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Suivre les 12 travaux d’Émeraude Kelly pour changer ta vie

Qui n’a jamais rêvé d’opérer un changement majeur dans sa vie pour la rendre merveilleuse et fidèle à ses idéaux? Mais tous ces livres de développement personnel semblent bien loin de notre réalité ou difficiles à mettre en pratique. Alors on laisse tomber et on continue d’imaginer avec envie ce que pourrait être notre vie si on se donnait la peine de lire ces satanés bouquins de psychologie. Et si le livre idéal pour changer de vie existait déjà mais sous une forme inattendue?

Une vie ordinaire

Les 12 travaux d’Émeraude Kelly qui voulait changer de vie, écrit par Carole-Anne Eschenazi, raconte l’histoire d’une trentenaire qui travaille comme assistante marketing dans une compagnie d’arrosoirs à Paris. Sa vie n’a rien d’extraordinaire, mais elle n’a pas à se plaindre non plus. Émeraude Kelly, Emmy pour les intimes, a un emploi stable, un chat affectueux, un petit appart sympa et de bons amis (qu’elle surnomme ses Fantastiques). Mais elle n’est pas vraiment heureuse, elle n’a pas d’amoureux, son emploi l’ennuie, elle trouve qu’elle a quelques kilos en trop et, comble du malheur, le château familial (qui compte beaucoup à ses yeux) devra être vendu car ses parents n’ont plus les moyens de l’entretenir. Emmy, un peu déprimée d’apprendre la vente de Parmeline (le château), se rend à une exposition sur l’univers de Disney et fait la rencontre de Maud. Cette femme, qui se décrit comme une coach de l’imaginaire, après avoir discuté avec Emmy, va lui proposer d’entreprendre 12 exercices dans le but d’améliorer sa vie et d’atteindre ces objectifs en 12 semaines. Tout un défi.

Coach de l’imaginaire, vous dites?

Maud, coach de l’imaginaire, est un personnage un peu mystérieux. Elle surgit toujours de nulle part et semble entourée d’une aura de magie. Mais au-delà de cette énergie spéciale, elle a l’air de quelqu’un de normal. J’ai beaucoup apprécié l’approche qu’elle avait pour aider Emmy. S’inspirant de personnages de l’imaginaire, elle met sur pied 12 défis à relever en 12 semaines. Chaque semaine a sa thématique distincte avec un ou plusieurs exercices pratiques, mais il s’agit d’un tout puisqu’il y a une évolution au fil des exercices. C’est assez particulier d’utiliser l’imaginaire comme base pour un sujet aussi « sérieux » que le développement personnel. Mais c’est tout à fait justifié puisque Maud présente des exercices concrets auxquels on peut s’identifier rapidement. Tout le monde connaît Le livre de la jungle et Baloo, cet ours qui trouve « qu’il en faut peu pour être heureux ». On peut facilement mettre en pratique l’exercice Baloo, qui consiste à déployer ses sens lorsqu’on marche dans la rue et apprécier quelque chose dans le paysage, que ce soit par l’ouïe, l’odorat ou la vue. Sinon, on imite Mickey Mouse en faisant preuve d’une bonne humeur sans faille toute la journée ou encore comme Cendrillon, on passe en revue 10 éléments pour lesquels on est reconnaissant, etc. Vous voyez le portrait?

Grandir de façon ludique

Au fil du livre, je me suis amusée à tenter de relever les défis d’Emmy. Je n’ai pas fait les exercices mais je me suis dit que je pourrais m’y atteler une fois ma lecture terminée. Et ce que j’ai apprécié, c’est ma capacité à me souvenir des exercices puisque je n’avais qu’à penser aux personnages qui y étaient associés. Je trouvais amusant de comparer mes observations à celles d’Emmy, voir comment je relèverais les défis. J’ai aussi constaté qu’on abandonne souvent l’idée d’entreprendre une démarche de développement personnel parce qu’on a peur que ce soit lourd à porter. Mais c’est tout le contraire que j’ai ressenti au cours de ma lecture et je me disais que bon nombre de personnes pourraient tirer profit de cette approche ludique.

J’aime à penser que la vie est faite de petits plaisirs et qu’il faut savourer chaque moment comme si c’était le plus merveilleux de notre existence. Il ne faut pas attendre que les situations extraordinaires arrivent, il faut les créer par le quotidien. Et il ne faut pas se prendre au sérieux, la vie est trop courte. Voilà pourquoi l’imaginaire ne doit pas être associé uniquement à l’enfance, car on peut y trouver de petits trésors qui nous aideront à grandir tout au long de notre vie.

Et vous, croyez-vous au pouvoir de l’imaginaire?

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Six années de captivité racontées

Lorsqu’Ingrid Betancourt a été capturée en 2002, j’étais beaucoup trop jeune pour même me rendre compte que quelque chose de grave venait de se dérouler. Même quand elle a été libérée, en 2008, je ne comprenais pas vraiment les événements. Par contre, du haut de mes neuf ans, je réalisais tout de même que cette femme avait vécu beaucoup de choses et qu’elle avait toute une histoire. Ce n’est que dix ans plus tard que je me suis décidée à comprendre les événements, donc j’ai lu Même le silence a une fin.

Le monde des FARC

D’abord, cette autobiographie relatant les six ans de captivité de la politicienne franco-colombienne dans la forêt amazonienne explique le climat politique du début des années 2000. À l’époque, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) sont en conflit avec les autorités en place et kidnappent plusieurs personnalités politiques pour faire pression sur le gouvernement colombien, afin d’obtenir la libération de soldats de leur organisation. La narratrice – donc Ingrid Betancourt – raconte les jours et même les heures qui ont précédé son enlèvement. On peut voir à quel moment elle aurait pu faire marche arrière dans son voyage politique et éviter ces six années de captivité. Une fois que le mal est fait, on rentre avec elle dans la forêt amazonienne pour n’en ressortir que 690 pages plus loin. Ce roman est une brique assez imposante, mais comment faire autrement quand il y a tant à raconter?

Différences entre les campements 

Durant les six années qu’a duré sa captivité, Ingrid Betancourt s’est beaucoup déplacée à travers la Colombie et a vécu dans plusieurs campements sous le commandement d’hommes différents. L’une des choses qui m’a le plus marquée de ce récit est la disparité entre les façons dont la femme était traitée. D’abord, surtout au début du récit, les hommes aux commandes du campement sont respectueux et presque compréhensifs envers les prisonniers. C’était franchement surprenant à lire. Les membres de la guérilla la traitent avec déférence, sachant qu’Ingrid est une femme éduquée et importante en Colombie. Par contre, plus tard, la femme est considérée comme une ennemie des FARC, à cause de son implication politique. Les actions posées envers elle sont alors bien différentes, beaucoup plus discriminatoires, quoique plus subtiles. Je m’attendais à ce qu’elle soit battue par ses geôliers, pas à ce qu’ils l’empêchent de s’hydrater ou qu’ils lui refusent des soins de santé qui lui sont nécessaires.

«Ils savaient que j’attendais la boisson du matin avec impatience, car, à cause de mon foie, j’évitais le café noir du réveil. Ils refusaient de me servir autrement qu’après tout le monde et, lorsque je tendais mon écuelle, ils la remplissaient à peine ou jetaient par terre le reste en me regardant.»

Il était aussi franchement crève-cœur de lire les épisodes où Ingrid était mise à l’écart de tous les autres prisonniers du campement. Elle ne pouvait alors plus entrer en contact avec ses amis, tout en les voyant vivre ensemble à proximité d’elle. Bref, les FARC n’usaient pas beaucoup de la force pour asservir leurs prisonniers, mais des moyens plus psychologiques, et ô combien dévastateurs.

Ensemble, mais divisés 

Les relations entre les prisonniers étaient également très intéressantes à voir se développer. Ingrid Betancourt a été capturée en 2002 en même temps qu’une femme s’occupant de sa campagne, Clara Rojas. D’abord alliées dans cette épreuve, elles en viennent bien vite à ne plus s’entendre du tout. Plus tard, dans les années qui suivent, les deux femmes sont installées avec d’autres prisonniers. Plusieurs captifs, peu ou pas connus sur la scène nationale et internationale, en viennent à détester Ingrid, qui est une femme d’opinions et d’actions. Plusieurs lui reprochent presque d’avoir la double nationalité, qui fait en sorte qu’elle est recherchée par deux nations. Bien que la cohabitation soit difficile, car plus d’espace pour quelqu’un égale moins d’espace pour l’autre, la narratrice lie de solides amitiés avec certaines personnes. J’ai été particulièrement touchée par les élans de solidarité qui ont eu lieu dans la forêt amazonienne durant ces années. Ces gens n’avaient rien, mais parvenaient souvent à donner à leurs compagnons. Sinon, en plus de partager infime parcelle de cette grande forêt, certains prisonniers partageaient également des plans d’évasion précis, qui étaient captivants à voir se développer.

Fidèle à elle-même

Une dernière chose qui m’a impressionnée est la façon dont Ingrid Betancourt réussit à rester elle-même durant ces six années. Durant toutes les épreuves qu’elle traverse, la femme politique garde son sang-froid. Elle reste fidèle à ses convictions, en dénonçant à sa façon les actes des FARC alors qu’elle est à la merci de celles-ci.

«Nous devions nous numéroter!… Je trouvais cela monstrueux. Nous perdions notre identité, ils refusaient de nous appeler par notre nom. Nous n’étions plus qu’une cargaison, que du bétail. […] Quand finalement ce fut mon tour, le coeur battant et la gorge sèche, je dis d’une voix qui ne semblait pas aussi forte que je l’aurais voulu: Ingrid Betancourt. Et devant le silence panique qui s’ensuivit, j’ajoutai: Lorsque vous aurez envie de savoir si je suis encore là, vous pourrez m’appeler par mon nom, je vous répondrai.»

Même lorsque les temps sont particulièrement durs, elle conserve une attitude relativement positive et pleine d’espoir, en s’accrochant notamment à Dieu et à ses enfants. Elle cherche à demeurer polie et civilisée, manières qui se perdent facilement pour être remplacées par du «chacun pour soi» lorsque l’on vit dans la jungle. Elle cherche toujours ce qu’elle peut retenir de sa captivité, ce qu’elle peut apprendre de tout ce qu’elle vit. Il s’agit certainement d’une façon de penser qui est à méditer.

Même le silence a une fin est une autobiographie racontant six années qui ont changé Ingrid Betancourt. Ce récit a réussi à me faire réfléchir sérieusement, et peut-être à me changer un peu. Même si nos vies n’ont rien à voir avec celle de la narratrice, on peut retenir beaucoup de ses expériences. Les biographies racontant des épreuves comme celles-ci vous intéressent-elles, ou les trouvez-vous trop dures et préférez les fictions?

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Frida Kahlo : La gran ocultadora

Après avoir vu sa biographie réalisée pour le cinéma par Julie Taymor, où l’artiste m’a été présentée, après l’écoute d’un documentaire sur elle réalisé par Amy Stechler, après avoir mis la main sur tout ce que je trouve d’elle dans les friperies, me voilà à chercher son journal intime dans tout Montréal pour le lire. Il n’est plus sur le marché et ne peut donc être acheté qu’usagé, et il est quasi impossible de le louer en bibliothèque. Ce journal n’était d’ailleurs pas destiné au public, contrairement à un bon nombre de ses peintures, et ne peut donc pas porter le qualificatif d’autoportrait, nous rappellera d’ailleurs Carlos Fuentes dans son introduction du Journal de Frida Kahlo.

Est-ce aller trop loin que de vouloir éplucher les pages rédigées de la main de Frida dans son intimité? Peut-être… mais je n’ai su tout cela qu’une fois le livre ouvert sur mes genoux, dans la tranquillité d’un après-midi d’été. Alors tant pis.

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Le journal

Le journal, récupéré presque entièrement (certaines pages ont été arrachées pour une raison ignorée des biographes), a été reproduit dans son format original, en espagnol et avec ses couleurs vives d’origines présentes sur les dessins et croquis du journal, mais aussi dans les textes. Au journal, constitué d’un peu moins de 200 planches, s’ajoute une traduction des textes et plusieurs commentaires effectués par Rauda Jamis et Olivier Meyer, sur les significations potentielles des images, avec des mises en contextes que j’ai toujours trouvées très pertinentes.

Cela rend la lecture assez labyrinthique, puisqu’on va d’une partie du livre à l’autre constamment, y perdant parfois le compte étant donné que les pages du journal ne sont pas numérotées. Une lecture plutôt lourde, mais pas moins rafraîchissante.

La lecture seule du journal peut être révélatrice en soi pour celui ou celle qui sait lire l’espagnol, mais ce sont véritablement les commentaires et les préfaces (introduction et avant-propos) qui illuminent selon moi l’intimité écrite de Frida, celle qui s’est tellement mêlée à et inspirée de l’histoire du Mexique qu’elle décalait l’année de sa naissance de trois ans, en 1910, pour la faire correspondre à la révolution mexicaine. Les parallèles faits avec l’évolution de sa condition physique donnent également le ton aux dessins, et justifient la qualité graphique et le nombre de taches d’encre présentes sur les pages.

Obsessions amoureuses et surréalisme 

L’écriture du journal en général m’est apparue très surréaliste : des séries de mots commençant par la même lettre ou évoquant des images, des associations entre sentiments, états et couleurs, des questions, et même un collage! Quelques lettres destinées à son entourage se retrouvent aussi dans le journal, dont la majorité sont pour Diego, tour à tour son amant, son mari, son enfant.

Le journal n’est pas l’œuvre d’une vie. Il s’échelonne sur une dizaine d’années, à partir de 1944, après sa séparation avec son mari Diego, mais aussi à la suite de leur deuxième mariage ensemble. Diego, une obsession dans le journal.

[…]

Diego « mon époux »

Diego mon ami

Diego ma mère

Diego mon père

Diego mon fils

Diego = moi =

Diego Univers

Diversité dans l’unité 

Le journal permet de suivre Frida vers sa mort qui aura lieu en 1954, un an après celle de son adulé Staline.

À ce stade post-lecture, je crois pouvoir m’avouer, en connaissance de cause, une grande admiratrice du travail artistique de Frida, et de la grande femme qu’elle fut et continue d’être, puisqu’actualisée par ses œuvres éloquentes.

N’est-ce pas d’ailleurs le cas de tant d’autres parmi vous?

Un corps – magnifique – en douleur

Lire son journal, édité, c’est se rappeler sa beauté sans pareil, ses bijoux, ses vêtements colorés traditionnels mexicains – qu’elles faisaient parfois elle-même – le soin qu’elle prenait à se rendre art, sa condition physique épouvantable, son talent reconnu et sa franchise en peinture –  peu de femmes avaient alors peint une fausse couche de manière aussi sanglante, condition féminine partagée pourtant par plusieurs…

Cette transparence dans ses peintures n’était peut-être pas aussi généreuse qu’on pourrait le croire, car prise dans une grande solitude en raison de son alitement forcé entre la trentaine de chirurgies qui rythma ses 47 ans, elle se connaissait mieux que personne et dans tous les angles; cela participe beaucoup au fait qu’elle était son sujet le plus exploité.

Atteinte de polio dès la jeune enfance, son pied droit sera malade jusqu’à être amputé un an avant sa mort, en 1954. Ce pied est une image récurrente dans les croquis et dessins du Journal de Frida Kahlo, rappelant également les codex aztèques qui indiquent le sens des événements.

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Vers 16 ans, elle se retrouve dans une terrible collision entre un bus et un tramway, où elle se fera transpercer par une main courante. Elle survit, mais cet événement lui inflige beaucoup de chirurgies à la colonne vertébrale et la contraint à un état de douleur presque permanent. La tige de métal entre par son dos et ressortira par son vagin. Fait extraordinaire, elle se fait recouvrir d’or pendant l’accident : un artisan traînait une poche de poudre d’or qui s’est déchirée lors de l’impact.

Y aura-t-il jamais portrait plus beau et plus terrible de Frida que celui-ci? Se peindrait-elle jamais comme – ou plutôt pourrait-elle se peindre autrement que comme – cette « beauté terrible, totalement changée » La souffrance, le corps, la ville, le pays [Mexique]. Kahlo. Frida, l’art de Frida Kahlo.  Carlos Fuentes

L’unique Frida 

À travers les mots mêlés et les gribouillis, les croquis, les éclats d’encres, dans les couleurs et les expressions choisies, on ressent les passions de Frida, son désir ardent pour une victoire du communisme et une volonté d’aider dans sa lutte ce parti par son art, on va jusqu’à lire un de ses rêves d’enfant, et on remarque son tracas pour l’état de folie qui l’envahissait souvent. En proie à de nombreuses douleurs innommables, c’est pourtant sa joie de vivre et son humour noir qui l’emportent. Elle écrit en 1953 :

en dépit de ma longue maladie, j’éprouve une joie immense à VIVRE

Avez-vous déjà lu le journal intime d’un/une artiste qui fut révélateur de son oeuvre?

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Colorer les écrits : Fanny Cloutier

Les journaux se sont entassés dans mes tiroirs. De mon enfance à aujourd’hui, les cahiers se sont empilés les uns sur les autres, ils se sont remplis et ont accueilli mes aspirations poétiques et les limites de mon talent. Parfois, ma vie trop banale me désespérait, j’aurais rêvé de quelque chose d’extraordinaire à coucher sur le papier, mais rien n’y faisait, le calme plat se fracassait aux pages de mes journaux. J’avais des rêves de grandeur pour mes carnets. Je rêvais de couleurs et d’images à couper le souffle, de phrases inspirées qui changent la vie des gens. Je rêvais que mes journaux soient des collages tellement vivants qu’ils m’amènent à les redécouvrir moi-même au fil des semaines.

Mais je n’y suis jamais parvenue.

Je retrouvais alors ce que je n’arrivais pas à écrire dans les textes des autres. J’aimais dévorer les journaux d’autrui. Les fictions, comme les écrits, qui provenaient du passé. Cette assiduité que je ne possédais pas, celle de prendre le temps d’écrire et de décrire la vie, me fascinait.

Et voilà qu’est paru l’ultime objet, le carnet qui aurait pu ressembler à mes rêves les plus fous. Stéphanie Lapointe nous a présenté, un peu plus tôt cette année, Fanny Cloutier ou l’année où j’ai failli rater mon adolescence. Sous forme d’entrées dans son journal intime, Fanny nous convie aux premières loges de ses 14 ans, une année forte en rebondissements. Non seulement l’ouvrage qu’on nous présente est magnifique, mais il contient aussi un récit touchant et divertissant.

Fanny a toujours vécu en plein coeur de Montréal avec son père, un inventeur dont les créations n’ont jamais pris leur envol. Sa mère étant décédée alors que Fanny était toute jeune, la famille a appris à se reconstruire du mieux qu’elle le pouvait. Or voilà qu’un jour, le père de Fanny lui annonce qu’une de ses inventions a été remarquée et qu’on lui a offert de la développer plus en profondeur durant plusieurs mois… au Japon! Mais il y a plus: la jeune fille se verra également catapultée dans le petit village de Ste-Lorette, au cœur de la famille de la soeur de sa mère, dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant. En plus de devoir dire au revoir à son père, Fanny devra apprivoiser une nouvelle famille, un nouveau village et une nouvelle école. Un cauchemar pour la jeune fille de 14 ans qu’elle est.

On se rendra toutefois compte, au fil du récit, que les exils peuvent avoir du bon, surtout s’ils nous permettent de comprendre plus en profondeur la vérité au sujet de la mort de sa mère, ou de faire des rencontres qui peuvent changer la vie.

Fanny Cloutier ou l’année où j’ai failli rater mon adolescence aborde des thèmes sérieux, tout en laissant place à une pointe d’humour. Du deuil à l’amitié, au déménagement ou à l’entraide, le récit touche des cordes sensibles. Le personnage de Fanny est toutefois très intéressant et teinte d’humour les pages de son magnifique ouvrage. On aime le ton de Fanny, qui est celui d’une adolescente emplie de doutes, de questionnements et d’idées folles. Elle est pleine de fraicheur et charme le lecteur à coup sûr.

Il faut également souligner le travail incroyable fait par Marianne Ferrer qui a illustré chacune des 326 pages que contient cet ouvrage. On a l’impression de plonger au cœur d’un réel journal intime, plein de couleurs et de magie, où les émotions s’expriment non seulement par l’écrit, mais également avec les pastels et les feutres. Le texte de Stéphanie Lapointe allié aux images de Ferrer créent un livre unique, presqu’un objet de collection, qui donne envie de le découvrir et de le redécouvrir.

Une chance pour nous, plusieurs suites sont à venir.

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Comment je suis tombée amoureuse de Andrew Kaufman

J’étais fatiguée. J’avais envie d’une lecture légère, rapide, simple et qui ne me sollicite pas trop. Du coup, j’ai pris de livre, Minuscule, juste parce qu’il n’était pas très épais. En plus, il avait pile la tête de l’emploi… Finalement, j’ai plongé dans le monde de l’auteur, ai lu le livre d’une seule traite, et me suis jetée sur ses autres romans. Andrew Kaufman a fait beaucoup plus que me divertir : il m’a fait rire, il m’a fait réfléchir, il m’a fait penser à mes amis, il m’a nourrie… il m’a fait beaucoup de bien.

Minuscule

Tout commence par un banal cambriolage dans une banque. Mais au lieu de prendre de l’argent, le voleur demande aux personnes présentes de lui donner l’objet qui a le plus de valeur sentimentale à leurs yeux. À son départ, il leur dit : «En sortant d’ici, je vais emporter 51% de votre âme avec moi. Cela va se traduire par d’étranges conséquences dans vos vies. Mais voici le plus important : apprenez à la faire repousser, ou vous mourrez.»

À partir de là, chacun des cambriolés va se faire assaillir par des épreuves plus fantas(ti)ques les unes que les autres : l’une fuit son tatouage de lion qui a pris vie, une autre se transforme en bonbon, l’un voit sa mère se multiplier dans sa maison… ils sont une quinzaine à se confronter à leurs blocages et à tenter de se sauver.

L’auteur les force à faire face à ce qui les empêche d’avancer dans leur vie avec humour, douceur, mais aussi avec tellement de psychologie ! Je défie quiconque de ne pas se reconnaître ou de ne pas retrouver un de ses proches dans ces épreuves.

Tous mes amis sont des superhéros

Déjà emportée par Minuscule, j’attendais beaucoup de celui-ci, et il ne m’a pas déçue.

C’est l’histoire d’amour entre Tom et Super-Perfectionniste. Le jour de leur mariage, Super-Hypno, jaloux, hypnotise Super-Perf pour qu’elle ne voit plus Tom. Celui-ci devient donc sélectivement invisible, ce qui est bien ennuyeux.

Tom nous raconte comment il a rencontré Super-Perf, comment il s’est intégré à la communauté des superhéros de Toronto, et comment il va trouver une solution pour que l’amour de sa vie puisse à nouveau le voir.

Cette fois, Andrew Kaufman prend les caractéristiques de ses personnages (autant qualités que défauts) pour en faire des super-pouvoirs. J’ai littéralement fondu devant Super-Sofa, Super-Dimanche, Super-Je-danse-trop-bien, Super-Stress… Tout comme dans Minuscule, on se demande rapidement : «Et moi, quel Super- serais-je ?» ou alors on éclate de rire en rencontrant un de nos amis parmi les superhéros décrits.

Les Weird

Ce dernier livre raconte l’histoire de la fratrie Weird, cinq enfants auxquels leur grand-mère a fait des dons à la naissance. Ainsi reçoivent-ils sécurité, espoir, sens de l’orientation, pardon et force. En fin de vie, la grand-mère reconnaît qu’en fait, ses dons ont plutôt été des malédictions qui ont empêché ses petits-enfants de vivre pleinement leur vie : celui qui cherche toujours la sécurité ne saura pas prendre le risque d’un changement ; celle qui ne perd jamais espoir est finalement prisonnière de ce dernier ; celle qui ne peut se perdre ne saura pas non plus s’abandonner dans les bras de quelqu’un d’autre ; celle qui pardonne sans condition se fera abuser en permanence ; et celui qui est fort aura toujours quelque chose à prouver.  Elle leur demande donc de se retrouver autour d’elle avant sa mort pour qu’elle puisse lever ces «malédons».

Comme toujours avec Andrew Kaufman, les héros remettent en question leur vie en profondeur, avec humour et douceur. On aime les enfants Weird et oui, on se reconnaît en eux. On leur souhaite de récupérer une vie imparfaite et normale, où ils pourront faire leurs erreurs et finalement trouver le bonheur.

J’en veux encore !!

J’ai tout simplement adoré l’humour, la candeur, l’amour qui se dégagent des écrits d’Andrew Kaufman. Mettre en scène des personnages qui doivent faire face à des questions aussi profondes, mais avec autant de simplicité et d’émotions n’est vraiment pas une chose évidente. Il dédramatise tout, rien n’est jamais grave ou définitif. Ses personnages sont si humains et si normaux au milieu de leur histoire extraordinaire, qu’ils sont extrêmement touchants. Alors qu’on est clairement dans l’imaginaire et le fantastique, on a vraiment l’impression que chacune des situations pourrait nous arriver.

C’est un tel coup de cœur que je l’ai déjà fait lire à ma sœur et à plusieurs amies. Chacune s’y est retrouvée, mais pas toujours à l’endroit prévu par les autres, d’ailleurs. Ce sont définitivement des livres qui ouvrent à la réflexion sur soi, mais surtout au dialogue avec les autres.

Je suis vraiment tombée en amour avec Andrew Kaufman. En attendant de lire ses prochains écrits, je vais relire encore et encore ceux qui sont déjà traduits en français, et je vais en parler encore et encore avec mes proches.

Et vous, pour quel auteur êtes-vous tombé(e)s en amour dernièrement ?

 

Le fil rouge Le fil rouge lit Littérature Bibliothérapie Les livres qui font du bien Les cent plus beaux poèmes québécois Pierre Graveline Fides Découverte Poésie

La poésie, cette créature que je ne savais apprivoiser

Mes premières rencontres poétiques, à ce que je me souvienne, étaient avec Nelligan et St-Denys-Garneau. C’était à la fin du secondaire et au début du cégep. On ne peut pas dire que nos premières dates aient été fructueuses. Je n’arrivais pas à ressentir quoi que ce soit au travers leurs images.

Je pense que mon esprit analytique et pragmatique empêchait quoi que ce soit de se produire. Je ne voyais que la surface, déboussolée par des mots que l’on ne pouvait associer ensemble pour décrire une réalité. Il y avait bien peu au-delà du Vaisseau d’or qui s’échoue et j’aurais bien aimé savoir qui était cette joie qui marchait aux côtés de St-Denys-Garneau.

La poésie est longtemps restée bien mystérieuse. Je ne savais comment la définir, je ne savais comment l’apprécier, je ne savais comment l’apprivoiser.

Mais je ne pouvais détacher mon regard d’elle.

Et puis un jour, j’ai repris contact. J’ai participé à un atelier d’écriture. J’y ai mis tout mon cœur, mais l’animateur m’a dit à la toute fin que je n’avais pas respecté les consignes : j’avais écrit de la prose, et pas de la poésie.

Décidément, je n’y comprenais rien.

J’ai abdiqué, et je l’affirmais fièrement : « La poésie, ce n’est pas pour moi. »

Puis, j’ai eu un deuxième rendez-vous avec Regards et jeux dans l’espace, 13 ans plus tard, sous la contrainte d’un plan de cours d’Introduction à la littérature québécoise. Cette fois-là, il y a eu des étincelles entre nous. La douleur de St-Denys-Garneau résonnait en moi, et c’était puissant. Quelque chose venait de se passer. Il a fallu que j’en parle à mes amis poètes : « Je pense que j’ai compris quelque chose ».

J’ai en fait saisi qu’il faut laisser du temps à la poésie. Il faut avoir un peu de vécu pour l’apprécier à sa juste valeur. Il faut avoir pleuré. Il faut aussi avoir ri. Il faut avoir été seul. Il faut avoir aimé. Il faut aussi avoir été aimé.

 

Et maintenant que « j’ai des chances » avec la poésie, je commence par quoi?

Je ne savais pas trop quoi lire, qui découvrir. J’avais un peu peur de tomber sur un mauvais numéro et que ma relation toute neuve avec la poésie ne s’éteigne d’un souffle.

Or, j’ai découvert Les cent plus beaux poèmes québécois, grâce à un cours de création littéraire — pendant lequel j’ai écrit mes premiers vrais poèmes, croyez-moi! Cette anthologie est une excellente porte d’entrée dans ce monde intrigant – et si peu connu — de la poésie québécoise.

 

Aujourd’hui, maintenant, combien pourriez-vous nommer de poétesses et de poètes québécois? 

Il faut le dire, la poésie est à la littérature ce qu’est l’underground à la musique. Selon la maison de la poésie de Montréal, seulement 1 % des lecteurs achètent des recueils poétiques. Pour cette raison, les petites librairies hésitent à s’en procurer. Là où je vais choisir mes livres (une librairie indépendante de région), il y a à peine quelques centimètres de rayon dédiés à la poésie!

Il y a pourtant de bien belles découvertes à faire. Il y a eu quelques grands noms et des périodes d’or de cette forme d’expression au Québec, et la relève est tout aussi intéressante.

En lisant l’anthologie préparée par Pierre Graveline, j’ai vraiment été surprise par le nombre d’auteures et d’auteurs, mais aussi par la diversité des thèmes et des styles d’écriture. On est parfois bien loin du classicisme de Nelligan!

On y retrouve des morceaux choisis provenant du travail de 75 artistes québécois, soit cent poèmes publiés entre 1879 et 2007. On ne peut pas donc lire ce qui se fait de plus actuel, mais la belle diversité qui s’y trouve nous permet de tomber sur quelques coups de cœur. On y parle d’amour – peut-on faire autrement dans la poésie? – de nature, de désir et d’identité.

Il existe deux versions de cette anthologie dans lesquelles se cachent des détails en noir et blanc d’œuvres de l’artiste René Derouin. C’est d’ailleurs ce dernier qui a invité Graveline à faire ce livre hommage à la poésie québécoise. Je me suis procuré le format de poche — très pratique pour avoir accès à la poésie partout – mais il y a aussi une version « beau livre », que j’ai dénichée dans la bibliothèque de mon amoureux. Quinze œuvres inédites de Derouin y ont été insérées, en couleur. C’est le genre de livre qui donne l’envie d’acheter une maison en campagne pour le laisser y trainer sur une table basse, tout près du feu de foyer et de la couverture de laine…

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Le Vaisseau d’or, une oeuvre de René Derouin  dans l’anthologie Les cents plus beaux poèmes québecois.

Ce qui m’a charmée le plus dans l’anthologie, ce sont les poèmes qui jouent avec le rythme et les sonorités. Quel plaisir de lire tout cela à voix haute!

Et à genoux si genoux me portent je porte mains

à tes hanches te couvre peau de blanche brune

et blanche

aussi je plie frôle tes pieds de long désir affolé

chaque doigt chaque soie de langue

que corps prenne force de peau

      extrait de Bleus de mine (Anne-Marie Alonzo), p. 18

 

On ne peut pas prévoir pencher si

soudainement vers un visage et vouloir lécher

le corps entier de l’âme jusqu’à ce que le regard

étincelle de toutes les fureurs et les abandons.

On ne peut pas prévoir l’emportement du corps

dans l’infini des courbes, des sursauts, chaque

fois que le corps se soulève on ne voit pas

l’image, la main qui touche la nuque, la langue

qui écarte les poils, les genoux qui tremblent, les

bras qui par tant de désir entourent le corps

comme un univers. On ne voit que le désir.

      extrait de Sous la langue (Nicole Brossard), p. 35-37

 

J’ai été étonnée d’être charmée par l’originalité de Gauvreau :

Mon Olivine

Ma Ragamuche

je te stoptatalère sur la bouillette mirkifolchette

J’acramuze ton épaulette

Je crudimalmie ta ripanape

Je te cruscuze

Je te goldèpe

[…]

je me penche et te cramuille

Extrait de Les boucliers mégalomanes (Claude Gauvreau), p. 100

Maintenant, je le dis fièrement : « J’aime ça, la poésie. Pis la poésie québécoise, en plus! »

Quels sont vos poétesses et vos poètes québécois préférés?

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La quatrième de couverture de l’anthologie.

 

 

GRAVELINE, Pierre (2007). Les cent plus beaux poèmes québécois. Fides, 235 p.

GRAVELINE, Pierre (2013). Les cent plus beaux poèmes québécois. Biblio Fides, 225 p.

Référence:  http://www.maisondelapoesie.qc.ca/fr/mission

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L’art de perdre : une fresque intergénérationnelle fascinante

C’est par le personnage de Naïma qu’on pénètre dans cette famille qui a immigré en France pendant la guerre d’Algérie. Dès les premières pages, j’ai été interpellée par cette femme en quête identitaire. Elle est née en France, mais elle est constamment ramenée à « son » pays, l’Algérie. Elle le visitera pour la première fois à l’âge adulte; une chance que Wikipédia et Google ont été là pour la préparer, parce que ce pays auquel on la ramène constamment, elle en sait rien.

Écrit par Alice Zeniter et gagnant du prix Goncourt des lycéens, ce roman en est un marquant. On suit pendant des décennies le parcours d’une famille, débutant par le grand-père Ali, son fils Hamid et sa fille Naïma. On y parle beaucoup de transmission, de ce qu’on transmet à ses enfants, et ce, particulièrement dans un contexte où le sentiment identitaire est différent pour chacun d’entre eux.

« – Je veux retrouver mes racines.
– Les miennes, elles sont ici, dit Hamid. Je les ai déplacées avec moi. C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. »

Apprendre par le roman

Ce livre m’a énormément appris, car pour être bien honnête, je n’avais pas beaucoup de connaissance sur la guerre d’Algérie. Je ne savais presque rien, ce fut donc une lecture instructive et captivante qui m’a fait prendre conscience des complexités de cette guerre, de l’intérieur, tout en me démontrant les séquelles de celle-ci sur des générations entières.

«  Elle ne veut plus partir d’ici. Elle veut absolument rentrer chez elle.»

Puisqu’il aborde des thématiques qui me passionnent telles que l’identité, l’exil, le sentiment d’appartenance, les souvenirs et la transmission, j’ai eu un réel coup de cœur pour ce roman. J’y ai trouvé plus de 500 pages de pur bonheur, entremêlée à cette famille loin d’être parfaite qui a vécu des drames et des deuils inimaginables. Je me suis retrouvée captivée par ces thèmes et surtout, par la façon dont l’autrice les a abordés. Elle passe par l’individu pour raconter des émotions et des silences qui régissent tant de familles en France, mais aussi ici, et ailleurs bien sûr. Il y a une certaine forme d’universalité dans les émotions de ces trois personnages: le grand-père, le fils et sa fille.

L’art de se trouver

J’ai trouvé que ce qui résonnait davantage dans ce texte c’était incommunicabilité entre les membres de la famille et la façon avec laquelle l’autrice dépeint celle-ci. Il y a beaucoup de vulnérabilité, de précision et d’observation dans cette façon qu’elle a de nous dépeindre une fresque familiale pleine de silence, d’amour, de tabous et de désir d’appartenance. Ce qui me reste de cette lecture, c’est l’importance des racines que l’on se crée soi-même, tel un authentique retour à soi. C’est exactement l’histoire de Naïma qui retourne chez elle, dans son chez elle sans frontières ni passeport. C’est aussi l’amour qui réside entre des membres d’une même famille, et ce, sans avoir les mêmes croyances, repères et vécus.

« C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à une autre. »

Avez-vous une autre lecture à me conseiller abordant ces thématiques ?

À écouter : Posdcast La poudre, rencontre avec Alice Zeniter


Le fil rouge tient à remercier Patricia Roy chez Flammarrion pour le service de presse.

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Jouer comme des enfants

J’ai toujours été une raconteuse d’histoires. Lorsque j’étais enfant, j’occupais le plus clair de mon temps à imaginer des mondes et les personnages extraordinaires les peuplant. Je me souviens même avoir utilisé les jeux vidéo pour en détourner l’objectif initial dans l’unique but de réinventer une vie au protagoniste principal. Avec moi, Link vivait de toutes nouvelles aventures sur son île dans Wind Waker. Le plus intéressant dans tout cela, c’est que j’avais déjà un public à l’époque, incarné par mon petit frère. Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, je me prête encore à ce petit jeu à travers les jeux de rôle.

 

Comment on écrit une partie de Donjons et Dragons?

En fait, c’est assez simple. J’écris une histoire comme j’écrirais un roman. Il y a de courtes descriptions amalgamées à des dialogues. Bien entendu, je dois laisser des trous dans le scénario puisque je ne peux pas prévoir les réponses de mes joueurs. Par conséquent, il m’arrive très souvent de devoir improviser, et ce, même si le texte est écrit depuis plusieurs semaines. On ne sait jamais jusqu’où les joueurs vont nous conduire. Il faut donc être à l’aise avec les imprévus et ne pas trop s’attacher à certaines scènes pré-établies. L’écriture se fait de façon individuelle. Après tout, je dois garder mes secrets pour surprendre le plus possible mes joueurs. Je consacre dix à douze heures d’écriture par partie. Je m’inspire ici et là. Parfois, j’emprunte des objets magiques à des mondes fictifs déjà existants. D’autres fois, mes personnages ressemblent beaucoup à certains protagonistes rencontrés dans des livres ou dans des séries télévisées. Bref, je n’hésite pas à laisser mon imagination se balader entre mes influences personnelles et mon monde intérieur.

 

Écrire des aventures pour des joueurs réels

Écrire des parties de Donjons et Dragons, c’est plonger tes amis dans ton esprit et espérer ne pas les décevoir. Cela représente un réel défi. Une pression énorme, mais stimulante s’empare de moi lorsque vient le moment de satisfaire l’imagination bouillonnante de mes joueurs. Il faut penser à tout. Comprendre chacun de leurs besoins. Une telle veut devenir un Animagus. Un tel souhaite vivre une relation amoureuse avec son mentor. Une autre a des convictions politiques très ancrées qu’il faut mettre en ligne de compte. Quel bonheur de permettre à tous ces personnages fictifs de prendre vie! Plus précisément, je participe et j’assiste à la naissance de la créativité pure de mes amis. Je me dois donc de leur offrir le meilleur des panoramas, le meilleur des espaces, pour développer leur deuxième « moi ». Quoi de mieux que le genre fantastique pour y arriver?

 

Une réaction immédiate

Évidemment, en faisant vivre des aventures imaginaires à des individus du monde authentique, je vis aussi leurs réactions en temps réel. La réception est immédiate. Elle ne se fait pas à travers des critiques dans les journaux ou par des messages dans ma boîte de courriels. Elles sont transmises à même leurs expressions faciales et les sentiments que je tente de leur faire expérimenter. Sans avoir l’air sadique, faire pleurer un joueur, c’est une sorte d’apogée en tant que maîtresse de jeu. Ils finissent par s’investir pleinement dans leur rôle et bientôt, ils deviennent ceux qu’ils ont inventés. Ils débordent de passion et ils prennent à cœur leur seconde identité. Il arrive donc qu’ils soient déçus, ce qui est extrêmement difficile à voir pour celui ou celle qui crée leur périple. Bref, écrire des jeux de rôle, c’est autant apprendre à accepter ses échecs qu’à savourer ses belles victoires.

 

La création de personnages

L’écriture de jeux de rôle implique également la création de NPC (Non Playing Character ou PNC en français, Personnages Non Joueurs). D’une part, j’écris ces personnages en fonction du caractère de mes joueurs afin que certains de ceux-ci deviennent amis et que d’autres deviennent ennemis. D’autre part, il arrive que ces protagonistes reflètent, d’une façon ou d’une autre, ma propre personnalité. Après tout, c’est moi qui devrai incarner leurs défauts et leurs qualités. Je dois jouer le rôle du caméléon et me glisser dans la peau de multiples personnages aux ambitions diverses. Par moment, je suis une vieille femme bornée, mais pleine de ressources. À d’autres instants, je suis un homme imbu de lui-même et à l’égo démesuré. Il faut donc être polyvalent afin de rendre le jeu le plus crédible possible.

 

Écrire des parties de Donjons et Dragons en tant que femme

Ce n’est un secret pour personne, le monde des jeux de rôle est manifestement plus masculin que féminin. Heureusement, dans les dernières années, il y a un véritable engouement pour ce loisir et les femmes sont enfin les bienvenues. Par conséquent, l’arrivée des femmes au sein de ce jeu a fait évoluer la façon de l’aborder. De nouvelles possibilités voient le jour et une vision novatrice s’offre à tous et à toutes. Il nous appartient maintenant de créer des univers dans lesquels les femmes peuvent être fortes physiquement et psychologiquement. Elles peuvent être des combattantes inégalées. Elles ont le droit d’être des femmes de tête, aux commandes d’un royaume complet, et ce, grâce à leur qualité de meneuses et non en raison d’un mariage fructueux. Bien entendu, rien ne les empêche de jouer un rôle plus « traditionnel ». Tout est possible. D’ailleurs, je crois qu’il s’agit de la plus grande force de ce jeu: il n’y a pas de limites. Vous pouvez être qui vous voulez et faire ce qui vous plaît. J’ai le plaisir immense d’être une des créatrices de ce monde meilleur et rien ne peut me combler plus.

Depuis que j’écris des aventures pour mes compagnons, je me rends compte que l’écriture de fiction a toujours fait partie de moi. Lorsque j’étais jeune, je rêvais d’écrire des romans dans lesquelles une jeune fille découvrait des mondes magiques. En vieillissant, je me suis tournée vers la poésie et mon rapport à l’écriture a changé de façon assez radicale. L’écriture de parties de Donjons et Dragons agit comme un échappatoire pour moi. Elle me permet de retrouver mes plaisirs d’enfant.

Vous êtes-vous déjà prêtés à ce genre d’exercice? Avez-vous déjà écrit des aventures ou des histoires pour vos propres amis? Avez-vous été de ces joueurs qui se prêtent cœur et âme au jeu?

 

Crédit photo : Michaël Corbeil

Griffintown – Un western moderne !

C’est en direct de mon appartement en plein cœur du quartier Griffintown que j’ai choisi de vous parler de ma récente lecture: Griffintown de Marie Hélène Poitras. Un roman qui était dans ma PAL depuis un moment déjà mais par lequel je me suis récemment laissée tenter. Peut-être puisque je quitterai ce quartier que j’habite depuis 1 an en juillet prochain et que je me sens déjà un peu nostalgique, j’ai eu envie de vous partager mon amour pour ce petit coin et ma critique sur ce roman de type western moderne que nous propose Marie Hélène.

Un peu d’histoire…

Si vous n’êtes pas familier avec ce coin, sachez qu’il s’agit en fait simplement d’un des quartiers les plus populaires en ce moment de la ville de Montréal et qu’il se situe entre le Vieux-Montréal, la Petite-Bourgogne et Pointe St-Charles. Véritable boom immobilier, et champs de condos aujourd’hui, Griffintown n’a pas toujours eu cette allure qu’on lui connait maintenant. Ancien quartier ouvrier, aujourd’hui déserté par les industries et ses occupants, on raconte bon nombre d’histoires de fantômes et de quartier hanté quand on lit un peu à son sujet. Un des faits toujours d’actualité et qui a toujours fait partie de l’histoire du quartier est que Griffintown, malgré son architecture moderne, abritait toujours jusqu’à tout récemment une des écuries les plus anciennes de Montréal: le Horse Palace, datant de 1862. Ce bâtiment aujourd’hui démoli est toujours en tentative de sauvegarde et en attente de financement (je vous invite à consulter leur page Facebook pour en apprendre plus). Qu’on soit d’accord ou non avec l’utilisation de ces chevaux pour cet attrait touristique (je connais bien peu de Montréalais qui en ont déjà fait un tour, mais j’admet en avoir fait un à New-York haha!), le fait est que cela fait partie de notre paysage urbain et ce, depuis toujours.

Un Western 2.0

Dans le Griffintown de Marie Hélène Poitras, on suit la vie inusitée de nombreux cochers qui année après année après un hiver rude et froid reviennent « au galop!» pour la saison estivale dans le Vieux-Port de Montréal afin de gagner quelques «cloches». Le livre débute avec la disparition du chef de l’écurie de Griffintown de manière très mystérieuse, laissant en plan son assistant avec toutes les responsabilités qui viennent avec, et qui doit désormais maintenir l’écurie en place. Retour des chevaux, retour des cochers, retour des drames et autres histoires qui les accompagnent. L’histoire de disparition teintera le livre un peu partout pour en venir à une découverte macabre un peu plus tard dans le roman. C’est surtout Marie qu’on suit tout au long du roman, une nouvelle cochère amoureuse des chevaux qui viendra essayer de faire sa place parmi ce monde bien particulier. Une fille pleine de fougue et remplie d’espoir pour qui ce ne sera pas très facile mais qui aura la chance d’avoir l’aide d’un vieux (pas si vieux) de la vieille qui lui donnera un sacré coup de main, et autre chose aussi que je vous laisse deviner…

Un roman rempli de rebondissements, avec une belle intrigue et quelques histoires intéressantes sur les fantômes et le passé de Griffintown. La mairesse de Montréal a indiqué que les calèches disparaîtront graduellement sous peu mais que cet été, elles feraient toujours partie du paysage estival québécois. Un attrape touristes pour certains, certes, mais qui demeure dans le patrimoine et ce depuis des lunes. Encore une fois, qu’on soit d’accord ou non avec cette industrie, ceci n’est pas la question dans ce livre. On parle ici d’une histoire bien écrite, sur un monde qui demeure encore bien mystérieux et méconnu, et assurément après la lecture de celui-ci vous verrez les cocher(ères) autrement.

Griffintown déborde de secrets et ce livre m’a donné envie de faire la «touriste» dans mon petit coin avant de le quitter dans les prochaines semaines… Attention à Caro l’exploratrice urbaine !

Avez-vous d’autres suggestions de Western moderne ? J’ai bien envie d’écouter de la musique western soudainement… 🙂

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Oma lit, ou les livres comme liens entre les générations

Si on devait faire un personnage à partir de ma mère, ses attributs seraient le peignoir, la tasse de café et le livre. Bien qu’étant une grosse dormeuse, elle se lève bien plus tôt que nécessaire, juste pour avoir le plaisir de traîner à la table du déjeuner en peignoir avec sa 4e tasse de café devenue froide et son roman.

La lecture selon ma mère

Il y a 2 choses essentielles dans ses habitudes de lecture :

La première est qu’elle préfère les livres qui finissent bien. Ainsi, elle n’a jamais lu la fin de La petite sirène d’Andersen, et elle a une attirance particulière pour les romans policiers (qui finissent bien par définition, puisque le coupable est toujours découvert). D’ailleurs, les polars, elle les commence souvent par les dernières pages, comme un épisode de l’inspecteur Columbo : le nom du coupable n’a pas d’importance réelle, tout l’intérêt est dans l’enquête.

La deuxième est qu’elle ne sait pas choisir. Alors un jour, elle a décidé de lire les livres de la bibliothèque du village par ordre alphabétique, quel que soit le genre, voire même la langue (elle lit aussi l’allemand). Quand elle a épuisé la bibliothèque du village, elle s’est attaquée à la bibliothèque de mon frère (Terry Pratchett, David Gemmel, Stephen King…) et à ses mangas (Dragon Ball, Bastard, City Hunter…).

C’est ce qu’elle nous a transmis de plus fort : toute lecture est bonne, il n’y a pas de hiérarchie de genre, d’auteur ou de lecteur. Jamais elle n’a émis le moindre jugement sur nos choix de lecture, rien n’était jamais trop difficile ou léger pour notre âge, trop ci ou pas assez ça… Nous allions chaque semaine à la bibliothèque, choisissions et lisions en toute liberté ce que vous voulions, pis c’est tout.

Un pivot de la transmission

Il n’est alors pas très étonnant que son premier acte de grand-mère ait été d’acheter des livres. Forcément, ils tiennent une place importante dans sa relation avec son petit-fils. C’est d’ailleurs ce qui fait la joie du loulou quand il retrouve sa Oma : la valise pleine de livres et les heures qui s’annoncent à les lire et relire jusqu’à les connaître par cœur, au mépris de toute règle qui s’appliquerait normalement. Leurs heures de lecture deviennent un acte de résistance face au quotidien et au fait que nous vivons sur des continents différents. Elles leur permettent de construire des liens si forts qu’ils tiennent malgré les séparations longues grâce aux citations qui entrent alors dans notre langue familière à force de blagues entre eux.

Je vais laisser la parole à ma mère pour qu’elle puisse vous expliquer un peu mieux ce que ces moments représentent pour elle.

Seuls au monde et hors du temps

La porte est fermée, maman s’affaire dans la cuisine et ne peut plus nous entendre. Dorénavant nous sommes seuls au monde, lui et moi, dans la pénombre de ma chambre. Ce moment nous appartient. 

Je suis installée confortablement sur mon lit, il est blotti contre moi, ses doudous serrés contre lui. Une tâche ardue nous incombe : choisir, dans le trésor empilé à nos pieds, l’album que je lui lirai ce soir. Mais voilà, il a de nombreux albums préférés et une seule solution s’impose : il faudra en lire plusieurs. Je le soupçonne de nourrir, tout comme moi, l’espoir de faire durer le plus longtemps possible ce moment d’intimité ponctué de marques d’affection et de complicité.

Pourtant maman a dit « un seul ». Maman a dit « Il est fatigué, il doit dormir ». Mais que peut une maman contre une alliance aussi forte que celle qui peut exister entre une grand-mère et son petit-fils ?

Bien sûr, Maman aussi lit des histoires, mais voilà, maman n’est pas qu’une maman. C’est aussi une ménagère, cuisinière, lingère… Elle porte tant de responsabilités, préoccupations ou tracas quotidiens sur ses épaules que quand elle lit, elle n’oublie jamais qu’après, elle a encore mille choses à faire. Pour elle, il est toujours l’heure de quelque chose.

Une grand-mère a conscience qu’une occasion perdue est une occasion qui ne se présentera peut-être plus. Elle sait que le temps s’écoule, que chaque moment est unique et ne reviendra plus. Demain, ce sera peut-être trop tard. Alors, elle prend le temps, le temps de rire, de faire rire, de regarder en détail les illustrations, d’imaginer la suite de l’histoire, d’inventer une autre fin. Une grand-mère n’a qu’une priorité, celle du plaisir immédiat car plus jamais il n’aura 6 ans, 2 mois et 4 jours.

Alors le cœur l’emporte sur la raison et nous faisons fi du monde entier. Lovés dans une bulle de plaisir, nous cultivons la complicité et construisons des souvenirs pour que cet instant trop court dure toute la vie.

Se construire une relation forte

La lecture du soir est un rituel très ancré chez nous, c’est un des éléments les plus importants pour la cohésion de notre famille. Quoi qu’il ait pu se produire dans la journée, nous nous retrouvons le soir pour lire notre histoire.

Moi, en tant que mère, je souhaite que le loulou soit à l’aise avec la lecture, qu’il se construise une culture générale solide, qu’il s’ouvre l’esprit, maîtrise sa langue maternelle. Ma mère, elle, n’a aucune responsabilité dans son éducation. Pour elle, le livre est un plaisir pur qui se suffit à lui même, un moment de partage hors de toute contrainte, juste de l’affection à donner. Chacune son rôle, chacune ses objectifs, nous nous complétons.

Ma mère et mon fils ont réussi à pousser notre rituel encore plus loin, à en faire quelque chose qui leur appartient à eux seuls. Ils ont leurs lectures à eux, leurs livres qu’ils se gardent, très loin de ceux que le loulou partagerait avec moi. C’est leur pont au dessus du temps et de l’espace, leur point de rencontre, leur façon de s’amadouer mutuellement et d’évoluer ensemble. Grâce à ça, ils n’ont besoin de personne comme interprète pour se comprendre.

Et vous, quel rituel familial avez-vous créé autour des livres ?