Derniers Articles

La remontée de Clarisse

Capture d’écran 2016-01-08 à 01.09.13

La remontée, de Maude Nepveu-Villeneuve, c’est l’histoire de Clarisse, une fille imparfaite, un peu détruite par la vie, mais qui malgré tout cherche le bien. C’est l’histoire d’une amoureuse qui tombe pour le beau David avec qui elle passe un été à aimer. C’est aussi l’histoire d’un couple qui se sépare pour des raisons pratiques, mais qui continue mutuellement de penser l’un à l’autre. Clarisse continue de penser à lui parce qu’elle élève seule leur fille, Lavinia, secret qu’elle n’a pas confié à David.

Les années passent et c’est par un soir d’exposition à la galerie où elle travaille que Clarisse reçoit l’appel d’une dame qui cherche David. Un peu sur un coup de tête, elle décide d’aller à Sainte-Catherine-sur-mer, un village du Bas-du-Fleuve, pour participer à sa recherche. La dame l’accueille chez elle où elle héberge déjà quelques chambreurs, dont David, et c’est ainsi qu’elle se trouve projetée dans un univers où le silence et la nature la ramènent à cet été passé avec lui. Rapidement, on déclare que David est disparu et ce n’est que quelques temps plus tard que son décès est confirmé.

Le roman de Nepveu-Villeneuve est composé d’éléments qui sont toujours gagnants dans mon coeur ; un exil qui permet l’introspection, que très peu d’actions, mais beaucoup d’émotions et surtout, une écriture finement sincère pour que je crois entièrement à l’histoire de Clarisse. La construction du personnage est marquante, dès les premières pages, elle nous est décrite comme simplement humaine, comme une fille qui essaie juste de faire le bien, même quand le mal survient.

La réflexion sur la maternité est rassurante. Loin d’être la mère parfaite, Clarisse a envie parfois de « sacrer son camp ». Le visage de sa fille, aussi magnifique soit-il, ne la satisfait pas à 100%, elle l’aime inconditionnellement, mais il y a quand même un mais. J’aime le fait que Nepveu-Villeneuve ne représente pas la maternité comme une source incommensurablement heureuse. Être mère lui fait mal par l’amour qu’elle ressent pour sa fille, mais lui fait mal aussi, parce qu’elle ne se sent pas toujours à la hauteur de ce que la société nous vend face à la magie de la maternité. Clarisse a perdu la garde de sa fille suite à un événement malheureux. On lui a enlevé sa fille et elle est coincée entre un sentiment de douceur immense et une certaine libération. Clarisse tente durant ces quelques jours à Ste-Catherine-Sur-Mer de trouver une réponse et une force pour continuer. Le décès du père de sa fille, de son grand amour, devient une quête intérieure vers une solution pour remonter la pente glissante sur laquelle elle est en train de glisser.

Au final, La remontée est un nouveau coup de coeur pour moi. Ce deuxième roman n’a fait que me donner envie de lire Partir de loin, le premier roman de Maude Nepveu-Villeneuve. L’écriture est simple, reliée à la nature, au besoin d’évasion, à cette envie continuelle de simplement être bien. La remontée, c’est un désir profond de « remonter », de retrouver la source de création, de bien-être en soi. La simplicité de l’écriture, les remises en question et l’envie de se sentir épanouie font de Clarisse un personnage auquel je me suis attachée et j’oserais même dire associée dans sa tourmente continuelle de vouloir être bien.


Le fil rouge tient à remercier Les éditions de Ta mère pour le service de presse.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Portrait d’un être fictif : Le cas de Lyra (Partie 2)

Maintenant que j’ai vingt-quatre ans et toutes mes dents, le personnage de Lyra me paraît à présent si peu sans la présence de Will. Will apparaît dans le deuxième tome de la trilogie. Il fait la rencontre de Lyra dans un autre monde que celui de la jeune fille. Bref, le monde de Will est le nôtre à première vue. Il se développe une complicité extraordinaire entre les deux protagonistes et pourtant, Will n’est pas d’emblée un jeune garçon sympathique et charmant. Il se veut plutôt discret et une de ses spécialités est sa capacité à disparaître parmi la foule. Je me reconnaissais également en lui.

En présence de Will, Lyra prenait de la maturité. Elle demeurait la même fille audacieuse et ambitieuse, mais elle devenait plus réfléchie et moins impulsive. D’ailleurs, Will adorait la détermination de Lyra :

« Il perçut dans sa voix et il vit sur son visage une détermination qu’il connaissait bien et qu’il aimait plus que tout. » (Le Miroir d’Ambre, p. 344)

Tous les deux se complétaient parfaitement. Chez notre partenaire, nous apprécions bien souvent ses caractéristiques qu’il détient et qui chez nous sont manquantes. Dans leur mission, Will était la raison et Lyra la passion :

« Le chevalier contempla d’en haut ces millions de créatures qui avançaient à pas lents sur la terre des morts, entraînées par cette étincelle éclatante et vivante nommée Lyra Parle-d’Or. Il n’apercevait que ses cheveux, tache la plus claire dans la grisaille et, juste à côté, il y avait la tête du garçon, solide et résistante avec ses cheveux noirs. » (Le Miroir d’Ambre, p. 348)

C’est donc aux côtés de Will que Lyra prend véritablement tout son sens et une fois de plus, je ne pouvais que m’identifier à la jeune fille, et ce, presque 14 ans plus tard, alors que j’étais devenue une jeune femme assez épanouie. C’est l’amour qui complèterait véritablement Lyra :

« En entendant cela, Lyra sentit un étrange phénomène se produire en elle. Elle éprouva une sorte de démangeaison à la racine des cheveux, sa respiration s’accéléra. Elle n’était jamais montée sur des montagnes russes, ni rien de semblable; sinon, elle aurait reconnu ces sensations dans sa poitrine : un mélange d’excitation et de frayeur. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui lui arrivait. La sensation se prolongea, s’intensifia et se modifia, à mesure que d’autres parties de son corps se trouvaient affectées. C’était comme si on lui avait donné la clé d’une grande maison dont elle ignorait l’existence jusqu’à présent, une maison située à l’intérieur d’elle-même et, alors qu’elle tournait la clé pour pénétrer dans l’obscurité de cette demeure, elle sentait d’autres portes s’ouvrir, et des lumières s’allumer. Assise par terre, les genoux dans les mains, elle tremblait et osait à peine respirer. » (Le Miroir d’Ambre, p. 510)

Ce sentiment naissant qu’est celui du premier amour, Will le rend équitablement à Lyra. Car oui, Will forge la Lyra à venir, mais elle-même y est pour beaucoup dans la construction de Will. Or, Lyra m’apparaît plus clairement lorsque c’est par les yeux du jeune homme que je la perçois :

« […] il embrasse son visage brûlant, encore et encore, s’abreuvant avec adoration de l’odeur de son corps, de ses cheveux chauds qui sentaient le miel et de sa bouche humide qui avait le goût sucré de ce petit fruit rouge. » (Le Miroir d’Ambre, p. 536)

« Will se rassit à son tour et prit appui sur son coude pour la regarder. Le clair de lune qui reflétait sur le sable blanc éclairait le visage de Lyra avec un rayonnement qui semblait attirer une autre lumière venant de l’intérieur. Ses yeux étincelaient, elle paraissait si sérieuse, si concentrée que Will aurait pu tomber amoureux d’elle de nouveau, si chaque fibre de son être n’était pas déjà gorgée d’amour. » (Le Miroir d’Ambre, p. 563)

Malgré tout, Lyra demeurait la fille de feu et la fille de lumière. Elle ne changeait pas complètement :

« La fillette tremblait de colère et de chagrin, elle faisait les cent pas dans le sable, les poings serrés, en tournant de tous les côtés son visage ruisselant de larmes, comme si elle cherchait une réponse. » (Le Miroir d’Ambre, p. 558)

Or, aux yeux des autres, Lyra et Will ne faisaient maintenant qu’un :

« Mary se retourna, son télescope à la main, pour découvrir Will et Lyra qui revenaient. Ils étaient encore loin; ils ne se pressaient pas. Ils se tenaient par la main et marchaient au même rythme, leurs têtes penchées l’une vers l’autre, oublieux de tout ce qui les entourait. Même à cette distance, elle le sentait. […] La Poussière qui se déversait des étoiles avait retrouvé un foyer vivant, et ces enfants qui n’étaient plus des enfants, débordants d’amour, étaient à l’origine de tout cela. » (Le Miroir d’Ambre, p. 541)

À l’origine de Lyra et à l’aboutissement de celle-ci, il y a et il y aura l’amour. Je n’y aurais pas cru. Ma lecture ne me laissait aucunement présager ce genre de fin. J’en fus sans voix. L’amour était à l’origine de tout dans cette histoire et surtout de ce que j’attendais depuis le début, la forme définitive de Pantalaimon, le daemon de Lyra. Lorsque Will ose tendre la main vers le daemon de Lyra (ce qui, précisons-le, est tout à fait inacceptable dans ce monde), le jeune homme posait l’un des gestes les plus importants qui soient, celui de donner la forme définitive au daemon de Lyra, mais également celui de lui permettre de le faire à son tour. Dès que l’être aimé pose les mains sur le daemon de l’autre, la personnalité de l’âme est ancrée. Connaissez-vous plus belle finalité?

C’est donc pour cette raison principalement que sans Will, Lyra n’est pas Lyra. Elle se complète à ce moment.

Bien entendu, Lyra est tout ce que j’ai déjà nommé : la fougue et la détermination qui lui sont propres, mais également les expressions et attitudes qu’elle a empruntées à Will :

« Les deux adultes la regardaient : ses yeux brillaient encore plus que d’habitude, elle gardait le menton levé, avec une expression de défi qu’elle avait empruntée à Will sans le savoir. » (Le Miroir d’Ambre, p. 591)

Lyra n’est pas qu’un mélange de caractéristiques qui sont siennes et de celles empruntées à son bien-aimé, elle est lui et il est elle. Et c’est dans cette acceptation de l’autre, malgré sa force de caractère et son tempérament fougueux, que Lyra prend véritablement tout son sens :

[Will] « — Je t’aimerai toujours, quoi qu’il arrive. Jusqu’à ma mort et après ma mort, et quand je sortirai du pays des morts, j’errerai sans fin, mes atomes dériveront, jusqu’à ce que je te retrouve…

[Lyra] — Je te guetterai, Will, à chaque seconde. Et quand nous nous retrouverons, nous nous serrerons si fort que rien ni personne ne pourra plus nous séparer. Tous nos atomes se mélangeront… Nous vivrons dans les oiseaux, les fleurs, les libellules, dans les sapins et les nuages, et dans ces minuscules particules de lumières qu’on voit flotter dans les rayons du soleil… Et quand ils utiliseront nos atomes pour fabriquer de nouvelles vies, ils ne pourront pas en prendre qu’un seul, ils seront obligés d’en prendre deux, un de toi et un de moi, tellement nous serons soudés… » (Le Miroir d’Ambre, p. 575)

Et je ne pouvais pas mieux les comprendre.

Crédit photo : Michaël Corbeil

Le Miroir d’Ambre, À la croisée des mondes, Philip Pullman, Gallimard, 2001, 596 pages.

Portrait d’un être fictif : Le cas de Lyra (Partie 1)

‘I prefer a girl hero.’

‘I always wished I was an orphan. Most of my favorite characters are. I think their lives are more special.’

-Suzy de Moonrise Kingdom.

J’étais un peu comme Suzy Bishop lorsque j’avais son âge. Une enfant perturbée ne sachant pas trop qui elle est et où elle va. En quête constante d’une place où se poser. Or, comme elle, je me connaissais un intérêt particulier pour les livres et les histoires enchantées. Je cherchais des modèles à travers la littérature et c’est bien souvent eux qui me faisaient prendre conscience de ma non-solitude. Entourée de ces personnages fictifs, je me sentais soudainement au bon endroit. Comme elle, je préférais les héroïnes, mais j’avais de la difficulté à les trouver parmi le lot de personnages masculins. Comme elle, plusieurs de mes personnages favoris étaient orphelins et il m’est arrivé à quelques reprises de les envier honteusement.

En somme, j’étais une enfant assez discrète et il pouvait s’avérer très ardu de tenter de comprendre ce qui se passait derrière ces grands yeux bruns. En revanche, m’offrir un cadeau de Noël était toujours une tâche facile : vous n’aviez qu’à penser à un livre. Tous le savaient puisque je ne quittais pas la maison sans un bouquin en main.

Ma première rencontre avec Lyra Belacqua remonte donc à ce fameux soir du 24 décembre, je devais avoir dix ou onze ans. Nous fêtions le réveillon dans la famille de ma belle-mère (vous pouvez percevoir mon enthousiasme) et j’avais passé la plus grande partie de la soirée couchée sur le divan derrière les pages d’un livre. C’est alors que cette grand-mère, qui n’était pas la mienne, m’a offert le premier tome d’À la croisée des mondes, Les royaumes du Nord, de Philip Pullman.
IMG_3023

D’emblée, la couverture présentant une jeune fille chevauchant un ours polaire a tout de suite attiré mon attention. Il n’en fallut pas plus pour oublier l’ancien bouquin (je ne me rappelle plus celui-ci) et reprendre ma position initiale sur le sofa pour me plonger dans une nouvelle aventure.

Dès les premières pages, Lyra comblait tous mes désirs. En plus d’être une héroïne, elle n’avait pas de parents. Elle était une fille dans un univers d’hommes puisqu’elle habitait Jordan College, un des établissements les plus prestigieux de l’université d’Oxford. Or, Lyra n’était pas là pour jouer les Érudits ou même pour étudier la théologie. Lyra y jouait plutôt les barbares et rien ne pouvait me plaire davantage dans son attitude de jeune fille désinvolte :

« Par bien des côtés, Lyra était une barbare. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était escalader les toits du Collège avec Roger, le marmiton, son meilleur ami, et cracher des noyaux de prune sur la tête des Érudits qui passaient en dessous, ou imiter les ululements de la chouette derrière une fenêtre, pendant que se déroulait un cours; ou encore courir à toute allure dans les rues étroites de la ville, voler des pommes sur le marché, ou livrer bataille. » (Les Royaumes du Nord, p. 49)

Lyra était une vraie combattante. Son passe-temps favori : livrer bataille aux enfants de gitans, et lorsqu’elle montait son armée, la jeune fille était toujours en tête. Lyra vivait donc dans un monde masculin : elle demeurait parmi les Érudits de Jordan College, mais elle ne jouait également qu’avec les garçons ou presque. Dès lors, je me revois chevaucher un vélo dans les grands chemins de boue de mon quartier accompagnée de tous les jeunes garçons du coin. J’avais enfin trouvé un alter ego.

Malgré son penchant barbare et hors-la-loi, Lyra se voulait une jeune fille fort intelligente et à la curiosité profondément développée. Par conséquent, dès qu’elle entend son oncle, Lord Asriel, faire un exposé sur la poussière et ses pouvoirs, elle entreprend d’en apprendre davantage sur le sujet. D’autant plus que des rumeurs circulent dans la ville. Il semblerait que des enfants commencent à disparaître mystérieusement. Or, la quête de la grande Lyra débute véritablement lors de la disparition de son meilleur ami, Roger. Événement intimement lié à la rencontre de Lyra avec la majestueuse Mme Coulter. Ces deux événements permettaient de mettre en lumière deux caractéristiques importantes constituant la personnalité de Lyra. D’une part, l’attitude de Lyra quant à la disparition de Roger démontrait la grande loyauté qui habitait la jeune fille. Pour un ami, elle était prête à tout. D’ailleurs, il est possible de le constater tout au long de la trilogie. Elle effectue un grand périple dans le Nord pour secourir son meilleur ami. Il va même jusque dans le monde des morts pour se faire pardonner l’un des gestes qu’elle a commis et qui a engendré la mort de Roger. D’autre part, Lyra se laisse facilement impressionner par les aventuriers et les gens au parcours de vie périlleux. La preuve : la jeune fille est complètement obnubilée par Mme Coulter :

« Et voilà : plus rien ni personne d’autre n’existait désormais aux yeux de Lyra. Les yeux fixés sur Mme Coulter, avec une fascination respectueuse, elle l’écoutait raconter ses histoires où il était question de construction d’igloos, de chasse au phoque et de négociations avec les sorcières de Laponie. » (Les Royaumes du Nord, p. 89)

Parce que l’univers de Lyra, ce n’est pas le nôtre. Il est fantastique et irréel. Les sorcières volent sur des bouts de branches. Des ours en armure règnent sur des terres du Nord. Un instrument nommé l’aléthiomètre permet de révéler toutes les vérités à celui qui sait le manier. Lyra détiendra ce don. Comme elle me rendait jalouse. Mais surtout, chaque être humain possède un daemon qui s’avère être une partie de l’âme prenant la forme d’un animal. Avant la puberté, le daemon peut changer constamment de forme. Or, dès un certain âge, il adopte un aspect définitif en lien avec la personnalité et le caractère de l’individu qu’il accompagne.

À l’époque, je fus immédiatement frappée par ce concept. Je voulais ce petit être qui serait une partie de moi. Je vivais alors pleinement le manque de ce double extérieur à moi. Heureusement, j’avais la littérature.

C’est donc grâce à son courage, sa détermination et son arrogance accrue que Lyra réussit à devenir ami avec un Iorek Byrnison, un ours en armure qui la baptise Lyra Parle-d’Or. C’est également grâce à sa personnalité hors pair que Lyra sauve les enfants des Enfourneurs qui tentent de séparer les daemons de leur petit à Bolvangar, ce qui, sachez-le, entraîne la mort de l’âme. Dans son aventure, elle use constamment de stratèges, de finesse et d’une ruse implacable pour atteindre ses objectifs. Elle est bien entendu aidée de plusieurs autres protagonistes tels que les sorcières, les gitans et un navigateur de zeppelin à l’air espiègle nommé Lee. Or, c’est grandement grâce à son charme, à ses convictions et à son attitude de battante qu’autant de gens décident de se ranger du côté de la jeune héroïne.

Je fais une courte pause ici pour soulever un élément important dans ma lecture de la trilogie. Étant jeune, je me suis arrêtée à la lecture du deuxième tome. Je ne sais pas trop pourquoi. Je m’y suis remise très récemment puisque deux de mes amies ont fait renaître en moi cet univers qui m’avait charmée dès les premières lignes. Annie et Emy, je vous en serai éternellement reconnaissante. C’est qu’un nouveau regard se portait sur cette histoire. Je viens tout juste de terminer le troisième tome et je n’aurais pas tout saisi si je n’avais pas été une jeune femme follement amoureuse de l’homme de mes rêves. Je m’explique… dans la deuxième partie de cet article qui sera publiée au mois de février. Avouez que vous aimez le suspense.

Crédit photo : Michaël Corbeil

Les Royaumes du Nord, À la croisée des mondes, Philip Pullman, Gallimard, 1998, 482 pages.

Les heures souterraines

« Elle fait chaque jour ce trajet depuis huit ans, chaque jour les mêmes marches, les mêmes tourniquets, les mêmes souterrains, les mêmes regards jetés aux horloges, chaque jour sa main se tend au même endroit pour tenir ou pousser les mêmes portes, se pose sur les mêmes rampes. »

delphine

Il existe des livres qui vous accrochent de leurs griffes et qui prennent le contrôle de vous. Vous n’avez plus le choix de continuer à lire et vous n’êtes plus capables de refermer le livre avant d’avoir atteint la dernière ligne.

Les heures souterraines de Delphine de Vigan m’a prise dans son emprise et ne m’a plus lâchée jusqu’à ce que je le referme. Cela tombait bien : j’avais plusieurs heures d’avion devant moi. Mais, une fois achevé, le roman a continué à m’habiter, me donnant l’impression que je pouvais en discuter le sens pendant des heures. Un livre profond et marquant.

Il raconte en premier lieu une histoire de harcèlement psychologique au travail. Mathilde travaille dans le département marketing, pour la même entreprise depuis plusieurs années. Après avoir remis en question l’autorité de son patron lors d’une rencontre en apparence banale, elle voit jour après jour son quotidien professionnel s’effondrer. Elle perd tous ses repères dans cette compagnie qu’elle adorait et pour laquelle elle s’était donnée depuis le début, sacrifiant parfois sa famille. Son patron finit par lui faire vivre un enfer, discrètement, sans que personne autour s’en rende vraiment compte. Incapable de reprendre le dessus, Mathilde finit par mourir intérieurement à petit feu et sa vie personnelle s’en voit durablement touchée. Sans jamais prononcer le mot, on comprend dès le début du roman que Mathilde fait une dépression.

On aurait tendance à se demander : mais pourquoi ne part-elle pas plus tôt, lorsqu’elle constate que son patron la critique ouvertement et lui retire tous ses dossiers? Les heures souterraines se déroule en France, là où le milieu du travail est encore plus difficile qu’au Québec. Le marché est saturé et les gens s’accrochent avidement à leur poste puisque des emplois appréciés sont très rares. Ici, au Québec, on a tendance à beaucoup plus bouger et encore aujourd’hui, si on a étudié sérieusement et qu’on a de l’ambition, on garde de nombreuses possibilités devant nous.

Mais évidemment, on comprend vite que la situation est plus complexe, qu’on se trouve en France ou ailleurs. Le harcèlement au travail est d’autant plus fatidique, qu’il est sournois. Il est difficile de mettre le doigt sur le problème puisque justement, le harceleur fait souvent tout pour rester tout en retenue dans son attaque. Longtemps, Mathilde pense que tout se joue dans sa tête et que ce qu’elle vit reste de sa faute. Et elle se demande : « Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité. »

Cependant, Les heures souterraines met également en parallèle l’histoire de deux êtres brisés. On y suit en même temps le parcours de Thibault, médecin pour Urgences à domicile, qui a raté son grand rêve de devenir chirurgien. Thibault sort d’une relation destructrice avec une femme qui ne l’aimait pas, mais l’utilisait pour ne pas se retrouver seule. Le roman commence sur sa rupture qui ne lui apporte pas autant de réconfort qu’il l’aurait cru, puisqu’il est trop déjà profondément cassé.

« Il regarde la ville, cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d’intersections, où l’on ne se rencontre pas. »

« Sa vie est au cœur de la ville. Et la ville, de son fracas, couvre les plaintes et les murmures, dissimule son indigence, exhibe ses poubelles et ses opulences, sans cesse augmente sa vitesse. »

Et c’est avec cette double histoire qu’on perçoit que Delphine de Vigan traite plusieurs thématiques. C’est aussi un livre sur la solitude; sur l’amour qui fait mal; sur les longs trajets en métro inutiles; sur la ville où les gens se croisent sans jamais se rencontrer; sur la sensation qu’au bout du compte, on s’est trompé de parcours de vie ou du moins qu’on ne choisit jamais vraiment ce qu’on devient. Et finalement, le héros du roman n’est pas Mathilde, ni Thibault, mais bien cette ville sombre avec ses couloirs souterrains sans fin.

Bref, c’est un roman qui met en scène l’urbanité et les émotions associées : dures, tristes et lourdes, mais sincères. L’auteur décrit un univers juste, très près de la réalité pour quiconque qui aurait un jour expérimenté cette solitude urbaine et cette détresse devant l’absurdité de tous ces gens marchant rapidement sans se retourner, dans les couloirs du métro pour se rendre à un travail, qui supposément les définit. Mais quand on perd foi en son travail, que devient-on?

Seulement, Les heures souterraines est rempli d’espoir puisqu’il nous montre qu’en ville, certaines rencontres rapides, même sous forme d’un simple regard dans le métro, sont plus profondes qu’on ne voudrait croire et laissent une empreinte mystérieuse chez les gens croisés, leur donnant sans cesse envie de continuer à vivre.

« Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient le même épuisement, une absence à soi-même qui projetait le corps vers le sol. »

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Autour des livres : Rencontre avec Caroline Dubois, amoureuse des mots

Connaissez-vous le questionnaire de Proust ? Il s’agit de questions posées par l’auteur Marcel Proust, principalement connu pour sa majestueuse oeuvre À la recherche du temps perdu. Celles-ci permettent de mieux comprendre ou connaitre quelqu’un. Dans ce questionnaire, on y trouve des questions telles que La fleur que j’aime ou Mes héroïnes préférées dans la fiction. L’animateur littéraire Bernard Pivot s’est inspiré de ce questionnaire pour créer le sien, qu’il faisait passer à ses invités à son émission Bouillons de culture. C’est ainsi que m’est venue l’idée de créer un questionnaire Le fil rouge où on pourrait en apprendre davantage sur une personne et ce, au sujet de ses habitudes de lecture, de création, d’organisation et au niveau de ses préférences littéraires.

Pour cette édition d’Autour des livres, on vous présente une passionnée des livres qu’on a découverte sur Instagram. Elle partage ses lectures et celles-ci collaient souvent avec celles dont on vous parlait sur le blogue, on s’est donc mises à se suivre mutuellement et ainsi, à s’inspirer! Caroline est animatrice au 96,9 CKOI. Lorsqu’elle n’est pas au micro, elle danse, voyage, dévore des romans et écrit pensées ou histoires sur son blogue mademoiselledivague.com et sur le Huffington Post Québec. Elle est une véritable amoureuse des mots!

unnamed1. Quel est ton premier souvenir en lien avec la lecture?
J’ai souvenir de quatre gros livres d’histoires de Disney. Je les ai feuilletés tour à tour pendant des années avant même de savoir lire. Étrangement, je me souviens moins bien des images que de l’odeur de ces gros livres! Lorsque je retrouve cette odeur, les souvenirs d’enfance remontent automatiquement.

2. Avais-tu un rituel de lecture enfant ou un livre marquant ? Et maintenant, as-tu un rituel de lecture?
Mon amour de la lecture est arrivé un peu sur le tard. Enfant, je lisais une fois de temps en temps, mais surtout pendant les périodes de lecture à l’école! J’ai commencé à lire davantage à l’adolescence. Aujourd’hui, j’ai constamment un livre avec moi! Je termine un livre, j’en ouvre un autre instantanément. Je n’ai pas vraiment de rituel de lecture, mais je lis tous les jours. Dans le métro, dans les salles d’attente, dans les cafés, avant de dormir… La lecture, pour moi, est essentielle!

3. As-tu une routine d’écriture, des rituels ? Dans quel état d’esprit dois-tu être pour écrire?
J’écris beaucoup. J’ai longtemps tenté de m’imposer une routine d’écriture, mais mon horaire de travail est très changeant d’une journée à l’autre, alors c’est impossible! Depuis environ un an, je me suis donné comme défi d’écrire tous les jours. Parfois je ponds difficilement une demie-page, parfois j’écris 5 pages dans un seul souffle. J’essaie d’avoir toujours un texte en chantier à publier sur mon blogue. Pour écrire, je dois être dans un état d’esprit très zen! Les frustrations ou la tristesse ne me font pas écrire bien. Je compose souvent des histoires un peu noires, mais je suis toujours dans un état d’esprit positif quand je les écris! Je dois me sentir bien pour être inspirée.

4. Quels sont les livres qui t’ont donné envie d’écrire ?
Les romans de Matthieu Simard. J’adore le style littéraire de cet auteur. J’aime le rythme de ses mots. J’ai toujours eu envie d’écrire, mais en lisant Matthieu Simard, j’ai mis le doigt sur l’émotion que je voulais transmettre. En refermant chacun de ses livres, je me suis dit: « Si un jour j’écris un roman, je veux que les lecteurs se sentent exactement comme je me sens en ce moment ». Aussi, l’incontournable Dany Lafferière que j’admire tellement! Cet homme me donne envie de tout lire et de tout écrire. En plus, il m’a donné des trucs dans son délicieux Journal d’un écrivain en pyjama. J’ai lu ça en ayant l’impression de tenir une mine d’or entre les mains. « Quand vous cherchez depuis un moment à décrire la pluie qui tombe, essayez: il pleut. » C’est pas génial, ça? J’ai envie d’ajouter à la liste Oscar et la dame rose de Eric-Emmanuel Schmitt et deux récents romans de Delphine de Vigan: Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie.

5. Quel est le livre qui t’a le plus fait cheminer personnellement et pourquoi ?
Si on penche du côté des livres de développement personnel, j’en ai lu très peu, mais Ce dont je suis certaine de Oprah Winfrey m’a vraiment fait du bien. Je ne sais pas s’il m’a réellement fait cheminer, mais il m’a fait réfléchir et réaliser plusieurs choses sur mes relations avec mes propres sentiments et les gens qui m’entourent. Côté roman, La vie devant soi de Romain Gary. C’est peu original puisque ce livre change la vie de tout le monde, mais il m’a vraiment habitée pendant plusieurs semaines. La vie devant soi, c’est un condensé d’émotions. Un livre qui offre une grande leçon de vie. Je me demande même si ce n’est pas avec ce roman que je me suis mise à lire sans arrêt un livre après l’autre!

6. Si tu pouvais vivre dans un monde littéraire, ce serait lequel ? 
Ah! J’aurais envie de vivre dans l’appartement de Ensemble c’est tout de Anna Gavalda. Quel joli roman! J’avais l’impression qu’il ne s’y passait rien et tout à la fois. J’aime les histoires ordinaires de gens ordinaires. Pour l’anecdote, chaque fois que je prends l’avion et qu’il est dans la liste des films à regarder, je pèse sur play.

7. Quel livre relis-tu constamment sans même te tanner ?
Je ne relis pratiquement jamais les livres. J’ai envie d’en relire plusieurs, mais j’en ai tellement dans ma pile à lire que j’opte toujours pour un nouveau. Il y a tant à découvrir! Le seul que j’ai relu, je crois, c’est L’écume des jours de Boris Vian. Je l’ai lu trois fois. Quel univers, quelle poésie! C’est un roman très imagé, et chaque fois que je l’ai lu, la représentation que je m’en faisais était différente. C’est un livre qui me fait un grand bien.

8. Quel est ton mot de la langue française préféré ?
Un seul? Impossible de choisir! Souvent, un mot tout simple va me faire vibrer par son utilisation parfaite dans le cadre d’une phrase, d’un texte. Des mots dont j’adore la sonorité: Parapluie, pamplemousse, coquelicot, libellule, brindille, ribambelle, topinambour, souffle. Ça y est, j’ai envie d’écrire de la poésie!

9. Quel livre aurais-tu aimé avoir écrit ?
Il y en a tellement! Comme une fois de plus je n’arrive pas à choisir, je vais y aller avec une lecture récente: Les Maisons de Fanny Britt. C’est une de mes lectures les plus agréables de 2015. J’ai souligné énormément de passages. C’est toujours un bon signe! Il y a dans ce roman des citations sublimes: « Le printemps montréalais, exubérant et sans ambiguïté, est cruel pour les tristes. Tout le monde bande au printemps à Montréal, nous sommes ce troupeau qui retourne au champ après l’hiver. » Ça donne le goût, non?

10. Si tu écrivais ta propre biographie, quel serait le titre ? 
Ça, c’est une question qui donne du fil à retordre! Il comporterait sans aucun doute le mot Nostalgie. Je suis déjà nostalgique de l’époque que je suis en train de vivre. Déjà nostalgique de demain. C’est vous dire… Oui, je dois apprendre à vivre le moment présent! J’y travaille…


Instagram :  @carodubois

Blogue : mademoiselledivague.com

Americanah ou Comprendre l’Amérique pour les Noirs non américains

D’accord, ça craint d’être pauvre et blanc, mais essayez d’être pauvre et de couleur. […]
« Pourquoi faut-il que nous parlions toujours de race? Ne pouvons-nous pas simplement être des êtres humains? » […] « C’est exactement le privilège des Blancs, que vous puissiez faire ce genre de réflexion. » La race n’existe pas véritablement pour vous parce qu’elle n’a jamais été une barrière. Les Noirs n’ont pas le choix. (p. 384-385)

Je suis tombée sur Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie lors d’un salon du livre, par hasard. Voyant que je scrutais le livre avec attention, une libraire est venue me voir et ce qu’elle m’a dit m’a donné immédiatement envie de le lire. C’était l’histoire, disait-elle, d’une Nigérienne qui arrive aux États-Unis et qui découvre alors que la couleur de sa peau a une importance qu’elle ne lui avait jamais accordée jusqu’alors. Le livre racontait l’expérience que cette femme a vécue, confrontée à une réalité et à des situations nouvelles qui ont fait naître chez elle des réflexions sur la race et le racisme. Bref, je suis enjouée, je note le titre dans un carnet et je me promets de me le procurer rapidement.

Quelques semaines plus tard, je discute avec une Américaine avec qui je me suis liée d’amitié lors d’un échange étudiant. C’était une littéraire passionnée comme moi, et voyant qu’elle avait lu ce livre, je lui demande avec curiosité ce qu’elle en a pensé. « C’est bien, mais c’est bourré de clichés et de préjugés sur les Américains » qu’elle me dit. De retour au Québec, je mets la main sur le livre avec grande hâte de savoir enfin de quoi il retourne. C’est que j’ai hâte de voir si mon œil de Québécoise diffère grandement de celui de mon amie américaine et surtout si le regard extérieur d’Adichie sur la société américaine m’ouvre les yeux sur une réalité qui, en tant que « blanche », n’avait jamais convoqué d’interrogations chez moi jusqu’à maintenant.

D’abord, si Americanah veut aborder la question de la race, ce dense roman de 523 pages n’est pas uniquement centré sur cela. Ce qui est chouette, c’est que nous passons un très grand moment avec le personnage complexe et très développé qu’est Ifemelu et ainsi, une grande partie du livre se passe au Nigéria, où Ifemelu raconte son enfance, l’histoire de sa famille, sa rencontre avec Obinze, l’homme dont elle tombe amoureuse, et sa décision d’aller étudier aux États-Unis. Adichie présente la société nigérienne avec beaucoup de précision et de détails, et ce n’est qu’après quelques centaines de pages que nous arrivons aux États-Unis. Et même rendus de l’autre côté de l’Atlantique, nous naviguons dans le quotidien de la jeune fille à travers le récit de ses relations amoureuses et de ses rencontres diverses. Le livre se veut donc passionnant d’abord pour la richesse de son histoire et l’attachement que nous développons pour Ifemelu et sa vie de jeune femme dans la vingtaine (plutôt typique, je trouve!).

Ensuite, l’intérêt pour ce livre est le regard qu’il propose sur l’Amérique. Car en mettant les pieds aux États-Unis, Ifemelu se rend compte que la race prend une place fondamentale dans la société américaine et que le fait d’être Noire devient en quelque sorte, et sans qu’elle le veuille, une seconde nature. Dans un blogue qu’elle commence à écrire afin de partager ses impressions, blogue qui se nomme « Comprendre l’Amérique pour les Noirs non américains », elle note ceci : « Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir » (p. 249). Elle fait l’expérience de la discrimination raciale, tente de s’intégrer tout en gardant son accent nigérien, observe le comportement des autres à son égard et formule des observations qu’elle consigne dans son blogue, mettant en lumière, avec intelligence et humour, à quel point les questions de la race sont toujours bien présentes et actuelles.

Les observations d’Ifemelu sur la société américaine sont, à mon avis, extrêmement intéressantes. Par son point de vue extérieur, l’auteure est capable de cerner ce que les Américains ne peuvent pas voir. Le roman est donc, en ce sens, une façon de nous ouvrir les yeux sur notre propre société nord-américaine et sur les comportements qui la constituent, à travers l’expérience d’Ifemelu.

Ifemelu traduit d’ailleurs ce qu’elle vit de manière imagée. Que ce soit par l’intermédiaire des cheveux crépus des Noirs, des élections présidentielles d’Obama ou de remarques quotidiennes sur la présence de la race [« Quand vous mettez des sous-vêtements couleur chair ou utilisez des pansements couleur chair, savez-vous à l’avance qu’ils ne seront pas assortis à la couleur de votre peau? » (p. 386)], Adichie nous offre un regard différent sur la culture blanche et noire.

Il est vrai qu’Adichie aborde certains clichés bien connus sur l’Amérique. C’est le cas de certaines idées reçues sur la nourriture et la minceur.

Je ne suis pas maigre. Je suis mince. […] Quand quelqu’un de chez nous dit « tu as maigri », c’est une critique. Ici, quelqu’un te dit que « tu as maigri » et tu dis merci. C’est différent, voilà tout » (p. 143).

Mais ces clichés prennent place dans un discours plus grand qui témoigne d’une volonté de saisir la différence entre les cultures, et font acte d’une certaine vérité sur la société américaine, que nous ne pouvons nier.

Je n’ai pas trouvé dans ce livre un manifeste ou un essai virulent sur la condition des Noirs aux États-Unis, c’est-à-dire qu’Adichie, en mon sens, ne juge pas ce qu’elle voit. Elle propose cependant une observation stricte et réaliste de la société américaine telle qu’elle est aujourd’hui, et y va d’une critique sévère, mais juste. C’est ce qui m’a plu. D’ailleurs, un œil critique est posé tout autant sur la société nigérienne, où elle retourne à la fin du roman, et aucune de ces sociétés n’est montrée comme « meilleure ».

Bref, la lecture d’Americanah m’a passionnée. C’est une « brique » qui se lit toute seule, qui questionne, mais surtout qui nous ravit et qui nous permet de voir plus loin.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Queue cerise : entre absurde et inconscient

 

queue cerise

David Ospina

Samedi soir, Martine et moi avons été invitées à assister à la pièce Queue cerise d’Amélie Dallaire, mise en scène par Olivier Morin. Après un souper pas trop fancy au Fameux coin Mont-Royal et Saint-Denis, on s’est dirigées vers le Théâtre d’Aujourd’hui, ne sachant pas trop à quoi s’attendre.

Queue cerise est une pièce à la prémisse bien simple, bien ancrée dans la réalité. Michelle commence un nouveau boulot auquel elle ne comprend rien, voilà tout. C’est à partir de cette ligne directrice que tout part en vrille, la réalité devient accessoire et laisse place à l’absurde, à l’inconscient, à toutes ces parties de nous qui se terrent dans les recoins de nos esprits.

Premièrement, s’il y a une chose à savoir en allant voir Queue cerise, c’est qu’il ne faut pas essayer de s’attarder à tout comprendre, ni à vouloir délimiter la réalité du rêve et de l’inconscient. C’est peine perdue et c’est mieux comme ça.

Cette pièce a tout pour charmer son auditoire. C’est d’un humour absurde qui fait rire, beaucoup plus que ce à quoi je m’attendais. C’est surtout drôle parce qu’on réussit à s’y retrouver dans l’absurdité de ce qui se passe parfois entre nos deux oreilles, à se reconnaître dans certaines des choses qu’on ne dit pas, mais qu’on pense, dans certains questionnements qu’on ose à peine mettre en pensée et encore moins en parole.

Le jeu des acteurs est bon, les décors sont simples, la mise en scène est astucieuse, mais c’est surtout le texte, les jeux de langage et tout ce qui se trouve derrière l’écriture qui m’a fascinée. L’inconscient, le rêve, toute cette réflexion entre le vrai et l’imagination est à la fois si personnelle, mais, comme on le constate dans la pièce, possède une certaine universalité dans laquelle on se reconnait assez pour en rire et dans laquelle on se reconnait aussi juste assez pour ne pas se trouver trop étrange, mais quand même un peu.

En somme, Queue cerise est une pièce empreinte de modernité, écrite sans tabous, sans pudeur. On y explore les fines limites entre réalité et rêve, entre conscient et inconscient, on rit tout fort et on en ressort en se demandant un peu ce que faisait vraiment Gandalf au même moment ou l’on regardait la pièce. #petiteinsidejoke

La pièce est présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 13 février.

Pour plus d’informationshttp://www.theatredaujourdhui.qc.ca/queuecerise

 

Le fil rouge tient à remercier RuGicomm média pour l’invitation.

Natasha Kanapé Fontaine : la poésie de la revendication

Natasha Kanapé Fontaine est une poète innue. Engagée et articulée, on la retrouve sur tous les fronts : du mouvement Idle no more aux arts de la scène (la pièce Muliats à venir en février), en passant par la Wapikoni mobile. Ses deux recueils de poésie, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures et Manifeste Assi, en ont fait un incontournable de la poésie émergente. Entre militantisme, environnement et identité, son œuvre se découpe tout en finesse, simplement belle.

tumblr_n2o5qw8Qhh1qfirfao1_1280

Crédit photo: Jay Mantri 

Reconnaître la culture pour ne pas l’écraser

Le premier recueil de l’auteure, désormais disponible en version anglaise, est empreint d’une sensualité toute particulière, celle-ci est soudée au territoire dans lequel elle se déploie. Mais si cette poésie est charnelle, elle est aussi celle des non-dits. Les grands espaces blancs marquent les silences, les regards qui se ratent, mais les mains qui se touchent. Du thème amoureux, le recueil dérive doucement vers celui des ancêtres, de l’espace mémoriel et des legs culturels. Un peu comme un appel à laisser la culture pénétrer l’intimité, à composer avec elle. Dans cette poésie de l’éclatement qui esquisse de nombreux paysages, c’est une épaisse fumée qui semble tenir le tout. Ce qui paraît décousu et parsemé s’avère lié à travers la réactualisation d’une façon d’être au monde.

« Tes rides de portages et de courroies

En confession

Les os d’aiguilles et les lames de tannage

Tu t’agenouilles

Les rêves et les espoirs en été sont en tissage

Motifs millénaires qui nous arborent

Tu manques à la sagesse des réalités sauvages »

Puiser l’inspiration dans la terre pour redonner à celle-ci

Son deuxième livre, Manifeste Assi, se présente comme la suite logique du premier. La voix qui y prenait forme s’élève ici à travers des poèmes qui traitent principalement de la terre, Assi en langue innue, et qui lui rendent hommage. Entre l’évocation du Plan Nord, des oléoducs et des territoires non cédés, Kanapé Fontaine réussit à faire émerger la politique dans la poésie, sans que ce soit une intrusion. Bien au contraire, l’auteure la fait apparaître comme une évidence poétique, un peu comme le faisait Gaston Miron. Dans ces vers aux accents revendicateurs, c’est l’idée d’un retour vital qui émerge et se déploie de façon physique et émotionnelle. Au fil des mots qui résonnent comme une contestation, la cosmologie innue s’érige en tant qu’ancrage du manifeste. Celle-ci se déploie dans le texte par la chasse, le maître du caribou, la langue, et bien sûr, comme point culminant, la terre.

« Les pays surprennent

tes pieds rudes

 

Là où galopent

archipels loups errants

caribous cerfs

je t’aime avec mon corps d’hier. »

L’éléphant dans la pièce

Natasha Kanapé Fontaine – tout comme Samian et Naomi Fontaine, pour ne nommer que ceux-là – fait jaillir à travers sa parole une réalité trop souvent écartée des discussions : la situation des Premières Nations est loin d’être réjouissante.

Au-delà de l’hypocrisie qui nous fait nous détourner de ces enjeux, il y a aussi l’ignorance. Je suis en ce moment en études autochtones et je découvre chaque jour à quel point j’en sais peu sur le sujet. Et je trouve ça triste, aussi. Triste qu’on ne sache pas nous enseigner cet intérêt pour les cultures autochtones durant nos années d’éducation. Triste que les « oublis » des manuels scolaires n’en soient pas vraiment. C’est au plus jeune âge que devraient être transmises ces connaissances, pour briser le cycle des stéréotypes et des images figées avant même qu’il ne se crée. Comment croit-on réussir à comprendre les contextes présents si l’on ne nous enseigne pas les traumatismes passés?

Maintenant, j’ai l’impression de courir après le temps perdu. Je visionne plusieurs documentaires, je lis, je m’informe, j’écoute, je demeure à l’affût. Et au même moment où je m’indigne des choses encore si peu dites, je me réjouis de tout ce mouvement en ce qui concerne les enjeux autochtones. On en parle – comme Leonardo aux Golden Globes – et des actions sont prises, notamment la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues. Et je me dis que si la poésie de Kanapé Fontaine résonne si fort en moi, et en vous, je l’espère, nous sommes déjà plus avancés.

Le blogue de la poète :

https://natashakanapefontaine.wordpress.com/


Manifeste Assi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.

N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.

L’angoisse chez Baby Jane

Capture d’écran 2016-01-16 à 20.02.27

Sur ma PAL, il y a Purge de Sofi Oksanen depuis presque deux ans. Un jour je vais m’y plonger. D’ici là, j’ai aperçu le court roman, Baby Jane et je n’ai pas pu faire autrement que de l’acheter et ce, à cause du quatrième de couverture qui m’a intriguée.

Qu’est-il arrivé à Pikki, la fille la plus cool d’Helsinki, qui vit désormais recluse dans son appartement ? Submergée par de terribles crises d’angoisse, elle ne parvient plus à faire face au quotidien. Sans compter les problèmes financiers. Comment gagner sa vie lorsqu’on refuse d’interagir avec le monde ? La narratrice, son grand amour, tente de l’aider comme elle peut. Ensemble, elles vont monter une entreprise d’un goût douteux pour exploiter la faiblesse des hommes. Au mépris d’elle-même, elle va essayer de sauver Pikki.

Dans ce bouquin, la finlandaise Sofi Oksanen nous entraine dans une passion dévorante entre deux femmes, mais surtout dans une réflexion sans merci et incroyablement franche envers la maladie mentale. Le personnage principal tombe amoureuse d’une femme de 10 ans son ainée, Pikki, la fille la plus populaire et en confiance qu’elle n’ait jamais rencontrée. Ensemble, elles vivent un amour puissant qui devient rapidement invivable suite à la consommation de Pikki et surtout, de son anxiété profonde qui l’empêche de sortir. 

La narratrice est amoureuse folle de Pikki et tente de comprendre, d’accepter et d’aider celle qu’elle aime. Or, cela devient de plus en ardu, Pikki ne peut plus la voir sans consommer de l’alcool, des multiples antidépresseurs et fait faire toutes ses commissions par une ancienne amante. Cette dernière devient la troisième roue du couple ; elle fait leur lavage, leur épicerie, etc. 

Par-dessus tout cela, les deux amoureuses créent une entreprise par téléphone où elles tentent de faire de l’argent en manipulant des hommes. Néanmoins, le but du récit n’est pas là. C’est vraiment dans la détresse des deux femmes que la force du récit se plonge, le réalisme de l’angoisse comme du sentiment de panique relié à l’anxiété sont des éléments qui m’ont fait accrocher à ce récit franchement empreint de folie, mais aussi d’amour. 

Ce bouquin m’a vraiment plu, même si je n’avoue pas avoir été charmée par le style de l’écriture. Non qu’il est mauvais ou dérangeant, mais il reste relativement froid. C’est surtout par la force des thématiques et de la façon dont les maladies mentales sont présentées dans ce court roman que j’ai su trouver un intérêt à cette lecture. Les critiques envers Purge sont élogieuses et j’avoue que cela me motive un peu plus à le lire la prochaine fois où j’irai piger dans ma Pile à lire.

Capture d’écran 2016-01-16 à 20.02.36

Parfait à lire dans son bain!

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Nos suggestions de roman d’Amour : défi littéraire Je lis un livre québécois par mois

Pour ce deuxième mois du défi, Le fil rouge a eu l’idée de proposer de lire un roman d’amour. Or, vous serez d’accord avec moi que les frontières du genre sont extrêmement floues (un peu comme avec Jeune adulte). Il n’y a pas de paramètre précis qui détermine si un roman en est un d’amour, contrairement aux romans de science-fiction ou policiers. L’amour est universel, large et probablement le thème le plus inspirant en littérature. Les collaboratrices et moi, on a donc tenté de vous suggérer des livres d’amour qui montrent toutes les sortes d’amour et tout ce qui y a trait : deuil, amitié, couple, sexualité et j’en passe.

Personnellement, j’ai hésité entre deux lectures, Petite armoire à coutellerie de Sabica Senez et Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage de Martine Delvaux. Alors je pense que ce mois-ci, je lirai les deux. Tous deux traitent du thème du deuil amoureux.

Voici la description de Leméac pour Senez :

« Ce carnet révèle l’impossible deuil d’une histoire amoureuse. Par fragments qui évoquent autant les traces d’un bonheur que ces cicatrices, Petite armoire à coutellerie raconte le vertige suivant la rupture, la fuite dans les bras d’un autre et même la tentation de la folie. Mais surtout, entre la crainte de voir mourir l’être aimé et celle de se dérober à soi-même, une femme déclare son amour profond. Dans une langue juste et éloquente, où chaque mot est affûté, l’écriture devient ici un rempart contre l’oubli et l’inexorable perte. »
1102161-gf

Et voici la description de Héliotrope pour Delvaux :

« Il a laissé une étendue de ruines dans sa vie. Le coup de foudre et la passion ont dégénéré en conflit, puis en guerre, à la vitesse de l’éclair. Pourtant, elle était certaine d’être en train de vivre une grande histoire, l’histoire de sa vie. Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage, mais elle a pu écrire ce livre – une ultime missive envoyée du front, le champ de bataille de la rupture. »
Unknown

De son côté, Stéphanie propose Caresses magiques : « Comme l’amour de soi et/ou de l’autre et la sexualité font souvent bon ménage (ou pas!), le livre-témoignages Caresses magiques est vraiment à lire! 41 parcours féminins bien personnels sur le sexe. Un délice à découvrir de bons et de moins bons coups. »
Capture d’écran 2016-01-27 à 11.24.23

Roxanne recommande : Le vertige des insectes de Maude Veilleux : « Loin de l’histoire d’amour à l’eau de rose, ce roman très contemporain dépeint l’amour dans sa plus grande fragilité. L’amour de l’autre, l’amour de soi, le mal d’amour surtout. De plus, c’est l’un des très rares romans qui racontent une relation amoureuse homosexuelle sans en faire un trademark, ce n’est pas annoncé comme « un livre de lesbiennes », il s’agit tout simplement d’une fille qui en aime une autre. »
Le-Vertige-des-insectes-Maude-Veilleux

Alexandra T. vous conseille un roman un peu atypique : c’est de la littérature québécoise, mais en anglais (offert en traduction française) : « J’ai vu ce roman à la librairie : Serafim et Claire de Mark Lavorato. La couverture m’a tout de suite attirée. Mais surtout, c’est une histoire d’amour dans les années 20, à Montréal, et j’adore les histoires sur fond historique. D’autant plus que je connais peu cette époque dans l’histoire québécoise. »
ACH003802309.1451969707.320x320
Et sa deuxième suggestion : Conspiration autour d’une chanson d’amour d’Émilie Andrewes : « Le titre me fait rêver. Mais, selon la description, cela semble plus une histoire d’amour douloureuse ou du moins, atypique, puisque l’héroïne part à la chasse d’un homme qu’elle détestait auparavant. »
r_631_s

Quant à Marion, elle vous recommande 33, chemin de la baleine de Myriam Beaudoin : « Ce livre se présente comme un grand roman d’amour contrarié qui se déroule sur deux époques: les années cinquante et maintenant. Il sera question de lettres anciennes, d’amour et d’abandon, et surtout d’un dénouement heureux. Hâte de découvrir! »
33-ch-Baleine_350

Et Veiller la braise de Sara Lazzaroni : « De la belle plume de l’auteure, voir par l’intermédiaire des deux personnages, elle et lui, toutes les facettes de l’amour, depuis la toute première fois où ils se sont vus, jusqu’à la vieillesse. Un parcours dans l’amour dans tous ses visages. »
1748421-gf

Tout comme Marion, Karina propose aussi de lire Veiller la braise, parce que ça a été une des belles découvertes du défi de l’année dernière et parce que c’est une histoire d’amour touchante et magnifiquement écrite.

Elle propose aussi Reine de Françoise de Luca parce que : « Dans l’amour, il y a aussi l’amitié et ça semble être le cœur de l’histoire du roman Reine. Je suis donc curieuse de découvrir cette lecture, ça fait un bon bout qu’il prend la poussière dans ma bibliothèque. »
Unknown-1

Caroline vous conseille de lire Des papillons pis de la gravité, dont Marjorie avait parlé ICI.
Unknown-2

Raphaëlle vous conseille Marie-Hélène au mois de mars de Maxime-Olivier Moutier : « Un véritable récit de déconfiture amoureuse douloureuse, qui a pratiquement mené le personnage au suicide… pas très joyeux comme roman d’amour, mais la plume est superbe et la force des émotions vaut le détour! »
Unknown-4

Marie-Hélène recommande Travaux Manuels :  « Travaux manuels, c’est un collectif de nouvelles érotiques dirigé par Stéphane Dompierre, et comme l’amour peut se vivre de mille milliards de façons, je continue de trouver que la sexualité demeure l’une des plus merveilleuses manières de le vivre. En plus, Stéphanie Boulay (Des Sœurs Boulay!), une artiste que j’adore, est l’une des auteures, yé! »

Unknown-7
Laurence propose Les filles bleues de l’été de Mikella Nicol : « C’est un livre traitant d’une amitié forte; de l’amour sous une autre forme, mais tout aussi puissant. Ce livre redéfinit le pouvoir de l’amitié et de l’amour inconditionnel. Je le recommande! »
Unknown-6

Marjorie propose Portrait de femme en feu de Claudia Goyette : « Premier roman d’une vivacité extraordinaire, d’une vitalité contagieuse, qui danse au bord du gouffre sans jamais y tomber, c’est véritablement le portrait d’une femme en feu que Claudia Goyette nous donne à lire : brûlante de passion et chaleureuse jusqu’à la fièvre… »

1748413-gf

Andréanne et Alexandra G, quant à elle, liront Ce qu’il en reste de Julie Hivon : « Pourquoi : Un roman d’amour sur la relation entre un frère et une sœur, des jumeaux, qui s’aiment beaucoup, beaucoup trop. Ça choque les idées de façon magnifique. L’amour, le vrai, avec un grand A, c’est celui que décrit Julie Hivon dans ce livre, ni plus ni moins. Le genre de roman qui reste gravé dans ta tête, pour toujours. »
Unknown-8

Et finalement, Kim propose de lire Hamaguri de Aki Shimazaki : « Le Québec est multiethnique alors pourquoi ne pas faire la lecture d’une auteure d’origine japonaise? Pour le défi du roman d’amour québécois, j’ai choisi de lire Hamaguri, le deuxième tome de la pentalogie Le poids des secrets de Aki Shimazaki. »
3208142283_1_2_HwJgSGTL

Et vous, que lirez-vous ce mois-ci?