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Mes 5 questions posées à Stéphanie Boulay, porte-parole pour les Correspondances d’Eastman, mais pas seulement!

Les Correspondances d’Eastman, le plus grand festival littéraire en Amérique du Nord, sont revenues pour une 16e édition du 9 au 12 août dernier. Cet événement a pour but d’offrir au public un accès bien privilégié aux coulisses de la littérature, et c’est Stéphanie Boulay qui a eu l’honneur cette année d’en être la porte-parole. J’en ai alors profité pour lui poser quelques questions!

Depuis ton premier roman À l’abri des hommes et des choses qui est paru en 2016, tu ne cesses d’avoir des projets artistiques! Ton livre jeunesse Anatole qui ne séchait jamais sortira le 4 octobre 2018 et un EP solo verra le jour à l’automne prochain, un projet parallèle au duo folk (Les sœurs Boulay) que tu formes avec ta sœur, Mélanie Boulay, depuis 2012. Tu es à la fois chanteuse, musicienne et autrice (et même chroniqueuse!). Occupée comme tu es, pourquoi as-tu accepté d’être porte-parole pour la 16e édition des Correspondances d’Eastman? J’aimerais aussi connaître ta réaction quand on te l’a proposé.

Au départ, j’ai pensé que j’étais indigne de prendre ce rôle (succédant ainsi à Dany Laferrière). Puis, j’ai pensé à mon amour pour les mots. Et je me suis souvenue que, justement, les Correspondances, c’est un festival pour tout le monde. C’est un festival qui, pour moi, a des couleurs de démocratisation de la culture. Presque tout le monde est capable d’écrire quelques mots sur du papier pour un être cher. Et c’est aussi ça, créer. En plus, les Correspondances, c’est un festival qui, comme moi, est multifacettes, notamment de par ses concerts musicaux en soirée et ses événements littéraires le jour. Et bon, au moment d’accepter le mandat, je n’avais rien à mon horaire. Là, ça s’est rempli. C’est juste que je suis incapable de ne rien faire, alors je me lance corps et âme dans mille projets.

Sachant que les enfants sont invités tout comme les adultes à s’aventurer dans les espaces aménagés et dispersés dans le village d’Eastman (petite municipalité des Cantons-de-l’Est) afin d’encourager l’impulsion créatrice, crois-tu qu’il est essentiel d’inculquer le goût de l’écriture et de la lecture très tôt chez les jeunes et pourquoi?

Je crois que le meilleur cadeau à faire à un enfant est celui de l’amour des mots. Les mots, les écrits, sont sans limites. Les mots font voyager en restant immobile. Les mots peuvent nous montrer le monde dans toutes ses subtilités. Et l’écriture reste le meilleur exutoire qui soit. En tout cas, il l’a été pour moi, dès l’enfance.

Dans ta petite biographie sur le site des Éditions Québec Amérique, on peut lire ceci : « On dira d’elle qu’elle est une chanteuse qui écrit; en réalité, elle est surtout une auteure qui chante, c’est juste que la chronologie des événements a tout mélangé ». L’écriture a-t-elle toujours pris une place importante dans ta vie? 

Tout à fait. Mon premier souvenir d’écriture remonte à quand j’avais huit ans. J’écrivais des histoires de sirènes, de sorcières et de princesses, dans un cahier noir, en versant des larmes sans comprendre ce qui se passait. On disait de moi que j’étais une future écrivaine, en riant. Puis, à l’adolescence, l’écriture, plus précisément la poésie, m’a aidée à gérer mon mal-être, mes complexes, mes questionnements très sombres.

Dans la lettre que tu as composée pour le festival, tu accordes une place notable à la notion de temps : « Et il y a s’asseoir devant le papier. N’est-ce pas ainsi prendre le temps? […] Je suis ici aussi parce que je crois en l’importance de la lenteur. De la nature et de la lenteur. » En quoi la lenteur a-t-elle favorisé tes projets d’écriture?

C’est à des moments où je devais m’arrêter que j’ai écrit mes trucs les plus « littéraires ». Quand je suis fatiguée, tannée d’être en représentation, épuisée de penser à mon image, de sourire, de me maquiller, de voyager, de chanter, de parler à mille personnes par jour, j’ai besoin de me poser, dans le silence, et d’écrire. Je sors de moi. Au lieu de prendre des vacances, dans la vie, je commence un projet d’écriture.

Considères-tu que le geste d’écrire est en train de se perdre aujourd’hui?

Je crois qu’au contraire, les gens écrivent plus que jamais, avec les réseaux sociaux. Certes, la forme a changé. Et la qualité aussi, peut-être. Mais j’ai l’impression que les gens communiquent probablement mieux leur pensée par écrit maintenant qu’avant l’avènement des téléphones intelligents. C’est le geste d’écrire sur le papier qui a reculé. Et que je trouve beau, et poétique, et que j’ai envie de réapprivoiser. Il me semble que, sur le papier, on prend plus le temps de bien faire.

Je remercie Stéphanie Boulay d’avoir pris le temps de faire cette courte entrevue!

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Les êtres d’ombre et de lumière

Je regarde au sol et j’y vois mon ombre. Maintenant, je me demande si elle peut aussi me voir. S’anime-t-elle lorsque j’ai le dos tourné? Si je me pose ces questions, c’est de la faute de Stéphanie Sylvain et de son roman Le Roi des ombres. À travers ce livre, j’ai vécu une véritable immersion où la frontière entre l’ombre et la lumière peut être beaucoup plus complexe qu’on le pense.

L’histoire nous transporte en Espagne, à l’époque médiévale. On y suit l’infortune d’Alcides, souverain déchu de Navarre alors qu’il tente de regagner son royaume. L’histoire est narrée par l’ombre du roi, nouvellement dotée d’une conscience. Ombra tente de protéger son maître alors que celui-ci devient L’Oiseau de proie, un être à l’âme torturée et empreinte de vengeance. C’est un conte historique à saveur fantastique qui aborde le thème de la santé mentale.

« Les êtres de lumière avaient besoin d’un chef pour les guider dans la clarté tout comme j’avais besoin d’eux pour me nourrir… d’humanité. »

p.191

 

L’opposition de l’ombre et de la lumière

Ce qui fait de ce roman un récit original, c’est sans aucun doute cette ombre qui raconte son histoire. J’ai trouvé très rafraîchissante cette idée de nous faire découvrir les pensées et désirs d’une forme immatérielle et insaisissable. Cet état du narrateur lui permet de voler pour voir l’action qui se déroule ailleurs. La personnalité d’Ombra évolue au fur et à mesure qu’il s’affranchit de sa condition. J’ai adoré la fin, à la fois inévitable et étonnante!

Les thèmes de l’ombre et de la lumière sont mis en contraste avec une excellente maîtrise. Stéphanie Sylvain explore le vocabulaire qui y est relié et semble jouer aisément avec les mots. Ça nous permet d’assister à un phénomène intéressant: plus Alcides descend vers la noirceur, plus Ombra entre dans la lumière…

On a tous une part d’ombre

À la lecture du Roi des ombres, je réalise mieux que dans la vie, il n’y a rien de noir ou blanc. La vie, c’est une multitude de nuances d’ombre et de lumière. Et chaque action est contrebalancée par son opposé. C’est ce que l’histoire de Stéphanie Sylvain nous raconte: qu’on le veuille ou non, l’équilibre trouve toujours son chemin.

C’est une belle façon, pour moi, que d’en arriver à un tel constat en lisant un récit fantastique. Ce genre littéraire sert d’abord à nous divertir et à nous changer les idées. Et ce fut bien le cas ici. Mais dans Le Roi des ombres, j’y trouve quelque chose d’apaisant, d’équilibré. Avez-vous déjà vécu ça? Quels sont les romans qui vous ont inspiré cet équilibre?

 

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De Bach à Huston

Ça m’a pris 23 ans avant d’ouvrir un livre de Nancy Huston. Ça faisait pourtant plus d’un an que ma meilleure amie me serinait de lire Lignes de faille, qu’elle considérait être un chef-d’œuvre. J’aimerais vous dire que je suis remplie de remords d’avoir attendu si longtemps, mais je suis trop occupée à me délecter du talent de cette autrice, deux fois plutôt qu’une. Après avoir enfin lu la recommandation de mon amie, un pur délice soit dit en passant, je n’ai pas pu résister et j’ai lu un autre de ses livres : Les variations Goldberg.  Je vous le dis tout de suite, je n’en suis pas sortie indemne.

Trente têtes valent mieux qu’une

Ce roman, le tout premier de Nancy Huston, est sorti en 1981 et continue 37 ans plus tard à faire parler de lui. On y suit Liliane Kulainn qui donne un concert privé dans sa chambre – l’expression musique de chambre prend alors tout son sens. Seules trente personnes ont été invitées, des gens qui ont marqué son passé ou qui font partie de son présent.

Les variations Goldberg de Bach se divisent en 32 parties, la première et la dernière étant des arias, vues à travers les yeux de Liliane. Il y a donc trente variations entre celles-ci, trente variations pour trente invités. Chacune d’elle est racontée par un personnage différent. On entre dans leurs pensées les plus noires et les plus profondes, éclipsant peu à peu le brouillard entourant Liliane Kulainn et son passé plus que trouble. Parce que oui, Liliane est un mystère qui tarde d’être résolu, même après la lecture du livre. C’est une femme complexe et énigmatique, qu’on tend à vouloir aimer, mais qui nous rend la tâche difficile.

« Vous oubliez tout, sauf qu’il faut encore tenir. Vous oubliez nos années de mots épars. Les bribes de votre enfance que vous avez arrachées aux ténèbres pour me les donner. Les cadeaux que je vous ai faits, et qui vous ont rendue joyeuse. Le caillou qui épousait la forme de votre paume. Les coquillages d’une perfection surhumaine. Liliane, la perfection est surhumaine. Ne l’avez-vous toujours pas appris? »

Une variété complexe

Plus les pages se tournaient, moins je comprenais les liens entre les différents invités, pour finalement réaliser que le seul qui les reliait tous était évidemment notre chère claveciniste. Liliane a réussi, contre toutes attentes, à réunir tous ces gens et à les assembler le temps de trente variations. La variété se trouve donc tant dans les 31 respirations qui emplissent la pièce que dans la musique qui y est jouée.

Le temps d’une soirée, ils sont tous réunis pour écouter la femme, l’amante et l’amie jouer une œuvre intemporelle. Rares sont les livres qui savent rendre avec tant de douceur et de justesse la complexité de la musique. J’avais presque l’impression de moi aussi l’entendre jouer, et d’être une de ses invitées. Les variations Goldberg est un livre beau et doux, qui réussit dans toute sa simplicité à nous raconter une histoire des plus complexe.

« La virtuosité, au lieu d’être dans l’extravagance, est toute entière dans la nuance. »

Et vous, quelle œuvre de Nancy Huston vous a marqués?

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Motherhood : être ou ne pas être mère

Dans ce livre difficile à catégoriser, l’autrice canadienne Sheila Heti se questionne sur la maternité et sur le désir -ou pas- d’avoir un enfant. Elle commence à écrire ce livre vers 36 ans et elle sent qu’il ne lui reste plus autant de temps qu’avant pour prendre sa décision. On sent rapidement le sentiment d’urgence qui perd en importance au fil des pages.

Ce qui m’a attiré vers ce livre, ce sont les premières pages : l’autrice pose des questions en utilisant la méthode Yi Ching. Les réponses à ses questions sont donc aléatoires et elle tente d’avoir une conversation de cette manière, de trouver un sens à ses interrogations. À l’image d’une discussion qu’on pourrait avoir avec soi-même dans son esprit, les premières pages m’ont charmée par la vulnérabilité avec laquelle l’autrice aborde ses propres tourments et obsessions. Elle utilisera aussi le tarot, les rêves et les étapes du cycle menstruel pour l’aider à voir plus clair ce qu’elle désire sincèrement. Ce livre, c’est une méditation bruyante sur ce désir de prendre position sur la maternité pour l’autrice.

« There is a kind of sadness at not wanting the things that give so many other people their life’s meaning. There can be sadness at not living out a more universal story–the supposed life cycle–how out of one life cycle another cycle is supposed to come. But when out of your life, no new cycle comes, what does that feel like? It feels like nothing. Yet there is a bit of a let-down feeling when the great things that happen in the lives of others–you don’t actually want those things for yourself. »

Elle a peur de regretter, de manquer quelque chose, de ne plus pouvoir écrire, elle a peur de se sentir continuellement différente de ses amies qui sont mères, c’est la peur qui domine beaucoup. Très près du courant d’écriture du flux de conscience (stream of consciousness en anglais), Motherhood, c’est l’entièreté de ce qui se passe dans la tête d’une écrivaine se questionnant sur la maternité. Évidemment cela rend le tout parfois confus, difficile à suivre et parfois complètement anodin et hors contexte, mais à d’autres moments, on perçoit dans les réflexions de l’autrice une certaine universalité qui nous ramène à ce qu’on a déjà pensé ou vécu, nous aussi.

Créer la vie ou créer sa vie

Cette notion de choix et de liberté face à cette décision de devenir mère ou pas est constante dans mes discussions avec mes amies. Bien que nous sommes de plus en plus libres de faire ce que nous désirons faire, il n’en reste pas moins qu’il y a toujours une certaine pression qui réside chez les femmes au sujet de la maternité. Il s’agit bien entendu d’un privilège d’avoir la chance de prendre une décision et de choisir quoi faire de son propre corps.

Or, il reste encore un fond de pression sociale qui s’attend à ce que les femmes s’épanouissent dans la maternité. C’est donc un livre que j’ai pris plaisir à lire, car les réflexions que j’y ai trouvées m’ont ramenée à des questionnements vécus par les femmes de mon âge. Il serait aussi facile de trouver la narratrice égocentrique et inconsciente de ses privilèges (je l’avoue l’avoir senti à quelques reprises) mais je garde de cette lecture plus que ça. J’en garde une conversation honnête d’une femme face à elle-même, face à ses contradictions, ses paradoxes et ses désirs. Ce livre est témoin, à mon sens, d’une fine observation de ce que vivent les femmes se questionnant sur le désir ou non d’être mère.

« On the one hand, the joy of children. On the other hand, the misery of them. On the one hand, the freedom of not having children. On the other hand, the loss of never having had them—but what is there to lose? The love, the child, and all those motherly feelings that the mothers speak about in such an enticing way, as though a child is something to have, not something to do. The doing is what seems hard. The having seems marvellous.»

Pour l’instant, ce livre est disponible seulement en anglais, mais je ne peux que le recommander à celles et ceux qui se questionnent en lien avec le sujet de la parentalité. Pour celles et ceux qui se le demanderaient, il n’y a pas une réponse précise à la fin du roman, bien que l’autrice en arrive à sa propre vérité.  C’est une lecture qui fait du bien, ne serait-ce que pour lire des choses qui sont encore taboues aujourd’hui, mais surtout, pour la plume de l’autrice : brute, vraie et intuitive.

Avez-vous d’autres œuvres à me conseiller qui traitent du désir existant ou inexistant de devenir mère ?

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Dopamine : chasser le monstre pour revenir à la vie

Les certitudes des jeunes adultes peuvent être parfois si fortes qu’elles brouillent tout le reste. À 21 ans, on se croit invincible, on refuse que quiconque décide à notre place. Mais quelquefois, la vie nous amène là où on n’aurait jamais dû aller et, à ce moment, il faut accepter de faire confiance aux autres. Accepter qu’on n’ait peut-être pas tous les outils en main pour se sortir du pétrin, alors qu’on est encore à cheval entre l’adolescence et l’âge adulte. C’est un peu de ça que parle Dopamine, le premier roman de Jeanne Dompierre.

« On te sauvera, que tu le veuilles ou non. » p. 9 (première page du roman) 

Un centre de désintox comme toile de fond

Dopamine raconte les différentes étapes que traverse une jeune femme de 21 ans dans un centre de désintox. Narré à la deuxième personne, le récit nous plonge dans un univers pas très jojo, mais duquel émane une étonnante lumière. Cette jeune cocaïnomane, anorexique et borderline, issue d’une famille plutôt bourgeoise, se retrouve au centre après que sa mère l’y ait déposée, non sans soulagement. L’histoire est racontée en courts chapitres, qui définissent en quelque sorte les étapes que franchit le personnage principal durant sa « cure ». Sans jugement, on se glisse dans sa tête et on accède à ses pensées, on est témoin de ses crises de colère, du jugement qu’elle porte sur les autres participants, on ressent sa haine envers son thérapeute, son mépris pour les intervenants, mais on assiste aussi à l’évolution de sa vision de la thérapie.

« C’est à ce chanceux qu’on a confié l’épineux mandat de nettoyer ton âme » p.14

Des émotions toutes en subtilité

Il serait faux d’affirmer qu’on s’attache aux personnages secondaires. Mais on s’accroche à cette jeune femme fragile, on a peur qu’elle rechute, on ressent les sensations physiques et psychologiques qu’elle endure lors de son sevrage. Puis, le ton s’adoucit, alors que sa médication chasse peu à peu la brume qui l’empêchait de voir les bons côtés de la vie. Son envie de mourir se dissipe peu à peu, elle entrevoit lentement la possibilité d’en finir avec le monstre qui a élu domicile en elle et la dévore de l’intérieur : la cocaïne. Ce monstre qui prend toute la place et qui a complètement effacé l’enfant qu’elle était et qui n’a jamais pu devenir une adulte.

« Tu décides qu’à défaut de trouver le courage de t’enfuir, tu trouveras celui de te venger du monstre. Tu es prête à te laisser reprogrammer » p. 38-39

Une bouffée d’air frais

J’ai beaucoup apprécié cette incursion dans l’univers d’un centre de désintox. Malgré le fait que je n’aie jamais vécu ce genre de situation, j’ai tiré de grandes leçons de ma lecture. J’ai eu l’impression que je pouvais me donner le droit de faire des erreurs sans pour autant croire que ça serait fatal pour moi. J’apprenais à ne pas porter de jugement envers moi-même mais aussi envers les autres. Comme quoi les apprentissages peuvent surgir des endroits les plus inattendus. Le propos du roman est certes plutôt lourd, j’en conviens, mais l’aspect très réel et sans artifice qui y est dépeint est empreint d’une naïveté qui adoucit et allège l’ambiance du récit. Comme si on retirait délicatement une ceinture de plomb autour de notre taille et qu’on pouvait enfin respirer et bouger librement.

Quels effets ont sur vous les romans aux thématiques chargées?

 

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Le pouvoir ou who runs the world ? girls

À quoi ressemblerait le monde si tout d’un coup la femme était considérée comme le sexe fort sur la planète? Naomi Alderman tente de répondre à la question en créant une œuvre fictionnelle et fantastique intitulé Le pouvoir. Ce livre est partout, sur toutes les tablettes des palmarès en librairie et sur tous les réseaux sociaux. C’est sans doute car ce livre, dont la portée féministe est si forte, est important de nos jours. On est loin de La servante écarlate, une histoire fascinante que j’ai adorée, où les femmes sont réduites à des machines à bébés ou à des esclaves. C’est un livre où chaque femme peut y trouver un peu de réconfort, une histoire qui démontre la société patriarcale chute vers l’ascension des femmes.

Une histoire différente

Le pouvoir raconte le moment où les jeunes femmes développent une nouvelle capacité : une sorte d’énergie électrique sortant de leurs mains et la capacité d’envoyer des chocs au toucher. Ce pouvoir est créé par un fuseau qui s’apparente à un organe. Chaque femme et certains hommes le possèdent. Ce pouvoir se manifeste à travers l’histoire au début du roman chez les jeunes femmes seulement. Celles-ci ont la capacité de transmettre ce pouvoir à toutes les autres femmes, ainsi, il s’étend donc à une vitesse hallucinante, dont personne ne peut empêcher la progression. Peu-à-peu, la sphère sociale va changer, les hommes vont devenir le sexe faible partout à travers le monde et les femmes vont enfin utiliser leur nouvelle habileté pour modifier les failles sociales qui bouleversent le quotidien des femmes depuis toujours.

Une réalité pas trop loin de la nôtre

Le livre débute et finit sur une correspondance entre Neil et Naomi, 5000 ans plus tard. Ils dialoguent sur les événements qui précèdent un cataclysme, où, à la suite de cet évènement le patriarcat s’est officiellement dissipé. Les deux semblent s’entendre sur le fait qu’on serait mieux avec une société patriarcale, car les hommes ne sont pas assez respectés dans cette réalité. Il va sans dire que rien ne semble idéal, et c’est une vision un peu pessimiste de voir qu’il n’y aura jamais de juste milieu et d’égalité des sexes. Par contre, le cœur du roman est rafraîchissant par sa nouveauté et par la diversité des segments du livre.

«Le pouvoir» pour toutes

L’autrice conduit son histoire à travers plusieurs personnages. Tout d’abord, il y a Allie, une jeune fille adoptée par un couple aisé. Elle va se révolter pour se sauver et s’enfuir pour se réinventer sous le nom de Ève, mère Ève. Son ascension sera grandiose. Ensuite, il y a Margot, mère de deux jeunes filles et politicienne. À travers sa carrière, elle devra contrôler son pouvoir, celui de ses filles et celui des autres filles des États-Unis à la fois. Roxy est londonienne, elle est la fille d’un criminel, son pouvoir est l’un des plus puissants du livre. Si elle s’éloigne un peu de ses racines, elle y reviendra plus forte que jamais et prendra le contrôle des affaires familiales, mais à quel prix ? Tunde est le seul homme sur qui on se concentre à travers cette histoire, il est journaliste et s’allie rapidement aux femmes.

Le livre est un véritable page turner. Il est difficile de s’arrêter, car la fin d’un chapitre nous invite toujours à continuer et découvrir la suite. L’histoire est construite sous un countdown ce qui met l’accent sur le suspense de l’histoire et l’envie de se rapprocher de la fin et à la fois s’en éloigner pour allonger le plaisir. C’est un livre important, car il reflète une réalité où la peur n’est plus une option pour les femmes. Elles ne craignent plus de se faire rabaisser ou exploiter, cet aspect du livre réconforte particulièrement la femme que je suis.

C’est un livre vivant que je recommande à tout le monde, tous peuvent y prendre un énorme plaisir à le lire. C’est une parfaite lecture d’été qui vous fera du bien.

Quelles sont vos œuvres féministes favorites ?

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Comprendre ce qui ne s’explique pas

L’Attentat, de Yasmina Khadra, c’est la longue réflexion d’un homme qui tente de comprendre comment sa femme a pu être à l’origine d’un attentat. L’homme en question est le chirurgien Amine Jaafari, qui est un Arabe israélien très bien intégré en Israël. Sa femme, Sihem, est quant à elle d’origine palestinienne. Le Dr Jaafari vivait avec sa femme une vie qu’il considérait rêvée. Quelle n’est pas sa surprise lorsque, après une longue journée à opérer les personnes blessées à la suite d’un attentat perpétré dans la ville, il apprend que sa femme est la kamikaze à l’origine du drame.

«Ce n’est pas la première fois qu’un attentat secoue Tel-Aviv, et les secours sont menés avec une efficacité grandissante. Mais un attentat reste un attentat. À l’usure, on peut le gérer techniquement, pas humainement. L’émoi et l’effroi ne font pas bon ménage avec le sang-froid. Lorsque l’horreur frappe, c’est toujours le coeur qu’elle vise en premier.»

Après le déni, le questionnement

Pour cet homme qui s’évertue à sauver chaque personne qui passe sur la table d’opération, apprendre qu’il partageait la vie d’une femme qui a causé la mort de dix-neuf personnes et qui en a blessé plusieurs dizaines d’autres est complètement inconcevable. C’est pourquoi cet homme, indirectement touché par les explosifs que sa femme camouflait, nie d’abord l’implication de Sihem dans cette tragédie. Lorsque cette phase de déni est derrière lui, Amine cherche à comprendre. Comprendre ce qui a bien pu mener une femme d’apparence heureuse à poser un tel geste. Comprendre à quel moment il aurait pu l’empêcher d’agir ainsi.

«Elle a sûrement essayé de me faire un signe, de me dire quelque chose que je n’ai pas su saisir au vol. Où avais-je la tête? C’est vrai, son regard avait perdu beaucoup de sa splendeur, ces derniers temps; ses rires s’étaient espacés, mais était-ce là le message qu’il me fallait déchiffrer, la main tendue qu’il me fallait absolument attraper pour empêcher la crue de me la confisquer?»

Le récit est raconté par le biais d’un narrateur participant, ce qui fait en sorte que toutes les pensées du personnage principal sont transmises au lecteur. Mais malgré cela, j’ai trouvé impressionnant la façon dont l’auteur réussit à nous faire comprendre toute la gamme d’émotions par laquelle passe Amine Jaafari, car les événements qu’il vit sont complètement abrutissants. Tout ce qu’il croyait vrai devient faux. Les gens qui l’estimaient éprouvent désormais du mépris envers lui. Le grand conflit qui fait rage dans son pays le touche enfin, et de près.

Quête de compréhension

Le chirurgien, encore appuyé par certains de ses amis, part en voiture dans différentes villes et villages afin de rencontrer des gens qui pourraient lui en apprendre plus sur la dernière semaine de vie de Sihem. Une fois que ces détails sont élucidés, il creuse encore plus loin: il veut comprendre pourquoi sa femme a bien pu se rejoindre un tel groupe et se reconnaître dans ses valeurs. Les discussions d’Amine avec ses interlocuteurs m’ont beaucoup surprise, de par leur diversité. Chacun a son opinion sur le suicide de Sihem, et chacun interprète ses motivations de façon différente.

Au début de ma lecture, je n’étais pas convaincue de vraiment apprécier ce livre. Je trouvais que l’accent était entièrement mis sur les émotions du personnage principal, et je trouvais cela assez lourd. Mais comme je trouve difficile d’abandonner un livre sans l’avoir terminé, et que celui-ci ne comporte que 246 pages, j’ai décidé de continuer. En avançant, j’ai pu mieux comprendre la situation et la vision de la femme kamikaze et du groupe auquel elle était associée. Ce sont des personnages que je n’ai jamais rencontrés dans mes lectures, et j’ai trouvé intéressant d’accéder à une parcelle de leur univers.

Sinon, cette fiction comporte bien des éléments permettant de comprendre au moins un peu mieux le conflit israélo-palestinien. Ce dernier point en est un que j’ai particulièrement apprécié: j’ai été choquée en lisant bon nombre de passages de ce roman, et je l’ai été d’autant plus en me rappelant que cette histoire est fictive, mais représente probablement fort bien une situation bien réelle.

Avez-vous d’autres titres de romans prenant place dans des pays non-occidentaux? Il me semble qu’ils se font plutôt rares.

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Les coulisses de la littérature aux Correspondances d’Eastman

J’ai eu l’immense bonheur de couvrir les Correspondances d’Eastman pour leur 16ème édition, portant le thème « Les coulisses de la littérature ». J’avais en tête le doux souvenir d’un après-midi d’été passé là-bas en 2011 avec ma mère. Nous nous promenions dans le parc près du théâtre de la Marjolaine et avions écrit des lettres à de purs inconnus selon notre inspiration du moment.

Un concept (quelque peu) farfelu

Cette année, je me voyais déjà profiter d’une manière bien différente des correspondances en m’y impliquant davantage : la programmation était tentante et la thématique intrigante se laisserait manipuler, ai-je pensé, par chacune et chacun des écrivain.es invité.es. La porte-parole de cette édition, Stéphanie Boulay musicienne et écrivaine, était un autre élément qui stimulait chez moi la hâte de m’y rendre!

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Le concept est agréable, bien pensé et un peu farfelu : le village devient un paysage aménagé pour recevoir les lecteurs et lectrices ainsi que les écrivains et écrivaines qui sommeillent en chacun de nous.

Des boîtes aux lettres sont dispersées dans les rues et près des parcs, dans l’idée de recueillir les lettres écrites par les festivaliers, qui seront réellement envoyées soit au hasard, soit à des adresses précises. Simultanément, des cafés littéraires et des entrevues se déroulent un peu partout à Eastman, dans l’objectif d’échanger autour de la littérature et de stimuler l’écriture et la lecture.

Je me suis donc rendue jusqu’au beau village d’Eastman pendant quatre jours, village dont la renommée à travers les correspondances est déjà faite. La cérémonie d’ouverture était brève : un mot sans prétention de Stéphanie Boulay, un petit discours du maire et de la présidente, ainsi qu’une lecture de textes écrits par les enfants de deux écoles des environs. Le tout, sous un soleil éclatant dans le Parc du temps qui passe.

J’étais charmée.

Des cafés littéraires qui volent haut!

Au cours du festival, je me suis entre autres assise sous le chapiteau pour écouter les voix des Lynda Dion (pour son roman Monstera Deliciosa), Mikella Nicol (pour son roman Aphélie), July Giguère (pour son roman Et nous ne parlerons plus d’hier) et Francine Ruel (pour son roman Le bonheur est passé par ici). À travers ce café littéraire nommé « Les coulisses de soi-même », ça jasait errance de l’être, processus créatif, amitié comme thème inépuisable en écriture, écriture comme catharsis, écriture comme besoin essentiel, etc. Malgré ce qu’a dit Lynda Dion, qui prétendait en riant qu’après avoir écrit ses romans elle n’avait plus rien à dire, beaucoup de matière intelligente est ressortie de ces discussions animées. On se questionne sur la pertinence de l’écriture, sur ce que ça apporte dans un cheminement personnel, ce à quoi Mikella Nicol propose « l’esthétisation du quotidien », et je suis assez d’accord.

Le sujet de la place des femmes dans les programmations des festivals est venue sur le tapis à plusieurs reprises et Stéphanie Boulay pouvait d’ailleurs faire le parallèle avec les festivals de musique. À Eastman cette année, il y avait 70% de femmes affichées dans la programmation; il y a de quoi être fiers. Il faut souligner que les écrivaines ont un impact considérable et nécessaire sur le paysage littéraire, puisqu’elles parlent de leur réalité vécue et sentie, réalité qui comporte beaucoup d’angles morts actuellement. Par exemple, pour plusieurs, la lecture d’un passage dans Aphélie, où une tache de sang menstruelle se retrouve sur les draps d’un lit, est le premier contact avec les menstruations explicitées dans un roman.

Tant de choses se sont confirmées pour moi lors de ce festival : j’ai finalement sauté sur Aphélie après y avoir pensé pendant des mois, je me suis obligée à lire du Kim Thúy – ce que je n’avais pas encore fait – puisque je la rencontrais lors d’un brunch littéraire le samedi, j’ai constaté l’ampleur et le rayonnement véritables de la littérature québécoise à travers le Québec lui-même, mais aussi à l’international…

Un festival qui donne des envies littéraires 

IMG_6713 (3)Les suggestions lecture pour mon achat du 12 août, journée de l’achat d’un livre québécois, fusaient de toutes parts. J’ai hésité longtemps, ma libraire d’amie Camille me recommandant À l’abri des hommes et des choses de Stéphanie Boulay, les conférences m’amenant à vouloir tout lire, les couvertures de romans me tentant encore plus… Finalement c’est la plume féministe de Mikella Nicol qui l’a emporté.

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de ces journées compactes où la littérature est discutée dans tous les angles et où la présence des livres est bien visible : c’est rare, et la littérature a de moins en moins de tribunes comme nous le rappelle Marie-Louise Arsenault dans son entrevue à propos de « Plus on est de fous, plus on lit! ».

La littérature est à la fois un prétexte pour parler de tous les sujets de la vie, une opportunité pour aller vers l’autre, une échappatoire au quotidien, un stimulant intellectuel… Et une occasion d’aller à Eastman au mois d’août!

Ne manquez pas cette chance l’an prochain!

Et vous, êtes-vous déjà allés y faire un tour?

 

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Le gout des pépins de pomme: la saveur des souvenirs

Quelle famille n’a pas de secrets? En ouvrant l’album souvenirs, on peut faire remonter à la conscience ces bouts de notre histoire qui nous échappent. 

Après les funérailles de sa grand-mère Bertha, Iris apprend qu’elle est l’héritière de la maison familiale, située dans un village (fictif) de l’Allemagne du Nord. Enfant, elle y a passé tous ses étés en compagnie de sa mère, de ses tantes, de sa cousine Rosemarie et de son amie Mira. Iris est déroutée : que fera-t-elle de la maison alors que sa vie est au sud du pays? Elle prend donc quelques jours de congé de son travail de bibliothécaire pour habiter la demeure et réfléchir à son avenir.

Elle apprend à vivre à nouveau dans la maison de sa grand-mère. Les chambres, les livres, le jardin, le balcon, la clochette de la porte d’entrée, les pommiers, le lac à proximité… Tous ces éléments sont « l’album souvenirs » d’Iris qui font remonter à la surface les bonheurs et les tragédies de son enfance, dont la mort mystérieuse de Rosemarie. Elle retrouve aussi M. Lexow et Max Ohmstedt, le frère de Mira, qui vivent encore au village. Ces derniers l’aideront à faire émerger certains de ses souvenirs et lui permettront de répondre à certaines de ses questions.

Rendre hommage à la mémoire

Le gout des pépins de pommes est d’abord et avant tout un roman sur la mémoire. La grand-mère d’Iris la perdait, d’ailleurs, depuis quelques années. Au cours du récit, Iris fait part de ses réflexions sur le souvenir aux lecteurs :

« Il y a quelque chose d’implacable dans le désir de conservation. Et pourtant, l’oubli total ne serait-il pas une manière d’abolir dignement, au lieu de s’acharner à sauvegarder? » p. 38-39

« Les souvenirs sont des iles qui flottent dans l’océan de l’oubli. Il y a dans cet océan des courants, des remous, des profondeurs insondables. Il en émerge parfois des bancs de sable qui s’agrègent autour des iles, parfois quelque chose disparait. Le cerveau a ses marées. Chez Bertha, les iles avaient été submergées par un raz-de-marée. Sa vie gisait-elle au fond de l’océan? » p. 108.

« J’en déduisis que l’oubli n’est pas seulement une forme du souvenir, mais que le souvenir est aussi une forme de l’oubli. » p. 190

J’aime bien quand les auteurs ajoutent des références subtiles à leurs textes, ces petits détails exquis. Dans ce cas-ci, la narratrice décrit à quelques reprises les myosotis qui entourent le balcon de la maison familiale. Or, cette jolie fleur bleue est appelée « Forget-me-not » (en anglais) et « Vergissmeinnicht » (en allemand), ce qui veut dire « Ne m’oublie pas ». (Merci Google Traduction!) De plus, l’auteure Katharina Hagena fait appel à tous nos sens en décrivant, par exemple, les sensations liées à la cueillette des petits fruits:  la texture sous les doigts, la saveur… Cela rend la lecture « délicieuse »!

Ornementer les souvenirs

Pendant les quelques jours qu’Iris passe à Bootshaven pour décider ce qu’il adviendra de la maison, il ne se passe pas beaucoup de choses. Elle retourne se baigner à l’écluse, elle passe du temps à discuter avec M. Lexow et avec Max, elle repeint le poulailler sur lequel le mot « nazi » a été inscrit à la peinture rouge… Cependant, je suis restée accrochée au récit, car je voulais savoir ce qui avait entrainé la mort prématurée de Rosemarie. La narratrice aborde constamment cet évènement, au point où il devient un élément de référence temporel. Cependant, les souvenirs d’Iris sont partiels et flous. Ils s’éclairciront au fil du roman.

Le travail de l’auteure sur le plan de la narration est très bien réalisé. La narratrice vagabonde d’une idée à un souvenir et le passage du présent au passé se fait de façon très fluide.

Ce roman contient un peu de folie, beaucoup d’humour, mais aussi un charmant réalisme magique. Par exemple, la tante d’Iris, Inga, produit des décharges électriques et trouble les ondes radio. Des portraits s’animent au court du récit. Ce dernier débute d’ailleurs ainsi :

 « Tante Anne est morte à seize ans d’une pneumonie qui n’a pas guéri parce que la malade avait le cœur brisé et qu’on ne connaissait pas encore la pénicilline. La mort survint un jour de juillet, en fin d’après-midi. Et l’instant d’après, quand Bertha, la sœur cadette d’Anna, se précipita en larmes dans le jardin, elle constata qu’avec le dernier souffle rauque d’Anna toutes les groseilles rouges étaient devenues blanches. » p. 9

En passant du présent au passé, Iris raconte la première rencontre de ses parents sur une rivière gelée, l’aventure entre sa tante Inga et son collègue étudiant qui mènera à la naissance de Rosemarie, les jeux d’enfants parfois cruels… Ce qu’elle n’a pas vu de ses propres yeux, elle le raconte à partir des bouts de conversations volées aux femmes qui l’entourent.

Cela soulève d’ailleurs des questionnements sur les histoires racontées. Est-ce que sa mémoire est fidèle? Nous raconte-t-elle la vérité? Comment peut-elle décrire avec autant de détails l’aventure de M. Lexow avec sa grand-mère? Ce dernier semble trop timide pour lui avoir tout dit! A-t-elle l’habitude de combler les vides de ses souvenirs par du beau, du romantique ou du magique?

Et parfois, la narratrice ne connait pas tous les détails de l’histoire, mais l’auteure nous donne les indices qu’il faut pour que l’on puisse nous-mêmes combler les vides. Nous devenons alors un peu complices des secrets familiaux, nous aussi.

Quels romans font remonter chez vous les vieux souvenirs « oubliés »?


HAGENA, Katharina (2010). Le gout des pépins de pomme, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Paris, Éditions Anne Carrière, 286 pages. 

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La lecture de bandes dessinées est-elle moins valorisante que la lecture de romans?

Depuis quelque temps, j’entends un commentaire récurrent qui me titille les oreilles. Il prend la forme suivante : « Je ne lis que des bandes dessinées ces temps-ci, mais ça ne compte pas pour de la lecture. » Ce à quoi je rétorque : « Ah oui? Pourtant, la lecture c’est de la lecture, non? » Je ne comprends pas cette tendance à considérer la lecture de bandes dessinées comme moins valorisante, moins pertinente. Ce genre de propos me donne l’impression que les seules lectures qui valent la peine d’être mentionnées comme telles sont celles issues des grands classiques. Bref, j’entends : « Tu ne lis pas si tu ne lis pas du Proust, du Flaubert ou du Zola. » Évidemment, vous l’avez peut-être déjà compris, je suis totalement en désaccord avec cette façon de penser et je tiens à vous prouver en quoi la lecture de bandes dessinées compte à mes yeux comme de la lecture à part entière.

Valoriser la diversité

Je ne le dirai jamais assez, s’ouvrir à la diversité est le moyen le plus sûr pour devenir une meilleure personne, apte à découvrir le monde et à laisser son esprit vagabonder sans frontières pour l’arrêter. Dans ce cas, pourquoi se restreindre à la lecture de romans? La bande dessinée est une discipline qui nous permet de sortir de notre zone de confort lorsque nous sommes des lecteurs aguerris de romans. Un roman, sauf exception, est bien souvent un roman, c’est-à-dire des pages blanches, souvent divisées en chapitres, sur lesquelles nous trouvons des phrases écrites à l’encre noire. Une bande dessinée peut vraiment emprunter des chemins différents. L’exemple le plus évident est bien entendu le manga. Nous passons de lire le livre à l’endroit à lire le livre à l’envers. Nous passons de la couleur au noir et blanc. En somme, nous voyageons d’une technique à une autre. Et ça, ce n’est que l’exemple le plus flagrant. Il existe des bandes dessinées sans mots, des romans graphiques, des « comics » et j’en passe. En résumé, le monde de ce genre littéraire regorge de possibilités infinies.

Lire à travers les images

En plus de nous offrir une panoplie de choix, la bande dessinée nous montre une autre voie, une autre manière d’apprivoiser le texte. Elle nous donne à lire avec les images, et c’est là sa grande originalité. Nous ne la lisons pas comme nous lisons un roman. Nous prenons notre temps pour admirer le travail ardu effectué par le dessinateur. Nous parcourons lentement les pages glacées de nos doigts. Nous interprétons à notre façon, une façon qui nous est propre et individuelle, ce que cherchent à nous dire les dessins. Grâce à la lecture de bandes dessinées, nous accédons à un deuxième degré de lecture, celui qui relie les mots aux images. Bien que certains affirment que les images peuvent freiner l’imagination du lecteur, je suis de ceux et celles qui considèrent qu’elles participent à accroître notre pouvoir créatif. Et une fois de plus, nous trouvons dans les styles de dessins une diversité incroyable autant en ce qui a trait à la manière dont les personnages sont rendus qu’à la disposition du texte par rapport aux images ou à la forme des bulles par exemple.

Transmettre le goût de la lecture

De surcroît, je crois que la bande dessinée est une excellente méthode pour transmettre le goût de la lecture aux plus jeunes et même, aux moins jeunes. L’album ou le roman graphique peut incarner l’introduction parfaite à l’activité de lecture. De plus, il peut s’agir d’une parfaite transition pour passer à la lecture un peu plus consistante. Attention, j’entends par là la lecture de grosses briques qui demandent un peu plus d’investissement et de persévérance, sans aucun jugement quelconque. C’est d’ailleurs en ce sens que je défends la lecture de bandes dessinées comme aussi importante que la lecture de romans. Dans l’avenir, je serai aussi heureuse de voir mon petit ou ma petite avec un album à la main qu’avec un roman. L’important, c’est qu’il ou qu’elle s’abandonne au merveilleux monde de la lecture, et ce, peu importe la forme que celui-ci prend, à ce moment précis.

Ce qui doit être pris en considération, ce n’est pas le nombre de pages que nous avons lues ou la complexité du sujet développé dans le livre, mais bien ce que nous retirons de nos lectures. Est-ce que j’ai vécu des émotions pendant ce voyage littéraire? Est-ce que j’ai appris? Est-ce que j’ai décroché de mon quotidien durant ces quelques minutes de lecture? Est-ce que j’ai l’impression d’avoir fait travailler mon imagination? Est-ce que j’ai encore envie de lire après cette expérience? Si vous répondez oui à au moins une de ces questions, c’est que vous avez fait de la lecture.

Et vous, quelle est votre opinion sur le sujet? Considérez-vous que la lecture de bandes dessinées est moins valorisante que la lecture de romans?

 

Crédit photo : Michaël Corbeil