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Chroniques d’un cœur vintage: quand la sensibilité se raconte

L’automne est définitivement ma saison préférée, en grande partie grâce à la richesse et à l’effervescence du milieu littéraire et culturel. L’offre est d’une telle abondance; je voudrais tout lire et tout voir! Manque de temps oblige, il faut cependant faire des choix et des compromis qui sont souvent déchirants. Or, cette année, il y avait un spectacle que je ne voulais absolument pas manquer : Chroniques d’un cœur vintage d’Émilie Bibeau, dont j’ai découvert les talents d’autrice au fil de ses présences à l’émission Plus on est de fous, plus on lit.

Premier spectacle solo

Seule sur scène, Émilie nous donne accès à ses réflexions sur l’amour, l’amitié, la solitude, la curiosité et la sensibilité. Une sensibilité pour ressentir le monde, la capacité d’être émerveillée, enthousiasmée, émotionnée, bref, avoir la sensibilité d’un cœur vintage. Le spectacle est simple; une mise en lecture de textes d’autofiction entrecoupée de monologues où les mots de l’autrice résonnent aux côtés des mots de Dany Laferrière, Colette, Simone de Beauvoir, Cioran et Julian Barnes. Des auteurs qui accompagnent quotidiennement Émilie, grande amoureuse et passionnée des mots et de la littérature.

Sensibilité douce et sincère

Ce spectacle est en fait une ode aux pouvoirs des mots : ceux des autres et ceux qu’on écrit, à leur façon de nous habiter et de nous transformer. C’est aussi, pour moi, une sorte d’hommage que l’autrice fait à la grande sensibilité qui l’habite et qui teinte constamment son quotidien. Ce fut un doux partage, sans grand artifice ni flamboyance, mais qui a nourri mon propre cœur vintage. J’en suis ressortie avec un fort sentiment d’avoir rencontré un esprit qui ressemble au mien, qui vibre comme le mien. Et c’est dit ici sans aucune prétention. C’est simplement le sentiment d’avoir pu connecter avec quelqu’un qui partage une sensibilité semblable à la mienne. Et c’est là toute la beauté des mots de l’autrice.

Découvrez!

Vous n’aurez peut-être pas la chance de la voir sur scène, de vivre l’expérience complète, mais si vous fouillez un peu sur le web, vous aurez la chance de pouvoir entendre certains des textes d’Émilie. J’en laisse justement un ici qui, je l’espère, saura vous charmer comme je l’ai été, et qui rendra justice aux mots de l’autrice plus que n’importe quelle description que je pourrais en faire.

Chronique d’un cœur vintage, 12 février 2016

Et vous, quel était votre incontournable de la rentrée culturelle?

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Chroniques d’une anxieuse : hypocondriaque

Tous les bobos m’appartiennent. Quand j’en vois un sur le net, il devient mien. Sang dans les selles, pipi foncé, toux, mucus pogné dans la narine droite, mal de cœur, acné, gonflement du bedon et envie de chier à toutes les demi-heures. C’est moi ça : j’pense que j’ai le cancer, l’hépatite B et une maladie incurable assez obscure qui n’a été répertoriée qu’en 1956 au Zimbabwe. Je me donne cinq mois à vivre, gros max.

C’est une belle activité d’après-midi de lire nos symptômes sur internet. Pas malsaine du tout.

La peur d’avoir toutes sortes de maladies, je l’ai ça. Je suis hypocondriaque. Je me dis souvent que si j’avais vécu au dix-septième siècle, je serais sûrement décédée avant mes vingt ans. Je sais pas trop pourquoi. J’ai juste l’impression que mon corps n’est pas fait pour endurer la vie. Endurer mon stress. Aucun corps n’est assez résistant pour survivre à une dose aussi élevée d’hormones-angoissées-prêtes-à-péter-au-frette. Ça va le tuer à petit feu et me rendre folle par la même occasion. Plus tard, je serai dans un centre de schizophrènes, imaginant au moindre coup de téléphone que le FBI est à mes trousses, et en chaise roulante parce que j’aurai également la sclérose en plaques. Un bel avenir, ouais.

C’est pour ça que j’ai un peu capoté quand un matin mon pipi était très foncé. Que le jour d’après j’ai eu de la misère à respirer. Que le surlendemain j’avais du mal à marcher. Comme si la prophétie s’était enfin réalisée. Je me disais : voilà, j’le savais que ça s’en venait. J’avais peur d’être lourde, de chialer pour rien et d’imaginer des symptômes comme souvent, donc je n’ai rien dit. Je n’ai pas demandé d’aide. J’ai laissé mon état s’empirer. Trop longtemps.

J’allais à l’université pareil. Le mal était profond : j’arrivais pas à parler sans que ça me torde de douleur. Je l’ai pas dit à mes amies. Je l’ai dit à ma famille un soir de semaine au téléphone quand respirer était devenu une épreuve persistante. J’ai dit à mon père : j’ai besoin d’aide. Il est arrivé à la vitesse de l’éclair. On a attendu ensemble à l’urgence. Quand je suis enfin rentrée dans le bureau de l’infirmière, elle m’a demandé : sur une échelle de un à dix, à combien tu estimes ta douleur? Huit. Définitivement huit. Même peut-être plus, mais pas moins, ça c’est clair.

Elle a pris ma tension artérielle. Elle m’a regardée d’un air ahuri. Ça va tu? Ben non, ça va pas, c’est pour ça que je suis là. Elle appelle son collègue : «RÉJEAN VIENS ICITTE». Réjean arrive. Il me regarde avec un air ahuri. Réjean dit : «mademoiselle, avec une tension artérielle de même, vous seriez supposée faire une crise de cœur». What?

Après ça, j’ai passé super vite les autres étapes. J’ai dépassé pas mal de petites madames enrhumées pour me retrouver devant un médecin. Il m’a auscultée pour m’apprendre que j’avais une infection sévère aux reins et qu’on devait me traiter rapidement pour éviter que ça empire. Pis qu’il voulait que je reste à l’hôpital, sous observation pendant 24h, parce que ma pression artérielle était comment dire… inhabituelle.

Fuck non, je veux pas rester à l’hôpital. C’est quoi ce cauchemar-là? On m’a planté une intraveineuse dans le bras droit, donné une jaquette bleue ouverte dans le dos avec une vue imprenable sur mes bobettes-du-Garage-avec-des-pingouins-pis-un-igloo et dirigé vers un lit-trop-petit-pour-mes-grandes-cannes situé drette dans le corridor des urgences. J’ai entendu du monde crier toute la nuit. Des cris terribles qui gueulent la douleur des gens. J’ai vu une madame faire une crise d’épilepsie devant moi. Et j’ai été incapable de fermer l’œil. Une infirmière est venue me voir quelques fois. Elle prenait ma pression et me donnait des pilules magiques qui calmaient toutes mes angoisses. Le matin venu mon père est arrivé. J’ai appris que mon infection aux reins allait guérir dans quelques jours, mais que je faisais de l’hypertension. J’allais devoir prendre des médicaments toute ma vie. Yay.

J’étais pas vraiment contente. J’ai pris des antibiotiques pour mes reins comme une vieille mamie rabougrie. Je suis pas sorti de mon lit pendant un petit bout. J’ai manqué l’école. Et j’ai passé beaucoup de temps aux toilettes. Genre BEAUCOUP de temps.

J’ai maigri à vue d’œil. Tout mon corps n’allait pas de mieux en mieux, mais de pire en pire. COUDONC QUESSÉ QUI M’ARRIVE? Je capote. J’en parle à mon père. On retourne aux urgences. Dans le bureau de l’infirmière, elle me regarde d’un air ahuri. Elle appelle Réjean. Réjean me regarde avec un air ahuri. Oui, je sais, je fais de l’hypertension, mais là je fais caca tout le temps, pouvez-vous faire de quoi? Je dépasse les petites madames enrhumées. J’arrive dans le bureau du médecin. Elle me dit : «tu as le C. difficile, fille». D’autres antibiotiques à prendre. Presque deux mois sur le carreau à rien faire.

Mais j’en ai parlé à personne. Mes amies le savaient pas. Comme si j’avais honte. Comme si de dire que j’allais pas bien serait indubitablement perçu comme des plaintes désagréables. J’avais peur d’être lourde. Un gros fardeau. Je trouvais toutes sortes de raisons pour ne pas les voir parce que j’étais juste incapable de sortir du lit. J’ai pleuré parce que j’avais trop mal. J’ai pleuré en comprenant pourquoi tous les mononcles disent à Noël : «de la santé ma p’tite fille, de la santé, c’est le plus important».

Esti que c’est vrai. Ils avaient raison depuis tout ce temps.

Je voyais un lien inévitable entre mes angoisses quotidiennes et tout mon corps qui avait de la misère à mettre un pied devant l’autre. Je n’avais pas pris soin de lui. Tout mon stress, il l’endossait depuis toujours. Il venait de me dire : «ça suffit!» Il venait de me dire que, sans lui, j’étais pas grand-chose.

Quand j’ai enfin retrouvé l’usage de ma santé, j’ai appelé une clinique sur l’anxiété. Je voulais prendre rendez-vous avec un psychologue. Deux semaines plus tard, j’avais mon premier rendez-vous avec monsieur M. Celui-qui-a-changé-ma-vie.

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« Ultraviolet » de Nancy Huston: l’incroyable grandeur d’un minuscule roman

Nancy Huston est une auteure que je connais et que j’aime depuis longtemps. Ses nombreux livres, qu’ils soient de la fiction ou des essais, font partie de mes lectures des dernières années et sont un pan de ma bibliothèque personnelle. Ce n’est que dernièrement que j’ai découvert le minuscule roman Ultraviolet qu’elle a publié pour un public adolescent. Je suis tout de suite tombée sous le charme de cette plaquette qui, par l’intermédiaire d’un journal fictif, aborde avec délicatesse et justesse les remises en questions d’une jeune fille au seuil de sa nouvelle adolescence. À la suite de ma lecture, j’affirme sans aucun doute que ce petit roman est en fait un « grand » roman, parce qu’il est fait d’un tissage très réfléchi et méticuleux de thèmes, de personnages et d’une narration qui en font une oeuvre d’une étonnante force – qui est aussi ô combien passionnante. C’est avec plaisir que je vous la fais découvrir dans cet article.

Un journal pour pouvoir « dire »

Le roman Ultraviolet prend place quelque part en Alberta pendant l’été 1936, en plein coeur de la crise économique et de la sécheresse extrême qui secoue la région. Lucy, la protagoniste, est une adolescente de treize ans qui évolue dans une famille austère qu’elle juge étouffante et ennuyante. Prise d’un puissant désir de liberté et d’indépendance, elle souffre de la rigidité religieuse de son père et de l’autorité de sa mère, modèles qu’elle considère comme contraignants et problématiques. Plus que tout, elle n’a pas la possibilité de s’exprimer, ses parents la décourageant de poser des questions et de discuter. Pourtant, la jeune fille déborde d’idées et de nouveaux sentiments qu’elle souhaite partager.

C’est ainsi qu’au début de l’été, Lucy se met à l’écriture d’un carnet, qui devient rapidement son « journal refuge », dans lequel elle peut enfin laisser aller son besoin de criant de dire/écrire ce qu’elle veut sans être censurée et rabrouée par la morale de ses parents.

J’ai besoin de me plaindre ! Or, partout autour de moi on me l’interdit, sous prétexte que c’est égoïste et complaisant, « qu’il ne faut pas s’écouter » et que, comparés aux autres, nous avons bien de la chance. On dirait que chaque fois que j’ouvre la bouche, je commets un péché d’une façon ou d’une autre ! Alors à toi seul, Carnet, je dirai la vérité […]. (p. 10)

L’arrivée d’un « mentor »

C’est lors de l’arrivée dans la famille de Bernard Beauchemin, un médecin de vingt-neuf ans d’origine québécoise, que son père accueille dans la famille au cours de l’été, que Lucy voit ses perspectives bouleversées. Bernard n’est pas comme les autres vagabonds que son père invite à sa table: il est intelligent, athée et avant-gardiste, en plus de faire preuve d’un comportement peu conventionnel à table et d’être un conteur d’histoires hors pair. Tout de suite, Bernard pique la curiosité de Lucy. Il lui démontre un grand intérêt et la traite comme une adulte. Si elle n’avait pas l’occasion de poser des questions dans le cadre familial, Bernard l’encourage à partager ses idées et confronte son opinion avec la sienne.

Il m’écoute attentivement, m’interroge, respecte mes opinions et, s’il n’est pas d’accord, m’explique pourquoi. Je peux lui parler franchement par exemple de mes sentiments pour papa et maman. Au lieu de dire des platitudes du genre «Il faut honorer son père et sa mère», il hoche la tête et me parle de ses parents à lui – encore une fois, comme si nous étions des égaux. (p. 52-53.)

Par son attitude généreuse et attentive, Bernard devient rapidement un ami et un modèle positif pour Lucy. Sans la sermonner comme son père, il invite plutôt l’adolescente à réfléchir et à ne pas s’arrêter bêtement aux idées reçues: « L’intelligence est complexe et la bêtise est simple. La plupart des gens préfèrent la simplicité, a-t-il ajouté, mais toi, Lucy, je voudrais que tu choisisses la complexité » (p. 56). Lucy voit ainsi son horizon s’élargir. Elle qui ne s’était jamais intéressée à ce qui constituait son environnement, voilà qu’elle considère les autres sans préjugés.

Il faut dire que Lucy développe aussi rapidement pour Bernard un amour naïf et déraisonné, passant de longs moments à relater leurs échanges dans son Carnet. Bernard semble ainsi, au coeur de l’histoire, participer à la fois à l’éveil intellectuel et sentimental de Lucy, qui demande son attention autant pour se pâmer que pour discuter. Rapidement cependant, Bernard n’est pas pressenti comme un modèle convenable par les parents de Lucy, qui jugent ses manières parfois répréhensibles et son manque de jugement flagrant. Quand les raisons de son renvoi de l’Ordre des médecins sont révélées et qu’un évènement troublant arrive au sein de la famille, Bernard est jeté dehors et Lucy pète les plombs. C’est alors qu’une fin lumineuse apparaît.

Écrire un journal: s’écrire soi-même?

Car si on ignore la réelle longueur du Carnet – s’arrête-il réellement à la fin du roman pour Lucy comme pour le lecteur? – sa brièveté circonscrit une période charnière qui marque un tournant majeur dans le développement de la jeune fille. En devenant espace de parole, d’observation critique et d’autonomisation, le journal construit Lucy en lui permettant en quelque sorte de s’écrire elle-même, en le faisant à sa manière.

Et c’est dans la dernière entrée du carnet, consignée presque deux mois après les évènements qui ont secoué la jeune fille et mis Bernard à la porte, que Lucy semble prendre toute la charge de son influence et du « cadeau » qu’il lui a fait, l’invitant à désormais agir comme bon lui semble.

Terminé l’église, les bienséances, les réponses toutes faites : dorénavant je suivrai l’exemple de Bernard Beauchemin. Oui bientôt, très bientôt maintenant, je mettrai mes pas dans les siens et – voyageant, étudiant, lisant mille livres et posant mille questions – je me construirai une existence à moi. Plus de compromis. Ceux qui m’aiment, m’aimeront, les autres tomberont en chemin. À moi la liberté! (p. 78-79)

La conclusion du journal de Lucy concrétise ainsi son désir d’émancipation, par la vision d’une perspective d’avenir et d’une ambition qu’elle se promet de suivre.

Un petit bijou

Ce petit roman de 79 pages m’a bouleversé et ému. L’écriture est maîtrisée, le ton est juste et, pour moi, il est évident qu’il est l’oeuvre d’une grande écrivaine qui n’en est plus à ses premières gammes. Sa minceur n’a d’égal que sa densité au niveau des thèmes qu’il aborde, mais toujours avec mesure et doigté: l’adolescence, l’incompréhension, la solitude, le premier amour et la naissance du désir, la prise de parole féminine, le désir d’émancipation, la religion, l’autorité du père, etc. On n’a pas l’impression qu’il y a une surcharge, mais bien que tout est parfaitement dosé. En fait, ce roman, pour moi, frôle la perfection et aucune des 79 pages n’est de trop.

De plus, tout au long de la lecture, on sent une force émaner du texte, autant de la narration, assumée et solide, que de la part du personnage. Mon attachement est grand pour Lucy, cette jeune fille qui partage son monde et ses travers avec une clarté et une lisibilité que j’ai trouvé étonnante. J’ai adoré que ce soit elle qui écrive et que ce soit par son filtre à elle qu’on découvre l’histoire. Son écriture est vive, à la fois naïve et terriblement intelligente. Les jeux de mots et les réflexions au cœur de son journal, qui sont parfois loufoques, m’ont fait sourire et m’ont amené à réfléchir sur le regard que je porte moi-même sur le monde.

Je pense que ce roman d’une grande puissance mérite d’être lu et vaut le détour, que ce soit pour les jeunes adolescentes qui nous entourent ou pour les adultes. En plus, puisqu’il se lit en moins d’une heure – et pour ma part, d’un seul coup -, on y entre puis on en sort brusquement, avec bonheur et passion. Et pour certain.e.s, il nous rappellera sans aucun doute nos journaux ainsi que nos bouleversements d’adolescence.

Plongez-vous régulièrement dans de la littérature pour adolescent.e.s? Est-ce qu’elle vous attire?

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Créatures du hasard: donner la parole aux femmes

Ceux et celles qui me connaissent savent que je suis captivée par l’Amérique latine depuis des lustres. Ce n’est donc pas surprenant que Lula Carballo, autrice québécoise d’origine uruguayenne, ait piqué ma curiosité lorsque j’ai entendu parler de son premier roman, une oeuvre dédiée à sa grand-mère, où l’autrice retrace le quotidien de son enfance en Uruguay.

Ce roman écrit en fragments m’a beaucoup plu. Si les origines de l’autrice nous incitent à croire que l’histoire se déroule en Uruguay, le récit est tellement universel par son authenticité que l’intrigue pourrait tout aussi bien se dérouler au Québec. Les morceaux de l’enfance de Lula se succèdent au fil des cent-cinquante pages du roman, et forment un casse-tête volontairement incomplet, où le.la lecteur.trice doit combler les trous par lui.elle-même. Le non-dit est aussi important ici que l’énoncé.

L’histoire d’une famille contaminée par la dépendance au jeu

Lula grandit au cœur d’une famille et d’un quartier très pauvres. Les habitants de sa rue brûlent leurs déchets à l’avant de leurs maisons et les coups de feu retentissent dans la nuit. Sa mère travaille comme femme de ménage et rêve d’une vie sans insécurité financière. Et surtout, son arrière-grand-mère, sa grand-mère et sa mère ont toutes une dépendance au jeu, qui se transmet de génération en génération selon la narratrice:

« Léo [son arrière-grand-mère] m’envoie jouer à la Quiñela. Je mise une grosse somme sur le 227, une autre sur le 342 et je garde ce qui reste pour un troisième numéro. Je choisis le 216, jour et mois de ma naissance. L’épicier me laisse faire, même si je suis mineure. Léo est une bonne cliente. Il ne soupçonne guère que la maladie familiale se propage dès le plus jeune âge. »

La dépendance au jeu de la mère de Lula est telle que les deux femmes doivent parfois jeûner quelques jours faute d’argent à dépenser pour manger. Le titre du roman est, par conséquent, judicieusement choisi; dans cette histoire, les femmes sont des créatures du hasard, puisque leur vie est déterminée par le jeu.

L’influence de Ducharme 

Étant une grande admiratrice de l’oeuvre de Réjean Ducharme, j’ai été ravie d’apprendre que Lula Carballo fut très inspirée par cet auteur lors de la rédaction de son roman. On dénote d’ailleurs une certaine ressemblance entre sa narratrice et les personnages d’enfants dans les romans de Réjean Ducharme – notamment dans Le nez qui voque, L’avalée des avalés, et L’Océantume. À l’instar des personnages ducharmesques, la narratrice enfant dans Créatures du hasard est pourvue d’un regard extrêmement lucide sur le monde adulte qui l’entoure. Par moments, on sent la voix de l’enfant fictif alterner avec la voix de l’autrice adulte.

La candeur de l’enfance est également très bien représentée à travers l’écriture de l’autrice. Malgré la misère qui l’entoure, l’enfant trouve manière de s’amuser dans le bazar des adultes. Tout devient magique dans le regard de la narratrice, qu’il s’agisse de la pilule que sa mère prend pour ne pas entendre la voisine ou des bocaux qu’elle remplit de farine et d’eau pour faire des «potions magiques».

Voix féminines

Omniprésentes, les femmes sont les protagonistes du récit, ce qui contraste avec la quasi-absence des hommes. Le roman donne la parole aux femmes, peu importe leur âge, leur comportement ou leur situation sociale. Le livre débute d’ailleurs avec un extrait du roman Les Enfantômes de Réjean Ducharme, dans lequel l’absence du père est mise en exergue, ce qui est annonciateur du propos central du livre:

« On était trois dans la grande maison, trois tourtereaux de rien, si seuls et si bien. Pas de père. On ne savait pas ce que c’était. Quand on l’a su, on n’a pas trop compris à quoi ça aurait pu servir. »

Dans une entrevue médiatique, l’autrice a souligné qu’elle voulait ainsi mettre l’accent sur «ce qui se passe quand les hommes ne sont pas là».  Le récit insiste sur l’observation du quotidien des femmes, dans une société où elles sont souvent effacées. En ce sens, le roman s’inscrit dans la littérature féministe, ce que j’ai personnellement fort apprécié.

Et vous, avez-vous découvert des récits qui laissent la place entière aux femmes?


Le fil rouge remercie les éditions Cheval d’août pour le service de presse.

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Play it as it lays: les serpents comme métaphore de la vie

« Just so. I am what I am. To look for ‘reasons’ is beside the point. »

Lors d’un récent voyage aux États-Unis, principalement à San Francisco, je me suis acheté le livre de Joan Didion Play it as it lays. Dans chaque nouvelle ville que je visite, je me dois de découvrir une et souvent plusieurs librairies. À San Francisco, je me suis arrêtée à la populaire City Lights Booksellers & Publishers, célèbre pour avoir publié la littérature beatnick. Cette librairie est probablement l’une des plus belles librairies que j’ai visitée jusqu’à maintenant. Sur ces trois étages de bonheur, il y a place pour un peu de tout. Construite en hauteur, mais très étroite, ces planchers qui craquent, le grand escalier qui mène vers un ouvrage magnifique des lettres de Sylvia Plath, la librairie City Lights cache un véritable paradis. Pendant ma visite, je voulais ramener avec moi quelque chose de typique de San Francisco. Outre mes livres sur le mouvement beat, j’ai décidé de prendre un roman de Joan Didion pour découvrir sa terre natale, la Californie, à travers les yeux de ses personnages et de sa plume encore inconnue.

Librairie City Lights Booksellers & Publishers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La devanture de la librairie
© Booknode

 

 

 

 

 

 

Hollywood déchue

Dans ce livre de Joan Didion, c’est l’histoire de Maria, début trentaine, qui est confinée dans un hôpital psychiatrique. Play it as it lays est un récit fragmenté du point de vue de la jeune femme, où on apprend le comment et le pourquoi qui la mènent dans cet hôpital. L’histoire prend forme à travers une carrière d’actrice déchue, un divorce pénible avec un réalisateur populaire, une relation fragile entre mère et fille, et des décisions constamment imposées malgré les désirs du personnage de Maria. On découvre et partage le quotidien d’une femme perdue à travers la vie, dans une vie rythmée par la popularité d’Hollywood et la santé mentale extrêmement taboue à l’époque où l’histoire a lieu.

« Maria drove the freeway. She dressed every morning with a greater sense of purpose than she had felt in some time, a cotton skirt, a jersey, sandals she could kick off when she wanted the touch of the accelerator, and she dressed very fast, running a brush through her hair once or twice and tying it back with a ribbon, for it was essential (to pause was to throw herself into unspeakable peril) that she be on the freeway by ten o’clock. Not somewhere on Hollywood Boulevard, not on her way to the freeway, but actually on the freeway. If she was not she lost the day’s rhythm, its precariously imposed momentum. »

Joan Didion à travers Maria

Publié en 1970, ce livre est composé de très petits chapitres, sa lecture est donc rapide et facile. J’ai mentionné Sylvia Plath plus haut; en effet, ce livre me rappelle le livre La cloche de détresse, car dans ces deux histoires il est question de femmes qui, sous la pression du talent, de l’art et des autres, succombent dans un cercle vicieux où la dépression devient leur pire ennemi. C’est un monde où le chacune pour soi règne. Tout est question d’apparence; les sentiments intérieurs et les appels à l’aide n’ont pas leur place dans un monde basé sur la superficialité, comme on le retrouve dans ces deux œuvres. L’histoire est à propos de ce que Maria voit et ressent dans une simplicité étonnante. Le lecteur partage son quotidien et ses démons. Dans le personnage de Maria, l’autrice Joan Didion s’expose partiellement, comme elle le mentionne dans le documentaire : Joan Didion The Center Will Not Hold (2017). Elle vient à bout de la perte de sens, un peu comme tout le monde à cette époque – et probablement encore à ce jour -à Hollywood.

De la simplicité avant tout

Dans une écriture raffinée et directe, Joan Didion développe des émotions sincères qui définissent parfaitement les actions des personnages. L’histoire s’éloigne du style d’écriture qui est plutôt formel en offrant une histoire brute, dont une chaleur remarquable s’en extirpe étonnamment. Le personnage de Maria est un personnage très fort auquel on s’attache dès les premières pages. C’est à travers la vie difficile de Maria qu’on peut mieux comprendre ce que c’est que d’être humain. Fixer un point au loin, avoir envie de ne rien faire, conduire dans le désert et louer une chambre dans le premier hôtel croisé sont des parcelles de la vie de Maria.

La couverture est d’autant plus particulière, car bien que l’image soit originale et très belle, cette couverture dévoile une importante signification autant pour l’histoire du livre que pour l’autrice. La première de couverture dévoile un serpent noir. Les serpents sont quelque chose que Joan Didion a toujours eu en tête; c’est pour ça qu’elle les intègre à ses œuvres. “Killing a snake is the same as having a snake ” , comme elle le mentionne dans le documentaire, ce qui est une image pour dire que tuer quelque chose, c’est tout d’abord confronter cette chose. Le serpent devient donc ainsi un symbole puissant dans l’histoire de Maria.

Où les émotions s’échappent

Ce livre m’a beaucoup touchée, car il déplore quelque chose de vrai et pas du tout banal. Il n’a rien de superflu dans l’histoire que construit Joan Didion. Elle y expose des sentiments auxquels n’importe qui lisant ce roman peut s’identifier. Je n’aurais pas pu personnellement choisir une meilleure oeuvre de Didion pour m’introduire à son écriture. Je suis impatiente d’en lire davantage et de goûter aux essais qu’elle a écrits. Je vous conseille de lire ce roman, car il est doux dans sa rigidité. Je vous conseille également d’écouter le documentaire que j’ai mentionné plus haut pour découvrir qui est Joan Didion et comprendre dans quel milieu elle a écrit ses livres.

Quelles sont vos meilleures découvertes littéraires à l’aveugle ?

Envie de collaborer au blogue?

Comme chaque année, depuis quatre ans, novembre rime avec recherche de nouvelles fileuses pour collaborer au blogue ! Nous avons une magnifique équipe de collaboratrices derrière nous, mais avec les aléas de la vie, les projets de chacune qui se multiplient, on doit parfois dire au revoir à certaines et accueillir de nouvelles fileuses (peut-être toi, qui sait ?).

Tu aimes le blogue, les livres qui font du bien, tu as envie de partager tes découvertes et lectures coups de coeur avec une belle communauté littéraire ? Alors, écris-nous !

Nous sommes à la recherche de personnes motivées qui ont la même vision que nous des livres, de la littérature et qui croient en la bibliothérapie. Nous exigeons un article par mois, mais ça peut être plus. Pour le sujet, on vous laisse beaucoup de latitude, même si les sujets doivent être approuvés par nous ! On cherche des gens qui ont envie de s’impliquer dans l’équipe du fil rouge à long terme et qui ont du temps à y consacrer.

Ce n’est pas rémunéré, mais il y a possibilité de recevoir des services de presse, d’assister à des lancements, de faire des entrevues avec des auteurs.trices, d’écrire un texte rémunéré pour un de nos coffrets littéraires et de faire partie de la belle équipe des fileuses ❤


Pour devenir collabo :

Voici quoi joindre à ta candidature, merci de l’envoyer au lefilrouge3@gmail.com

1- Une petite description de toi, on veut te connaître ! N’oublie pas d’y mettre tes réseaux sociaux (Instagram, Pinterest, Facebook, Tumblr) si tu en as ! Ah et n’oublie pas de nous dire si tu as aussi ton propre blogue ou écrit pour un autre blogue !

2- Pourquoi Le Fil Rouge ? Qu’est-ce qui te donne envie d’écrire pour nous et qu’est-ce que c’est, pour toi, la bibliothérapie et les livres qui font du bien ?

3- Une critique littéraire qui pourrait être publiée sur le Fil Rouge

4- Quelques idées (3-4) d’articles qui pourraient être publiés, de sujets auxquels tu aimerais toucher, etc. 

5- Dis-nous quels sont les 5 livres qui t’ont le plus marqué et pourquoi.

6- Qu’est-ce que tu pourrais apporter au blogue (Ta personnalité, ton expertise, ta plume,  ta motivation, tes jokes drôles pour notre groupe top secret!)  ?


Et nous sommes aussi à la recherche d’aide pour la correction des articles !

Tu adores la langue française et as un oeil de lynx pour repérer les moindres coquilles ? Écris-nous en nous parlant de toi, de ton parcours et des raisons pour lesquelles tu as envie de collaborer avec nous. On cherche plusieurs personnes pour une moyenne d’environ 2-3 heures par semaine.

Vous avez jusqu’au 11 novembre 2018 pour nous faire parvenir le tout.

Tous les âges & sexes sont les bienvenues

On a hâte de vous lire,
Martine & Marjorie

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Lignes de faille ou avoir 6 ans

Une fiction à quatre voix

Je suis retournée plusieurs fois vers la plume de Nancy Huston. Tout comme les fileuses Mari-Anne et Marjorie, je suis complètement envoûtée par cette auteure canadienne qui vit désormais à Paris. Lignes de faille, une incroyable fiction qu’elle a écrit en 2006 et qui lui a valu le prix Femina est un pur bonheur et brille par son originalité. Ce roman que j’avais adoré est tombé entre les mains de ma soeur qui voulait lire quelque chose et qui se fiait à mes conseils… Aussitôt sa lecture achevée, je me suis mise en mode relecture pour découvrir à nouveau cette oeuvre qui m’avait fait chavirer quelques années plus tôt.

Ce qui m’a d’abord plu c’est la manière si pertinente qu’elle a de construire un récit. On se trouve plongé dans une sorte de journal intime, où chaque narrateur s’exprime au «je». Ses quatre protagonistes ont une voix, une personnalité et une existence si complète qu’il est difficile de ne pas les imaginer en chair et en os.

On les retrouve tous à cet âge charnière, en plein coeur de leur six ans. Le voyage figuré et propre est alors dépeint sans fioritures, avec un ton enfantin sans toutefois sonner faux et présente de manière psychoanalytique cette famille dont les quatre générations  se succèdent à rebours.

L’histoire débute avec Sol (2004) un insupportable enfant-roi égoïste qui vit au États-Unis pendant la guerre d’Irak. Difficile de ne pas grimacer en lisant les cruels fantasmes du petit.

« Les compliments de la maîtresse ont mis maman de bonne humeur; ça veut dire que ses efforts commencent à porter leurs fruits. Je suis déjà exceptionnel, et nous savons elle et moi que ce n’est rien comparé à ce qui se passera plus tard. Il faut juste que je surmonte ce petit obstacle de l’opération, c’est la seule chose qui me chiffonne un peu, après quoi je reprendrai ma destinée héroïque. »

L’histoire se poursuit avec son père Randall (1982) qui est catapulté en Israël. À travers l’apprentissage de l’hébreu, le déménagement, sa nouvelle amie et les recherches de sa mère, sont dépeintes certaines difficultés familiales, notamment avec ses parents.

« Tout va si vite que je ne comprends pas bien les liens entre les choses, je ne sais même pas ce que c’est une archive. Pour moi à Haïfa il y aura une école qui s’appelle Hebrew Reali et je dois passer le reste de l’été à prendre des cours d’hébreu parce que si on ne parle pas l’hébreu, on ne peut pas aller dans cette école. »

Puis, c’est au tour de sa mère Sadie (1962) qui est élevée par ses grand-parents avant de vivre à New York avec sa mère, une chanteuse à succès. Complexée par son corps, elle tente maladroitement de se faire une place dans sa nouvelle vie de famille.

« J’ai toujours faim. Grand-maman me dit de mastiquer lentement et consciencieusement ma nourriture au lieu de l’engloutir mais j’ai beau la mastiquer lentement je voudrais qu’il y en ait toujours plus et ce n’est pas poli de se resservir plus d’une fois. Le seul repas que grand-maman ne supervise pas c’est mon goûter parce qu’en général elle fait son jardinage à ce moment-là alors pendant qu’elle a le dos tourné je me fais deux énormes sandwichs avec des couches épaisses de beurre d’arachide et de gelée de raisins, que j’avale presque sans mastiquer du tout. »

et s’achève avec la bouleversante histoire de Kristina (1944-1945), une jeune enfant à  la voix sublime qui vit une rivalité évidente avec sa soeur qui lui révèle quelle a été adoptée.

«Les larmes sont une chose mystérieuse. Grand-père me disait autrefois qu’on a des conduits lacrymaux pour laver nos yeux qui sont des machines fragiles et délicates, mais personne ne sait pourquoi ces mêmes conduits se mettent à marcher tout seuls quand on est triste, quel est le rapport entre le chagrin et l’eau salée mais c’est comme ça, d’un seul coup grand-père me manque énormément, et plus je pleure, plus il me manque.  »

LEffet Huston

Comme le disait récemment Charlotte, l’un des dangers avec Nancy Huston est l‘envoûtement qu’elle suscite et qui provoque ainsi une soif de la lire encore et encore. Dans ce roman, les voix des enfants s’entremêlent à travers le temps pour que finalement se dessine un arbre généalogique singulier. Huston y dresse le portrait d’une vraisemblable et poignante histoire familiale où chaque élément apporte une riche profondeur, un éclat d’empathie pour les lignes de faille qui ont pu défigurer cette famille. 

Maintenant que je repose ce délicieux ouvrage dans la partie de ma bibliothèque dédiée à mes livres chouchous, je me délecte d’avance de ma prochaine lecture!

Relisez-vous les livres que vous prêtez?

 

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Une bouteille dans la mer de Gaza: les courriels de l’espoir

Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti est un récit d’une sensibilité à fleur de peau, dépeignant deux personnages mus par un désir de réconciliation malgré l’adversité.  L’auteure y brosse, à travers les yeux de deux jeunes adultes, un portrait du conflit israélo-palestinien, décrivant, par leur correspondance électronique, leur tentative de nouer une relation, de bâtir la paix entre eux deux. C’est en constatant l’ampleur du conflit séparant les personnages que le récit apparaît dans toute sa force, alors que Tal et Naïm nouent une amitié, envers et contre tous.

Une histoire qui défie les frontières

Une bouteille dans la mer de Gaza, c’est l’histoire de Tal Lévine vivant à Jérusalem qui, à la suite d’un attentat au café au coin de sa rue, décide d’écrire une lettre à un destinataire inconnu dans l’espoir d’établir un dialogue avec quelqu’un hors de son pays. Elle demande alors à son frère Eytan, qui effectue à ce moment-là son service militaire dans la bande de Gaza, de jeter à la mer la bouteille dans laquelle elle a mis ses écrits, espérant une réponse à sa missive.

«Mais si cette lettre a la chance de te trouver, si tu as la patience de me lire jusqu’au bout, si tu penses comme moi que nous devons apprendre à nous connaître, pour mille bonnes raisons, à commencer par nos vies que nous voulons construire dans la paix parce que nous sommes jeunes, alors réponds-moi.» (p. 23).

Une bouteille dans la mer de Gaza, c’est aussi l’histoire de Naïm, jeune Palestinien, qui tombe sur cette lettre d’une Israélienne animée par un désir de paix.  C’est à ses risques et périls qu’il choisit de lui écrire un premier courriel anonyme à l’adresse qu’elle a laissé dans la bouteille, se moquant tout d’abord de sa naïveté et de sa crédulité dans son désir de paix.

«Mademoiselle «bouteille pleine d’espoir dans un océan de haine», je t’informe que je suis un garçon, eh oui, quand on envoie une bouteille à la mer, il faut s’attendre à tout, y compris à ce que ce ne soit pas le destinataire de ses rêves qui la reçoive.» (p. 27).

C’est alors le début d’un échange de courriels entre Tal et Naïm, entre une adolescente de Jérusalem et un jeune homme vivant dans la bande de Gaza. Chacun tente de comprendre celui de l’autre côté de l’écran, de l’autre côté des barrières, pour finalement s’attacher peu à peu l’un à l’autre. Ils s’échangent leurs réflexions sur ce conflit qui dure depuis près de soixante-dix ans, s’inquiétant des répercussions que celui-ci a sur la vie de l’autre, souhaitant tous les deux s’en évader.  Alors si la paix ne vient pas pour eux, ils partiront à la chasse à la liberté.

«Alors, j’ai pris la seule décision qui vaille.  Je me suis juré de partir d’ici.  De quitter cet endroit maudit pour vivre dans un monde libre, dans un monde où aucun coup de feu ne m’empêcherait d’être avec qui je voulais être, là où je voulais.» (p. 165).

Ce récit de guerre qui parle de paix

Roman envoûtant tant par son style épisodique que par la force de son propos, Une bouteille dans la mer de Gaza est un roman qui ne laisse pas indifférent. Ses deux personnages, Naïm et Tal sont d’une fragilité touchante, deux âmes malmenées par la guerre et qui se débattent pour s’en sortir.  Les émotions de ces deux jeunes adultes , forcés de vieillir trop vite et fatigués par des tensions permanentes, sont couchées sur le papier avec délicatesse et exactitude.  L’auteure forge deux individus à la fois similaires et dissemblables, qui s’amalgament à merveille dans cette histoire à cheval entre deux mondes.  Le quotidien, tant de l’un que de l’autre, est raconté avec simplicité, cherchant à rendre le plus fidèlement possible le ressenti du Palestinien et de l’Israélienne face à cette violence quasi-omniprésente.

En outre, on ne peut être que touché, comme je l’ai moi-même été, par la tentative de paix représentée dans ce récit, surtout quand l’on connaît la situation actuelle au Moyen-Orient.  Chaque personnage voit dans l’autre une lueur d’espoir alors qu’il déconstruit ses préjugés par rapport à son homologue et que naît entre eux une amitié toute particulière.  Puisque, une fois que leurs jugements ont disparu et qu’ils renoncent à être sur la défensive, ils se retrouvent face à face et se voient tous deux comme des êtres habités par un même épuisement pour la guerre et un même espoir de s’en défaire.  Ils se voient l’un dans l’autre, ils se comprennent et se reflètent.

Bref, Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti est un roman touchant qui parle de guerre, de paix, et de tout ce qu’il y a entre les deux.  Une bouteille dans la mer de Gaza, c’est une série de courriels réunissant tous les espoirs de deux jeunes troublés par la guerre.

Et vous, quel est le dernier roman abordant un conflit contemporain vous ayant touché par son propos?

Pour d’autres suggestions de livres de Valérie Zenatti, allez lire l’article de Marion Gingras-Gagné sur le roman Les âmes sœurs en cliquant ici!

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La (véritable) richesse de Martin Eden

J’ai vraiment l’impression de tomber sur des petits trésors cachés quand je rencontre quelqu’un qui a mille et une anecdotes de vie à raconter, un parcours de vie un peu funky. Je trouve les personnes qui ne suivent pas les sentiers battus plus bad ass. Versus quelqu’un de trop sage, de trop rationnel, je trouve ça plate.

Dans le roman Martin Eden, on voit comment ces deux personnalités interagissent ensemble, comment ils se confrontent dans leur idées et surtout, où leur parcours de vie les mèneront. Et ça m’a étrangement beaucoup interpellé.

Publié en 1909, le classique de la littérature américaine écrit par Jack London, romancier et aventurier, persiste encore à travers les époques puisqu’il est rempli de grandes beautés poétiques et d’inspirantes philosophies de vie toujours si actuelles.

***

Début du XXe siècle, États-Unis. Martin Eden, jeune matelot de vingt ans, ne connait rien d’autre que la mer. Au quotidien, cet ouvrier endure les conditions misérables de son dur labeur. Un jour, alors qu’il est invité à partager un souper chez une famille bourgeoise, il tombe sous le charme d’une élégante, riche et noble jeune femme, Ruth. Elle est inatteignable. Un monde les sépare. Elle est éduquée, vient d’un milieu aisé, s’exprime avec une syntaxe parfaite et sa peau est d’une blancheur immaculée, alors qu’il a toujours travaillé de ses bras, est mal rasé et a du mal à arrondir les fins de mois. La beauté, la grâce, la noblesse et l’inaccessibilité de Ruth séduisent Martin et, pour conquérir son cœur, il deviendra écrivain.

Trouver sa vocation

Il entreprend donc de s’éduquer par lui-même. Jour et nuit, il s’informe dans les livres, s’intéresse à la poésie, à l’art, aux sciences, à la philosophie. De son besoin de savoir nait son besoin de noter et de partager ses connaissances. Tout naturellement, l’écriture vient à lui comme une révélation.

«Il serait les yeux qui font voir le monde, les oreilles qui le font entendre, le cœur qui lui donne l’émoi. Il écrirait […]. Voilà la carrière qui lui permettrait de gagner Ruth.»

Il sera écrivain. Il met cœur et âme dans sa nouvelle vocation. Doté d’un cœur sensible à la beauté, à la poésie et à l’amour, il est convaincu qu’il fera succès dans ce domaine et saura en faire un vrai gagne-pain qui le rendra riche et célèbre.

Ouvrier et intellectuel

Avec l’étude, son esprit critique se développe et il commence à fréquenter les débats publics, les joutes oratoires et les salons d’intellectuels où il découvre de vrais connaisseurs et passionnés de philosophie, de science, d’actualité, de politique. Il est ébloui par ces gens ouverts d’esprit dont le savoir est sans limite. Maintenant plus informé et plus intelligent, Martin pense pouvoir se hisser au même niveau que la famille bourgeoise de la belle Ruth. Il est choqué de constater que ces gens sont très fermés d’esprit et moins cultivés que ce qu’il pensait. Lui qui les avait mis sur un piédestal redescend vite de son nuage. Auprès d’eux, ses origines prolétaires lui collent à la peau, on le traite de socialiste. Sa propre famille commence à le renier, car maintenant qu’il sait penser, il défend des idées avant-gardistes qui sont mal perçues dans la société. Il se sent incompris et seul au monde. Sa carrière ne décolle pas comme il voulait car le monde de l’édition est cruel.

Son amour avec Ruth est donc impossible, car l’apparence et la réputation de Martin Eden nuit à la famille. Alors qu’avec du succès et de la reconnaissance tout serait si différent.

Malgré tous ses efforts, Martin ne roule pas sur l’or. Sa richesse est véritablement dans son cœur : il possède la capacité de s’émerveiller, de rêver, de croire, d’ambitionner, d’aller de l’avant. Et surtout, il est assez courageux pour rester lui-même et ne pas se laisser pas marcher sur les pieds. Qu’importe, avec ou sans succès, il reste Martin Eden, l’ouvrier. Son vécu est riche en histoires et en anecdotes et est, selon moi, tellement plus palpitant que s’il possédait toute la fortune du monde.

Cette lecture a eu un puissant effet sur moi. Et je pense qu’elle pourrait en faire autant sur ceux qui sont en train de commencer à tracer leur parcours de vie, ceux en recherche d’inspiration, ceux qui ont peur d’écouter la petite voix de leur coeur ou même simplement ceux qui ont besoin d’évasion.

Et vous, quels sont vos personnages bad ass préférés?

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Une lecture envoutante de La liste de Jennifer Tremblay au FIL

C’est à la petite salle Claude-Léveillée de la Place des Arts que je me suis retrouvée, pendant le Festival international de littérature, pour la lecture de la pièce La liste de Jennifer Tremblay. Le titre m’était familier pour l’avoir entendu ici et là – l’oeuvre, publiée en 2008, a en effet reçu plusieurs prix et s’est distinguée dès sa sortie -, mais sans plus, et c’est donc principalement la curiosité qui m’a poussé à m’y rendre. Je n’avais aussi jamais assisté à des lectures publiques d’œuvres comme je m’apprêtais à le faire.

Je m’installe discrètement dans la salle. Les gens qui m’entourent, je le remarque rapidement, sont pour la plupart des proches de l’autrice. Il y a ses amies et amis, des collègues, le traducteur et la traductrice de son oeuvre en anglais et en espagnol, sa famille, ses fils, son éditeur, des critiques, d’autres auteurs et autrices, etc. Je me sens au sein d’une grande famille dans laquelle tout le monde se connaît. L’atmosphère est chaleureuse et la salle, intime, s’y prête parfaitement.

L’oeuvre n’est pas une pièce de théâtre à proprement parler, mais elle s’y apparente par sa forme qui ressemble à un monologue. L’oeuvre a d’ailleurs été jouée comme tel en 2010 au Théâtre d’aujourd’hui, avec la comédienne Sylvie Drapeau. Par ailleurs, le texte littéraire demeure un « récit théâtral » (selon l’appellation qu’on lui donne sur le site de plusieurs librairies), mais de forme hybride, qui tient aussi du journal intime et de la liste d’épicerie. Cette année, dans le cadre du FIL, il est proposé d’entendre l’oeuvre lue par l’autrice elle-même et pour l’évènement, celle-ci était accompagnée du musicien Jean-François Boisvenue.

La liste, c’est par la voix d’une mère de famille qu’on y entre. À travers des descriptions de son quotidien, des réflexions, des souvenirs et, surtout, des listes qui ponctuent le texte du début à la fin, l’oeuvre dresse le portrait d’une femme fatiguée et insatisfaite de son quotidien. Plusieurs tabous y sont abordés, ce qui en fait une oeuvre parfois choquante et dérangeante. Par exemple, les problématiques liées à la maternité et au statut de mère sont au cœur du propos, comme au moment où la narratrice avoue que parfois, pour une simple minute, elle ne veut plus de ses enfants. L’oeuvre aborde aussi les questions de la solitude et du mal-être, ainsi que celle de la culpabilité qui ronge. Car ce qui sous-tend l’histoire est la mort de cette amie, une mère chaleureuse et aimante, par une erreur médicale dont la narratrice se sent partiellement responsable.

La lecture que fait Jennifer Tremblay est froide, avec des dessous de colère, mais c’est ce qui la rend fluide et juste. Le ton – travaillé avec le metteur en scène Gaétan Paré – permet à la fois de comprendre le personnage et d’avoir accès à ses émotions. De plus, l’autrice se livre facilement au public et nous offre ses mots avec générosité, nous faisant facilement entrer avec elle dans l’histoire. La fin m’a laissée – moi et plusieurs autres personnes du public – bouleversée, les larmes au visage. J’aurais voulu que la soirée se prolonge, mais la pièce, d’une heure et des poussières, s’arrête. Une fois la lecture terminée, une discussion entre Jennifer Tremblay et l’animatrice Claudia Larochelle permet de prolonger quelque peu la soirée, de partager nos impressions et d’en savoir plus sur le processus créatif derrière la performance.

C’était peut-être là, au Festival international de littérature, une occasion unique d’entendre Jennifer Tremblay lire son propre roman. Si les performances théâtrales tirées de son oeuvre doivent être excellentes – elle nous mentionnait entre autres que la pièce jouait présentement dans les pays scandinaves – j’ai trouvé encore plus intéressant et touchant de découvrir les mots de l’autrice par sa propre lecture à haute voix. Je me disais qu’il ne pouvait y avoir lecture plus vraie que celle offerte par sa créatrice.

Avec son talent de lectrice, je souhaite plus que tout que Jennifer Tremblay lise à nouveau. En attendant, je vous conseille à toutes et tous d’aller à la découverte de son oeuvre par l’intermédiaire du papier comme je vais me dépêcher de le faire moi-même.

Avez-vous déjà participé à une lecture publique d’un texte littéraire?

Je tiens à remercier le Festival international de littérature pour le billet de presse.