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Les préoccupations d’une féministe rabat-joie

Qu’est-ce qu’une féministe rabat-joie ? Qu’est ce qui préoccupe la féministe rabat-joie moderne ?  Telle est la prémisse de cet essai d’Erin Wunker, professeure, chercheure, autrice et, bien entendu, féministe. À travers ses réflexions et ses questionnements, Wunker s’amuse (pour faire écho au joie de rabat-joie) à déconstruire ces normes patriarcales.

L’état du monde vous inquiète, l’inéquité vous enrage et décourage et vous brûlez de pouvoir faire quelque chose pour changer ça ? Vous êtes probablement déjà une rabat-joie. Et vous vous rendrez peut-être compte que ça donne du courage d’apprendre comment «abattre» la joie peut aider à «refaire le monde». Après tout, si le statu quo est intenable pour beaucoup d’entre nous, s’efforcer de le modifier est une marque d’espoir.

À la croisée des approches 

Wunker le dit elle même, ses textes se trouvent à la croisée entre critiques, théories littéraire, culture populaire et pensée féministe. C’est à travers ces quatre axes qu’elle développe sa pensée autour de trois sujets, soit la culture du viol, les amitiés entre femmes et la maternité.

En ouvrant sur la culture du viol, Wunker frappe fort. Entremêlant récit personnel, études et réflexions, elle dresse, sans surprise, un constat plutôt noir de cette insidieuse culture du viol qui semble parfois difficile à bien cerner.

Ensuite, c’est l’amitié entre femmes qui est remise en question ou plutôt les structures et castes de ces amitiés. L’autrice se questionne sur les représentations de ces relations dans la culture populaire comme dans la vie de tous les jours.

Étant elle-même nouvellement mère au moment d’écrire cet essai en 2016, Wunker se questionne énormément sur la maternité, sur son rôle de mère, son corps, sur l’héritage qu’elle laissera à sa fille, sur le monde dans lequel cette dernière grandira.

Carnets d’une féministe rabat-joie propose donc une incursion dans des sphères plus publiques et d’autres plus privées. À première vue, on peut se demander comment l’autrice naviguera entre ces trois sujets sans perdre son fil conducteur, mais elle réussi très habilement à faire. J’ai pris un réel plaisir à voir comment les liens se sont tissés et comment les différentes approches se répondaient toutes pour créer des textes complets, fort et franchement intéressants.

Un «je» assumé 

Bien que Wunker se base beaucoup sur l’actualité, les théories féministes et la littérature, elle apporte aussi un aspect très personnel à ses écrits. D’ailleurs, elle mentionne, en introduction, l’importance qu’elle accorde au «je» dans l’écriture.

Là encore, l’usage de la première personne est essentiel; c’est un angle qui permet de dresser un bilan, de se prendre en charge et de se ménager une place, le cas échéant […] Le « je » est un interstice, non une intersection. Une ouverture. Une possibilité. Même s’il n’est pas facile de s’y identifier, il invite à une observation personnelle, intime, sans permettre au spectateur de se méprendre sur l’identité du sujet: un individu. Parfois familier, d’accord. Radicalement différent, en général. Mais la première personne est une invitation à l’écoute. À suivre la pensée d’un corps, le cours d’une possibilité.

J’ai trouvé ça beau et puissant de se réapproprier ainsi le «je» qu’on a trop souvent associé à une écriture narcissique et trop personnelle – lorsque le «je» est celui d’une femme, bien entendu- alors que, à mon avis, celui de Wunker est à la fois personnel et universel. C’est un «je»  qui s’ajoute aux autres et qui forme un «nous» puissant, une voix commune.

L’art de se questionner 

S’il y a quelque chose que j’ai particulièrement aimé dans cet essai, – quoique, en vrai, j’en ai aimé l’entièreté – c’est toutes les questions que se pose ouvertement Wunker. Carnets d’une féministe rabat-joie est un amas de questionnements, parfois sans réponses, mais proposant toujours des pistes de réflexions intéressantes et une ouverture sur la multiplicité des potentielles réponses.

J’ai aussi grandement apprécié le fait que l’autrice soit consciente de ses propres privilèges – celui d’être cis, celui d’être blanche, celui d’être éduquée –  et qu’elle se questionne sans cesse sur l’intersectionnalité de son propre féminisme.

Opter pour un féminisme intersectionnel exige du temps, de la prudence et de la pratique. Cela requiert que l’on ne se limite pas à l’écoute de soi et entraîne la possibilité, la nécessité, de s’intéresser au vécu des autres. Pratiquer un féminisme intersectionnel est parfois un défi, voire une tâche pénible, mais essentielle à la construction d’un avenir que l’on veut juste.

En somme, je vous conseille fortement cette lecture. C’est un titre qui s’ajoute définitivement à mes essais essentiels sur le féminisme. Certains passages sont venus me toucher, m’ébranler, m’ont portée à me questionner sur mon propre féminisme. C’est un livre qui m’a poussée à revoir mes structures de pensées et à porter le titre de féministe rabat-joie et à moi aussi refuser ces structures imposées.

La fracture féministe: moment où la rabat-joie fait acte de refus. Un point de rupture. Un rejet des systèmes d’oppression et de répression. Ces ruptures sont tantôt discrètes, tantôt retentissantes. Elles sont presque toujours publiques, d’une façon ou d’une autre. Le refus comme marque de solidarité. Comme pratique de la féministe rabat-joie. Un refus incarnant l’espoir de refaire le monde.

P.S : La traduction est un véritable plaisir à lire. Traduite au Québec, on y trouve quelques sacres bien sentis et des expressions communes qui rendent la lecture de cet essai d’autant plus plaisante.

Et vous, quels essais féministes fait partie de vos essentiels ?

Voici quelques titres pour explorer davantage ces thématiques:

Men explain things to me, Rebecca Solnit

The mother of all question, Rebecca Solnit

Faire partie du monde; réflexions écoféministes , collectif 

Le monde est à toi, Martine Delvaux

 

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Libérer la colère : un manifeste de la révolte féministe

Les femmes sont en colère. C’est comme si, depuis quelques temps, grâce entre autres à l’avènement des réseaux sociaux et à l’esprit de communauté qui en découle, elles se permettaient enfin d’ouvrir les valves de toute cette rage accumulée au fil des années, sous prétexte qu’une femme se doit d’être docile, soumise, tranquille et douce.

Les femmes et le droit à la colère

Geneviève Moran et Natalie-Ann Roy ont voulu, avec leur recueil Libérer la colère, réunir les voix de plusieurs femmes pour créer une véritable chorale colérique sur papier. Tout a commencé avec une correspondance entre ces deux femmes qui s’est ensuite propagée pour donner de l’espace à plus d’une trentaine de plumes féminines (et féministes). Comme sujet central : le droit à la colère, à l’indignation, à la révolte, la permission d’en avoir assez, de dire non, d’arrêter le trop long refoulement des émotions.

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Contre quoi est-ce que ces femmes se révoltent-elles? Contre la culture du viol, contre la charge mentale, contre le racisme, contre le sexisme, contre les attentes irréalistes que l’on entretient au sujet des femmes, contre la violence, contre l’oppression. Le livre est d’ailleurs divisé en sections selon les diverses thématiques (ce qui rendait selon moi la tâche plus facile si par exemple on a tendance à se sentir triggered par le sujet du viol) .

Mon expérience de lecture

Au début de ma lecture, j’anticipais un peu, pensant que de lire tous ces témoignages m’enfoncerait dans des émotions négatives. Mais le contraire s’est produit : ça m’a fait un bien fou de me sentir moins seule et de me voir accorder le droit de me mettre en colère, d’ouvrir les écoutilles et de m’exprimer, moi aussi. C’était véritablement thérapeutique de lire toutes ces voix à la fois si différentes et si unifiées et ça m’a donné envie de me joindre à elles. De cesser de taire mon mal être, mon malaise, la voix indignée qui hurle depuis si longtemps dans ma tête.

Je crois que toutes les filles, les femmes et celles s’identifiant comme telles devrait faire la lecture de ce recueil, le voir comme un manifeste d’un mouvement qui, on l’espère, ne fait que commencer.

Quels sont vos ouvrages féministes favoris?

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Un immense retour en arrière: Sakura, la chasseuse de cartes!

C’est en tombant complètement par hasard sur un épisode du dessin animé Sakura  la chasseuse de cartes (ou Sakura Card Captor) que j’ai eu envie de relire les célèbres mangas (lus, relus et relus encore durant mon enfance), qui ont inspiré la série. Grande fervante des Sailor Moon, ce fut pourtant Sakura ma favorite: étant peu familière avec les mangas, ce fut justement la découverte de son univers qui m’a encouragée à entreprendre d’autres découvertes dans le même genre littéraire (qui malheureusement, comme nous le verrons plus bas, cela n’a pas vraiment porté fruit par la suite… Mais bon, j’aurai tout de même essayé!)

Qui est Sakura?

Le lecteur fait la connaissance de la jeune Sakura, étudiante résidant dans une ville fictive du Japon (Tomoyeda) en compagnie de son père et de son grand frère. Le quotidien de la jeune fille sera un jour chamboulé par une curieuse découverte qu’elle fera un après-midi dans la bibliothèque de son père: le livre de Clow, dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant. En ouvrant celui-ci, plusieurs cartes s’envolent aussitôt par la fenêtre: le livre libère également une petite créature ailée du nom de Kero (ou Kerobero). Ce dernier révèle alors à Sakura qu’elle doit récupérer toutes les cartes échappées du livre, sans quoi leur perte déclenchera de malheureuses conséquences sur le monde qui l’entoure. Ces dernières possèdent un pouvoir ou des caractéristiques particulières. Sakura ne peut échapper à la quête puisque la responsabilité de réunir toutes les cartes revient à celui ou celle ayant ouvert le livre.

Comment expliquer la présence de ce livre dans l’une des pièces de la maison de cette jeune fille? Pourquoi faut-il absolument récupérer ces cartes? Quelles conséquences leur fugue auront-elles sur le monde si la jeune fille ne les retrouve pas? Sakura détient-elle sans le savoir des pouvoirs qui lui sont méconnus? C’est ce que vous découvrez en lisant les tomes…

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(source: Den of geek)

Mangas et réception critique

Les douze volumes seront donc en partie consacrés à la recherche et la capture de ces cartes, en compagnie bien sûr de Sakura, de son nouveau compagnon Kero, et de quelques camarades de classe, tels que Tomoyo et Shaolan Li. Le lecteur fera également la rencontre de divers autres personnages qui auront presque tous un impact important sur le destin de la jeune héroïne.

Semblable à l’euphorie générée par les Sailor Moon, Sakura Card Captor rencontra un véritable succès dès sa parution en 1996 par le groupe Clamp. Les aventures de Sakura furent tout d’abord publiées dans une revue destinée à la publication de mangas avant d’être publiées sous la forme de tomes, comme cela se fait souvent au Japon. Répondant à la frénésie autour de Sakura, au Japon comme partout dans le reste du monde, une série animée diffusée en 1998, deux films, ainsi qu’un jeux vidéo virent le jour. Les aventures de Sakura firent un grand retour en 2016 : ces dernières sont publiées toujours dans la même revue qui les a vues naître (Nakayoshi).

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(source: Capsule Computers)

Coups de coeur 

  • Petite fille, j’adorais le personnage de Sakura. Joviale, intelligente, sensible, curieuse, un peu gauche à certains moments, déterminée et courageuse, je me suis rapidement attachée à sa personnalité et à son univers. Les autres personnages ne manquent pas non plus de charisme! (Kero et Tomoyo étaient également mes protagonistes préférés!)
  • C’est un point  auquel je n’avais pas vraiment pensé étant plus jeune, mais en relisant les tomes, je trouvais qu’il était vraiment rafraîchissant de voir une héroïne féminine aussi populaire à l’avant-plan dans le monde des mangas. Habituellement, les mangas les plus populaires ou que je découvrais le plus souvent en librairie mettaient presque exclusivement des personnages masculins en avant-plan. Ainsi, après la lecture des Sakura , je me suis familiarisée davantage avec les mangas de type «shōjo». En résumé, ces mangas se destinent principalement à un lectorat féminin et qui met évidemment en scène des personnages principaux féminins (les Sailor Moon en sont un exemple). 
  • Sakura et les autres personnages féminins ne sont pas non plus dénudées ou sexualisées, comme (malheureusement) il est fréquent de voir dans l’univers des mangas (pour plus d’informations à ce sujet, je vous réfère à cet article du quotidien Le Monde, qui aborde la représentation des femmes dans les mangas). Certes, il s’agit d’une histoire dédiée principalement aux jeunes, mais ça vaut tout de même la peine de le souligner.
  • L’originalité et la complexité de l’histoire: en apparence bien «ridicules» ou trop fantaisistes aux yeux de certains, les aventures dans lesquelles sont plongées Sakura et ses amis s’avèrent en réalité beaucoup plus complexes et réfléchies que ce que l’on est porté à croire au premier abord. L’oeuvre, accessible aux enfants, trouvera également son compte chez d’autres tranches de lecteurs (oui oui, même les adultes!). La série se concentre également énormément sur les relations interpersonnelles entre les personnages (l’aspect psychologique et émotionnel étant donc vraiment mis à l’avant-plan). Ce qui m’avait frappée petite fille était surtout la diversité de ces «types» de relations, ce qui m’était peu habituel de voir dans mes autres lectures, du moins quand j’étais beaucoup plus jeune (le béguin entre Lionel et l’ami du frère aîné de Sakura, par exemple).
  • L’esthétisme:  tout est extrêmement joli dans l’univers de Sakura! Les fleurs, les costumes que portent la jeune fille pendant ses «missions», la ville de Tomoyeda, la maison de Sakura etc. Bref, il s’agit d’un univers typique au genre shōjo!

Malheureusement, après la lecture des Sakura et des Sailor Moon, je n’ai pas réussi à trouver d’autres titres/histoires qui m’ont réellement captivée: pour être honnête, j’ai laissé tombé le genre en grandissant, en privilégiant les romans, les bandes dessinées etc. Toutefois, j’ai bien envie de retomber dans ce genre littéraire! Auriez-vous quelques suggestions? Ce n’est pas obligé d’être un manga shōjo, il peut s’agir de n’importe quelle série que vous affectionnez particulièrement!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Apologie de la nature et de l’anticonformisme : Walden ou la vie dans les bois

Le minimaliste est assez tendance par les temps qui courent. Les ouvrages et les blogues sur le sujet pullulent et nous donnent tous les trucs indispensables pour faire le tri de nos possessions et désencombrer le fouillis qui règne dans nos espaces de vie. Pourtant, bien que j’aie moi-même usé de certains de ces trucs, ces lectures me laissent souvent sur ma faim. J’avais envie d’une lecture davantage réflexive, moins axée sur les étapes à suivre pour devenir le parfait minimaliste, mais plutôt sur la philosophie de vie dont découlent la simplicité et le minimalisme. Je me suis donc tournée vers Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau, une œuvre phare ayant nourri, entre autres, la pensée écologiste moderne, les mouvements de retour à la terre et de simplicité volontaire.

Prémices de l’oeuvre

Le récit, mêlant autobiographie, observations, philosophie, spiritualité, poésie et critique sociale, relate l’ambitieuse expérience de Thoreau qui décida, au printemps 1845, de s’exiler dans les bois près de l’étang de Walden pour vivre un quotidien guidé par les différents cycles de la nature. De ses mains, il se bâtit une petite maison et un foyer, et il cultiva la terre pour se nourrir et subvenir à ses besoins, d’une simplicité presque exemplaire. Son séjour près de cet étang qui revêt une aura quasi mystique dura deux ans, deux mois et deux jours et c’est grâce au journal tenu durant ce temps que Walden ou la vie dans les bois fût publié pour la première fois en 1854. Il s’agit d’une œuvre complexe, tant par sa forme que son propos, et peut être analysée sous de nombreux angles, et loin de moi l’idée d’en faire une analyse exhaustive. J’ai plutôt envie de vous partager ce qui m’a touchée dans cette œuvre et ce dans quoi je me suis le plus reconnue.

Le premier constat qui me frappe au cours de ma lecture est le caractère actuel des propos de Thoreau, de sa critique du capitalisme, de la surconsommation, de l’endettement, et de l’importance néfaste des médias. Difficile à croire que le livre a été écrit il y a plus de 150 ans! Ce qui me touche ensuite c’est la beauté du texte, de la poésie de Thoreau. Walden ou la vie dans les bois est une véritable ode à la nature, une apologie du cycle des saisons. Thoreau croit profondément que l’homme devrait se reconnecter à la nature, s’y baigner quotidiennement et vivre en harmonie selon son rythme. 

Bienfaits de la solitude et du travail de la terre

Sans vivre comme un ermite, Thoreau mène une existence frugale empreinte de solitude et de contemplation. Le court chapitre justement appelé Solitude m’a réellement émue. C’est comme si l’auteur avait su mettre les mots exacts sur mon besoin de solitude et les bienfaits qu’elle m’apporte.

« J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. Nous sommes en général plus isolés lorsque nous sortons pour nous mêler aux hommes que lorsque nous restons au fond de nos appartements. »

Je me suis aussi beaucoup reconnue dans son amour pour les haricots qu’il cultive. Oui, vous avez bien lu! Tout un chapitre porte sur eux, sur les soins qu’il leur prodigue, sur la relation qu’il développe avec eux, sur son rapport à la terre et les fruits qu’elle porte pour nous nourrir. J’habite un centre-ville typique où les espaces verts sont trop peu nombreux et cette année, mon copain m’a convaincue de faire un jardin de façade. Nous avons donc troqué notre petit bout de pelouse pour des légumes, et je dois dire que l’expérience est plus que positive! Je n’ai jamais passé autant de temps dehors, sur mon terrain, que depuis que nous avons ce jardin. Il occupe positivement mon temps et me procure une joie candide! Walden tout entier encourage à entrer en relation avec la nature qui nous entoure, à lui accorder de l’importance et du respect. À être plus contemplatif et à l’écoute de ce qui nous entoure et de nous-mêmes.

La lecture du livre devrait elle-même être contemplative; il gagne à être lu lentement. J’y ai trouvé écho à plusieurs de mes réflexions ainsi qu’un appui important dans les changements que je souhaite apporter à mon quotidien. L’un des messages forts que j’en retiens est de ne pas se conformer aveuglément et d’oser suivre son propre chemin :

« Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible; des lois nouvelles, universelles, plus libérales commenceront à s’établir autour et au-dedans de nous; ou les lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’être plus élevé. »

Et vous, quel est le thème qui vous attire le plus, la critique sociale de la surconsommation ou la reconnexion essentielle avec la nature?

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Vivre cent ans: se réconcilier avec l’inévitable sénescence

Quel lien entretenez-vous avec l’écoulement du temps ? Êtes-vous serein avec le passage des années dans votre vie ? Pour ma part, j’ai toujours trouvé la question du vieillissement intéressante, mais également effrayante. Probablement parce que l’on sait qu’on ne peut y échapper mais aussi parce que dans notre société aux mœurs parfois douteuses, on dépeint souvent la vieillesse comme un phénomène négatif. La vieillesse, c’est la perte de la beauté, la perte de la santé, la perte de la mobilité…

Pendant mon baccalauréat en biologie, je m’intéressais beaucoup à toute la complexité du processus biologique derrière le vieillissement. Avec toutes les connaissances déjà acquises dans les dernières années sur le sujet et les recherches qui continuent d’en faire émerger de nouvelles, on se questionne de plus en plus à savoir si un jour l’être humain aura la possibilité d’être immortel!  Malgré que ce genre de nouvelle sensationnaliste fait souvent son apparition dans les médias, il y a une nuance importante à apporter. La plupart des recherches n’ont pas comme but de trouver un remède miracle qui permettrait à l’être humain de devenir immortel (ce serait probablement une très mauvaise nouvelle pour la planète et l’humanité), mais plutôt d’améliorer la qualité de vie et la santé des personnes âgées. Selon l’Institut de la statistique du Québec, en 2016, l’espérance de vie des Québécois étaient de 80,8 ans chez les hommes et 84,5 ans chez les femmes. Par contre, malgré qu’un grand nombre de personnes vivent très longtemps, beaucoup d’entre elles ne sont pas nécessairement en santé, ce qui fait en sorte qu’elles peuvent passer plusieurs années dans une piètre qualité de vie avant leur décès. En comprenant davantage les mécanismes biologiques du vieillissement, plutôt que d’aspirer à devenir immortel, on peut peut-être espérer davantage continuer de vivre jusqu’à 85 ans, mais de façon beaucoup plus autonome et active !

En attendant d’en arriver-là, quoi de mieux que de lire les conseils remplis d’humilité de personnes qui ont réussi à traverser le dernier siècle, et ce, dans la santé et la plénitude. Vous pourrez constater que non seulement l’écriture est magnifique, mais aussi les photographies, qui rendent l’oeuvre et les personnes choisies encore plus attachantes.

Une réconciliation avec l’inévitable

Avec Vivre cent ans, Justine Latour et Marie Noëlle Blais nous livrent une œuvre touchante, poétique et d’une véritable sensibilité. Après votre lecture qui vous transportera dans l’intimité des souvenirs de douze centenaires, je vous promets une réconciliation saine entre vous et l’inévitable processus qu’est le vieillissement. Et définitivement, vous aurez probablement le même constat que moi : les personnes âgées n’ont pas la place qui leur reviennent dans notre société.

À travers leurs histoires de jeunesse, d’amour, d’accomplissements et de chagrins, une envie de vivre passionnément et longtemps s’éveille chez le lecteur qui tourne avidement les pages. J’en suis même venue à me demander si je n’allais pas commencer à boire une petite « larme de brandy matinal » comme le fait l’élégante Claire Sigouin, la première centenaire rencontrée dans ma lecture. Tous les moyens sont bons pour vivre jusqu’à cent ans… mais celui-ci me parlait particulièrement !

Vous serez charmés par Léo Asselin qui nous fait rêver du grand amour comme celui qu’il a connu avec sa belle Lili; impressionnés par l’indestructible lien unissant les sœurs Berthe et Georgette Godreau même après plus de cent ans; fascinés par la passion du géologue René Bureau et de tous ses accomplissements qui lui ont valu un musée à son nom. Vous serez également conquis par la force de caractère de la belle Joacquina Germain Lalande, seule fille d’une famille de 7 sept enfants, qui vous décrochera assurément un sourire avec son sens de la répartie.

« Dans son commerce elle avait un Jukebox. Le monde dansait dans son commerce. Elle a toujours été à l’avant-garde. Un moment donné, le curé de la paroisse arrive et dit, Madame Lalande c’est le pêché ce que vous faites, danser comme ça. Elle l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit : « Toi sors d’icitte, pis touche pas à mes gars, sinon tu vas avoir affaire à moi » C’était malheureusement un curé avec une réputation d’être aux petits gars »

Un siècle bien rempli

Ces douze admirables personnalités ont traversé le siècle dernier. Ils sont nés à la fin de première guerre mondiale, ils ont vécu la deuxième. Ils ont connu la Grande Dépression du Canada en 1929 et les années de la Grande Noirceur. Ils ont vu apparaître les premières voitures, la première télévision. Ils ont été plongés dans l’immensité des technologies et certains ont même un compte Facebook!

Humblement, ce livre donne la parole aux oubliés, à des personnes qui ont énormément contribué à notre société et qui ont encore tant à apporter…

Connaissez-vous des personnes autour de vous qui on traversé le dernier siècle ?

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Quand la vie perd son sens, comment retrouver sa légèreté

N’étant pas la plus grande lectrice de romans graphiques, je ne croyais pas un jour écrire un article portant sur ce genre littéraire. Or, dans le cas de La légèreté, je trouvais inévitable de partager ce coup de cœur.

La scénariste et illustratrice de La légèreté est Catherine Meurisse, dessinatrice à Charlie Hebdo. Au moment de l’attentat contre le journal, elle y travaille depuis près de 10 ans. Or, ce 7 janvier 2015, elle arrive en retard à la conférence de la rédaction et survie à l’attentat alors que ses collègues, amis et mentors sont tués et blessés à l’intérieur des lieux. Dans la Légèreté, elle explique son processus pour guérir de l’immense blessure créée par cet événement tragique et retrouver sa légèreté.

La légèreté, c’est tout ce que j’ai perdu le 7 janvier 2015 et que j’essaie de retrouver. La légèreté, c’est aussi le dessin.

L’art comme remède à la douleur

Vivant un profond traumatisme à la suite de ces événements, Catherine Meurisse dépeint, dans la première partie, les dix mois qui suivent l’attentat alors qu’elle est confuse et ébranlée, qu’elle est incapable de retrouver un sens sa vie et qu’elle ne sent plus la force de dessiner. Petit à petit, elle cherche à se départir de cette douleur et elle en vient à la conclusion que pour l’atténuer, elle doit «être submergée par la beauté». Elle explique qu’elle veut vivre le «syndrome de Stendhal», lequel aurait été pris d’un vertige lorsqu’exposé à une surcharge d’œuvres d’art lors d’un voyage en Italie.

Je suis en quête du syndrome de Stendhal, seul capable à mes yeux d’annuler le syndrome du 7 janvier. 

L’exil à Rome

Pour mettre à exécution sa résolution, Catherine Meurisse se rend à Rome pour y faire une résidence d’auteur à la Villa des Médicis. La deuxième partie du livre relate ce séjour dans la capitale italienne. Au départ, Catherine Meurisse parcourt Rome en quête de beauté, mais elle ne peut s’empêcher de sans cesse faire des liens avec les attentats du 7 janvier et les œuvres d’art qu’elle observe. Puis, graduellement, elle apprend à retrouver la beauté dans l’art. Elle saura même faire preuve d’humour. Au final, c’est cette obsession de la beauté qui lui permettra de se relever.

Survivre à l’inconcevable

Ce roman graphique témoigne de manière très personnelle et touchante de la douleur qui peut être ressentie devant un événement aussi tragique. Bien qu’une telle tragédie ne puisse être oubliée, Catherine Meurisse démontre que cette douleur peut être atténuée et que l’on peut retrouver sa légèreté. Les dessins suivent les états d’âme de Meurisse en évoluant en même temps qu’elle reprend vie. J’ai particulièrement aimé les dessins épurés aux couleurs douces qui s’agencent parfaitement, à mon avis, avec le titre du livre.

Dans sa préface, Philippe Lançon, l’un des survivants de l’attentat, écrit ceci : «Catherine enlève à la beauté tout le poids qui nous empêche si souvent d’en profiter». Cette phrase résume avec perfection ce que j’ai ressenti en lisant ce livre et c’est parce que dans ses premières pages il relatait l’inconcevable qu’à la fin on est autant touché.

Croyez-vous au syndrome de Stendhal?

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Suite Argentine : revivre après le deuil

Affligée par le décès de son amoureux, Élise aspire à revivre en rejoignant sa meilleure amie en Argentine malgré son tempérament peu aventureux. Elle cherche à s’éloigner pour mieux ressentir, capter les subtilités d’un quotidien qui n’est pas le sien, vivre dans le moment présent, porter son attention ailleurs plutôt que sur ce passé rempli de souffrances, de souvenirs qui ne sont plus partagés. Son désir pressant d’inspiration, d’émerveillement et d’être en pâmoison a résonné en moi, me retrouvant un peu trop bien dans ce personnage en quête d’un mieux-être, cette chose indescriptible et impalpable qui nous anime tous. Les premières lignes ont su faire écho à ce plaisir d’être ébahi par ce qui nous entoure:

« Tout m’étonne, me fascine, depuis les montagnes aux flancs rose, verts et ocres, piqués de cactus géants, postés en sentinelles d’un bout à l’autre de l’horizon, jusqu’aux murs de pierres parfaitement droits, érigés sans mortier selon un usage pratiqué depuis des temps immémoriaux […]. » p.11.

Découvrir l’Argentine

Elle tient à décrire dans un journal cette rencontre argentine, transcrire ce qu’elle observe, perçoit, être à l’écoute du monde, l’accueillir à bras ouverts. Elle s’intéresse à la langue et à ses variations, à l’histoire des Argentins, à leurs coutumes et leurs cultes par intérêt évident, mais aussi pour s’oublier un peu. Elle s’abreuve de ce paysage quasi onirique, de l’architecture, de la musique et de la danse.

Plusieurs passages sont dédiés à des moments historiques de l’Argentine. Le personnage d’Élise y offre parfois des interprétations emplies de réserves, tout en douceur, ponctuées de questionnements sincères, avide de trouver des réponses auprès de son entourage. J’ai pu ainsi faire de belles découvertes et me laisser imprégner sans difficulté par cette culture latine.

À la poursuite d’une paix intérieure

Dès son retour à Montréal, elle s’aperçoit que vivre dans son appartement lui est devenu insupportable et douloureux, car les souvenirs de son amoureux accaparent ses pensées. Bien qu’elle soit secouée par cette mort, elle parvient, sans trop le savoir, à écouter cette pulsion de vie qui est intrinsèque à l’être humain et qui lui maintient la tête hors de l’eau. Elle part alors s’installer à la campagne pour y trouver une certaine forme de quiétude. Ce ne sera pas aussi simple qu’elle le pensait! Dans cette urgence d’apaiser la tempête qui s’est abattue sur elle, Élise accepte de partir quelques jours à New York à la suite d’une invitation lancée par un artiste peintre rencontré en Argentine. Depuis ce premier voyage, elle ne cesse de faire de passionnantes rencontres et d’être surprise, mais aussi ébranlée par les événements.

Un message d’espoir

Suite argentine montre le trajet sinueux et incertain d’une personne qui vit le deuil. La douleur d’Élise se manifeste sans épanchement, mais plutôt par de nouveaux besoins, des envies impromptues qui l’habitent et la stupéfient. Cette histoire n’est pas celle d’une femme accablée par le désespoir, mais bien celle d’une femme qui tente de s’en sortir par tous les moyens, et ce, non pas sans anicroche. L’autrice réussit habilement à insuffler de l’espoir et de la beauté malgré la grisaille et c’est, lorsque j’ai terminé ma lecture, ce qui en émerge et qui m’a inspirée. J’avoue également que ce roman m’a donné envie de partir en Argentine!

Avez-vous déjà lu, vous aussi, un roman qui offre un message d’espoir malgré les difficultés vécues par le personnage?

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De vraies grandes résistances : Le jeu de la musique

Je suis toujours étrangement heureuse d’entrer dans les meilleurs livres dix mois après tout le monde: ça me donne l’impression de les faire durer plus longtemps.

J’ai travaillé un bon bout de temps dans le milieu communautaire. On y trouve de ces personnes coriaces, d’anciennes militantes recyclées en directrices générales, encore brusques dans leurs façons, un peu épuisées, pas capables de lâcher le morceau, pas en guerre avec leur conseil d’administration mais pas loin (ça vient par vagues), magnifiques dans leur détermination et épineuses dans leurs retranchements. Je les ai toujours enviées de savoir ou d’avoir su très tôt où se pitcher. D’avoir su par où commencer et comment continuer. À côté de leur trajectoire, mon propre parcours erratique et franchement pas rapport me semble, même aujourd’hui où je suis contente de faire ce que je fais, d’une inconstance mal avisée. 

Tâtonner et hésiter ; être nostalgique du temps où on pensait être en train d’accomplir quelque chose ; la fébrilité anxieuse et mélancolique de qui veut brasser le monde mais qui ne sait plus comment ; une fatigue existentielle de fin vingtaine. Dans Le jeu de la musique, tout ça est rendu avec une grâce touffue, à la fois riche et agitée. Ici, les mots sont des faiseurs de trouble, de ceux qui confrontent les idéaux à une peine grande comme le ciel, épaisse comme un orage. Ce n’est pas que les personnages de Clermont n’arrivent pas à vivre ; c’est juste qu’elles sont immensément conscientes de ce qui les alourdit. Quand un de leurs amis se suicide, elles comprennent pourquoi. Sa mort n’est pas un élément déclencheur, pas exactement. Mais c’est un rappel. Le quotidien est précieux et dur ; il se brouille quand on le regarde de trop près, quand on essaie de faire abstraction du monde autour ; mais il faut quand même essayer de vivre comme s’il nous suffisait.

[…] j’étais ébahie en songeant : quelqu’un m’a aimée. Quelqu’un m’a aimée à ce point-là. Ça ressemblait à un fantasme, mais c’était la vérité. On pouvait remonter dans le temps, perle par perle, et prouver que ce n’avait pas été un rêve – du moins, que ce n’avait pas été de ces rêves qui, le matin venu, semblent décousus et ridicules. Jess m’avait aimée dans le monde tel qu’il est. Et maintenant, j’allais continuer à vivre. (Ottawa, p. 331)

Les nouvelles de Clermont respirent les unes à côté des autres, donnent son rythme au monde qui traverse le livre. Ici, les textes ne se construisent pas seuls : c’est en les juxtaposant qu’on se prend les doigts dans les filaments d’histoires, qu’on les sent le mieux pulser contre nos paumes ouvertes. J’ai aimé cette structure perméable. On y entre comme dans un lac aux eaux troubles, en s’immergeant sans bien savoir ce qui se trame dans le fond.

J’ai aussi aimé l’amour et l’amitié, de vraies grandes résistances qui ne réussissent pas à tenir la solitude à distance ; j’ai aimé les idées tranchées au couteau, la révolte rigide, cette action-là de se cabrer contre le compromis. J’ai aimé me promener dans les voix des narratrices, si semblables entre elles, comme si elles étaient toutes les échos les unes des autres, prises dans l’incommunicabilité de ce qu’elles partagent pourtant. J’ai aimé être triste avec elles. J’ai aimé la belle lourdeur de cette tristesse, et la lumière qui perce les pages quand, tranquillement, un pied se posant avec hésitation dans un carré de soleil, on en revient.

Quel livre avez-vous eu l’impression de découvrir après tout le monde?

Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier (2017), 344 pages.

 

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Bad Girl, récit intime d’une autrice

Je n’en suis pas à mon premier livre écrit par Nancy Huston. Je dévore ses fictions et me délecte de ses mots assez souvent pour dire qu’elle fait partie de mes auteurs préférés. J’appréhende bien le jour où je vais avoir terminé son oeuvre complète et qu’il faudra que j’attende une nouvelle sortie de sa part… Il y a quelques mois, j’ai sorti la fin de session de ma tête en lisant Bad Girl, son récit autobiographique.

La forme: « autobiographie intra-utérine »

L’autrice utilise la narration à la deuxième personne, le « tu » étant adressé à la petite Nancy sur le point de naître, dans le ventre de sa mère. Cela change toute la manière dont les points biographiques sont amenés, rendant le tout beaucoup plus intime et moins linéaire. Les chapitres sont courts, parfois seulement constitué d’un paragraphe, racontant une courte anecdote.

«Toi, c’est toi, Dorrit [Nancy]. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère, celui/celle qui lit.

Un personnage. »

J’ai adoré cette forme de narration inhabituelle, originalement conçue, permettant à l’autrice de parler à son jeune soi, de l’informer sur ce qui va lui arriver, de lui montrer du doigt tous les petits détails qui vont faire d’elle une écrivaine.

La place du féminisme et de la création littéraire

Dans Bad Girl, le féminisme est abordé dès le début. Nancy Huston va expliquer la place des femmes dans la société et dans la littérature à son soi pas encore né, la prévenir de ce qui l’attend. Lui décortiquer l’historique familial de fond en comble, de la grand-mère féministe à sa mère aux grandes ambitions. J’en ai relevé de beaux passages, pleins de vérités. Ces vérités menant à la place des femmes artistes, à l’importance de créer et d’écrire des histoires.

« Tu peux être cela, dire cela, avoir et faire cela. Tu peux être, dire, avoir et faire tout ce que tu veux, pourvu que les mots et la musique ne s’interrompent jamais. Parce que ta propre histoire crie famine, les histoires des autres doivent se déverser en toi sans arrêt, te nourrir à chaque instant. »

Je peux conclure en disant que cette « autobiographie intra-utérine » permet d’avoir de belles réflexions sur la place de la création dans l’intime. Si vous avez déjà lu Nancy Huston, lire Bad Girl, vous permettra de mieux comprendre l’autrice et sa démarche.

Et vous, aimez-vous lire des autobiographies?

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Les mille talents d’Eurídice Gusmão: l’histoire d’une femme invisible

Dès que le soleil a commencé à poindre le bout de son nez et que le vent froid a enfin laissé sa place à un peu de chaleur, j’ai eu une envie pressante de dénicher un livre que je pourrais lire au parc. N’ayant pas en tête un titre ou un-e auteur-e en particulier, je me suis tout de même rendue à la Bibliothèque et me suis mise à lire les quatrièmes de couverture dans la section des nouveautés. Mes yeux se sont arrêtés sur quelques bouquins dont celui de Martha Batalha, auteure brésilienne qui a connu un vif succès dans son pays natal pour son premier roman Les mille talents d’Eurídice Gusmão. Sa couverture aux couleurs flamboyantes et festives donnait le ton à mon besoin de légèreté, de lumière et de chaleur réconfortante. Par contre, ce sont surtout les quelques lignes rédigées en majuscules qui m’ont interpellée, si bien que j’ai entrepris d’en faire la lecture:

«  L’histoire d’Eurídice Gusmão, ça pourrait être la vôtre, ou la mienne. Celle de toutes les femmes à qui on explique qu’elles ne doivent pas trop penser et qui choisissent de faire autrement… ».

L’avenir tout tracé d’Eurídice

L’histoire d’Eurídice se déroule à Rio de Janeiro dans les années 1940 à 1960. Cette femme au foyer qui a toujours voulu faire autre chose que ce qui lui était destiné constate que ses journées se résument principalement à préparer les repas de ses deux enfants et de son mari Antenor et à attendre leur retour à la maison. Toute jeune, son talent pour la flûte lui promettait un tout autre avenir, mais le refus catégorique de ses parents et la fugue de Guida, sa sœur aînée, ont pesé dans la balance, laissant ainsi peu de place à ses désirs à elle. Lorsque Guida s’est secrètement envolée avec Marcos par amour pour lui, Eurídice a cru bon d’éviter d’autres déceptions à son père. Elle est alors devenue ce que l’on attendait d’elle.

Mariée et étouffée par l’ennui, elle trouve un peu de réconfort dans la création de recettes de cuisine, dans la couture en offrant ses services au voisinage et, finalement, dans la littérature, attirant les regards désapprobateurs de tout le quartier. Une femme qui lit et qui écrit!

« Qui était-elle pour lire des auteurs compliqués et écrire autre chose que des recettes de pâtisserie? […] Tant d’arrogance de la part d’Eurídice ne pouvait s’expliquer que par la folie. » p. 224.

Bien qu’elle réussisse haut la main tout ce qu’elle entreprend, son mari fait preuve d’une grande indifférence à l’égard de ses projets lui rappelant ainsi son unique devoir : se consacrer à sa propre famille, ses enfants et lui plutôt qu’à de quelconques lubies.

Le portrait d’une société

Au-delà de l’histoire d’Eurídice et de Guida, nous avons accès à celle des autres personnages qui les côtoient de près ou de loin et même à celle de leurs ancêtres. Si au départ ces digressions m’ont dérangée dans ma lecture, ayant l’impression de perdre le fil, ce choix d’écriture s’est peu à peu justifié à la lecture du texte, car il permet d’offrir une vision de la société dans laquelle vivent les deux sœurs et de mieux comprendre l’attitude et les comportements de ces personnages envers elles.

Ce roman insiste sur cette liberté constamment brimée et parvient à faire le portrait de ce qu’ont vécu de nombreuses femmes. Les talents d’Eurídice – ses mille talents! – ne sont jamais appréciés à leur juste valeur puisque ses élans créateurs sont sans cesse freinés par les membres de sa famille et, plus largement, par le monde qui l’entoure. Le caractère parfois humoristique et ironique ajoute un peu de légèreté sans toutefois perdre de vue la condition difficile de la femme à cette époque. L’égalité entre les hommes et les femmes est d’ailleurs un sujet qui demeure toujours d’actualité!

Des femmes résilientes

Malgré leurs chemins pavés d’embûches, Eurídice et sa sœur – qui a dû élever seule son fils depuis que son mari l’a abandonnée – , ne baissent jamais les bras même si certains moments sont plus difficiles que d’autres. Eurídice trouve toujours le moyen de s’épanouir et de laisser place à sa créativité. Un projet en remplace toujours un autre!

J’ai trouvé ces femmes inspirantes parce qu’elles sont fortes et audacieuses, voire acharnées. Dès les premières pages, un sentiment de solidarité m’a envahie et m’a suivie tout au long de ma lecture. Le milieu dans lequel elles baignent n’a rien à joyeux, mais leur optimisme est plus que contagieux. Elles m’ont donné envie de faire ce que j’aime même si pour y arriver ce ne sera pas toujours facile!

Connaissez-vous d’autres œuvres de littérature étrangère dans lesquelles des personnages féminins réussissent tant bien que mal à s’épanouir dans une société contraignante ?