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Coup de coeur : «La nageuse au milieu du lac» de Patrick Nicol

Depuis quelques semaines, j’ai en tête une nageuse, essoufflée au milieu d’un lac, une dame perdue qui cherche un rivage qui n’est au loin plus qu’un simple souvenir. C’est l’image que donne Patrick Nicol de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer dans son dernier roman La nageuse au milieu du lac, publié début mars chez Le Quartanier.

On explore le quotidien d’un homme, un professeur de cégep, qui pose un regard lucide, mais d’une extrême poésie sur sa vie de tous les jours. Une vie ponctuée d’allers-retours entre les hôpitaux et la maison de sa mère, une vie ponctuée de questionnements face à la mort, à la dégradation du corps, à une vision de la vieillesse réaliste. Une vie teintée, surtout ces mois-là, par la maladie souvent insaisissable de sa mère. Nicol apporte par contre un point de vue particulier sur l’expérience de son narrateur, on ne le sent pas amer, triste c’est sûr, mais c’est un regard empreint de tendresse et de bonté que l’on ressent chez lui.

À mi-chemin entre le roman et la collection de textes, La nageuse m’a plu dès les premières pages. Je savais que je tenais entre mes mains un ouvrage qui allait me suivre pendant quelque temps. Patrick Nicol fait partie des fins observateurs de notre monde, de ceux qui posent les yeux sur ce qui l’entoure sans émettre de jugement. Et c’est une des forces de la plume de Nicol, observer le monde qui l’entoure et explorer ce qui résonne ensuite en lui. Le seul regret que j’ai face à cette lecture est que le plaisir d’en faire la première est pour moi déjà passé. Par chance, je ne sais pas nager, et j’y reviendrai souvent, j’en suis convaincue.

Extrait :

«Tout est trop compliqué. Pendant une heure, j’ai évité une fille dans les corridors. Puis je suis passé devant sa porte entrouverte et n’ai pas fermé la mienne. Je regarde maintenant le carré noir où était sa voiture. Il a neigé et elle est partie […] Ce qui vient de nous n’est fait qu’à moitié; ce qui vient du dehors existe tout à fait. C’est par camions entiers que le facteur me livre des circulaires à recycler; c’est par millions qu’ils vont désinvestir-réinvestir dans les routes, la santé, et ce n’est pas avec le dos de la cuiller qu’on va mourir de ce qu’on a mangé, bu, respiré… Mais c’est toujours à moitié, un peu brouillon, un peu tout croche que j’essaie d’aimer. Haïr ou aimer.»

 La nageuse au milieu du lac, Patrick Nicol. Le Quartanier, Mars 2015. 155 pages.

Les Barbouillés

Lorsque le printemps se pointe le bout du nez, les femmes s’empressent de ressortir leur bas collants et leurs jupes affriolantes qui hibernaient depuis quelques mois au fond des tiroirs froids. Et malgré que mon père m’ait répété un milliard de fois qu’en avril il ne faut pas se découvrir d’un fil, je fais partie intégrante de celles qui s’impatientent.

Dès lors, faire tenue légère implique d’afficher ma deuxième peau, soit mes tatouages. J’affronte donc au quotidien le regard de la majorité sur la différence de l’autre.

Moues dégoûtées de la part de vieilles dames et regards en coin des hommes d’un certain âge font partie de mon quotidien dès que la température permet que mes jambes et mes bras vivent pleinement leur liberté. Avec le temps, on se forge une sorte de carapace face à ces comportements totalement humains qui cachent tout de même une poignée de préjugés.

Est-ce véritablement cette fille qui enseignera à mes enfants? Sort-elle vraiment de l’université celle-là?

L’altérité devrait être davantage abordée dans les centres pour personnes âgées.

Pendant que ces questions virevoltent dans leurs esprits cloîtrés, moi je souris, parce que j’ai foi en un avenir meilleur pour ceux de ma génération et pour celles qui suivent. Lorsque sonnera le glas, qu’adviendra-t-il de ces individus qui véhiculent ces stéréotypes archaïques? La fin. Tôt ou tard, comme pour chacun d’entre nous. Par conséquent, il y aura mort des concepts arriérés imposés par une certaine tranche d’humains endoctrinés par la société. Celui de la beauté ne sera pas épargné.

Comme Fernando Pessoa l’a si bien dit: «définir la beauté c’est ne pas la comprendre». Oscar Wilde a aussi dit que «la beauté est dans les yeux de celui qui regarde.» Et selon moi, il n’y a rien de plus vrai. Je me rappelle les yeux d’enfants, ceux qui se posent délicatement, sans reproche ni insulte, sur mes dessins d’éternité. Des yeux empreints de curiosité, d’admiration, mais également de questionnements.

A-t-elle été une pirate dans une autre vie? Est-elle une rockstar?

L’enfant d’âge préscolaire devrait, quant à lui, ne jamais se laisser corrompre par une société qui refuse la couleur sur la peau, qu’elle soit naturelle ou artificielle.

Et toutes ces identités que peuvent m’attribuer l’imagination farfelue des gamins me plaisent bien. Je suis tout cela à la fois. Je suis une Barbouillée. Et je ne suis pas seule. On est beaucoup dans ma bande. On s’affirme, on s’assume. Nous ne sommes pas des pages blanches.

Lorsque je quitterai ce monde, je partirai tel un parchemin bien rempli. Cet enveloppe qui me sert de corps ne sera plus que cendres après mon départ. Cependant, mon âme aura été marquée à jamais de cet art qui se marie si bien à la femme que je suis. En plus, j’aurai pleins de belles histoires à raconter au paradis.

Deux auteures, deux visages de la Gaspésie – Partie I

La fille de Coin-du-banc

À travers deux entrevues réalisées via la magie de l’Internet, je vous propose deux portraits d’écrivaines d’origine gaspésienne, Marie-Ève Trudel Vibert, auteure du roman La fille de Coin-du-banc et Joanie Lemieux, qui se cache derrière le recueil de nouvelles Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers? (retrouvez la critique du livre dans un article paru précédemment). J’ai donc posé une série de dix questions aux deux jeunes femmes dans le but de mieux les connaître, mais aussi d’en apprendre d’avantage sur le métier d’écrivain et sur leur vision du métier.

«Voici mes réponses, peut-être nébuleuses, à tes questions qui m’ont profondément fait réfléchir sur le coup. J’ai choisi, comme d’habitude, de traiter cela par de l’écriture automatique. Alors c’est ce que ça donne! »

1- D’abord, qui êtes-vous? Et quel est votre cheminement en quelques mots?

Je m’appelle Marie-Ève Trudel Vibert et je suis née à Gaspé le 10 septembre 1983. Petite auteure, j’ai grandi à Coin-du-Banc, Corner of the Beach, un village aux portes de Percé bordé par une plage sauvage. Je suis l’aînée d’une famille de 4 enfants. Avec le rêve d’être écrivaine, mais le choix d’être enseignante, j’ai fait un DEC en sciences humaines au Cégep de la Gaspésie et des Îles (2000-2002). C’était avant d’entamer un BAC en enseignement du français au niveau secondaire à l’UQAR. Une session plus tard, je m’inscrivais au BAC en communication des relations humaines – psychosociologie (2003-2006). Diplôme en poche, j’ai travaillé dans un organisme communautaire (Aux Trois Mâts) comme intervenante psychosociale auprès de personnes alcooliques et toxicomanes. Après deux ans de terrain, j’ai décidé de déposer ma jeune pratique à la maîtrise en étude des pratiques psychosociales. En 2010, soit après un an de maîtrise, je me suis offert une retraite au Camp littéraire Félix à Pohénégamook. Cette expérience a réformé ma plume et nourri mon ambition. Après le Camp, il était temps pour moi d’effectuer un retour en terre natale et donc de mettre sur pause une thèse psycholittéraire naissante. Depuis, je suis conseillère au Carrefour Jeunesse-Emploi de Gaspé pour le programme IDÉO 16-17 où j’accompagne les jeunes adultes qui sont en cassure avec le système scolaire et ceux à risque de décrocher vers le chemin de l’autonomisation. De la mise en action. De la persévérance. De l’obtention du DES ou d’autres acquis. Et surtout, de la réalisation de leurs rêves.

En 2013, alors que les cloches de la trentaine tintent sans répit, je décide de réaliser MES rêves. Composés d’amour pour le monde oral gaspésien coloré de français et d’anglais, les actions communautaires et les problématiques sociales. Trop «psychosocio» sur les bords pour aimer l’étude des lettres et trop «écrivaine» en dedans pour être une intervenante psychosociale à temps plein, je choisis de lier ma passion d’écrire à celle d’aider mon prochain pour nourrir mon propre projet de vie: mon premier roman, La fille de Coin-du-Banc.

2- Pouvez-vous résumer l’histoire de votre première parution?

Marine Harbour vit l’arrivée de la quarantaine. Faire le bilan de sa vie, c’est relater les 20 dernières années à la fois vides de temps et pleines d’éternité. Soit depuis l’accouchement des jumelles nées le 10 septembre 1983, à Gaspé. Devenue mère avant l’âge adulte, Marine éduque ses filles avec la connaissance qu’elle a d’elle-même et du monde. Avec Hubert, son amoureux sur le mode longue distance. Avec Madeleine, sa mère, qui se mêle toujours de ses affaires. Avec sa meilleure amie, Catherine, qui habite à Montréal. Marine vit dans l’attente du voyage qu’elle fera pour souligner ses 40 ans. Elle est loin de s’imaginer qu’à force de résister, on tombe en résistance. Ses enfants la mettent en échec. Son conjoint, en état de manque perpétuel. Sa mère, en rupture familiale. La fille de Coin-du-Banc prouve que la mort et la renaissance se partagent souvent le même lit.

2-Expliquez votre sentiment d’appartenance envers votre région en tant qu’auteure. Avez-vous un mandat ou un besoin de clamer cette appartenance?

En fait, je ne crois pas être cette auteure – et avant tout cette femme – capable de se réaliser, de s’épanouir, de grandir, n’importe où. Certes, je suis ouverte sur le monde, sur les gens qui le composent et j’ai cet espace élastique du cœur et des bras pour accueillir un tas de gens différents dans ma région, dans mon village, dans notre  »chez nous ». Mais c’est ici que je suis née, ici que j’ai décidé de m’établir et ici que je bâtirai mon avenir. Actuellement, j’habite au centre-ville de Gaspé, à trente minutes de voiture de Coin-du-Banc, et je me trouve encore TROP éloignée de mon X. Il s’en est passées des choses dans mon village natal… C’est à l’adolescence qu’on érige nos contours identitaires. Dans mon cas, ça a été plutôt symbolique: je n’avais qu’à traverser la route pour sauter à la mer. Pour marcher des kilomètres de sable. J’ai évolué dans un monde restreint à esprit communautaire où on y vit une promiscuité d’hiver et une distance estivale. Je suis descendante des Vibert, c’est donc dire que le sang jersiais coule dans mes veines. Ma vie me dicte de respirer en toute liberté au bord de la mer. Je n’ai pas de mandat particulier; si j’en ai un, alors il est social plus qu’autre chose… C’est clair qu’ayant fait le choix de m’installer en Gaspésie, je décide de m’impliquer citoyennement, professionnellement, bénévolement. Tout ce qui s’y passe me touche, me titille, me chavire, m’inspire. La Gaspésie est tellement riche, en humain, en ressource, en développement, j’ai certainement l’ambition de la promouvoir autrement. Mais ce qui est sûr, c’est qu’en clamant mon appartenance, je clame d’abord mon existence.

3-Comment la Gaspésie inspire-t-elle votre écriture?

J’ai commencé à écrire à huit ans, dans une carte de fête des Mères. Puis, j’écrivais à la demande; des contes, des poèmes. Je n’avais rien d’autre à faire et pas mal de choses à dire. Est arrivé le cégep et les cours de philo, de psycho et de socio, suivis de l’université et les cours de communication, d’éthique, de phéno et de pratique d’aide. Plaçant l’Homme au cœur des débats. J’ai a eu l’envie de tomber sur mon cas. Sur «notre» cas à tous.

Mon inspiration vient de la solitude des week-ends d’hiver passés à Coin-du-Banc. De mes observations du comportement humain, de ma crise familiale, des vices que l’on crée, des émotions et des sentiments refoulés. Le non-dit, ça s’écrit. Les étapes de la vie qui font trembler, aussi. J’écris en écho à des émotions qui bouillonnent. Pour que ça résonne. J’écris pour tout le monde et pour personne. J’écris à qui de droit. Ma plume est active et mon temps psychologique. J’écris pour vivre et je vis occupée. Je pratique l’écriture automatique. Pour traduire ce que j’ai dans la gorge, dans les tripes. J’écris ce que je ne sais pas. Ce que je ne dis pas. Le fond rejoint la forme sur un ton oral. Gaspésien. J’écris et décris le quotidien. Le plate. La routine sans conte de fées. Les moments que l’on échappe. J’écris la vie des gens ordinaires. Ceux qui m’ont élevée, au rang de la petite auteure. J’écris les travers. Le mal-être. J’écris pour ne pas me faire exploser la tête.

Ma plume est infiltrée par le grand air, les vents sablonneux, la mer. Ponctuée de ma formation psychosociale, elle est engagée et persévérante. J’écris le bruit des mots dans un silence qui m’allège. J’écris ma douleur et mes perceptions. J’écris avec ironie, drame et exagération. J’écris pour dénoncer et pour chialer. J’écris pour le plaisir de le faire. Pour la satisfaction de conjurer un sort, sûrement le mien. Ou de m’en distraire. J’écris pour être puissante. Pour scander ma vie.

J’écris pour dépasser ma condition. Ma plume n’est pas mature. Forte de ma crise d’ado, elle grandira au fur et à mesure. Je l’accompagne humblement sur le chemin de la résilience. Pour sortir de cette obligation viscérale d’écrire ce qui m’écœure dans la vie. J’écris pour avoir une posture neuve. J’écris les possibles de mes déroutes. J’écris à partir de ce qui m’arrive et de ce que je décide d’en faire.

4-Vos personnages principaux sont des femmes, est-ce que vous vous identifiez à elles d’une manière ou d’une autre?

Je dirais que je m’identifie à tous les personnages autant féminins que masculins. Puisque c’est une autofiction, une partie de mon arbre généalogique est couchée sur papier, et donc, une énorme partie de moi. Je m’identifie plus clairement à Hubert et son père Paul de la façon dont ils vivent leur peine, leur deuil. Marine (le personnage principal) implose également à sa manière et choisit en toute conscience de subir sa vie plutôt que de saisir les opportunités. Le personnage de Pierrot quant à lui vit une existence effacée qu’on soupçonne d’être imaginaire. Dans mon roman, je parle de la difficulté de se mettre au monde et du long chemin de la résilience, sans différence de genre.

5-Que voulez-vous exprimer en donnant la parole à une majorité de personnages féminins?

Je n’ai pas l’impression de donner la parole à des personnages féminins plus que masculins. J’ai même le sentiment que les hommes parlent plus fort, en étant plus silencieux. Mon exercice a été de mettre à nu une dynamique familiale en disséquant les rôles de chacun. Alors tout le monde y passe! Peut-être qu’il y a une majorité de filles, mais c’est que ma famille est composée de plus de filles! 🙂

6-Votre travail amène-t-il un regard féministe sur le monde?

Je ne crois pas. J’y traite de l’être-au-monde. De l’être là. Point.

7-Que conseillez-vous aux jeunes écrivains en herbe qui aspirent à la carrière d’auteur?

De vivre. Bien entendu, c’est important la théorie, nécessaire de valider avec des mentors, de partager avec d’autres auteurs. Mais le souffle de l’écrivain est intimement lié à son souffle de vie. À la façon dont il ne fait pas que meubler son temps. Si l’écriture est portée par une ou des actions dépourvues d’appel, d’inspiration, d’émotion et de motivation, c’est peine perdue. Ces temps-ci, à titre d’éditrice, je lis beaucoup de manuscrits (et donc beaucoup d’auteurs) qui racontent mécaniquement une histoire incroyablement difficile. Leur écriture est lobotomisée alors que le récit ne demande qu’à vivre. Souvent, ce sont des gens qui utilisent l’écriture pour réparer quelque chose. Mais il ne suffit pas d’écrire. Comme il ne suffit pas de chanter. Il ne faut pas que cela suffise. Il faut que cela transcende.

8-Quelles sont les qualités qu’une œuvre doit avoir pour marquer son époque?

Être actuelle. Toujours. Être actuelle n’a pas d’époque; intemporelle. Être différente; s’éloigner du moule, être audacieuse. Une œuvre doit être en mesure de parler d’elle au-delà de son contenu.

9-Quelles sont vos figures marquantes de la littérature et comment ont-elles influencé votre vie et votre écriture?

-Dominique Demers avec Marie-Tempête. Elle m’a permis de faire la paix avec mon adolescence. Puis avec La où la mer commence pour la beauté, la Foi.

-Matthieu Simard avec Louis qui tombe tout seul et La tendresse attendra. Pour son écriture de gars que je jalouse, son intelligence, son petit-je-ne-sais-quoi terriblement romantique, dramatique. C’est un peu (beaucoup) mon idole.

-Nelly Arcan pour l’ensemble de son œuvre. Son propos. Sa dénonciation. La clarté de ses opinions. Son legs est social. On devrait l’étudier, s’en servir pour enseigner la littérature et le travail social…

-Sophie Bouchard avec Les bouteilles. Un livre où il y a la mer…

-Victor Hugo pour Le dernier jour d’un condamné. Et Hugo parce qu’il a existé! Aussi pour son exil à Guernesey (je me suis commandé les livres qu’il a écrits là-bas).

-Baudelaire pour Le Spleen.

-Michel Tremblay avec sa pièce Le vrai monde? L’oralité. Et justement le vrai monde.

-Dany Laferrière pour presque l’ensemble de son œuvre. J’aime qu’il réussisse à faire voir, à faire sentir et ressentir. On est toujours là où il se trouve, avec lui. J’ai l’impression de regarder par-dessus son épaule et par moment d’être ses yeux.

-Annie Ernaux pour Une femme, puis La honte. Pour le côté sociologique, pertinent, intelligent.

Je m’arrête là… il y en a trop!

10-Vous avez d’autres projets en cours, pouvez-vous m’en parler brièvement?

Je suis à l’écriture du roman intitulé provisoirement Princesse Jamie. Il ne s’agit pas d’une suite à proprement parler, mais plutôt d’une des nombreuses  »clés » que je souhaite offrir aux lecteurs pour comprendre La fille de Coin-du-Banc. Il ne s’agit pas d’une suite dans l’optique que chaque livre puisse être lu en toute autonomie du premier, du deuxième, du troisième, etc. L’histoire est celle d’une jeune femme de trente ans qui essaie de concevoir un enfant sans succès et qui doit vivre avec une infertilité non expliquée… à suivre!

J’espère que vous apprécierez autant que moi vous plonger dans les mots de Marie-Ève.

Pour entendre l’auteure citer un passage : http://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/3160/marie-eve-trudel-vibert-la-fille-de-coin-du-banc

Les effets des Fables sur le stress

La représentation parfaite du calme, avec la petite souris verte de Velvet Moustache et, en prime, un photographe de talent!

La représentation parfaite du calme, avec la petite souris verte de Velvet Moustache et, en prime, un photographe de talent!

La relation que j’entretiens avec les Fables de Jean de La Fontaine m’est très chère. Nous sommes de vieux amis qui ne se sont jamais vraiment quittés. Voyez-vous, depuis que je suis haute comme quatre prunes, mon minuscule papounet de près de deux mètres me lisait et relisait quelques fables avant d’aller me coucher. Il me les lisait dans une édition de 1930, toute déchirée et réparée sommairement grâce à des bouts de papier collant transparent abusivement lustré.

Photo artsy de mon édition de 1930, appartenant à mon grand-père paternel.

Photo artsy de mon édition de 1930, appartenant à mon grand-père paternel.

J’avais même un CD avec une vingtaine de fables racontées par Albert Millaire pour quand mon papa n’était pas là ! (Ma maman me lisait plein d’autres livres aussi, évidemment !)

Ledit album, que j'ai écouté tellement de fois afin de m'aider à m'endormir ou simplement pour relaxer.

Ledit album, que j’ai écouté tellement de fois afin de m’aider à m’endormir ou simplement pour relaxer.

Vous imaginez bien que lorsque je suis arrivée en cinquième année et que mon enseignante, Caroline, avait demandé à la classe d’apprendre à chaque semaine une fable différente, j’ai pouffé de rire en morvant probablement un peu: bébé fafa! Je n’avais qu’à ressortir mon album et demander à mon papounet de me les faire réciter lorsque nous irions faire l’épicerie avec Grand-maman! J’ai donc passé de belles fins de semaine à me penser bonne parce que je pouvais réciter «La Cigale et la Fourmi» et «Le Corbeau et le Renard» par cœur (ce qui est encore le cas aujourd’hui, soit dit en passant).

Bon. Cela s’est moins bien passé que prévu. J’avais oublié à quel point je détestais, à l’époque, parler devant des gens. (Les gens en question sont souvent flabbergastés quand je leur apprends cela, probablement parce que je fais de l’incontinence verbale depuis que j’ai réalisé que ma bouche faisait des sons, soit environ à l’âge de cinq mois.) Je ne me souviens même plus de comment mes récitations se sont passées. Black out total. La seule chose dont je me souviens, c’est de la méthode de Caroline pour nous évaluer: elle désignait un ou une élève, qui devait scander des vers jusqu’à son signal, puis quelqu’un d’autre devait prendre la relève. L’ANGOISSE. Mon cerveau a donc tout refoulé, grand bien lui fasse.

La Fontaine et moi avons ensuite pris un break de quelques années, mais je vous rassure: c’était pour mieux nous retrouver par la suite !

En première année de Littératures de langue française à l’Université de Montréal existe un cours intitulé FRA1000 : Introduction aux études littéraires et qui était donné, lorsque je l’ai fait, par Éric Méchoulan.

Nous avions à lire plusieurs classiques dans le cadre de ce cours: les Essais de Montaigne, Illusions perdues de Balzac (je vous parlerai de ma relation conflictuelle avec Balzac éventuellement) et, vous me voyez venir comme si j’avais un panneau en néon dans le front, les Fables de La Fontaine!

Pour moi, qui étais terrifiée par mon entrée en littératures parce que je n’avais pas étudié au cégep en lettres mais bien en sciences de la nature, cette vision dans le plan de cours m’a fait un bien énorme! Je ne les avais peut-être pas toutes lues, j’avais dû m’arrêter avant le livre 3 lorsque j’avais 11 ans, mais je savais à quoi m’attendre et j’avais enfin l’occasion d’en découvrir de nouvelles! J’avais même acheté l’édition recommandée dans le cadre du cours, pour ne pas détruire encore plus l’édition appartenant jadis à mon grand-père !

L'édition recommandée par M. Méchoulan, largement annotée!

L’édition recommandée par M. Méchoulan, largement annotée!

À l’examen de mi-session, nous avions eu à analyser la fable «Les Membres et l’Estomac». Je ne me souviens plus de la morale, elle n’est pas parmi les plus connues, mais je me souviens que cette question de l’examen ne m’avait pas particulièrement stressée, puisque j’étais en terrain connu.

Cela fait maintenant plus de quatre ans. Je rédige à présent mon mémoire de maîtrise, toujours en littératures. Mais les Fables ne m’ont pas quittée: il y a environ deux semaines, j’ai été assaillie par une crise d’insomnie qui m’a épuisée pendant quelques jours. Puis, j’ai eu une idée: et si je demandais à mon copain de me réciter quelques Fables avant de me coucher?

Vous ne me croirez pas: cela m’a pris moins de trois fables pour relaxer et m’endormir comme un loir. MOINS. DE. TROIS. FABLES.

J’ai ressorti mon disque d’Albert Millaire. Je combats non pas le spleen, mais bien le stress grâce à mes fables préférées.

Je vous prescris donc une dose adéquate du livre que vos parents ou grands-parents vous lisaient à l’heure du dodo pour vous relaxer en tout temps! De rien, les jeunes, de rien.

 

Pssst ! Ma préférée, c’est «Le Chêne et le Roseau». Quelle est la vôtre ?

 

Crédit photo: Francis B. Perron

Être dans leur univers

Je crois qu’il est important d’aimer son travail, et j’aime le mien. Parce qu’il me fait sentir bien et qu’il m’apporte plusieurs petites anecdotes. Je travaille aux côtés d’enfants géniaux. Des enfants qui m’apportent bonheur, qui me font rire et parfois perdre patience. À leur côté, je suis la meilleure humoriste qui soit. Ensemble, nous apprenons à côtoyer ces autres êtres humains. Ces autres gens si étranges et qui ne semblent pas nous comprendre.

Il est rare qu’ils fassent preuve de démonstrations d’amour, parce que ce n’est pas naturel chez eux, mais ils réussissent d’une certaine manière à me démontrer qu’ils m’aiment. Le fait de prononcer mon nom est pour moi la preuve qu’il existe un lien entre eux et moi. J’ai parfois la chance d’avoir quelques câlins. J’en ai même la preuve, je finis souvent mes journées en ayant des restants de nourriture, de morve ou de peinture sur mes vêtements. J’ai avec eux de drôles de discussions, que ce soit sur les vidéos de Mater (l’acolyte de Flash McQueen) ou encore de la baleine dans Nemo. Nous faisons mille et un casse-tête, nous colorions notre dessin avec la même couleur et cela sans dépasser, nous jouons aux petites voitures, nous construisons des escargots avec de la pâte à modeler, etc. Bref, ce sont des enfants. Des enfants qui vivent dans leur univers.

Je suis fière d’eux lorsqu’ils font les bonnes demandes et ce, aux bons moments. Lorsqu’ils me disent leur émotion, qu’ils apprennent une nouvelle couleur ou une nouvelle lettre de l’alphabet. Ils jouent énormément avec ma patience lorsqu’il est question de l’habillage (merci cher hiver et vivement le printemps!). Parce que, malgré tout mon amour pour eux, il faut beaucoup de patience pour travailler avec eux. Et pour cela je dis : «Chapeau à leurs parents!»

J’écris cet article parce que le mois d’avril est le mois de l’autisme. J’écris cet article sur eux parce que je les aime. Parce que je crois en leur avenir, avec leurs capacités. À savoir qu’il y a différents degrés d’autisme et plusieurs particularités. Certains parlent très bien, d’autres utilisent le langage des signes ou ils utilisent de courtes phrases : «Bonjour les phrases incomplètes !». Une chose qui est certaine, pour une communication facile, la présence des pictogrammes est nécessaire. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de fois où je suis rentrée chez moi avec quelques pictogrammes dans mes poches. Mon travail me suit partout. J’écris cet article parce que je ne vous demande pas de les comprendre, seulement de les respecter et de démontrer de la patience.

On me souligne souvent que mon travail ne doit pas toujours être facile. Mais qui a dit que travailler avec les êtres humains était facile? Mes jeunes sont simplement dans leur univers et, à force de passer mes journées à leurs côtés, nous apprenons à nous comprendre.

Merci à «JF», «M», «L», «ZÉ», «LI», «ZA», «R», «MAX» et «MX» de faire partie de ma vie.

2 avril : Journée internationale de l’autisme

Mois d’avril : mois de l’autisme

Ruban-autisme

La tempête, de Gabriel Anctil vu par l’équipe du fil rouge

r_673_sCette lecture du mois de mars du défi En 2015, je lis un livre québécois par mois a été, en mon sens, la moins satisfaisante. Après avoir gouté à des univers féminins colorés et farfelus avec Catherine de La déesse des mouches à feu et Javotte, j’ai vite été déçue en tournant les pages de La tempête. D’emblée, l’idée d’un huis clos familial causé par le verglas m’avait charmée. Je ne sais pas si c’est parce que j’étais petite quand c’est arrivé, mais j’en garde un souvenir romancé. Plusieurs membres de ma famille étaient venus habiter chez moi, car ma maison était branchée sur la même ligne que les pompiers, alors on avait encore de l’électricité. Je me souviens d’avoir dormi dans le salon avec mes cousines et mon frère et qu’il y avait des matantes-mononcles partout chez moi. Contrairement à Jean, le personnage principal du roman, j’étais fort heureuse de tout ce brouhaha dans ma maison.

Or, quand j’ai appris que l’histoire se passerait lors du verglas, j’étais heureuse d’avoir un point de vue plus  »adulte » et concret sur cette période de l’histoire québécoise, avouons-le, incroyablement riche pour créer une histoire. Néanmoins, j’ai été déçue. Le roman ne parle presque pas réellement du verglas et de la réelle situation, sauf en nous rappelant que les nouvelles ne parlaient que de ça. Rien de plus. Et en ce qui concerne les personnages, je n’y ai pas cru. Les colères du personnages d’Arthur me semblaient surfaites et inutiles. Je n’arrivais pas à cibler l’essence des personnages et à m’y attacher. Autant celui de Marie, cette femme malheureuse et mystérieuse, qui m’a semblé trop unidimensionnel. J’aurais tant aimé pouvoir au moins m’attacher aux personnages, mais hélas. Que dire des péripéties? Clichées et souvent prévisibles.

Du point de vue de la langue, il y avait TROP de dialogues. Écrits dans un joual maladroit et près d’une caricature du langage québécois, ces dialogues ne me semblaient pas réalistes. Bref, j’avais eu de bons commentaires sur Sur la 132, le premier roman de Gabriel Anctil, mais je dois avouer que La tempête ne m’a pas du tout convaincue…

Ce que Karina en a pensé

La tempête – j’étais très enthousiaste à l’idée de lire un roman qui se déroulerait lors du verglas de 1998. J’me suis dit que la lecture allait me rappeler de nombreux souvenirs de cet événement. Contrairement au personnage principal de l’histoire, j’en garde de bons souvenirs. Tout comme lui, je me suis retrouvée coincée dans un huis-clos avec ma famille. Dans mes souvenirs, ces journées froides de l’hiver faisaient en sorte que mes vacances des fêtes se rallongeaient et que je passais plus de temps avec ma cousine et mon cousin.

Dès le début de l’histoire, nous faisons la rencontre de Louis le père, de Marie la mère et de Jean le fils. On constate rapidement qu’il y a une drôle d’atmosphère entre ce trio et ce n’est pas dû au verglas. Tous les trois se retrouvent dans l’obligation d’aller vivre chez la famille de Marie. Cette décision ne semble pas enthousiasmer les membres de la famille. Nous percevons la présence d’un lourd secret caché.

Étant dans un huis-clos, chaque membre de la famille n’a d’autre choix que de se côtoyer et de se supporter. Jean se réconfortera dans les histoires et les paparmanes de sa chère grand-mère. Il y a entre ces deux personnages une belle histoire d’amour. Il fera aussi la connaissance de son oncle Arthur. Cet homme à l’orgueil démesuré et au caractère explosif. Et disons que la femme de celui-ci, Manon, n’est pas mieux. En fait, c’est la présence de ces deux personnages qui enlève la magie que l’histoire aurait pu avoir. Il a beaucoup de clichés, de vulgarités et trop de sacres.

Le problème avec ce roman, c’est qu’il m’a été impossible de m’attacher aux personnages. Pas parce qu’ils ont tous un petit quelque chose de désagréable, mais simplement parce qu’ils manquent de vérité. Du moins, je ne l’ai pas ressentie. Je n’ai pas ressenti la grande colère de Jean envers sa tante. Puis, les grands discours d’Arthur m’exaspéraient… il est bien beau d’écrire en joual, il ne faut pas exagérer. Ce qui m’a surtout fait hérisser les poils, c’est le rôle des femmes dans l’histoire. Elles sont toutes des victimes face au personnage d’Arthur. Le moment où il échappe de la bière sur lui lors d’un de ses grands discours et que sa sœur nettoie la table et sa femme sa chemise m’a rendue folle de rage. Les personnages féminins de l’auteur sont soit la femme soumise (la grand-mère), soit la faible (Marie) ou  soit la folle (Manon). Des stéréotypes souvent utilisés pour décrire les femmes… Bon. Je vous l’avoue sur ce point, ça vient beaucoup de moi, dans le sens que je me retrouve toujours le nez dans mes bouquins féministes ces temps-ci.

Pour conclure, j’aime l’idée d’une histoire qui se déroule lors du verglas de 1998. Malheureusement, les personnages et l’histoire n’ont pas réussi à me charmer.

Ce que Marjorie en a pensé

Ayant vraiment apprécié Sur la 132, le premier roman d’Anctil, j’avais hâte de lire le second. La première chose que j’ai remarquée, c’est à quel point les deux romans ne pourraient être plus différents l’un de l’autre. Alors que Sur la 132 nous apporte dans le Bas-du-fleuve, dans de grands espaces, dans une déconstruction identitaire, La tempête nous propulse dans un huis clos où les secrets et les histoires se dévoilent un à un.

L’idée est bonne, l’éventail de possibilités est large, mais le rendu déçoit. On y étouffe.

Ce qui me déçoit le plus , c’est vraiment tout le potentiel inexploité de l’oeuvre. C’est tout ce qu’il aurait pu être et qu’il n’est pas. L’accent mis sur les dialogues est tellement grand que plus rien d’autre n’a d’importance. L’histoire perd sa place au dépit des récits de travail et des colères de l’oncle Arthur, qui sont loin d’être pertinents, si ce n’est que pour se donner une raison d’utiliser à l’abus un langage « à la québécoise ». De plus, les personnages sont tous construits sur des clichés qui n’aident pas au sentiment d’étouffement du roman. À mon avis, ce n’est pas d’un manque de talent qu’il est question ici, mais d’un sujet mal exploité.

En somme, La tempête m’a déçue.

 

Questions pour susciter la discussion

1- Comment avez-vous trouvé la représentation du Verglas?

2- L’idée du Huit Clos, à la Jean-Paul Sartre, vous a-t-elle semblé réussite?

3- Comment avez-vous trouvé la relation conflictuelle des membres de la famille?

4- Avez-vous, comme nous, trouvé l’utilisation du langage maladroite et superflue?

5- Qu’avez-vous pensé du rôle des femmes dans le roman?

6- La lecture vous a-t-elle ramené à vos souvenirs de janvier 1998?

7-Est-ce votre première lecture de l’auteur? Seriez-vous tenté ou avez-vous lu son autre roman «Route 132»?

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Pour participer au défi et définir les prochaines lectures : En 2015. je lis un livre québécois par mois

En janvier, nous avons lu La déesse des mouches à feu.

En février, nous avons lu Javotte.

Parler de Pauline Julien pour parler de nous

A.Southiere-SebastienLavallee

Photo : Sébastien Lavallee

 

Vendredi dernier, Martine et moi avons eu la chance d’assister à la pièce T’en souviens tu Pauline?, présentée par le théâtre archarnéE, à l’Espace libre.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre puisque mes expériences au théâtre sont plutôt sporadiques et peu fréquentes et ce, même si c’est un médium créatif que j’affectionne particulièrement. Je ne savais pas non plus à quoi m’attendre en apprenant que c’était une performance solo. C’est donc dans cette ambiance d’incertitude, mais également d’appréhension, que nous nous sommes rendues à l’espace libre, rue Fullum.

À prime abord, on nous avertis que cette pièce n’est pas un hommage commun à Pauline Julien, ce n’est ni une performance où toutes ses chansons les plus populaires seront mises en scène, ni un conte anecdotique sur la vie de cette femme. Ça tombe quand même bien parce que de Pauline Julien, je ne connais pas grand chose. Ce que j’ai appris d’elle, mis à part l’évident fait qu’elle était chanteuse, est le fait que ce fut de son vivant une femme très engagée dans la politique et dans le féminisme.

C’est donc à la fois Pauline Julien et la comédienne, chanteuse et conceptrice Audrée Southière (incroyablement talentueuse) que nous avons pu découvrir.

Pour mieux vous mettre en contexte, à défaut de trouver de meilleurs mots, voici un extrait du communiqué de presse de l’évènement.

«Ainsi, après lui avoir dédié Je suis Québec mort ou vivant, un hommage musical, est né T’en souviens-tu, Pauline ?, un spectacle théâtral interdisciplinaire, en musique et en vidéo, dont le fil narratif est tenu par une jeune femme, artiste d’aujourd’hui, qui nous témoigne de ses réalités, de ses désirs et de ses inquiétudes. Un personnage autant grave que drôle, dont l’humanité s’abreuve à même la vie de l’auteur et interprète Audrée Southière. Une «autofiction» qui nous transporte à différents moments de son existence, au cœur d’une quête identitaire multiple dans laquelle l’univers de Pauline Julien se superpose au sien.»

En avoir su plus sur le parcours musical et politique de Pauline Julien, peut-être aurais-je apprécié d’une toute autre façon cette performance. Reste que j’ai grandement apprécié. Il faut dire que j’ai un petit parti pris aussitôt qu’on retrouve ensemble les thèmes de l’identité et de l’autofiction.

2Toma Iczkovits

Photo : Toma Iczkovits

La démarche artistique derrière cette performance est, à mon avis, très intéressante et près de tous les questionnements qu’on peut se poser soit en tant qu’individu, en tant que femme ou en tant que société. De plus, l’entrecroisement entre la musique, la vie et l’engagement de Pauline Julien et celui d’Audrée Southière nous fait découvrir à quel point tout change et tout reste pareil à la fois. Comment le désir d’un plus, d’un mieux et d’une identité traverse les décennies et les générations. C’est beau de voir l’unité que ça crée et décevant de voir qu’on est encore un peu au même endroit.

Il ne faut pas non plus négliger la mise en scène, travail de Mathilde Addy-Laird, qui donne à la performance un vent de modernité et d’interactivité qui soutient le monologue de manière très intéressante et efficace. C’est minimaliste, sobre et intelligent à la fois.

Bref, j’ai vraiment apprécié l’expérience, je me suis un peu reconnue dans les questionnements, j’ai trouvé la démarche artistique très intelligente tout en étant accessible, point qui, à mon avis, fait vraiment toute la différence.

Si vous êtes intéressés à en savoir plus ou à assister à une représentation, vous avez jusqu’au 4 Avril, alors dépêchez-vous.

Cliquez ici pour toutes les informations 

3Toma Iczkovits

Photo : Toma Iczkovits

Chronique « Écrire l’indicible »: Témoignage d’un héritage : Annie Ernaux et moi

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire.

En relisant L’Événement et Les Armoires vides d’Annie Ernaux, je me suis replongée dans ma propre expérience. Celle d’un avortement, alors qu’âgée de 17 ans je suis tombée enceinte et ai fait le choix d’interrompre cette grossesse.

C’est aussi toute la question d’héritage du féminisme qui m’a amenée à me questionner et à remettre en perspective cet événement, pour utiliser les termes d’Ernaux. Elle en parle comme quelque chose de difficile, dans les circonstances qui étaient en place lors de la parution de son livre. Effectivement, l’avortement était alors illégal. Je vois en Ernaux, donc, une tentative de dire l’indicible, de rendre compte, non pas une, mais deux fois (de manière autobiographie d’abord, puis sous l’écriture testimoniale ensuite) de cette réalité obscurcie par les récits, mais aussi tenue à l’écart des discours.

Pourtant, je ne me suis pas reconnue dans ces livres. Pour moi, ça a été «facile». Je n’ai pas eu à aller voir «une faiseuse d’anges» et à avoir des douleurs innommables pendant des jours. Je n’ai aucun souvenir traumatisant de cet événement. Évidemment, chacune, de génération en génération, mais aussi au quotidien, le vit dans des conditions différentes. Pour ma part, j’ai été entourée de gens compatissants, accompagnée de ma mère et traitée tout à fait normalement par les infirmières à la clinique. Je me demande donc quel héritage Ernaux me lègue. Il fallait certes qu’elle en parle; son écriture était un geste à la fois politique et littéraire. Mais je me suis vue troublée par ma sensation de «traître», comme si parce que moi ça avait été facile, je n’avais pas le droit de réfléchir à cet épisode de ma vie. Parce que ces femmes ont dû transgresser tant de choses, qu’elles sont devenues des criminelles, alors que moi, je suis restée cette femme privilégiée, qu’ai-je à dire?

Je n’ai d’ailleurs jamais été portée par ce désir d’en parler, et pourtant toujours tentée de mentionner, de signaler cet épisode de ma vie, alors que je l’ai vécu de manière tellement anonyme, tellement banale. Pourtant, tout au creux de moi, il y a cette petite voix qui me dit que je suis une personne immorale. Moi qui voudrait tant que toutes les filles puissent avoir ce choix. Et elle est peut-être simplement là, dans cette tension de mon être, cette réponse que je cherche: si j’écris ces lignes aujourd’hui, 8 ans plus tard, ce n’est pas par désir de catharsis. Je veux comprendre, surtout, faire comprendre que ce geste ne se substitue pas à l’entièreté d’une personne. Cette culpabilité, cette honte, je voudrais qu’elle se transforme en un cri du cœur. Faire prendre conscience aux gens que ce sont des choses qui arrivent, mais surtout que, parfois, ça ne peut pas arriver et que dans ces moments-là, l’avortement est une nécessité. C’est cet héritage si important qu’il nous faut répéter. Et maintenant je comprends peut-être pourquoi Ernaux l’a écrit deux fois. Il faudrait arrêter de devoir se répéter, de devoir lutter contre ce droit qui a été si durement acquis par les féministes des générations précédentes.

Il y a, près de moi, une femme de 40 ans qui essaie d’avoir un enfant. Elle aussi a autrefois fait le choix de se faire avorter. Elle vit avec cette rupture en elle: avoir donné la mort et vouloir donner la vie. Elle a réussi, comme Ernaux, à unir ces deux parties d’elle-même. Son expérience, vécue à une époque différente de la mienne, s’inscrira dans son rôle de mère. En héritage aux futures filles et femmes qui vivront cette situation, je me dis que c’est aussi son histoire qu’il faudrait répéter. Évidemment, je ne souhaite pas qu’une femme ait à vivre cet événement pour se définir, comme femme et comme féministe. Par contre, c’est l’héritage qu’elles m’ont laissé, à moi: à travers cet épisode de ma vie, j’ai choisi de m’identifier comme féministe. Et j’espère que certaines femmes pourront faire ce parallèle, elles aussi.

Pour un imaginaire du road trip québécois

Jasper, Whistler mountain

Jasper, Whistler mountain

L’Ouest a été mon tout premier amour. Après il y a eu l’Amérique du Sud et prochainement il y aura l’Asie, mais il a fallu commencer quelque part. Quatre jours de Greyhound bus, de Montréal à Vancouver, pour aller vivre le voyage que plus d’un Québécois décide de faire. L’image de la vallée d’Okanagan restera toujours un peu dorée pour moi, un souvenir agréable qui glisse sur la peau.

Au retour de l’Ouest, j’ai longtemps espéré tomber sur un livre qui aurait relaté mon expérience. Je n’avais qu’à l’écrire, me direz-vous. Oui, tout à fait. Mais pour l’instant, par pudeur ou par simple lâcheté, mes écrits incomplets qui tiennent davantage du cadavre exquis que du roman resteront cachés.

Les Kerouac, Djian et Bouvier de ce monde l’ont fait. Ils ont écrit la route, l’ont couchée sur papier. Du côté du Québec, les ouvrages Chercher le vent de Guillaume Vigneault et Volkswagen Blues de Jacques Poulin ont été mes premiers contacts avec ce genre de récit. Aujourd’hui, je peux affirmer que ces auteurs ont contribué à nourrir chez moi une fixation à propos de tout ce qui concerne le voyage: autant en littérature et en cinéma que l’acte lui-même.

Récemment, les livres Vers l’Ouest de Mahigan Lepage et Toutes mes solitudes! de Marie-Christine Lemieux-Couture sont atterris entre mes mains. Ils se sont avérés être en plein ce que je cherchais. Je les ai d’ailleurs dévorés en peu de temps, ma lecture ponctuée de plusieurs sourires lorsque je lisais des passages qui faisaient écho à mes souvenirs. À travers leurs plumes, c’est l’Ouest d’abord idéalisé et ensuite vécu que l’on découvre. Tous les éléments de ce voyage y sont, de l’émerveillement du premier regard jeté aux Rocheuses jusqu’aux groupes religieux qui offrent des repas gratuits.

Partir à tout prix et revenir trop vite

Site des éditions Mémoire d'encrier

Site des éditions Mémoire d’encrier

Vers l’Ouest est écrit d’un seul tracé, comme si traverser le Canada était ici de l’ordre de l’urgence, de ce qu’on ne peut interrompre. Dans ce récit, l’écriture initiatique reflète la nature du voyage. Très rapidement, rupture et départ deviennent difficiles à dissocier, on ne sait lequel des deux engendre l’autre. David, le protagoniste, souhaite se définir comme une entité indépendante à sa famille, la distance se comptant en kilomètres devient alors nécessaire pour lui. Il est pourtant conscient des contradictions inhérentes à son geste: il ne fait que marcher dans les traces de son père et de sa mère, qui ont pris cette route bien avant sa naissance. Dans son empressement, le narrateur semble oublier que les coupures trop hâtives ne font parfois que provoquer un retour à la case départ. Néanmoins, il quitte le Bas-du-Fleuve, bien décidé à habiter son corps et à habiter le territoire.

En délaissant l’Est natal pour l’Ouest tant désiré, ce sont ironiquement ses racines qui refont surface. Dans son envol, il se bute à des échecs ainsi qu’à une solitude trop lourde à porter: «D’abord les allumettes qui me brûlent dans la poche et maintenant l’huile d’arachide qui me salit les shorts, ce sont ces petits malheurs de rien du tout qui, dans la solitude de la route, font mal et font douter (1)».

En parcourant la Transcanadienne, certaines villes passent comme en rêve alors que d’autres possèdent un imaginaire détaillé relié à la façon dont on y pénètre. Les mythes de la route vers l’Ouest sont d’ailleurs mentionnés; je pense ici à Wawa et l’histoire entourant ce no man’s land pour ceux qui font du pouce. Dans cette quête de l’Ouest qui se veut linéaire a priori, les schémas de pensée de David reviennent en boucle comme le font les paysages de l’Ontario. À travers les réflexions du narrateur, tantôt anecdotiques, tantôt profondes, c’est une filiation père-fils lésée qu’on découvre, une incapacité à se rejoindre.

Toutes les rencontres au détour de la route

Site des éditions de ta mère

Site des éditions de ta mère

Dans le «roman de plage pour intellectuels. Made in Canada. Classé E (pour tous) » (2) de Marie-Christine Lemieux-Couture paru chez les éditions de ta mère, tout est matière à ironie. La narratrice évite en tout point de se prendre au sérieux. C’est en mangeant des nouilles sur la rue Saint-Michel que Chri décide d’accompagner Jean Couillon, son copain, dans une traversée des provinces canadiennes. Ses questionnements vis-à-vis ce voyage persisteront jusqu’à la fin; la route ne pourra lui offrir de confirmation, et encore moins de conclusion.

Le pouce levé, c’est la Colombie-Britannique qui s’impose comme destination finale. Du «Jésus freak» au soldat bedonnant, les automobilistes donnent le ton aux pensées et au voyage de la narratrice. Le texte est entrecoupé de brefs passages en retrait qui se présentent comme des tirades sur la société, la consommation et les convictions. Chri joue avec les lieux communs et les expressions courantes tout au long du récit. Elle écrira d’ailleurs, après avoir repoussé les avances brutales d’un conducteur: «La chair n’est pas un plat qui se mange froid» (3).

Dans ce roman de Lemieux-Couture, pas de place pour le glamour de l’aventure, c’est l’Ouest cru. En d’autres mots, ce sont la saleté sur la peau qui colle à l’identité du voyageur et les cantines poétisées de la Transcanadienne qui définissent et décrivent le parcours. Impitoyable, Chri passe tout au couteau: l’égo littéraire est dégonflé, le post-modernisme et les théories de la lecture sont découpés, le lector in fabula est mis à rude épreuve. Bien qu’elle analyse et décrive tout ce qu’elle voit avec une certaine distance, l’arrivée en sol albertain semble avoir fait bouger quelque chose en elle, ne serait-ce qu’un court instant:

«Avec ses montagnes enneigées, ses canyons insolites et ses paysages vertiges, le BiCi a quelque chose de l’univers parallèle. Pendant que Jean cherche son serpent à sornettes, je rêve de mon chat Cheshire. Les sables bitumineux et l’odeur du pétrole de l’Alberta doivent m’avoir altéré le cerveau, pour un peu je prendrais la route pour un chemin de rêves éveillés où les lièvres gambadent en sifflotant l’air de God Save the Queen» (4).

 Hit the road Jack

Vers l’Ouest et Toute mes solitudes: un même parcours, deux façons bien singulières de le raconter. Sans pour autant documenter avec précision ce qu’implique un voyage dans l’Ouest, ces auteurs ont réussi à faire ressurgir des images et des traits qui le constituent. J’y ai trouvé mon compte. Quand je repense à mes étés là-bas, je les décrirais un peu comme une chanson de Bernard Adamus: beaucoup de boisson et pas mal d’histoires décousues. La beauté de faire un peu n’importe quoi. Partir en bateau gonflable sur un lac, pas de rames, pas de plans, seulement du fun et beaucoup de rhum. Un jour j’y retournerai, mais d’une autre façon. Avec ma future famille et un westfalia, peut-être.

Un petit tour dans l’Ouest

Pour ceux qui voudraient aller saluer les Rocheuses et passer l’été la tête dans les cerises, ce groupe-là regorge d’informations et de précieux conseils sur l’essentiel d’un voyage en Colombie-Britannique.


Notes:

(1) Mahigan Lepage, Vers l’Ouest, Montréal, Mémoire d’encrier, 2011, p. 56.

(2) Marie-Christine Lemieux-Couture, Toutes mes solitudes!, Montréal, Les éditions de ta mère, 2012.

(3) Ibid., p. 71.

(4) Ibid., p. 290.