants secrets d’enfance… et à en découvrir des nouveaux qu’il n’a jamais soupçonnés.

À la lecture du roman, il est impossible de ne pas remarquer l’influence du septième art dans l’écriture de l’auteur. Les procédés narratifs utilisés sont très cinématographiques, très hitchcockiens. Lévesque exploite ici un modèle dramatique bien connu; celui d’une famille qui s’installe dans une maison au passé sombre et qui y découvre d’horribles secrets. Il parvient à créer une ambiance troublante. L’effet est particulièrement réussi lorsqu’un narrateur extérieur intervient en décrivant des choses inquiétantes dont les personnages n’ont pas eux-mêmes conscience, dont seul le lecteur est témoin.

Guillaume, qui dormait comme un sonneur, n’eut connaissance de rien. Depuis le lit, on ne voyait du reste rien une fois la porte refermée. La noirceur était quasi complète dans la chambre.

Au sol, près de l’interstice entre le plancher et le bas de la porte, une très faible lumière en provenance de la cuisine et réverbérée par les murs blancs empêchait l’obscurité d’être totale dans un périmètre très restreint.

C’est dans cette zone précise que des pieds décharnés aux chevilles osseuses sortirent des ténèbres pour mieux y replonger, en marchant en direction du lit où dormait Guillaume.

La Noirceur, c’est plus que des manifestations surnaturelles. C’est l’ombre dans laquelle les secrets de familles sont captifs. C’est la douleur du rejet parental; Guillaume par son père, Daphnée par sa mère. En plus d’aborder les ténèbres, l’histoire fait place aux thèmes des relations père-fille et amicales à l’adolescence.

Si je suis souvent fascinée par l’étrange et le surnaturel, les éclaboussures de sang sensationnelles, la violence extrême et les bêtes monstrueuses m’interpellent peu. En fait, je n’y crois tout simplement pas, et pour m’accrocher, je dois y croire un peu. Pour cela, je dois pouvoir m’identifier aux personnages et à leurs vies (presque) normales. La Noirceur réussit tout à fait sur ce point. On croit aux personnages, aux dialogues et à leur vie ordinaire, outre les nouveaux événements qui les surprennent autant que le lecteur. Le texte est très ancré dans le réel. Le langage familier et les dialogues sont tout à fait crédibles.

— Mon père me fait royalement chier, So’, confia-t-elle en ouvrant le couvercle de la laveuse et en y envoyant les draps.

Constatant que le tambour était loin d’être rempli, Daphnée y fourra également la courtepointe.

— Heille, on n’est même pas à Sorel! Poursuivit-elle. On n’est même pas dans l’village avant Sorel.

On n’est fucking nulle part.

— Pis ta mère?

— Pas d’nouvelles, mais elle m’a prévenue qu’elle aurait peut-être pas accès à Internet à Bali.

— C’est pas méga touristique ça, Bali? (…)

Le danger se fait discret. L’horreur aussi. C’est par des signes subtils que le lecteur plonge dans une inquiétude, une angoisse pour le destin des personnages, pour ce qui se cache dans l’obscurité.

J’ai aimé l’histoire de Guillaume et Daphnée. Même sans mystère, sans angoisse, sans fantastique, j’aurais apprécié ma lecture. J’aurais voulu encore plus de pages afin de les connaître davantage.

Alors que certains peuvent bouder ce genre littéraire, il fait du bien à plusieurs. Peut-être parce qu’il permet d’avoir un certain contrôle sur nos émotions? Avec une telle lecture, on se permet d’éprouver des émotions à haute intensité, et une fois la dernière page tournée, les émotions disparaissent avec les derniers mots (à moins d’être le type de personne pour qui les émotions se dirigent sous le lit, vers le placard ou un couloir un peu trop sombre). Bref, je crois qu’une bonne dose d’adrénaline permet de faire sortir le méchant. C’est thérapeutique ET divertissant.

Le fil rouge tient à remercier les Éditions Alire pour le service de presse.

Russie — Introduction à Tolstoï

Ce que j’aime de la littérature étrangère, c’est qu’elle permet de voyager à travers ses mots. De « voir » et de découvrir un bout de pays autre que notre Québec éternellement froid. La littérature étrangère offre un registre ahurissant de différents livres de différents pays; il est donc permis de se sentir confus dans cet amas de bouquins et de se demander : « Je commence par quoi? » J’ai donc décidé de me concentrer sur la Russie pour cet article, en me consacrant à l’auteur célèbre Léon Tolstoï. Ce romancier du XIXe siècle dépeint la vie du peuple russe à l’époque tsarique à travers ses créations, parfois en la critiquant et en exposant les enjeux de la civilisation. Je vous offre donc un petit guide pour vous introduire à sa littérature en vous présentant quelques romans populaires pour plonger dans ses créations.

Anna Karénine (1877)

Probablement son livre le plus connu. Pour moi, un livre peut nous séduire dès les premières lignes, avec Anna Karénine : « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon », ces mots comblent tous mes désirs. On est donc plongé dans l’histoire d’une femme, Anna, et de son entourage plus ou moins proche appartenant à la haute société de Petersburg, entrant dans une relation adultère avec le compte Vronsky. C’est l’histoire d’une vie changée, le début de la fin.

Pour les intéressés du septième art, le film réalisé par Joe Wright en 2012 reflète bien le livre avec une mise en scène particulière et originale. Il est parfois plaisant de comparer un bouquin au film qui l’a inspiré.

Le Diable (1911)

Qui est le diable dans cette histoire? Le diable est une petite nouvelle mettant également en relation deux personnages dans une relation amoureuse, mais principalement sexuelle. C’est le côté physique et de tous ses désirs qui est mis de l’avant par l’auteur dans Le Diable. Eugène Irténieff, beau et jeune propriétaire terrien, noue une relation avec une paysanne qui semble toujours s’imposer à lui, peu importe les tentatives de résistance. Le diable, c’est la tentation.

Les plus fous sont indubitablement ceux qui décèlent chez les autres les signes de la folie qu’ils ne voient pas en eux.

La Guerre et la Paix (1865-1869)

Ce livre retrouvé en librairie en deux tomes vu l’épaisseur impressionnante de l’œuvre peut en décourager certains, mais ce roman vaut la peine d’être lu, étant un incontournable de la bibliographie de Tolstoï. On est plongé dans l’univers de la Russie à l’époque de Napoléon 1er. C’est un récit parsemé de plusieurs histoires, en plus de réflexions personnelles de l’auteur. On retrouve donc cinq familles aristocrates faisant face à l’incontournable en période de crise où leurs vies sont mêlées à la guerre.

Toute réforme imposée par la violence ne corrigera nullement le mal : la sagesse n’a pas besoin de la violence.

Une minisérie de six épisodes a été réalisée par Tom Harper en 2016 s’inspirant du livre, et celle-ci connaît un franc succès.

La Mort d’Ivan Ilitch (1886)

La mort apparaît dans cette longue nouvelle, épurée et libérée des artifices romanesques. C’est l’histoire d’un magistrat qui, lorsqu’une douleur l’atteint pour ne plus disparaître, prend conscience de réflexions faites par son entourage et se voit vivre l’expérience d’une mort imminente poétisée par l’auteur.

Plus il reculait dans le passé, plus il trouvait de la vie. Il y avait d’autant plus de vie qu’il y avait eu de bien dans la vie. Le bien et la vie se confondaient.

Voici donc quatre recommandations courtes et longues du célèbre auteur Léon Tolstoï que je vous conseille de découvrir pour apprivoiser la littérature russe. Ce sont des lectures qui sont toutes très agréables et réjouissantes, spécialement le matin, un café brûlant à la portée.

Les sanguines, du dessin au décès

Il m’a bien pris la moitié du roman avant de réaliser qu’une sanguine n’est pas qu’histoire de sang, mais bien un outil à dessin. Le sourire en coin, c’est un peu comme si je découvrais une tout autre facette à ce roman qui, déjà dès les premières pages, m’a éblouie de par sa beauté.

Les sanguines raconte l’histoire de Sarah et Avril Becker, deux sœurs aux antipodes l’une de l’autre, vivant chacune sur leur propre planète, jusqu’à ce qu’Avril, sœur étoile, cesse de briller à petit feu, atteinte d’un type de leucémie dite orpheline. À ce récit s’ajoute celui de plusieurs histoires du sang, écrites par Victor, mourant, qui cherche à laisser sa marque en relatant l’histoire de ceux qui ont laissé la leur dans l’avancement des sciences de l’hématologie.

On s’habitue vite à cet équilibre entre les deux récits, équilibre nécessaire pour alléger quelque peu l’histoire des sœurs Becker et donner le temps au lecteur de savourer et de digérer chacun des chapitres, tout en sortant du récit lui-même, en construisant quelque chose de plus que l’histoire close de deux sœurs.

C’est d’une plume poétique et émouvante qu’Elsa Pépin met en mots toute la complexité des relations entre sœurs, de la notion de sacrifice, du don de soi.

Sarah, peinte copiste qui vit dans une coquille, fermée de tout, se voit devant le choix déchirant de devoir, ou non, se prêter à un don de moelle osseuse, choix qui se révèle beaucoup plus complexe qu’un simple oui. Pépin aborde avec tant de justesse, de vérité et de beauté les questionnements et les déchirements qui entourent la complaisance qu’on trouve parfois dans les mauvaises situations, la perte d’identité à travers le don de soi, mais aussi la découverte de soi à travers le don à l’autre, en plus de dépeindre les liens familiaux dans toute leur complexité et leur beauté.

En ajoutant au récit l’écriture, par Victor, d’un roman sur ceux qui se sont sacrifiés pour faire avancer la science, elle met en avant-plan le jeu entre ceux qui se sont donnés à la science par choix et les questionnements de Sarah quant au don de soi. L’amalgame des deux récits offre un portrait complexe et à la fois si juste.

Bref, ce petit roman qui bouleverse tout en égayant de par sa poésie, les intertextes, les liens, les jeux de langage, tout dans ce roman est poétique, du semblant apathique de Sarah à la résilience d’Avril, en passant par les colères et simples mondanités qui persillent l’histoire. C’est une œuvre qui, malgré le drame, est imprégnée d’espoir.

Puisque je me suis prise à plier plusieurs coins de pages pour me rappeler certaines phrases qui m’ont touchée, je vous laisse sur quelques extraits, question de vous donner le goût d’accourir à la librairie (si ce n’est pas déjà fait).

Personne n’est à l’abri des prisons, même les plus légères créatures.

De la même manière qu’un étranger s’installe dans votre maison et vous observe nuit et jour sans vous laisser une seconde d’intimité, la chimiothérapie a occupé son corps, prenant les commandes et lui laissant bien peu d’espace pour être.

Je n’ai pas raconté cette histoire pour vous mettre de la pression, mais pour vous montrer que votre geste s’inscrit aussi dans un grand récit qui nous dépasse. Je trouve rassurant de penser qu’on fait partie de cette histoire-là, de la grande fraternité des cobayes qui font avancer la science. Je me sens moins seul quand j’y songe.

J’avais très peur que les objets s’envolent, alors je les dessinais. Je trouvais la vie plus belle sur papier qu’en vrai.

Elle a soudain le sentiment d’entrer dans cette lignée dont elle s’est toujours sentie exclue. À la manière des Furies vengeresses, Sara a dû passer par le feu pour trouver sa place au sein d’une tribu soudée par la colère.

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Pour une sexualité des femmes saine et assumée

Ayant eu l’audace de publier, en 2014, leur propre parcours sexuel dans le fanzine Caresses Magiques, l’origine, Sophie Bédard, Sara Hébert et Sarah Gagnon-Piché ont pu encourager d’autres femmes à prendre part, elles aussi, à une lutte affirmée contre les tabous entourant leur sexualité, de sa genèse à aujourd’hui. Par appel de textes du trio féminin, un recueil s’est doucement mis en branle et a pu voir le jour en novembre 2015. Riche de 41 parcours sexuels différents décrits avec des mots justes, des illustrations cocasses ou des bandes dessinées brillantes, Caresses Magiques réussit, une page à la fois, à faire avancer la cause d’une sexualité féminine plus saine et assumée, dans un combat loin d’être terminé.

Ce n’est pas encore gagné, non, parce qu’à travers la lecture des différents témoignages, on réalise assez vite que la culpabilité du plaisir sexuel chez la femme domine encore. Et souvent, cela remonte à notre plus tendre enfance. Grandir en se faisant dire que c’est honteux de se procurer du plaisir LÀ ou graviter dans un monde qui privilégie l’omertà à cet égard aide peu à notre épanouissement autoérotique féminin. Difficile donc de se défaire de ces chaînes quand ce pattern nous est imposé depuis bien des années. À travers ce recueil, on veut donc faire taire les tabous sexuels en offrant une voix aux femmes et ainsi favoriser notre épanouissement. À bas la honte, ayons du plaisir!

Caresses Magiques nous fait jeter un regard sur plein d’intimités et simultanément, on n’a pas le choix d’entrer dans la nôtre, par la grande porte d’en avant. Avec ses ratés et ses épiphanies. Face aux différents parcours généreusement partagés, on prend rapidement conscience du lien si puissant entre nos premières expériences et leurs échos qui inévitablement se répercutent sur notre sentiment d’être à l’aise ou pas. Avec notre sexe et avec notre sexualité.

Comme le dit la quatrième de couverture, Caresses Magiques est un «bouillon de poulet pour l’âme de la vulve». Et je vous en conseille vivement sa lecture, tous sexes confondus. Parce que les différentes auteures dévoilent avec honnêteté leur vécu intime, parfois drôle ou tragique, elles ont toutes réussi à me toucher, qu’elles aient 50 ou 20 ans. J’ai eu l’agréable impression de lire des bribes de leur journal intime tellement c’est écrit sans pudeur. On se retrouve dans un monde de désirs, de déceptions parfois et d’espoir toujours. De découvertes et d’introspection aussi.

Entre le blogue féministe visant à contrer les tabous sur la sexualité et Caresses Magiques le livre, notre écho se fait entendre. Merci donc aux trois femmes pour cette initiative afin de nous donner cette précieuse voix. Et c’est loin d’être terminé! Ça vous intéresserait de prendre part au deuxième recueil prévu? Allez voir l’appel de textes du deuxième tome pour faire une différence et qui sait, être publiées vous aussi! Avant le 15 avril 2016, nous sommes invitées à rédiger et à leur soumettre notre texte sur ce qui se passe dans notre tête (ouf!) durant le plaisir en duo, ou en solo. Chaud sujet qui promet!

 

Portrait d’un être fictif : Holden Caulfield, mon ami, mon amour

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Ce grand classique qui n’a plus besoin de présentation, L’attrape-coeurs est toujours lu et acheté. Publié pour la première fois en 1951 par le discret J. D. Salinger, The Catcher in the Rye est devenu un des bouquins américains des plus lus aux États-Unis. Vendu à plus de 60 millions d’exemplaires partout autour du globe, je ne suis certainement pas la seule complètement folle et marquée par l’histoire fort simple du jeune Holden Caulfield. À la différence près, que L’attrape-coeurs est le livre le plus important et significatif de ma vie. Longtemps, je disais qu’il était mon préféré, mais en le relisant j’ai constaté que non.

Ce n’est pas le genre de roman où je bois littéralement le choix des mots. Vous savez ce genre de roman où vous sentez que les mots coulent d’eux-mêmes, vous lisez et vous avez l’impression de lire 100 fois mieux qu’à l’habitude tellement il y a une justesse dans la danse que font toutes ces lettres entre elles? Et bien, L’attrape-coeurs ce n’est pas ça. J’irais même jusqu’à dire que, souvent on se doit d’arrêter notre lecture pour relire les mots passés, le style d’écriture de J. D. Salinger n’en est pas un des plus « beaux » et « poétiques » au sens où je l’entends. Et encore là, la version française tout de même très respectable ne rend pas entièrement hommage au jeu du langage qu’offre The Catcher in the Rye. Ce que j’essaie d’expliquer c’est que même si une des forces les plus indéniables du bouquin est le style langagier d’Holden et cette façon, bien américaine et jeune, de parler et d’écrire, ce qui m’a touchée et changée à jamais est la conception ultime du personnage de Holden Caulfield.

Certains l’ont nommé le premier punk de la littérature américaine et bien que je ne sois pas en désaccord, pour moi, il s’agit du premier personnage adolescent imparfait que j’ai rencontré. Holden est arrivé dans ma vie au bon moment. Je venais de prendre une pause d’étude à 18 ans. J’avais annulé ma session et je ne savais pas du tout ce que je voulais faire de ma vie. Tout comme Holden, j’avais un gros sentiment d’imposture quant au monde des adultes qui me déboutait, mais aussi une folle envie de sortir du monde des jeunes. Je voulais être une adulte sans les responsabilités et tout ce que ça comporte.

Le côté irrévérencieux d’Holden, son langage bien ancré d’un Je-m’en-foutisme, et ses pensées que sa place et que la vie doivent bien être autre chose, être plus que cela, m’ont fait tant de bien.

C’est exactement lors de cette lecture que j’ai compris toute la force de la littérature. En me liant d’amitié virtuelle avec Holden, je me sentais comprise, moins seule, et ce, beaucoup plus qu’en entendant mes amies me comprendre et me rassurer. C’était en tournant les pages de L’attrape-coeurs que je m’entendais dire : c’est correct, tout ira bien. Ces mots, non écrits dans le bouquin, me sont venus d’un personnage et, en soi, c’est fabuleux. Tous les lecteurs ont LEUR personnage, celui qui vient changer une parcelle d’eux-mêmes et je trouve tellement que c’est merveilleux. Les bienfaits de la lecture sont infinis et dans mon parcours de lectrice, je puise dans ces rencontres avec des personnages pour y découvrir des parcelles d’eux qui pourraient m’inspirer, me rassurer et tant de choses aussi.

Holden Caulfield, mon amour, mon ami. Je te relirai toute ma vie simplement pour me rappeler que les livres font de la magie. Ils m’ont appris à être fière, droite et simplement moi-même. Ce genre d’apprentissage vaut de l’or et je te dirai jamais assez merci pour cette première lecture, pour ce week-end à New York des plus ordinaires qui est venu me confirmer que : je ne suis pas seule. Et ces simples mots, Holden, m’ont permis aujourd’hui d’être à ma place, même si le chemin n’était pas le plus facile, ni le plus envieux. Tu m’as permis d’être moi, de faire ce que j’aime, et surtout, tu m’as appris qu’on a le droit de dire : je m’en fou.

Je terminerai en te disant Holden, que j’ai un peu réalisé ton rêve grâce à toi, avec toi :

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. »

Des coffrets littéraires sous trois formes

Peut-être avez vous remarqué que petit à petit, on dévoile au compte goutte notre projet de coffrets à abonnements.

Après vous avoir fait part de notre vision de la bibliothérapie, des livres qui font du bien et de la place que celle-ci prendra dans nos coffrets  littéraires, on a décidé de vous en dévoiler un peu plus sur les trois types d’expériences littéraires qui vous seront offertes. Inscrivez-vous à notre infolettre pour être informés des avancements du projet.

Notre premier coffret, le mensuel, se dévoile sous la forme d’un club de lecture virtuel, collectif et personnel à la fois. Tous les abonnées recevront le même coffret, une fois par mois. Notre but avec ce coffret est de créer une communauté de lecteurs et de lectrices qui pourront discuter et échanger sur le livre choisi, sur sa portée bibliothérapeutique et, bien sûr, sur leur expérience de lecture avec ce coffret.

Le second coffret, le thématique, ne sera pas disponible à chaque mois. Il apparaîtra au gré des saisons, lorsqu’un thème viendra nous toucher, nous chercher et nous animer au point de vouloir y consacrer un coffret complet . Nous avons déjà plusieurs idées en tête concernant les thématiques pour ce coffret, c’est à suivre de près.

Le troisième coffret, le personnalisé, c’est le petit plaisir qu’on s’accordera à coup de 10 par mois, question d’offrir quelque chose de bon, de beau et de salvateur à quelqu’un. À travers un formulaire détaillé à remplir, nous confectionnerons un coffret à votre image, suivant vos goûts et vos besoins.

Nous tenons à diversifier nos offres pour venir toucher différents types de lecteurs, en espérant que vous y trouverez tous votre compte. N’hésitez pas à nous écrire si vous avez des idées, des commentaires, des questions. On veut savoir si nos idées vous plaisent.

Rencontre avec Camille et Sandrine de L’Euguélionne

Au début de ma maîtrise en littérature à l’UQÀM, j’ai rencontré deux femmes extraordinaires, avec qui je partage toujours un amour de la littérature des femmes. Eh bien, deux ans plus tard, mes deux amies se sont lancées dans le projet de créer une librairie féministe à Montréal. Je suis très fière de vous présenter Sandrine Bourget-Lapointe et Camille Toffoli, qui font toutes deux partie du collectif de la future librairie féministe L’Euguélionne. Elles travaillent très très très fort pour un projet qui nous sera, à toutes et à tous, essentiel! Pour les aider à démarrer la librairie, L’Euguélionne a lancé unecampagne de socio-financement. Pour les aider, c’est ici! Plein de belles choses vous sont offertes en échange!

En attendant l’ouverture de ce magnifique lieu, on a jasé de la genèse du projet et de comment tout se déroule jusqu’à maintenant.

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Camille Toffoli et Sandrine Bourget-Lapointe, membres du collectif de L’Euguélionne

Je sais que vous portez ce projet en tant que collectif, mais on veut savoir qui est derrière L’Euguélionne? Moi, je vous connais, mais quelles libraires êtes-vous, Sandrine et Camille? 

Sandrine : Évidemment, j’ai hâte de faire découvrir le corpus pour lequel je travaille pour mon mémoire, c’est-à-dire les biographies de femmes féministes en bandes dessinées. J’aime également beaucoup les livres artistiques, comme les zines, les brochures, etc.  C’est ce que j’ai hâte d’amener à la librairie!

Camille: Personnellement, je travaille beaucoup à partir d’essais théoriques et philosophiques, qui ont moins de place dans une librairie traditionnelle. C’est un genre assez marginalisé et je veux leur donner une place, une meilleure visibilité. J’ai hâte de rencontrer une communauté de lectrices avec qui partager cet intérêt! D’ailleurs, étonnamment, lors de notre étude de marché, il y a énormément de personnes qui ont indiqué qu’elles lisaient des essais. J’espère pouvoir discuter des rapports entre littérature, philosophie et politique, c’est ce qui m’intéresse le plus.

Vous vous faites probablement poser la question vraiment souvent, mais j’aimerais quand même savoir pourquoi vous avez décidé de créer une librairie féministe à Montréal?

Sandrine: Il y a 7 ou 8 mois, nous avons commencé à travailler sur le projet en se rendant compte que plusieurs personnes avaient cette idée, mais qu’elle ne se mettait pas en place. On fréquentait les milieux littéraires et les milieux féministes et on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de lieu comme tel pour que des événements qui joignent ces deux intérêts prennent place. L’idée de créer un lieu où la littérature des femmes* et la littérature féministe aurait une place privilégiée a donc émergée.

Camille : Plus personnellement, c’est en allant dans une librairie à Chicago, que je me suis rendue compte que cette initiative existait. Je suis allée à la librairie Woman and Children first et je me suis dit : « Wow, c’est vraiment chouette, pourquoi il n’y a pas de lieu comme ça à Montréal? » Depuis que j’y suis allée, à l’été 2014, je me suis rendue dans plusieurs événements et je voyais qu’il y avait de plus en plus de personnes, que le féminisme a pris de la place, qu’il y a eu un regain d’intérêt pour le sujet. Par exemple, les cours universitaires sur le féminisme sont toujours pleins, c’est vraiment un truc auquel les gens sont de plus en plus sensibles. J’ai trouvé ça beau, quand j’étais dans cette librairie à Chicago, parce qu’il y avait autant des étudiant.e.s en littérature qu’une mère qui achetait des livres non-genrés pour ses enfants, qu’une dame de l’âge de ma grand-mère. Je voyais comme un rassemblement de plusieurs types de féminismes, des femmes qui n’étaient pas nécessairement militantes, qui se retrouvaient là. C’est un partage que j’ai trouvé beau!

Gabrielle : J’aime beaucoup cette idée de lieu « central » des lettres et du féminisme!

Sandrine : C’est certain qu’il y a plusieurs librairies indépendantes à Montréal, qui sont des alliées du féminisme, de l’édition féministe, mais il n’y a pas de lieu que se spécialise dans ça.

Pourquoi avoir choisi la formule de coopérative de solidarité?

Camille : C’est aussi une question financière…! Le collectif est plein de bonne volonté, a plein de temps et plein d’énergie à donner, mais pas nécessairement le fond de quelques milles dollars à investir, malheureusement. L’idée vient aussi de faire quelque chose de viable dans le temps, au sens où si une entreprise tient le projet sur ses épaules et que les personnes quittent ou abandonnent, c’est terminé : elles peuvent vendre la compagnie, ou bref, faire ce qu’elles veulent avec l’idée. Une coop permet à un projet de pouvoir perdurer puisqu’on peut donner le flambeau. Il y a cette idée de communauté, que ça ne soit pas juste deux personnes qui décident et qui embauchent des employées. On ne voulait pas nécessairement qu’il y ait de patron. C’est donc aussi dans une perspective féministe. Aussi, ça permet d’impliquer plein de personnes : il peut y avoir autant des membres travailleurs et travailleuses que des membres de soutien, ou encore des gens qui veulent organiser des événements. On ne veut pas que ce soit juste un commerce, on aimerait faire converger plein de groupes et qu’il y ait des organismes qui soient membres, par exemple, des groupes communautaires ou des universités.

Sandrine : Bref, nous on va mettre en place la coop, mais c’est peut-être pas nous qui allons le faire survivre…

Gabrielle : …à jamais! (rires)

Sandrine : Exact! Ça permet à l’équipe de pouvoir changer, que ce ne soit pas fixe. Le collectif pourra muter. La formule coop permet une plus grande flexibilité. Aussi, on s’entend, une librairie, ce n’est pas la chose la plus rentable au monde, donc d’avoir une coop de solidarité permettra peut-être à L’Euguélionne de perdurer dans le temps.

Concrètement, quelles sont les étapes pour ouvrir une libraire?

Sandrine : Avoir l’idée! (rires) Après, il faut penser à la mission de la librairie et à quel genre de livres on veut proposer, pour pouvoir contacter des maisons d’éditions. Il faut aussi choisir le contenu de la librairie, c’est-à-dire est-ce qu’on veut vendre seulement du neuf ou est-ce qu’on va tenir de l’usagé, choisir le type de livres aussi. Après avoir pris ces décisions, il faut vérifier ce qui est disponible chez les éditeurs et comment ça fonctionne.

Après, bon, avoir de l’argent! (rires) Donc, trouver un moyen d’avoir de l’argent, faire des demandes de subventions, devenir membre de l’ALQ (note: Association des libraires du Québec).

Ensuite, il faut choisir un quartier et trouver un local.

Camille : Et l’aménager. Après, on lancera une campagne de promo, lorsque nous serons plus proche de l’ouverture de la librairie. On espère pouvoir, à ce moment-là,  faire des partenariats avec des profs et des cégeps, par exemple. On cherche vraiment à créer une communauté et rejoindre toutes les collectivités, comme les bibliothèques aussi.

Sandrine : Ah oui! Aussi, il faut savoir ce que les gens veulent dans une librairie. C’est ce que notre étude de marché nous a permis de faire, en fait. On peut savoir aussi à qui on s’adressera dans notre librairie.

Justement, par rapport au lieu, avez-vous déjà fait des démarches? Où en êtes-vous?

Camille : Ce qu’on a appris alors qu’on recherchait un local, c’est qu’un bail commercial ne fonctionne pas comme un bail pour un logement. En fait, dès que tu signes un bail commercial, tu dois occuper le lieu immédiatement. Donc, on ne peut pas vraiment décider en avance. Pour l’instant, quelqu’un du collectif s’occupe de rester alerte à tout ce qui est vacant dans centre-sud, le quartier que nous avons ciblé.

Sandrine : En ce moment, il y a beaucoup de roulement dans le quartier ciblé. On ne sait pas si c’est positif ou négatif, mais bon! On regardera plus sérieusement en avril.

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Mes amies et moi (au centre), trop contentes de ce projet! 🙂

Avez-vous eu des embûches, jusqu’à maintenant? Ça semble assez laborieux tout ça!

Sandrine : Le défi, c’est qu’on est juste des littéraires! Faire des budgets, des études de marché, tout ça est nouveau pour nous.

Camille : Oui! Et en plus, ouvrir une coop demande beaucoup de gestion légale, ce qui est assez exigeant.

Sandrine : Donc, pour nous aider, on va suivre une formation pour les coopératives de travail, entre autres.

Camille : Les embûches ne sont pas vraiment liées à des gens ou quoi que ce soit, notre réseau est littéraire et en plus, féministe, donc c’est encourageant. C’est plutôt de s’être rendu compte de toutes les étapes qu’il y a à faire. On a aussi rencontré une libraire de chez Gallimard qui nous a fait prendre conscience de tous les coûts affiliés à l’ouverture d’une librairie et de la faible marge de profit qu’un livre rapporte. Il faut donc dynamiser le lieu, rentabiliser la librairie. On ne peut pas juste s’attendre à ce que les gens entrent et s’achètent des livres. Donc, pour pallier, on a fait le choix de vendre des livres usagés.

Sandrine: Et d’avoir un espace café! On trouve aussi que ça rendra le lieu plus inclusif, ce à quoi on tient vraiment. C’est plus invitant et accessible si tu peux bouquiner et prendre un café plutôt que s’il n’y a qu’un club sélect de littéraires qui occupe l’espace! J’ajouterais aussi que ça prend tellement de temps, comme projet! Au final, c’est devenu une occupation à temps plein.

Camille, tu as parlé de votre réseau, qui est essentiellement féministe. Avez-vous peur de recevoir des critiques masculinistes, ou voire, qu’ils se présentent sur place? Comment allez-vous y régir? Avez-vous eu cette réflexion?

Sandrine : On l’a eue, mais on s’est dit qu’il allait falloir y réfléchir plus longuement, plus en profondeur une fois la librairie ouverte. Il faudra même penser à comment on va s’organiser avec les rapports de police, par exemple, s’il y a du vandalisme, en sachant que la police n’est pas une institution nécessairement féministe et qu’elle est oppressive à plein de niveaux. Aussi, par exemple, quand on présente un projet féministe à M. et Mme tout le monde, souvent, on doit mettre de l’eau dans son vin… On doit penser à comment le présenter dans un média traditionnel, à comment expliquer c’est quoi une librairie féministe à des gens qui ne sont pas dans ce milieu. Il faut toujours prendre ça avec des pincettes. Nous avons eu des refus, des organismes qui nous on dit « Nous on ne veut pas endosser ça ». Donc, il faut se présenter comme une librairie spécialisée.

Gabrielle : Au même titre qu’une librairie jeunesse, par exemple.

Sandrine : Oui, mais la différence, c’est que certaines personnes pensent que c’est discriminatoire.

Camille : Alors qu’on est très inclusives dans notre féminisme! On n’arrête pas de se dire qu’on ne s’adresse pas seulement à des féministes convaincues, qu’on ne veut pas que ce soit juste un cercle d’initié.e.s qui entre dans la librairie.

Sandrine : On y pense même dans notre design. C’est tout un statement d’écrire « librairie féministe » sur une façade de magasin! Mais on veut rendre ça accessible, esthétiquement beau, pour que les gens aient envie de venir.

Camille : On veut que ce soit un lieu où il y a des familles qui viennent, des personnes âgées. Il faut montrer que c’est inclusif. Ça nous évitera sans doute d’avoir des critiques masculinistes… Peut-être!

Sandrine : On ne veut pas mettre de l’avant UN féminisme. Ce n’est pas à nous de déterminer cela. On a une volonté d’envisager le féminisme au sens large, de vraiment promouvoir un féminisme pluriel et le plus possible sans jugement.

D’ailleurs, avez-vous déjà déterminé des sections, ou pensé à une division quelconque? C’est quand même important, dans une librairie!

Sandrine : Oui, en fait, tu sais quand on disait qu’on a pris conscience de toutes les étapes pour ouvrir une librairie? Avant ça, on ne savait pas tout ce qu’il y avait à faire, on était vraiment excitées, alors c’est ça qu’on faisait! (rires) C’est vraiment important pour nous d’avoir de la littérature des femmes et des féministes qui viennent de partout dans le monde. En plus d’une division par genre de texte, il y aurait des sous-divisions par pays ou par région. On veut faire l’effort d’aller chercher plus loin que simplement le genre qui est sur la couverture d’un livre. On aimerait montrer une diversité des réalités de femmes.

Camille : Pour ça, on va essayer de mettre certains sujets en valeur dans les vitrines, ou de faire des présentoirs thématiques, par exemple. Ce serait un petit plus de L’Euguélionne!

Pour terminer, en tant que futures libraires féministes, quel serait votre top 3 de suggestions littéraires à Lise Thériault et à Sophie Durocher?IMG_2948 (2)

  • We should all be feminists de Chimamanda Ngozi Adichie
  • Les antiféminismes. Analyse d’un discours réactionnaire, sous la direction de Francis Dupuis-Déry et Diane Lamoureux
  • Le féminisme québécois raconté à Camille de Micheline Dumont

 

*L’Euguélionne utilise l’astérisque pour rendre visible la pluralité des réalités et des étiquettes auquel le projet veut s’identifier en utilisant cette appellation.

Piraterie et « French Kiss »

Cette BD fut un achat coup de cœur lorsque je l’ai vue en librairie. Je m’amusais à tourner les pages et à admirer les dessins. J’aimais beaucoup le style, mais c’est lorsque j’ai vu le mot pirate sur la quatrième de couverture que j’ai décidé de me la procurer.

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« French Kiss 1986 » est l’histoire d’un père qui raconte à ses deux jeunes enfants comment s’est passé son premier baiser. C’est alors qu’on fait un voyage dans le temps et qu’on se retrouve en 1986. Nous retrouvons Étienne (le père) à l’âge de 11 ans. C’est les vacances d’été et il est fou amoureux de la belle Marie. Sauf, qu’il y a la grande rousse. Tous les deux ne s’aiment pas. En fait, la grande rousse est plus grande qu’Étienne, donc plus impressionnante et sa mère serait une sorcière. Il existe entre ces deux personnages une « guéguerre », mais ils ont un point commun : ils sont tous les deux fans de piraterie! C’est alors qu’une guerre éclate! Tout comme dans le film « La guerre des tuques », l’objectif est de gagner le trésor de l’autre équipe. On retrouve deux équipages, il y a celui de la grande rousse et celui d’Étienne. Et au grand malheur d’Étienne, Marie ne fait pas partie de son équipe. Trahison, kidnapping, blessure, rançons sont alors au rendez-vous.

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J’ai vraiment eu beaucoup de plaisir à lire cette BD. Que ce soit seulement pour les dessins, on retrouve en eux le style de l’auteur, mais surtout un petit quelque chose de dérangeant, car ils sont un peu fait grossièrement et dans l’exagération. Ce qui nous permet d’être dans un univers de ces jeunes adolescents. La BD réussit à rejoindre plusieurs lecteurs, que ce soit de jeunes adolescents ou des adultes complètement nostalgiques de leur enfance/premier baiser.

« French Kiss 1986 » est rafraîchissante et est une agréable lecture.