Alexandra des Chroniques d’une anxieuse conseille des livres sur l’anxiété
L’expérience de l’exil est, dans la littérature migrante québécoise, liée fortement au thème de la mémoire (1), mais celle-ci est présentée comme brisée, clivée et fragmentée. Le roman Ru de Kim Thúy est porteur de cette mémoire problématique tout en ayant la volonté de la partager et de la faire vivre. C’est ainsi que la narratrice nous transporte au fil des récits dans son enfance au Vietnam, son expérience traumatisante à bord des « boat people », son séjour de quatre mois dans des camps de réfugiés et enfin son arrivée au Québec, où elle s’installera définitivement. Les récits touchants, difficiles, parfois nostalgiques ou anecdotiques qui composent Ru se lisent pourtant comme l’eau douce d’une rivière qui s’écoule lentement, d’ailleurs le mot ru en français signifie, l’auteure le dit, « petit ruisseau » et « écoulement » au sens figuré. Les récits nous touchent et s’insèrent en nous sans nous faire mal, et pourtant les souvenirs racontés sont loin d’être doux. C’est que Ru est ficelé avec tant de finesse qu’une lecture seule ne nous est pas suffisante pour être réellement apte à mettre le doigt sur toute cette richesse qui le compose.
Ru de Kim Thúy est un roman en petits morceaux. Les petits récits qui le composent ne suivent pas d’ordre chronologique. L’auteure superpose et aligne les souvenirs en passant frénétiquement du passé au présent de la narratrice. Mais on remarque quand même une certaine logique dans l’enchaînement de ces récits d’où s’échappe un subtil fil conducteur, rappelant le processus de remémoration des souvenirs, où l’évocation d’un nous amène aussitôt à un autre. Et ainsi déboulent les différents petits récits de Ru, les uns suivant les autres au rythme de la mémoire retrouvée par petits bouts. Cependant, cette logique n’enlève en rien la forme de fragments que prennent les souvenirs racontés, et ceux-ci s’apparentent à une mémoire clivée à laquelle il manque plusieurs morceaux. C’est une mémoire qui « se perd, se dissout, s’embrouille avec le recul » et qui souffre du temps qui passe, que nous rencontrons à la lecture de Ru.
Ce qui porte ce roman, c’est qu’il se présente comme l’amalgame de plusieurs mémoires, et la narratrice devient en quelque sorte une porte-parole. À plusieurs reprises dans le texte, la narratrice s’éclipse derrière la voix d’un narrateur différent pour raconter l’histoire de quelqu’un d’autre. L’auteure perpétue, à travers ces récits collectifs, la mémoire de nombreuses voix oubliées, de victimes qui n’avaient pas de nom et qui sont morts anonymes, ces filles au corps de rêve qui portent sur elles « le poids invisible de l’histoire du Vietnam » (p. 131), « toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos » arqué, mais dont l’Histoire avec un grand H a occulté l’existence. Le roman donne donc voix à des victimes et à certains groupes marginalisés qui avaient été jusque-là tenus au silence, souvent oubliés derrière les discours et récits officiels de l’Histoire. Le roman, par sa polyphonie, est porteur et catalyseur d’une multitude de mémoires et de vies. Ru devient donc, parallèlement au discours personnel de la narratrice, un lieu d’énonciation collective.
Et il y a la beauté de ce livre dans son ensemble. Les mots évocateurs, les phrases douces et poétiques, les images évoquées qui sont si belles. Le ton est celui d’une amie qui nous ouvre ses souvenirs du passé et qui nous raconte sa vie, à la fois tendre et ravagée par ce qui la compose.
Lire ou relire Ru, c’est suivre le flot des histoires, c’est comprendre, c’est être touché et bouleversé par ces récits du passé et du présent, c’est accepter de savoir et surtout de partager d’une voix commune l’histoire des autres. Et pourtant, Ru est apaisant et léger dans sa lourdeur, travaillé et coulant dans sa brutalité. Il émerge de ce roman une profonde vérité et un désir de vivre, qui vient nous toucher tout droit au cœur.
(1) Biron, Michel, Dumont, François et Élisabeth Nardout-Lafarge, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2007, 689 p.
Pour le nouvel an, mon copain et moi sommes allés à St-Jean de Terre-Neuve. Bon, c’est pas New York, me direz vous. Ce n’est pas une destination des plus prisées, mais ce fût un voyage très enrichissant. Nous y allions surtout pour visiter sa soeur qui habite St-John’s depuis quatre ans et s’ennuie beaucoup de sa famille!
Amatrice de littérature québécoise, je me suis dit qu’il serait intéressant d’en apprendre un peu plus sur cette province de l’Est à travers ses auteurs! Et comme je savais qu’il y a une communauté francophone active dans la ville, j’avais envie de découvrir des auteurs franco-canadiens à l’extérieur du Québec. Malheureusement, je n’ai pas trouvé cette communauté francophone. Ce n’est pas faute d’avoir essayé!
La première librairie que nous avons visitée, une boutique de seconde-main bien charmante, n’avait à m’offrir que des livres de grammaire française et quelques éditions du Nouveau Testament. La deuxième librairie, plus commerciale, n’avait absolument aucun livre en français, mais leur tablette de top picks proposait la version traduite de Trois fois par jour. C’est toujours ça. On m’a par contre dit d’aller voir chez Chapters (qui vend autant des livres que des bébelles qu’on retrouverait au Urban Outfitter), parce qu’ils ont une section en français.
Arrivée là-bas, j’ai demandé à la commis où trouver les livres en français. Sa réponse fût : Oh, for kids? Non… Pour adultes? Elle ne savait pas trop, elle a donc demandé à son collègue. Il lui a dit : In the kids section? Visiblement, il est plus courant pour les enfants que leurs parents de lire le français. Le deuxième commis a tourné un peu en rond, puis a finalement trouvé la section en français : deux petites tablettes à la fin d’une rangée. Elle était surtout composée de romans américains traduits en français… et d’un Patrick Sénécal. Bon.
J’ai donc oublié l’idée des auteurs franco-terreneuviens, mais je n’ai point abdiqué! À la première librairie, il y avait tout de même une partie consacrée uniquement aux auteurs locaux. J’ai donc choisis deux livres (en anglais) : Wreckhouse, une pièce de théâtre écrite par Frank Barry, et Rain, dizzle and fog, un recueil d’histoires vraies en hommage à la météo difficile de la province, par Sheilah Roberts. Bien que je parle fréquemment anglais, je ne me sens pas prête à affronter un roman complet. Ces deux ouvrages étaient donc tout indiqués pour mes besoins : des dialogues, des histoires courtes et un reflet de la société terreneuvienne, d’abord d’un oeil critique, ensuite par l’intermédiaire de faits réels.
Lorsque que j’ai acheté le livre Wreckhouse, le vieil homme à la caisse, vraisemblablement propriétaire de la librairie, m’a dit que tout le monde à Terre-Neuve se devait d’avoir lu cette pièce. Je me suis dit que j’avais bien choisi. Et je n’ai pas été déçue.
Wreckhouse emmène le lecteur (ou spectateur) à être témoin, presque complice, de rituels inquiétants et de techniques de manipulation d’autrui intrigantes. Dans une atmosphère glauque comme je les aime, des personnages étranges invitent des touristes à participer à leur marginalité. On croit d’abord que des amitiés vont naitre, alors qu’il n’en est rien. Au troisième acte, nous assistons à un rituel de préparation pour un repas où les invités sont le menu principal.
Jamais on ne s’attache aux personnages, mais tout cela est calculé. On ne peut se situer ni du côté du bien ni du mal; qui sommes-nous pour décider de ce qui l’est de toute façon? L’auteur Frank Barry a su créer des personnages indéchiffrables envers lesquels on a à la fois de la pitié et de la peur. On comprend la douleur de chacun, mais on ne veut pas être tenu pour responsable de son malheur.
Lorsque j’étais au cégep et que je faisais du théâtre en parascolaire, c’est tout à fait le genre de pièce que j’aurais adoré monter! L’histoire est simple, mais les personnages complexes et les interactions donnent envie d’en voir plus. Seulement, à quelques moments j’avais de la difficulté à comprendre les dialogues parce qu’ils étaient écrits en joual newfie. Mais ce fut une belle expérience dépaysante et malgré tout enrichissante.
Rain, dizzle and fog rassemble les histoires les plus surprenantes, impressionnantes et parfois héroïques vécues par les habitants de Terre-Neuve et du Labrador à travers les siècles. Le livre est divisé en sections correspondant aux mois de l’année et chacune raconte les plus grandes histoires de tempêtes de neige, de températures records et de destructions matérielles suite à des vents très violents, mais aussi de morts causées par des éboulements historiques. Probablement l’endroit où la température est la moins prévisible au monde, cette province a vécu des conditions extrêmes.
L’auteure Sheilah Roberts présente pour chaque mois, en ordre chronologique, des histoires du 17e siècle jusqu’aux années 1990. Il y a des extraits de journaux personnels de premiers colons et de premières générations nées à Terre-Neuve, des extraits de journaux locaux au lendemain de tempêtes historiques, Roberts raconte aussi le déroulement de certaines catastrophes telles des maisons ensevelies sous la neige, des naufrages dus au brouillard trop épais mélangé aux vents incroyablement rapides. Elle y explique même, avec un oeil scientifique, les adages les plus populaires. Un peu comme quand ma mère me dit « Il va pleuvoir, les feuilles des arbres sont à l’envers ». Mais les proverbes du genre, à Terre-Neuve, sont plutôt reliés au brouillard, à l’humidité et aux conditions de pêche.
J’ai trouvé le recueil très intéressant, puisqu’il s’agit de ce qui décrit le mieux la province : sa météo imprévisible. On y comprend les gens en connaissant mieux les conditions dans lesquelles ils vivent. J’ai été touchée par les histoires de naufrage et de bébés accouchés dans un traineau parce que les rues n’étaient pas accessibles en voiture. Si chaque province avait un livre du genre qui dépeint les gens à travers leurs conditions de vie les plus extrêmes, il serait merveilleux de pouvoir constater les différences qui unissent notre très vaste pays.
Hiver 2012
J’en suis à ma dernière année du secondaire et mon professeur de français nous demande de lire un passage qu’il a photocopié d’un livre québécois. M’imaginant déjà finissante, je n’ai pas beaucoup envie de participer à l’exercice, pourtant, je suis la première à finir l’extrait, assise sur le bord de ma chaise, je veux que mon professeur me parle d’avantage de ce livre. En terminant le cours, je me promets de lire ce roman dans son entièreté bientôt. C’est seulement deux ans plus tard que j’en termine la lecture après l’avoir trouvé dans une bouquinerie sur Mont-Royal pour moins de trois dollars et deux autres années après que j’en fais la critique.
Printemps 1989
«Un avant-goût de la fin du monde» (Page 252)
L’histoire de Nikolski débute en septembre 1989, pour ensuite se promener sur une période de dix ans. Nikolski, c’est un compas et l’élément clé à cette aventure littéraire. C’est l’histoire de trois personnages début vingtaine, Noah, qui entame des études universitaires, Joyce, qui recherche un peu d’action à travers la vie urbaine et le narrateur inconnu (« Mon nom n’a pas d’importance »), suivant la mort de sa mère qui se retrouve sur l’île surpeuplée de Montréal. Trois destins qui se rencontrent plusieurs fois, tous reliés par un point commun ignoré. C’est un roman d’aventure qui fait voyager par l’inscription des allusions aux pirates, aux îles, aux cartes postales, aux déplacements, et j’en passe.
« Peu à peu, l’ambition de perpétuer les traditions familiales s’insinua dans son esprit. Il lui semblait inconvenant que l’arrière-arrière-petite-fille d’Herménégilde Doucette consacrât sa vie à éviscérer des morues et faire des devoirs de sciences naturelles. Elle était destinée à devenir pirate, morbleu ! » (Page 61)
Nikolski est le premier roman de l’auteur, Nicolas Dickner, qui lui vaut les louanges des critiques avec une écriture vivifiante et de nombreux prix littéraires comme le Prix des libraires du Québec ou le Prix Anne-Hébert. Ce livre postmoderniste met en relation des personnages intrigants et attachants à la fois; divisés habilement en cinq parties distinctes et en plusieurs chapitres courts, les personnages sont développés profondément chacun leur tour, l’auteur décidant de se concentrer sur un personnage par chapitre. La quête identitaire reste somme toute la ligne directrice des personnages, malgré les nombreuses péripéties.
« Son arbre généalogique était comme tout le reste : une chose fugace, qui fuyait avec le paysage. » (Page 36)
La première de couverture est belle, l’écriture est stylisée, l’histoire est intrigante et forcément le lecteur est passionné. Amatrice d’aventures, le roman me permet d’en vivre une, alors à défaut de ne pas pouvoir voyager et de devoir aller à l’école chaque jour, je me permets un périple intellectuel à travers les mots de Dickner.
Pour ceux que Nikolski a déjà charmés, le denier roman de Nicolas Dickner, Six degrés de liberté est également un chef d’œuvre de la littérature québécoise moderne.
Lorsque j’ai partagé sur Instagram une photo de ma lecture, La gaieté de Justine Lévy, plusieurs m’ont dit n’avoir pas aimé. Comme je suis courageuse, j’ai quand même décidé de me lancer dans ma lecture, malgré tout. Et heureusement, parce que j’ai été obnubilée par l’écriture de Justine Lévy.
Ce dernier livre écrit par la Française Justine Lévy, qui, je ne le savais pas, est quand même une figure connue en France, s’attarde à sa vision de la maternité et à ce qu’elle veut léguer à ses enfants. Son titre Rien de grave s’intéressait à une rupture avec son amant et surtout à Carla Bruni, celle avec qui son ex l’a trompée. Profondément ancrée dans le réel, l’œuvre de Lévy puise dans ses expériences intimes.
La base du bouquin résulte d’une promesse qu’elle se fait : arrêter d’être triste le jour où elle aura des enfants : « C’est quand je suis tombée enceinte que j’ai décidé d’arrêter d’être triste, définitivement, et par tous les moyens. »
Dans ses tourments d’enfance qui reviennent tranquillement faire surface, on découvre entre sa mère et elle, une relation conflictuelle, mais riche d’un amour inconditionnel, et ce, malgré la triste maladie mentale de sa mère. C’est d’ailleurs ces thèmes qui auront inspiré ses premières œuvres Mauvaise fille et Rendez-vous que je compte découvrir très rapidement.
La gaieté, c’est surtout une envie d’être une bonne mère et d’arrêter de souffrir en pensant au futur. Louise, qui a eu une enfance fort troublée, espère et tente par tous les moyens de faire en sorte de ne pas recommencer la roue avec ses propres enfants. La lourdeur, l’inquiétude et l’éternelle tristesse qui meublent le cœur de Louise sont compréhensibles. Au fil des pages, on y découvre des souvenirs d’enfance de plus en plus troublés et on prend conscience de la réelle douleur de Louise.
L’écriture de Lévy est dansante, on suit les phrases habillées d’une ponctuation constante et surprenante et on se laisse vaguer à ses tourments. C’est un style qui ne plait pas à tous, mais qui me plait bien à moi. J’aime lorsque je finis par entendre le personnage me parler en lisant. J’aime entendre et définir le style, l’émotion, la voix entière et singulière du personnage et c’est tout à fait ce qui s’est produit ici. Louise, cette mère au cœur entièrement centré vers ses enfants, tente de combattre ses tourments intérieurs pour sauver ses enfants, pour leur offrir une enfance qu’elle n’a pas eue.
La maternité, promesse de la fin de la tristesse. Je pense que c’est beaucoup demander à ses enfants que de la sauver, ça met une pression, dont Louise est entièrement consciente. Toutefois, le roman n’est pas ancré dans cette envie de ne plus être triste. On sent malgré tout la difficulté de Louise de survivre à cette enfance troublée et à ce besoin d’être une bonne mère, d’être du moins mieux que sa propre mère. L’héritage de Lévy, entre cette envie d’oublier sa propre enfance et celle qui veut surprotéger ses enfants, est poignant, fort et sincèrement réel. Dans un style fortement ancré dans le genre de l’autobiographie féminine (un genre que j’adore), un soupçon d’humour et un besoin d’écrire pour se libérer de ses angoisses, La gaïeté est un simple désir maternel d’être assez heureuse et épanouie pour inspirer ses enfants à l’être tout autant.
Ce n’est pas dans mon habitude de mettre autant de citations, mais elles sont nécessaires pour comprendre le style de Lévy, pour entendre le ton, l’individualité de Louise.
« On m’avait dit le couple ! le couple ! prévoyez des moments pour le couple ! mais rien ne nous a fait sentir un couple comme d’avoir décidé de fabriquer, ensemble, Pablo et moi, des enfants. On était déjà un couple avant. Mais là, c’est comme si on avait accédé à un autre niveau, le degré supérieur du couple, plus difficile, plus impressionnant. Et moi, en tout cas, je suis retombée amoureuse de lui, d’une manière nouvelle, plus joyeuse, plus euphorique, en voyant quel genre de père il est devenu. »
« Peut-être que c’est ça que je transmets à mes enfants dans le fond, peut-être que c’est cette tendresse et ces baisers dont je ne me souviens pas, dont personne ne se souvient jamais mais dont on garde la trace en soi il paraît, toute sa vie, peut-être que c’est cette tendresse dont je n’ai même pas la trace invisible que j’essaie de leur transmettre, vaille que vaille, comme je peux, c’est les travaux d’Hercule, c’est comme parler dans une langue étrangère, ça m’épuise, ça me rend dingue, mais c’est ça que je dois faire […] »
« Je les regarde, leur peau douce, leurs cheveux en bataille, leur totale absence de cynisme, leur joie solide et sans sous-entendu, je les trouve tellement parfaits que ça me rend triste, zut, voilà la sale tristesse qui revient, je suis triste du jour où ils seront moins gais, je voudrais les y préparer, leur inoculer de la tristesse à petites doses, à l’homéopathie, je voudrais les vacciner contre la vie, les mithridatiser contre le chagrin, alors je leur passe Bambi en boucle sur le lecteur DVD avec la mort de la maman, Le Roi lion avec la mort du papa, ça va les désensibiliser, c’est comme des super-défenses immunitaires que je leur donne, comme ça quand ils seront confrontés à un vrai deuil ça ne leur fera ni chaud ni froid, ils auront une idée de comment faire face, de comment on réagit, de comment on gère, de combien de temps ça dure, moi je crois que ça dure toute la vie mais j’ai peut-être été mal préparée… »
« Une guerrière aux yeux humides qui vient la nuit, toutes les nuits, plusieurs fois par nuit, surveiller leur sommeil, toucher leurs cheveux, effleurer leurs joues rebondies, leurs fossettes sur les mains. Une guerrière niaise qui se pose des questions niaises, comment je vais faire quand ils seront grands, et qu’ils pueront des pieds, et qu’ils me fermeront la porte de leur chambre au nez et qu’ils me vireront de leurs amis Facebook et qu’ils m’excluront de leurs fêtes d’anniversaire, comment je vais faire quand ils auront honte de moi, de la façon dont je m’habille, dont je me maquille, honte de me voir danser, honte aussi de ma manière de parler, honte de mon parfum, de mes Nicorette qui me font zozoter, de mes livres, de ma timidité, honte d’être mes enfants, honte d’avoir cette mère-là sur le dos, je sais que ce jour arrivera et je m’y prépare et je m’en attriste déjà, mais c’est pas encore ça le pire, le pire c’est quand on sera des presque étrangers, que je ne saurai plus rien de leurs vies et de leurs nouveaux sentiments et de leurs fiancés et fiancées, et qu’ils se débrouilleront sans moi avec des existences dont je n’ai même pas idée, je sais bien que c’est pour ça qu’on élève des enfants, pour qu’ils puissent un jour se passer de vous, mais comment je vais me passer d’eux, moi? »
« Je sais juste qu’une maman malheureuse vous refile toujours un bout de son malheur, sans le faire exprès et sans le savoir. »
« C’est moi le problème, ma culpabilité débile, ma peur absurde d’être une mauvaise mère comme j’ai été une mauvaise fille. »
Les recueils de poésie ont longtemps été en voie d’extinction dans ma bibliothèque ; c’était le seul genre de littérature que je boudais. J’aurais pourtant voulu lire les grands noms avec frénésie, être émue par la verve de Baudelaire ou de Nelligan. J’ai essayé fort, sans jamais y prendre de réel plaisir. Triste hein.
Jusqu’au jour où je suis tombée sur le recueil Shenley (2014, L’écrou) d’Alexandre Dostie, un jeune poète québécois qui avait décidé de poétiser le monde ouvrier en faisant parler un gars d’chop typique. Je me suis surprise à sourire devant des phrases comme : « toé bé, des blondes comme toé c’est rare » ou encore « les gars versent à grandes gorgées/du cresta blanca/sur les hoods de leurs minounes/en jupes courtes/comme leur chicklet-chicks/assises dans le char ». Son écriture, loin du style léché qui m’agaçait chez plusieurs poètes, était audacieuse, rythmée, poignante. En peu de mots, le poète arrivait à me faire redécouvrir tout un univers, à le faire ressentir. La poésie ne se résumait plus qu’à des petits bouts de phrases qui sonnent bien.
Avec son recueil Bluetiful (2015, L’écrou), Daphné B. en est une autre qui me réconcilie avec la poésie. Si Alexandre Dostie a campé un univers de mâles où règnent les chars délabrés et les restos d’bines, la poète scrute à revers les nombreux visages de la féminité, dans un style tout aussi percutant. Tout le monde y passe : « Bluetiful, c’est la fille, la mère, la serveuse ». Mais c’est surtout un portrait vrai de la femme universelle, soucieuse du regard de l’autre et en constante quête du beau et de l’amour.
Daphné B. porte un regard franc sur les pensées féminines, ponctuées de petites joies, mais surtout de grandes souffrances. On rit jaune avec la poète, puisqu’elle nous surprend avec son écriture dégourdie, avec ses vers percutants qui nous font rire, mais elle ne cesse en même temps de rappeler une femme moderne typique, étourdie dans un monde de démesure et d’illusion.
une fille sale
t’as raison
je suis une fille facile
facile à froisser
comme du papier de soie
facile à emballer
C’est sans doute le style cru qui me plaît dans la poésie d’Alexandre Dostie et de Daphné B. C’est aussi leur manière audacieuse d’exploiter la langue familière, de nous montrer sa beauté, son rythme, sa sonorité. Chacun d’eux ont une façon vraie de mettre en scène le monde qui nous entoure ; que ce soit le gars qui trippe sur son char ou encore la fille facile en quête d’amour.
Quand la poésie prend des airs désinvoltes et se rapproche de notre quotidien, elle devient, à mes yeux, réellement intéressante. J’ai donc commencé à garnir ma bibliothèque de recueils de poésie québécois entre autre grâce à eux et à leurs petites œuvres rebelles qui offrent de nouvelles façons de voir et de dire le monde.
Dans la vie, j’ai deux activités préférées: lire et manger. C’est de là qu’est née l’idée de ces articles sur les accords en bouffe et littérature! Je vous propose, en deux parties, des suggestions de plats pour accompagner vos lectures de différentes parties du monde. J’avoue qu’il y a des clichés « gros comme ça » dans les choix de mets, mais il n’en reste pas moins que ce sont des repas que j’ai envie de (re)découvrir. Pour ce qui est de la sélection de livres, j’ai tenté d’offrir une certaine variété, autant dans les époques que dans les styles, et j’aurais pu en mettre beaucoup plus!
Et vous, quels plats s’harmonisent le mieux avec vos bouquins favoris?
Littératures scandinaves : Fiskekaker, rødkål et potetmos accompagnés d’un aquavit sour.
Exit les boulettes du Ikea : la culture scandinave regorge d’excellents plats qui vous sortiront de votre zone de confort. C’est connu, les habitants de ces pays mangent beaucoup de poisson et de fruits de mer. Ma copine Soline, qui a passé 2 ans en Norvège, vous suggère des fiskekaker, des galettes de poisson, accompagnées de chou rouge (rødkål) et de patates pilées (légume qui convient au climat de ce pays). Les Norvégiens adorent! Finalement, Soline m’a fait goûter à son drink norvégien favori, un aquavit sour. Ce cocktail est fait avec l’aquavit, une eau-de-vie typiquement scandinave; parfait pour vous plonger dans l’ambiance avant de commencer votre livre!
Knut Hamsun, La Faim
Karl Ove Knausgård, Mon Combat
Sofi Oksanen, Purge
Camilla Läckberg, La Princesse des glaces
Ci-dessous, des photos prises par Soline à différents moments et endroits de ses séjours en Norvège 🙂
Littérature américaine : cheeseburger et bière
Pour moi, un diner est typiquement américain. C’est là que j’y mangerais un
bon chesseburger bien dégoulinant (désolée, les végés!) en lisant le dernier roman de Paul Auster (en essuyant mes doigts avant de tourner les pages, bien sûr). Pour rester dans les classiques américains, je boirais une bonne vieille Budweiser. Bon, ce n’est pas parce que mes suggestions sont peu ragoûtantes que les romancières et romanciers n’ont pas bon goût!
Paul Auster, La Trilogie new-yorkaise
Vladimir Nabokov, Lolita
Sylvia Plath, La cloche de détresse
Toni Morrison, Beloved

Souvenir de mon voyage aux États-Unis à l’été 2015 – Vermont
Romans du terroir et littérature québécoise : Tourtière ou pâté chinois de votre grand-mère (et) ou poutine de la friterie du coin.
Nous avons la chance, au Québec, d’avoir une culture culinaire très variée, notamment à Montréal, grâce à la venue d’immigrantes et d’immigrants de tous les coins du monde. Mais on peut quand même se vanter d’avoir inventé la poutine, qui se décline maintenant en million de variétés! Courrez à la friterie du coin vous gaver de notre fierté nationale! Si jamais vous voulez y aller plus soft, vous pouvez aussi demander à votre grand-mère de vous concocter le plat réconfortant par excellence, à mon avis : un pâté chinois. Sinon, autre option : les restants de tourtière de Noël. Peu importe quel plat vous choisissez, les romans que je propose vous rendront fiers de vos racines québécoises.

Muraille de Dany Laferrière, dans le Quartier Latin à Montréal.
Dany Laferrière, L’Énigme du retour
Élise Turcotte, Le Bruit des choses vivantes
Germaine Guèvremont, Le Survenant
Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux
Littérature sud-américaine : variété de tacos et ses accompagnements
Pour moi, il n’y a aucune nourriture qui sent meilleure que celle qui provient des pays sud-américains. Les odeurs d’épices et d’herbes remplissent mon appartement chaque fois que je cuisine un plat de ce coin du monde. Imaginez : vous mettez le tout au four, ou sur le poêle, ou dans la mijoteuse (comme le propose Ricardo sur la photo ci-dessous!) et vous laissez les arômes mexicains, péruviens, équatoriaux envahir vos narines alors que vous vous installez dans votre fauteuil et plongez dans un des livres ci-dessous…

Image tirée de La Mijoteuse #2, Ricardo
Jorge Luis Borges, Fictions
Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude
Isabel Allende, Portrait sépia
Gabriela Mistral, D’amour et de désolation
Connaissez-vous le questionnaire de Proust ? Il s’agit de questions posées par l’auteur Marcel Proust, principalement connu pour sa majestueuse oeuvre À la recherche du temps perdu. Celles-ci permettent de mieux comprendre ou connaitre quelqu’un. Dans ce questionnaire, on y trouve des questions telles que La fleur que j’aime ou Mes héroïnes préférées dans la fiction. L’animateur littéraire Bernard Pivot s’est inspiré de ce questionnaire pour créer le sien, qu’il faisait passer à ses invités à son émission Bouillons de culture. C’est ainsi que m’est venue l’idée de créer un questionnaire Le fil rouge où on pourrait en apprendre davantage sur une personne, et ce, au sujet de ses habitudes de lecture, de création, d’organisations et au niveau de ses préférences littéraires.
Pour cette édition, on vous présente Roxanne, collaboratrice et correctrice chez Le fil rouge!

1. Quel est ton premier souvenir en lien avec la lecture?
On m’a très souvent raconté qu’à l’âge de 3 ans, ma mère m’avait lu l’histoire de Cendrillon tellement souvent que je la connaissais par coeur, je pouvais même suivre les mots avec mon doigts et tourner de page au bon moment. Bien sûr, je ne savais pas du tout lire alors. C’est évidemment un peu flou dans ma mémoire, mais je me souviens avoir « lu » devant ma marraine et m’être passé la réflexion qu’elle allait sûrement découvrir la supercherie parce que j’avais inversé l’ordre dans lequel on lit les noms des deux belles-soeurs.
2. Avais-tu un rituel de lecture enfant ou un livre marquant ? Et maintenant, as-tu un rituel de lecture?
Étrangement, je me souviens que j’étais une enfant qui lisait beaucoup (plus que la moyenne en tous les cas), mais je ne me souviens d’aucun livre. Sauf peut-être un Archie acheté sur la route en revenant de la Gaspésie… Dans ma vie d’adulte, je me donne rarement le temps de lire, alors mon rituel se résume pas mal à lire dans le métro, en me rendant au travail ou à l’école.
3. As-tu une routine d’écriture, des rituels ? Dans quel état d’esprit dois-tu être pour écrire?
Quand j’écris (ou je corrige) pour Le Fil Rouge, je dois avoir du temps devant moi. Au début, je faisais juste le plugger à quelque part dans mon horaire, mais c’est vraiment plus efficace si je me laisse du temps juste pour ça. Pour écrire mes articles, je dois avoir mijoté le tout dans ma tête avant de l’écrire. Je veux savoir quels aspects je vais aborder, sinon j’ai tendance à m’éparpiller. J’ai aussi un petit carnet que je traine avec moi, au cas où une situation ou une image
me fasse penser à une belle phrase poétique. Ces phrases ne se retrouveront probablement jamais nulle part, mais j’aime pouvoir les écrire et les relire éventuellement. J’ai écris quelques fictions, un peu sous la forme de nouvelles, mais je ne trouve jamais de fin à mes histoires. Il est donc plutôt improbable que j’écrive un roman, même si l’idée me plait bien.
4. Quels sont les livres qui t’ont donné envie d’écrire ?
Difficile à dire, puisque je n’écris que des critiques (littéraires ou de la société)! Je pense que ce sont plutôt les magasines et les blogues qui m’ont donné envie d’écrire. J’aime beaucoup Urbania, tant sous forme papier que dans mon écran, parce qu’ils font appel à tous pleins d’auteurs différents pour parler d’une multitude de sujets.
5. Quel est le livre qui t’a le plus fait cheminer personnellement et pourquoi ?
Acheter, c’est voter (Le cas du café) de Laure Waridel est le premier essai que j’ai lu et je dois avouer que ça m’a beaucoup fait réfléchir au monde dans lequel on vit. Ça a définitivement changé ma vision sur la société de consommation dans laquelle je vivais sans me poser de questions. Avant la lecture de ce livre, je savais ce qu’étais le commerce équitable et tout, mais je pensais vivre en parallèle avec tout cela.
6. Si tu pouvais vivre dans un monde littéraire, ce serait lequel ?
Super cliché, je vais répondre Poudlard. J’étais (je suis encore) une très grande fan de Harry Potter, mais aussi de la vie de communauté et d’entraide qui se formait autour des personnages.
7. Quel livre relis-tu constamment sans même te tanner ?
Dernièrement, j’ai eu une envie soudaine de relire mes lectures obligatoires du cégep. Je me souvenais les avoir appréciées, mais les relire dans un contexte non scolaire change pas mal la perspective. Mais que je le relise plusieurs fois, je ne pense pas qu’un livre ait eu cet honneur. Je suis toujours ouverte à trouver LE livre qui changera ma vie!
8. Quel est ton mot de la langue française préféré ?
Je dirais éphémère. Il est à la fois doux et tranchant, en plus d’être long à prononcer, ce qui est un paradoxe en soi.
9. Quel livre aurais-tu aimé avoir écrit ?
Notre Duplex, d’Éléonore Létourneau. Elle y décrit tellement bien le sentiment de solitude, de déprime, le sentiment de ne plus avoir d’émotions. J’aurais aimé avoir écrit chaque phrase.
10. Si tu écrivais ta propre biographie, quel serait le titre ?
Bas de laine et café – il y aurait probablement une ambiance automnale, puisque c’est ma saison favorite, en plus d’être celle de mon anniversaire!
L’an dernier, dans un billet intitulé Les Enflammées, je vous ai parlé de la récente récurrence de l’archétype littéraire et filmique de la jeune rebelle, intrépide, rousse et très souvent archère : prenant racine chez Fifi Brindacier, ce type, de plus en plus en vogue aujourd’hui, s’incarnerait ainsi chez Tauriel (The Hobbit), Merida (Brave), Ygritte (Game of Thrones), etc. Comme si sa rousseur symbolisait son « feu intérieur », cet archétype issu de l’imaginaire fantastique proposerait une sorte d’allégorie de la résistance féminine juvénile, ce qui ferait d’elle, en ce sens, un modèle féministe. Dans un autre sens, j’ai émis l’idée selon laquelle la persistance du trope de la relation amoureuse avec un homme consoliderait la compréhension de la figure féminine comme essentiellement sujette et dépendante au rapport hétérosexuel, ce qui problématiserait sa dimension féministe tout en réaffirmant une certaine normativité sexuelle.
Prolongeant cette réflexion, il m’apparaît de plus en plus, et c’est peut-être aussi votre cas, qu’au sein de la culture YA (diminution de young-adult fiction, ou littérature pour jeune adulte en français) la figure féminine vedette, de plus en plus importante, se cristallise autour d’une héroïne guerrière. Si la jeunesse de la fin des années 90 et début 2000 a grandi au gré d’une Buffy pourchassant les vampires, les ados d’aujourd’hui peuvent s’inspirer d’une panoplie de personnages féminins forts et intrépides.
C’est parce qu’elles sont infiniment intéressantes à décrypter en tant que modèles pour la relève féminine et féministe, et surtout à mettre en parallèle, que je propose un survol de quelques héroïnes guerrières tirées de la littérature YA. Si Martine Delvaux proposait avec son concept de filles en séries la réappropriation de l’utilisation de la sérialité comme d’une arme pour le féminisme, serait-il possible de penser la duplication de la figure de guerrière en terme d’armée revendicatrice? Ou au contraire, cette sérialité martiale ne ferait que rassembler et marteler une certaine stéréotypie autour du féminin d’action? S’agit-il d’une véritable volonté de progression pour les rôles et la place de la femme, ou de l’établissement insidieux d’une marque de commerce? Je pense, pour ma part, que les nouvelles héroïnes de cette sous-culture pop évolueraient quelque part entre ces deux eaux…
Sans plus attendre, voici une sélection de filles irrévérencieuses à (re)découvrir, pour le plaisir et pour réfléchir. À noter que la totalité des créateurs originaux de ces guerrières sont en fait des créatrices!
Katniss Everdeen

A-t-on encore besoin de présenter Miss Everdeen? Créée par l’auteure américaine Suzanne Collins, la célèbre archère de la franchise The Hunger Games, série littéraire et filmique, se démarque par sa témérité, son caractère fort et son esprit indépendant, voire farouche. Personnage construit autour de la mythique déesse Artémis, divinité de la chasse, Katniss n’en a pas moins érigé un nouveau culte autour de sa désormais célèbre figure. Adorée de par le monde, les jeunes filles veulent ressembler à leur idole au point où les cours de tir à l’arc connaissent une popularité fulgurante aux États-Unis depuis la parution du premier opus romanesque, en 2009. Parce qu’elle dégage à la fois une force brute, et en même temps témoigne d’une confiance en soi assez précaire, d’une vulnérabilité loin de la super-héroïne classique, les lectrices et spectatrices peuvent s’identifier à Katniss et poursuivre une quête identitaire constructive en la compagnie de cette héroïne not-so-strong. Car bien plus qu’un récit d’anticipation dystopique où déboule l’action, l’arc narratif de The Hunger Games est celui d’une quête identitaire dans un monde dominé par l’image et les jeux de rôles. En plus d’une popularité fulgurante auprès des audiences jeunes et moins jeunes, Katniss aurait en quelque sorte ouvert le bal à quelques acolytes, telles que Tris Prior, que nous verrons à l’instant.
Tris Prior

Plusieurs critiques et fans ont naturellement fait le rapprochement entre Katniss Everdeen et Tris Prior, protagoniste de la franchise Divergent. Cela est bien loin d’être fortuit. Également partagée entre la science-fiction et le récit d’anticipation dystopique, Divergent est une série littéraire comprenant quatre romans écrits par Veronica Roth, une jeune auteure américaine fan de The Hunger Games. À date, deux de ces best-sellers ont été adaptés au cinéma par Neil Burger et la sortie du troisième film est prévue le 18 mars. Le récit relate les aventures de Tris Prior, jeune fille de 16 ans qui évolue dans une ville futuriste dont la population est divisée en cinq factions selon les compétences et aptitudes dominantes de chacun, soit l’abnégation, la sincérité, l’audace, la fraternité et l’érudition. Les normes sont strictes et rigides, et ceux qui se trouvent à cheval entre plusieurs factions, comme c’est le cas de Tris, sont appelés « divergents ». Ces individus marginaux sont considérés comme extrêmement menaçants pour l’ordre établi et sont l’objet d’une inquisition, régime oppressif que Tris remettra en question. Comme c’est le cas pour The Hunger Games, Divergent propose un univers aux rôles et aux règles genrés absents, autant de femmes que d’hommes font partie des forces de l’ordre ou occupent des postes importants de gouvernances. Toutefois, les factions caractérisées par des qualités dites « féminines » (tels que le care ou la douceur) sont ridiculisées et dévaluées par leurs pairs car considérées comme faibles et passives, alors que les factions plus « masculines » des Érudits et des Audacieux, préconisant la rationalité et la force physique, sont les plus enviées et respectées, mais surtout les plus puissantes. Aussi, Tris éprouve des complexes envers sa féminité, qui l’entravent dans ses démarches d’émancipation et dont elle se distancie, rejet qui, comme pour Katniss, problématise sa dimension féministe.
Clary Fray

Clary est la jeune héroïne (une Enflammée rousse et têtue!) de l’immense franchise multidisciplinaire The Mortal Instruments, créée par Cassandra Clare. Ce récit au genre Urban Fantasy prend pour origine deux séries de romans composant les Shadowhunters Chronicles, qui se déclinent désormais en roman graphique, jeu vidéo, film et, depuis le 12 janvier 2016, en série télévisée Netflix! Le jour de ses dix-huit ans, Clary Fray découvre la présence d’un univers parallèle invisible dans lequel évoluent les démons et êtres maléfiques, ce qui lui révèle qu’elle-même fait depuis toujours partie des chasseurs des forces obscures; elle est une Shadowhunter dotée d’un sang angélique. Subissant cette transition abrupte à l’âge de maturité, le parcours de Clary, comme celui de la plupart des héroïnes guerrières YA, illustre sur un mode fantastique le passage difficile vers le monde adulte, cet univers parallèle jusqu’alors inconnu et angoissant. Clary devra ainsi apprendre à maîtriser ses propres démons intérieurs, ainsi que ses dons et talents particuliers, tout en explorant, bien évidemment, l’étrange dimension des sentiments amoureux. Un vague arrière-goût de Buffy, vous dites?
Celeana Sardothien

La série romanesque Throne of Glass est jusqu’à présent composée de cinq livres. Campée dans un univers de fantasy typique, elle présente une héroïne de seize ans, Celaena Sardothien, qui, au début du récit, est le meilleur membre d’une société secrète exclusivement masculine d’assassins. Celle-ci évoluera et deviendra éventuellement le « King’s Champion», c’est-à-dire l’assassin royal officiel. Avec son personnage de Celeana, la jeune auteure américaine, du nom de Sarah J. Mass, explique avoir voulu créer une héroïne forte à laquelle ses jeunes lectrices pourraient s’identifier comme modèle d’empowerment. Toutefois, si Celaena, audacieuse et arrogante, est la plus grande assassine de son royaume, c’est en grande partie masquée ou costumée qu’elle opère, bien soucieuse de ne pas dévoiler son identité de jeune fille, par peur de perdre sa crédibilité de meurtrière. Contrairement à plusieurs guerrières que nous avons rencontrées, Celaena conserve plusieurs traits liés à la féminité traditionnelle, tels qu’un fort penchant pour les beaux vêtements et la lingerie, le maquillage, les sentiments amoureux et… le chocolat! Sauf que ceux-ci représentent des faiblesses et une honte qu’elle s’efforce aussi de masquer tout le long du récit à la manière d’un vice caché, renforçant le stéréotype de la femme devant se « viriliser » pour devenir plus forte ou acquérir une plus grande notoriété. Vous remarquerez que la série Throne of Glass, best-seller du New York Times, est la seule œuvre littéraire présentée ici qui n’a pas encore eu d’adaptation filmique ou télévisuelle… À suivre, car mon petit doigt me hurle que quelque chose se trame!
Évidemment, cette petite liste est dépourvue de prétention exhaustive et la culture populaire actuelle abonde de ces jeunes filles intrépides que je ne saurais couvrir en un seul billet. Peut-être que certaines héroïnes vous ont marqués, inspirés, fait réfléchir, ou même déçus? Que pensez-vous de ce type de personnage et de sa popularité grandissante?
En mot de la fin, je nous dis; que la force soit avec nous!

Bien souvent, nous associons – à tort – la bande dessinée à un public adolescent. Que ce soit en raison des superhéros aux pouvoirs fantastiques, des personnages de jeunes voyous farceurs (Titeuf for the win) ou encore d’animaux anthropomorphisés (Krazy Kat, Garfield, Snoopy et cie), la bande dessinée semble d’emblée destinée à un public précis et, disons-le, assez restreint. Or, l’éclatement des genres, la multiplicité des styles et l’élaboration de récits bien plus matures qu’autrefois viennent contrecarrer cette tendance à catégoriser ce que certains et certaines nomment le 9e art : il n’est plus simplement question de divertissement juvénile. Le Québec grouille d’artistes hyper talentueux et l’univers de la bande dessinée n’est pas en reste de cet essor culturel. Pour vous donner un petit goût de ce qui se retrouve dans nos librairies préférées, je vais vous parler d’une bédéiste que j’adore x 1000000000 : Zviane. Née à Longueuil, elle a un baccalauréat en musique de l’Université de Montréal et se dirigeait sagement vers la maîtrise, mais elle a plutôt préféré se concentrer sur ce qui la faisait triper : la bande dessinée. Or, ses connaissances musicales se transposent dans son art graphique, ce qui contribue grandement à son style, puisque (presque) chacune de ses œuvres contient des références musicales.
J’ai découvert Zviane grâce à la trilogie L’Ostie d’chat, qu’elle a scénarisée et illustrée en coopération avec une autre bédéiste (que je vous invite aussi à lire!), Iris. Dans ce feuilleton, nous suivons les péripéties de Jean-Sébastien et de Jasmin, qui se partagent la garde de Legolas, leur chat datant de leur colocation. Avant toute chose, L’Ostie d’chat, c’est drôle. Le genre d’humour qui te fait sourire en coin, qui te fait donc penser à ton ami un peu perdu et qui ridiculise nos propres travers. C’est un humour nostalgique, comme j’aime le dire. Par nostalgie, je veux dire qu’on peut faire un tas d’associations et retrouver plusieurs traits des personnages dans notre entourage. Le contexte de l’œuvre est très contemporain et les références aux lieux, aux relations sociales et aux « problématiques » le sont aussi. On peut notamment y voir Jean-Sébastien classer sa porno dans son ordinateur (lol), voir les deux amis aller prendre un verre au Cheval Blanc (bar montréalais pas mal fun, by the way) ou encore assister à la complexité des relations amoureuses et des histoires d’un soir des protagonistes. Bref, ma génération (les 20-30 ans) va très probablement se reconnaître dans plusieurs éléments puisqu’elle le vit actuellement, et les plus vieux se rappelleront leur propre vie de jeune adulte. Tout le monde peut donc y trouver son compte! Zviane et Iris maîtrisent vraiment leur scénario, et les illustrations se veulent assez simples, sans toutefois empêcher certaines cases d’être hyper détaillées. Dans tous les cas, c’est vraiment les expressions faciales des personnages qui amplifient le scénario. Le duo Zviane et Iris en est un délicieux et elles réussissent parfaitement à mettre en symbiose leurs propres forces et c’est ce qui fait de L’ostie d’chat une trilogie très bien maîtrisée.

Zviane, seule cette fois-ci, a créé une œuvre magnifique avec son roman graphique Les deuxièmes. Les images sont d’une beauté bouleversante et l’histoire est celle, magnifique, d’une femme et d’un homme enfermés seuls dans un chalet, où la pluie les confine à l’intérieur. Nous sommes les témoins silencieux – et un peu voyeur – de cette relation à la fois simple dans son fond et complexe dans sa forme, de deux êtres qui s’aiment d’un amour irrationnel, mais surtout, impossible. Entre le bruissement des feuilles et le réconfort d’un café, Zviane fait vivre à son lecteur une véritable expérience sensorielle. Que ce soit par les images hyper détaillées, les cases travaillées et diversifiées, le passage où les personnages créent une symphonie des corps (ce moment est vraiment impressionnant!) ou simplement par l’exploitation du silence (six énormes cases sont consacrées à créer cette ambiance, et c’est vraiment bien exploité), Les deuxièmes se veut une bande dessinée très douce et sincère, où l’on fait le plein d’émotions. Je le recommande à n’importe qui déjà tombé en amour.

Un peu plus théorique et qui se rapproche du genre de l’essai, Zviane nous offre avec son œuvre Ping Pong plus de textes que d’images, en nous expliquant notamment sa démarche artistique et la place que prend la musique dans son art graphique. Ping Pong a vu le jour sur le web, dans un premier temps, pour finalement se matérialiser en 500 fanzines qui se sont tous écoulées extrêmement vite. La version éditée par Pow Pow se veut en fait un upgrade de la première version, puisqu’elle contient un tas d’information et de dessins supplémentaires dans les marges. Entre autres, Zviane ajoute ses propres commentaires sur son évolution personnelle et ne manque pas de mentionner si elle n’est plus tout à fait d’accord avec Zviane-du-passé. Bonus intéressant : une tonne de bédéistes se renvoient la balle (héhé) et y vont de leurs propres réflexions et bribes de vies autour de la bande dessinée [Jean-Paul Eid, Francis Desharnais, Pascal Girard, Luc Bossé, Cathon, Julie Delporte (!), Richard Suicide pour n’en nommer que très peu]. C’est pourquoi cette réédition est des plus pertinente et je vous conseille vivement de vous la procurer même si vous avez déjà lu le fanzine!

Ceci était ma (petite) sélection d’œuvres de Zviane qui m’ont particulièrement touchée. Bien sûr, elle est une bédéiste très active et a déjà près de 30 œuvres (!!!) et si je peux parler au nom de l’équipe du fil rouge, je crois que Le bestiaire des fruits a été apprécié par chacune.