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Club de lecture féministe: Le monde est à toi

18 février, café Chez l’Éditeur,

Après notre  lecture de Moi, Tituba, sorcière, nous nous sommes tournées vers un coup de coeur dont nous voulions absolument discuter.  Habituellement, nous aimons découvrir les livres en même temps que les participantes, nous avons l’impression que ça rend l’expérience d’autant plus authentique. Cette fois, par contre, nous voulions absolument parler du livre Le monde est à toi de Martine Delvaux. Après la sortie de ce titre, entre essai et missive, il nous semblait impensable de ne pas l’ajouter aux lectures d’un club féministe.

Pour cette séance, nous avions aussi la visite de Alex Beausoleil, blogueuse pour la plateforme Lire de Art TV, ce fut un véritable plaisir de la compter parmi nous et de voir qu’elle avait envie d’y participer tout autant que les autres. Vous pouvez d’ailleurs lire son article ICI.

Alors, qu’avez-vous pensé de votre lecture ? 

Plusieurs se sont retrouvées dans les propos de Delvaux, dans les questions qu’elle se pose. Autant celles qui ont un ou des enfants que celles qui ne sont pas mères.  » Qu’on s’y retrouve ou non, on ne peut pas ne pas trouver ça beau » mentionne l’une des participantes. Il y a, dans les propos de Delvaux, quelque chose qui se rapproche d’un idéal, sans nécessairement avoir à l’atteindre ni culpabiliser face à l’atteinte, ou non, de cet idéal. C’est un texte qui ne culpabilise pas et qui, tout au contraire, inspire.

Une porte d’entrée accessible

Le monde est à toi est à la fois engagé mais modéré, ce qui plaît à toutes. Il n’y a pas de colère, aucun ressentiment, tout est accessible, simple, vient du coeur. Bien qu’on parle de l’engagement, sous maintes formes, personne ne sent que les prises de position de Delvaux sont contraignantes ou imposées. En laissant sa fille faire ses propres choix, elle laisse aussi aux lecteurs et lectrices les mêmes choix. Ses écrits guident et offrent une belle porte d’entrée pour explorer la pensée féministe.

Compassion et amour

S’il y a d’ailleurs un aspect qui nous a toutes charmées, c’est la grande compassion et l’amour dont fait preuve l’auteure dans ses écrits. Tout tourne autour de l’amour,  du respect, de la compassion, autant envers les autres qu’envers  soi.

« On devrait toutes se parler comme elle parle à sa fille  » dit Martine.

Il y a, dans cet amour, un certain lâcher prise qui nous fait comprendre qu’il n’y a certainement pas qu’une façon d’élever un enfant, d’être, de vivre. Tout est correct, tout est possible et c’est beau de se le rappeler, que ce soit en le lisant, chacun chez soi ou bien entre nous, autour d’une table et d’un bon latté.

Nos propres parents et le refus du rôle unique

Ce fut définitivement une belle séance remplie de discussions profondes, touchantes et nécessaires. Une chose qui est ressortie à plusieurs reprises, c’est la manière dont les choses ont évolué, dont nos parents, spécialement nos mères, nous ont élevées. La manière dont, souvent, nos mères n’étaient que mères, définies uniquement par ce rôle. Petit à petit, les choses changent  et un texte comme Le monde est à toi en est l’exemple. Delvaux affirme, implicitement et explicitement, à quel point elle ne porte pas que le chapeau de mère, qu’elle est aussi femme, auteure, professeure… et qu’elle refuse cette idée qu’elle ne serait que mère. Ce n’est certainement pas l’image qu’elle veut transmettre à sa fille et ça, on le sent tout au long du texte.

Ce fut donc une magnifique rencontre qui toucha à l’intime, comme à l’universel et qui nous a certainement confirmé notre amour pour la petite plaquette qu’est Le monde est à toi. 

Le mois prochain, on entre dans un tout autre registre avec Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estée, un livre qui explore les histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage.

 

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Maternité, la face cachée du sexisme : libérer les femmes du fardeau exclusif de la parentalité

« Être maman est le plus beau métier du monde ». Gageons que cette phrase populaire est parvenue à vos oreilles bien plus souvent que son pendant masculin « Être papa est le beau métier du monde ». Or, pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi les femmes se retrouvent-elles encore aujourd’hui intrinsèquement liées à la parentalité et aux contraintes relevant de la responsabilité des enfants dans un couple? C’est ce qu’analyse la journaliste, chroniqueuse et blogueuse féministe Marilyse Hamelin dans son essai Maternité, la face cachée du sexisme : plaidoyer pour l’égalité parentale.

Dans une étude s’appuyant notamment sur des entrevues et des enquêtes statistiques, l’autrice nous démontre le sexisme inhérent à la maternité en expliquant comment les femmes sont encore considérées comme le parent principal dans un couple, comment les hommes pourraient – et, pour plusieurs, voudraient – être davantage impliqués dans la parentalité, et comment l’État pourrait améliorer le congé parental québécois.

La mère, l’éternel parent « par défaut »

Malgré les nombreuses avancées réalisées en matière d’égalité femmes-hommes, il n’en demeure pas moins que la mère, dans la société québécoise, agit encore très souvent comme le parent principal, le parent « par défaut » dans un couple, selon Hamelin. C’est elle qui s’absente le plus souvent du travail pour des raisons familiales (deux fois plus souvent que le père selon les statistiques officielles), qui s’occupe davantage des soins à donner aux enfants, et qui assume la quasi-totalité de la charge mentale liée à la planification familiale. C’est aussi elle qui prend en général l’entièreté ou la majorité du congé parental partageable (congé d’une durée de 32 semaines pouvant être séparé entre les deux conjoint.e.s).

Hamelin poursuit en expliquant que ce poids du parent principal engendre des discriminations envers les femmes sur le marché du travail. Malgré les lois en vigueur, certains employeurs ont des réticences à engager une jeune femme plutôt qu’un jeune homme, puisqu’ils assument que cette femme s’absentera probablement dans un futur proche pour cause de maternité. Des femmes ratent des promotions puisque les responsabilités familiales, qui reposent majoritairement sur elles, leur occasionnent des absences plus fréquentes que leurs confrères masculins. Ces réalités du marché du travail reflètent – et renforcent du même coup – l’idée que le soin des enfants est une tâche qui revient davantage aux mères qu’aux pères, une conception qui perdure au sein de notre société malgré les avancées féministes réalisées.

« On ne nait pas mère, on le devient » : déconstruire les mentalités stéréotypées  

Les essais qui s’attaquent aux idées reçues en matière de genre me font très souvent le plus grand bien, et l’ouvrage d’Hamelin ne fait pas exception à la règle. En ce qui concerne plus spécifiquement la maternité, j’éprouve un certain malaise lorsque des personnes justifient des comportements par des construits sociaux tels que « l’instinct maternel », ou lorsqu’elles croient qu’un individu ne sait pas s’occuper des enfants parce qu’il est un homme. J’ai donc beaucoup apprécié que l’autrice explique dans son essai comment cette division des rôles parentaux selon le sexe est une construction sociale, et comment nous pouvons par conséquent déconstruire ces stéréotypes pour que le père devienne autant sinon plus impliqué que la mère auprès de sa progéniture. Et ce changement des mentalités est nécessaire, puisque tant que les femmes seront considérées comme le parent par défaut, il ne pourra y avoir de réelle égalité entre les deux sexes.

Beaucoup d’hommes souhaitent d’ailleurs plus s’impliquer dans leur rôle de père, et se voient freinés dans leur élan par les mentalités actuelles et la persistance des stéréotypes machos.  Hamelin souligne que le statut quo actuel est dommageable pour tous et toutes, les hommes en souffrant autant que les femmes. Cette approche inclusive m’a grandement plu, en ce sens qu’elle montre que tous et toutes bénéficieront d’un repartage équitable de la responsabilité parentale entre les deux sexes.

Pistes de solution

Pour atteindre un partage équitable de la parentalité, l’autrice propose plusieurs pistes de solution intéressantes, notamment une bonification du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), où les congés de paternité et de maternité non partageables seraient de la même durée (18 semaines pour les deux parents, alors qu’actuellement, les hommes n’ont droit qu’à 5 semaines). De cette manière, les employeurs seraient confrontés à une absence de la même durée autant chez les hommes que chez les femmes, ce qui limiterait la discrimination insidieuse envers les travailleuses.

Par ailleurs, pour éviter que le père n’agisse qu’en tant que soutien à la mère plutôt qu’en tant que parent principal, Hamelin propose qu’une partie du congé de paternité soit prise lorsque le père est seul avec l’enfant. Il pourra ainsi développer son initiative et ses compétences en matière de soins parentaux.

Bref, Maternité, la face cachée du sexisme est un essai à mettre entre toutes les mains. Je le recommande que l’on soit parent ou non, puisqu’il permettra à chacun.e de remettre en question ses propres préjugés sur la maternité, et de s’interroger sur les méthodes à promouvoir afin que les femmes ne portent plus sur leurs seules épaules le fardeau de la parentalité.

Et vous, avez-vous découvert des essais féministes qui remettent en question les perceptions traditionnelles de la maternité?

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Bon chien : Quand performer devient étourdissant

Bon chien, comme dans « faire ce qu’on nous demande », se soumettre en cherchant l’approbation de l’autre. Un titre judicieux qui rend à merveille la réalité derrière ce tout premier roman publié fin janvier, chez Hamac, par l’autrice Sarah Desrosiers. Je reconnais avoir été touchée, entraînée dans ce roman comme dans un ballet. Je me sentais embarquée dans le récit de la narratrice et je ne pouvais m’arrêter de lire. Sarah Desrosiers, qui a étudié en danse ainsi qu’en littérature, est une magnifique découverte.

Une narration captivante

Dès les premières pages, j’ai été saisie par la narration au « tu ». La narratrice s’adresse à celle qu’elle a été, le bon chien, cette jeune fille qui cherche plus que tout à satisfaire les autres, qui entre en mode survie pour réussir du mieux qu’elle peut. La jeune fille passe des auditions pour être acceptée dans une grande école de ballet, et dès le début elle est consciente qu’elle n’a pas le talent des autres danseuses. Elle est toutefois habitée d’une grande discipline et d’un désir de performer plus grand que toutes les autres, et ce, malgré ses problèmes rédhibitoires. C’est d’ailleurs ce qui lui permettra de rester dans l’école, mais trop souvent comme pilier du groupe, étant celle qui connaît chaque mouvement, chaque pas à exécuter.

Il y a comme une discussion qui s’opère entre la jeune fille qui danse et celle qui raconte. En écrivant au « tu », l’autrice nous fait découvrir le regard de celle qui croit s’être affranchie vis-à-vis l’étudiante exemplaire qu’elle était.

Savoir installer la honte dans la tête d’un chien, c’est là la clé d’une soumission sans faille, d’une obéissance parfaite […].

Obsession de performance 

Il s’agissait du premier roman que je lisais concernant l’obsession de performance, et ça m’a secouée. Il s’agit d’un problème bien plus courant qu’on pourrait le penser dans une société comme la nôtre. L’histoire se positionne dans une salle de ballet, mais on sent que cela pourrait être dans tant d’autres domaines. La danse reste un prétexte à dévoiler toute la puissance et la dureté de vouloir performer, de vivre en mode survie.

Il faisait mal de lire ce livre parfois; j’étais furieuse contre les enseignants qui ne voyaient en rien la dureté et la détresse que procuraient leurs attentes face à la jeune fille. J’étais furieuse de voir la façon dont ils l’utilisaient, le langage utilisé pour parler d’elle, tout comme de lire les scènes d’humiliations publiques m’a enragée. L’œuvre dénonce une société de compétition, de performance, une société malade qui impose de s’oublier, de taire les douleurs physiques et mentales qui nous habitent pour continuer, pour entrer dans un moule. Que ce soit avec l’enseignant qui prend son corps comme s’il s’agissait d’un objet ou de ceux qui parlent d’elle comme d’un seul outil, le corps dans ce roman devient un instrument, jusqu’à ce qu’il lâche. Le corps ne suit plus, il s’effondre de douleur, de fatigue, de souffrance.

Avec une justesse et un sens du rythme incroyables, Sarah Desrosiers livre avec ce premier roman une œuvre importante qui soulève un problème de plus en plus capital de notre société : l’obsession de performance.

Avez-vous des recommandations d’autres romans qui abordent ces thématiques?


Le fil rouge tient à remercier la collection Hamac pour le service de presse.

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L’année de la pensée magique : Joan Didion et le deuil

C’est une chronique au sujet de Joan Didion à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! qui m’a donné le goût de lire les écrits de cette écrivaine américaine. En écoutant la discussion animée au sujet de cette femme et de son œuvre, je me suis demandé pourquoi je n’avais encore jamais lu ses ouvrages. Ma curiosité était piquée. C’est avec L’année de la pensée magique, choisi un peu par hasard, que j’ai abordé mon immersion dans son œuvre.

Joan Didion étant dépeinte comme une journaliste d’enquête, j’ai été surprise de constater que L’année de la pensée magique est un récit très personnel dont le thème principal est le deuil. En effet, dans ce récit, Didion relate l’année qui a suivi le décès de son mari, l’écrivain et scénariste John Gregory Dunne. Avoir pris le temps de lire la quatrième de couverture, j’aurais probablement choisi un autre livre de Didion pour commencer. Or, contre toutes attentes, dès la lecture des premières pages jusqu’à la fin du livre, je suis demeurée captive de la plume de Didion ainsi que de ses observations et souvenirs.

En lisant les mots de Didion, il n’y a pas de doute que l’écrivaine est bouleversée par la mort soudaine de celui qui fut son mari durant plus de quarante ans et aussi son partenaire d’écriture. Ces deux-là ne remettaient jamais un écrit sans avoir fait relire l’autre auparavant.

Il n’y avait rien dont nous ne discutions pas, John et moi. Parce que nous étions tous deux écrivains et travaillions tous deux à la maison, nos journées étaient rythmées par le son de nos voix.

Je ne pensais pas toujours qu’il avait raison, comme lui ne pensait pas toujours que j’avais raison, mais nous étions chacun celui en qui l’autre avait confiance. 

Or, malgré sa grande proximité avec son mari, sa difficulté à faire son deuil et le fait que sa fille était aux prises avec de graves problèmes de santé au même moment, Didion emploie un ton assez froid qui fait en sorte que l’on ne verse pas dans la mélancolie. Le livre amène plutôt le lecteur à réfléchir sur le deuil de manière rationnelle. Didion revient sur cette première année sans son mari et explique à quel point elle a eu du mal à accepter sa mort et à accepter que celui-ci ne revienne jamais. Autrement dit, elle aborde davantage la manière dont elle a vécu son deuil que les émotions qu’elle vivait. 

J’avais besoin d’être seule pour qu’il puisse revenir.

Ainsi commença pour moi l’année de la pensée magique. 

La lecture est l’un des remèdes choisis par Didion pour passer au travers de ces temps difficiles. De la poésie aux ouvrages scientifiques en passant par la fiction, elle cite plusieurs passages sur le deuil qui l’ont aidée à comprendre l’état dans lequel elle se trouvait. Les parallèles qu’elle dresse avec son propre état sont très intéressants.

J’ai beaucoup aimé faire la connaissance de Didion par cette lecture. Par contre, j’ai moins aimé les bouts où elle fait l’étalage de son mode de vie privilégié ainsi que des personnes connues qui font partie de son entourage. Parfois, j’avais de la difficulté à saisir ce que ces mentions ajoutaient de pertinent au récit. J’ai pu toutefois passer par dessus cet irritant pour me concentrer sur la beauté des réflexions et des images de Didion. À lire pour n’importe qui souhaite comprendre le deuil et les effets qu’il produit.

Et vous, y a-t-il des ouvrages sur le deuil qui vous ont particulièrement marqués? 

Reste encore un peu : se reconstruire malgré la douleur

Quand j’ai reçu le roman, j’étais curieuse de découvrir l’écriture de Perrine Madern. Après la lecture de la quatrième de couverture, j’ai commencé à douter à savoir si cette lecture était vraiment faite pour moi, à cet instant de ma vie. J’ai lu beaucoup de romans d’amour mélancolique dans ma vie. Je m’y reconnaissais et leur contenu était quasiment thérapeutique. En vieillissant, je me suis graduellement éloignée de cela. Malgré mes appréhensions, l’histoire a réussi à me captiver. Je n’ai pas moins aimé le roman parce que je ne m’y reconnaissais pas en ce moment. Je crois que j’ai plutôt lu le tout d’un autre œil, avec de l’empathie et une sagesse nouvelle, et je me suis sentie fière de mon cheminement et reconnaissante de ma vie d’aujourd’hui.

L’histoire de Loue

À la suite d’une rupture douloureuse, Loue s’éteint peu à peu, jusqu’au jour où elle se réveille dans une ambulance. À l’hôpital, le médecin constate que son IMC est très inquiétant et craint pour la vie de la jeune femme. Loue est transférée en psychiatrie afin de travailler sur elle-même, entre autres par l’écriture, jusqu’à ce que son poids se stabilise. À sa sortie, elle peut toujours compter sur l’amour et le soutien de son frère Loïc et de son ami Mathieu. Elle se rapproche de son ami, mais le retour de l’homme qu’elle aime brouille les cartes. Elle porte aussi un lourd secret qu’elle ne veut pas extérioriser, un événement marquant de sa vie que le lecteur ne connaîtra qu’à la fin du roman.

L’autrice signe un roman douloureux sur le besoin de contrôle, sur la maladie mentale, l’amour, l’amitié et la résilience.

Amours et maladie mentale

Au début, j’étais tentée de détester ce Will qui l’a détruite, et peu à peu, avec méfiance, j’ai osé lui faire confiance (un peu). Parce que j’avais beau vouloir crier à Loue de le rayer de sa vie, le beau Will m’a séduite, et j’ai réalisé qu’il était une cible facile à qui jeter les pierres du problème qui est en fait beaucoup plus complexe que le rejet qu’il lui a fait vivre. J’ai éprouvé de la pitié et un élan de tendresse pour Mathieu, l’ami amoureux, le bon gars. Je ne savais plus quoi en penser. En plus de cette intrigue, je dirais que l’autrice a su garder mon intérêt vif jusqu’à la toute fin, lorsqu’elle dévoile enfin l’énorme poids sous lequel Loue s’écrase tous les jours.

Le thème de la maladie mentale m’intéresse particulièrement et j’ai aimé la façon dont le sujet des troubles alimentaires a été traité dans ce roman. Le personnage principal ne devient pas sa maladie, n’est pas effacé par celle-ci. Il n’y a pas de descriptions sensationnalistes à propos de son poids, seulement le besoin de contrôle et la douleur qui en découle.

Je lui avais donné mon corps. Ses mains l’ont parcouru si souvent. Maintenant, il a mon esprit. Il occupe chacune de mes pensées. Je ne peux lui enlever. Je lui ai alors volé ce qu’il aimait tant. Ce qu’il a si ardemment désiré. Mon corps. Dérobé. Je prenais le contrôle sur ce qui lui appartenait, sur ce que je pouvais encore gérer. Je reprenais le contrôle sur mon corps. Je lui ai enlevé et je l’ai détruit. Dorénavant, je ne serai plus l’objet du désir de personne. Mon corps tel qu’il l’a connu n’est plus.

Je m’effacerai à défaut de ne pas pouvoir l’effacer, lui.

Une plume familière

Pour ce qui est du style d’écriture, le texte est narré à la première personne du singulier, avec une voix familière. Le texte est aussi ponctué de plusieurs chapitres beaucoup plus courts que les autres, ce qui donne du souffle à la lecture. Le texte est accentué de phrases courtes et tranchantes :

Peu importe avec qui. La première venue? Why not?

Pathétique.

Et des phrases sont répétées en d’autres mots, ce qui augmente l’effet de leur portée.

T’es venu me tuer. Tu m’as achevée comme j’te l’avais demandé.

T’imaginer avec elle me fait vomir. Dégueuler. Vomir de la bile. T’sais le vomi qui fait mal.

Ça fait deux mois aujourd’hui. Deux mois que tu m’as laissée. Un mois qu’on ne s’est pas parlés. Un mois que je n’ai aucune nouvelle de toi.

Chacun des titres de chapitre représente le titre d’une chanson et il est difficile de résister à la tentation de faire des liens entre la chanson choisie et le contenu du texte qui lui succède. Curieuse, j’ai demandé à l’autrice comment elle avait procédé :

En fait, j’ai écrit le livre en premier, en ne mettant aucun titre nulle part et à la toute fin, j’ai cherché les chansons à mettre en guise de titre de chapitre. Pour certaines, la plupart, c’était des chansons que j’adore et que j’écoute tout le temps, des chansons tristes qui m’inspirent, qui sont en lien avec certains moments ou souvenirs de ma vie, en lien avec certaines personnes. Des chansons qui reflètent bien l’état d’esprit dans lequel j’étais pendant que j’écrivais mon roman. J’essayais toujours de faire « fiter » la chanson avec le contenu du chapitre. Ça a été un travail vraiment long. J’ai fait des recherches et j’ai demandé de l’aide à des amis musiciens pour certains chapitres. Je voulais vraiment que la thématique de la chanson corresponde au contenu du chapitre. 

Une romancière à découvrir

Voilà un roman mélancolique, introspectif et empreint de vives émotions qui vous fera découvrir la plume de Perrine Madern, une nouvelle figure de la littérature québécoise. De plus, on retrouve le slogan du Fil rouge au sein de la description de la maison d’édition; vendeur, non? 😉 :

Découvrir de nouveaux auteurs, publier des livres qui font du bien, mettre de l’avant des textes qui portent une voix originale et produire des livres de qualité, voilà le mandat que se donne la maison d’édition.

Quelles nouvelles plumes québécoises avez-vous découvertes récemment?

Le fil rouge remercie les Éditions au Carré pour le service de presse.

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Euphoria : Désirer posséder

Je suis tombée tout à fait par hasard à la bibliothèque sur ce livre sélectionné comme l’un des 10 meilleurs livres de 2014 par le New York Times. En tant qu’ex-étudiante de passage dans le domaine de l’anthropologie, j’ai été immédiatement attirée par ce qu’en disait la quatrième de couverture. Euphoria s’est révélé être un roman passionnant qui m’a transportée bien loin de mon monde et qui m’a donné à voir à la fois le quotidien ardu des personnages au travail et les remous de leur vie intime.

Un jour de 1933, un couple d’anthropologues anglais fait la rencontre d’Andrew Bankson, collègue de métier américain désabusé, malade de solitude et suicidaire, sur le territoire de la Nouvelle-Guinée. Nell Stone, dont les méthodes de travail sont marquées par l’acharnement intellectuel, la rigueur et la sagacité, et son mari Schuyler Fenwick, plus hâtif et frénétique, ont une relation tumultueuse que la rivalité professionnelle ne fait qu’agiter davantage. Pour remédier à son isolement, Bankson convainc Nell et Fen de s’établir dans une tribu des berges du fleuve Sepik, où il a lui-même son poste de travail chez les Kiona. Le terrain est alors plus que propice à l’émergence d’une collaboration professionnelle fructueuse, mais aussi d’un triangle amoureux insoluble. Ce récit est tissé librement autour d’un épisode de la vie de Margaret Mead, anthropologue américaine qui a marqué la discipline dans les années 1930, et rend hommage à l’ardeur et à l’humanisme de son travail de terrain, principalement réalisé dans le Pacifique Sud.

Passion et violence

Le récit oscille continuellement entre la fougue des personnages pour les découvertes qu’ils réalisent sur le terrain et la lente et subtile montée de l’attirance et du désir. Les personnages s’admirent et se méfient tout à la fois les uns les autres, tant professionnellement que personnellement. Les émotions qu’ils éprouvent sont fortes et complexes. Cependant, alors que leur isolement en terres inconnues favorise leur promiscuité, les normes sociales de l’époque et les rapports de pouvoir entre les genres mettent un frein au déploiement des passions, que la plume subtile de l’auteure permet néanmoins de percevoir. Lors de ses occasionnels contacts avec le couple, Bankson éprouve une attirance grandissant pour Nell, qu’il ressent comme « une souffrance qui n’avait pas de nom si ce n’était le désir ». Dans ce contexte, alors que la complicité intellectuelle côtoie la promiscuité physique en territoire colonisé, on assiste au déploiement du désir de possession de l’autre, désir qui entraîne une saisissante montée de violence.

Dans ce roman, l’euphorie — sensation intense de bien-être et d’allégresse — côtoie la jalousie, la convoitise malsaine et l’appropriation éhontée.

Face à face avec l’autre

« Peut-être toute cette science n’est-elle simplement que recherches sur soi-même. »

Euphoria est un récit qui nous transporte au cœur même de l’altérité, à l’époque du colonialisme britannique du XXe siècle dans les îles océaniennes, où des groupes autochtones sont confrontés à la présence de plus en plus pesante des Occidentaux. Avec les anthropologues du récit, on y côtoie et on apprend à découvrir des cultures complètement autres. On y ressent la chaleur, l’humidité et la langueur de la jungle, miroitant ce qui se trame entre les personnages.

Or, alors que le récit progresse, on ne sait plus trop qui est l’Autre. Ne sommes-nous pas tous, finalement, fondamentalement étrangers les uns des autres? Saurons-nous jamais qui nous sommes et qui est autre que soi? Peut-on jamais vraiment comprendre l’autre totalement, dans toute sa complexité, ses zones grises et ses angles morts? En compagnie des personnages, qui s’interrogent sur le sens et sur les méthodes de leur métier, on en vient à se questionner sur notre rapport à la différence, sur le relativisme culturel et sur l’ethnocentrisme. À l’époque où se déroule le récit, l’anthropologie en tant que discipline subit des bouleversements importants, « renonçant lentement à la certitude inébranlable que toute société se doit d’aboutir, de façon inévitable et naturelle, au modèle occidental ». Au contraire, le personnage de Nell est à la recherche de modèles alternatifs à la culture occidentale destructrice : « Ce que je recherche par-dessus tout dans mon travail, c’est la liberté de trouver dans ces fins fonds du monde une population où chacun se donne la place d’être ce qu’il a besoin d’être, sans souci des contingences. » Comme le démontrent les personnages du récit, la subjectivité du regard des anthropologues sur les populations qu’elles et ils étudient fait son apparition dans les réflexions de l’époque. Cette lecture est donc l’occasion idéale de se questionner sur nous-mêmes et sur notre rapport à la différence, tout en vivant, avec les personnages, l’expérience dépaysante de la recherche ethnologique de terrain.

Et vous, quel roman vous a fait réfléchir sur vous-même en vous faisant rencontrer l’autre?

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Comprendre l’absence

J’ai découvert Erika Soucy avec son premier roman, Les murailles. J’ai adoré ce roman. Il m’a permis de prolonger mon voyage sur la Côte-Nord, mais également de faire une incursion dans l’univers de mon chum qui, à l’époque, travaillait dans un barrage, là-bas, de l’autre bord du fleuve. Ça m’a donné envie de lire les poèmes de l’auteure. C’est pourquoi j’étais heureuse de tomber par hasard sur L’épiphanie dans le front à la bibliothèque. 

Le côté humain, très présent dans Les murailles, est plus subtil dans L’épiphanie… Il passe uniquement par les sentiments : l’ennui, la déception, l’incompréhension. Mais surtout, une espèce d’amertume qui teinte chaque page du recueil.

L’épiphanie… est divisée en deux parties : « En bas » et « En haut ». « En bas » parle de ce père absent qui part travailler sur les grands chantiers de l’Hydro. Du trou qu’il creuse entre sa famille et lui. Et même de la hâte qu’ils ont de le voir repartir quand il descend les voir. « En haut » nous donne accès aux observations d’Erika lorsqu’elle est allée le rejoindre à La Romaine. Ce qu’elle retient de ses découvertes et de ses rencontres.

On sent que l’absence de son père a beaucoup marqué l’auteure. Pour communiquer son ressentiment, elle utilise un vocabulaire franc et efficace, avec une sonorité typiquement nordique. Ses vers simples te revirent à l’envers et imposent un rythme parfois fluide, parfois irrégulier.

L’épiphanie… est venue me chercher d’une façon inattendue. Je me suis revue dans l’attente du bateau qui devait me ramener mon amoureux. À l’époque, je regardais le fleuve de la même façon que j’ai ressenti les vers d’Erika : avec un mélange de mélancolie et de fascination.

Je pense que c’est important que le monde sache ce qui se passe là-bas. Que ce n’est pas que des rivières harnachées et des forêts inondées. Ce sont des travailleurs qui quittent leur maison pour éclairer la vôtre. Et ce passage illustre bien cette idée :

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Il y a ces moments où la poésie nous réchauffe, nous ouvre les yeux. Ici, les mots d’Erika nous font comprendre l’absence. L’absence avec ses méandres les plus complexes, racontée en toute simplicité.

L’épiphanie dans le front m’a charmée avec ses images évocatrices, son rythme et ses émotions. Le fait de sortir de ma zone de confort et de voir les choses d’un angle différent me pousse à vouloir en découvrir plus. Est-ce que vous lisez de la poésie parfois? Ou souvent? Qu’est-ce qui vient capter votre attention?

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Aborder le deuil à l’aide de la littérature enfantine

 Ouvrir le dialogue à l’aide des livres

Parler de la mort et du deuil aux enfants est une action délicate. Dans la littérature jeunesse, plusieurs albums abordent ce thème et peuvent vous aider à entamer le dialogue. Récemment, deux livres abordant le sujet m’ont particulièrement touchée. Il s’agit de Je ne te vois plus, écrit et illustré par Paul Martin, ainsi que Mingan les nuages, écrit par Marie-Andrée Arsenault et illustré par Amélie Dubois.

Je ne te vois plus

Dans ce mignon petit album, une fillette se souvient des objets et des beaux moments de vie partagés avec une personne décédée qu’elle aimait visiblement beaucoup et à qui elle accordait une grande place dans sa vie. Elle nous partage ses souvenirs un à un, comme pour apaiser son chagrin, et finalement elle se rend compte que lorsqu’elle pense à tout cela, elle pense à la personne qu’elle a tant aimée, et cela la fait sourire.

Chaque anecdote débute par « Je ne te vois plus » : lire des histoires, dans ton jardin, sortir ton gros jeu d’échecs…

Et puis, à la fin :

Je ne sais pas où tu es

Mais quand je vois tout ça,

je souris.

Car je ne vois plus que toi.

Avec peu de mots et une structure de texte répétitive, l’auteur parle du deuil en évoquant l’absence de l’être cher et l’importance des souvenirs. Les anecdotes, empreintes de nostalgie, savent mettre un baume sur le cœur de l’enfant endeuillé ainsi que sur celui de l’adulte qui lui en fait la lecture.

Le personnage et quelques éléments sont créés par des coups de crayons plutôt simples et sont combinés avec le collage de photographies d’objets qui, par leur aspect vintage, rappelle surtout des grands-parents.

je ne te vois plus1

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Mingan les nuages

L’histoire débute à la clinique vétérinaire. Dès la première page, on sait que Mingan le chat ne va pas bien. Au rythme des saisons, une fillette nous parle de ses souvenirs de son ami le défunt chat. À l’automne, elle enterre le collier de Mingan.

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Puis l’hiver passe, et le deuil continue…

Les couleurs disparaissent.

Puis de la fenêtre

je vois la neige se déposer sur le jardin,

comme une couverture

pour réchauffer Mingan.

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Au printemps, un nouveau chat rejoint la famille. C’est un coup de foudre, sans toutefois laisser Mingan dans l’oubli.

Le temps passe, sans effacer les doux souvenirs de l’ami décédé.

Abordant tout en délicatesse le décès d’un animal de compagnie et le deuil qui s’ensuit, ce sensible récit explique que le temps passe et estompe le chagrin. Il est facile de s’identifier à cette situation de perte pouvant autant nous rappeler le décès d’un animal de compagnie, que d’un frère ou d’une amie.

Une fois de plus, la fabuleuse illustratrice Amélie Dubois a réussi à créer des images poétiques, d’une douceur infinie. En symbiose avec le texte, les images réconfortantes, même dans la tristesse, confèrent une ambiance apaisante à l’album.

 

Les livres, un outil parmi d’autres

Puisqu’il est parfois plus difficile pour les tout-petits de comprendre que la mort est irréversible, je crois qu’il est important de leur expliquer le concept correctement, laissant les métaphores de côté. La littérature est un bon moyen pour aborder le sujet et les aider à extérioriser leurs sentiments par rapport à la triste situation. Évidemment, si vous avez besoin d’aide ou de soutien, n’hésitez pas à consulter un professionnel, comme un éducateur spécialisé ou la psychologue de l’école.

Quels albums jeunesse suggérez-vous afin d’expliquer la mort aux enfants?

 

Le fil rouge remercie les Éditions de l’Isatis et Les 400 coups pour les services de presse.

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Héritières : le parcours de trois femmes

Héritières de Marie Redonnet est en fait un livre contenant trois des histoires de l’auteure :
« Splendid Hôtel », « Rose Mélie Rose » et « Forever Valley ». C’est également un livre qui m’est tombé dans les mains par hasard. Le titre me portait à croire que j’allais faire la rencontre de personnages féminins, et j’en étais très curieuse. De plus, je trouvais très jolie la couverture
bleue et jaune.

Dans un premier temps : « Splendid Hotel »

La propriétaire du Splendid Hotel essaie de garder l’héritage de sa grand-mère en vie alors qu’il est en décrépitude. Ce personnage au nom inconnu a également hérité de ses deux grandes sœurs, dont l’une d’elles est toujours malade et l’autre est désillusionnée par son rêve de devenir une grande actrice de théâtre. La propriétaire essaie par tous les moyens possibles de faire survivre l’hôtel, qui se trouve en plein milieu d’un marais.

La première lecture de cette histoire était plutôt difficile. Je me demande encore si c’est parce que je l’ai lue au mauvais moment ou tout simplement parce que l’histoire était lourde. Parce que ma lecture des deux autres nouvelles fut beaucoup plus agréable. C’est peut-être seulement parce que le personnage ne vivait que malheur sur malheur, et que même lorsque j’avais un peu espoir que tous les problèmes soient réglés, tout était à recommencer.

Dans un deuxième temps : « Forever Valley »

Je me retrouve ici face à une jeune femme qui vient tout juste de devenir femme. Elle vit dans un petit village où peu d’habitants semblent demeurer. Cette jeune femme, qui s’occupe de son père malade, a maintenant un emploi qui se trouve à être danseuse chez sa voisine. En fait, j’ai rapidement compris qu’elle n’allait pas seulement danser avec ces messieurs, mais qu’elle allait devoir leur tenir compagnie toute la soirée. Cette jeune femme remplie d’innocence le fait avec joie. Elle aura tout de même un secret : elle rêve de déterrer les morts, littéralement! Tous les jours, elle prendra le temps de faire des trous dans son jardin pour trouver un mort, pour comprendre l’histoire de Forever Valley. Une métaphore qui planera tout au long de cette nouvelle.

Déjà, l’écriture de cette deuxième histoire est plus légère et agréable. On s’attache plus facilement à ce jeune personnage innocent. Je croyais davantage à ses rêves, malgré qu’ils soient étranges. J’ai aimé l’idée du village abandonné et du passage de l’adolescence à l’âge adulte. On voit le personnage grandir par ses choix de carrières et ses rêves.

Dans un troisième temps : « Rose Mélie Rose »

Je me retrouve dans un univers un peu plus féérique. Il faut dire que l’histoire commence par l’accouchement d’une femme dans une grotte de fée. L’enfant sera alors abandonnée dans cette grotte pour être recueillie par une vieille dame, qui l’élèvera. Marie Redonnet nous donne droit encore une fois à un personnage féminin naïf et prêt à découvrir la vie. Les premiers amours, les premiers baisers, tout cela se fait naturellement et sans explications.

Après avoir lu ces trois histoires, je constate que Marie Redonnet aime mettre à l’avant-plan des personnages féminins qui ont de l’ambition. Elle nous représente trois femmes qui vivent par instinct, ces femmes ne se posent pas mille questions et ne se remettent pas en question à tout moment; elles vivent ce qu’elles ont à vivre. C’est ce qui les rend agréables et attachantes, et ce, même si elles tentent de découvrir qui elles sont.

Malgré un début difficile, je serais curieuse de lire d’autres livres de l’auteure. C’est en faisant des recherches sur ce qu’elle a écrit que je découvre que ses personnages principaux sont toujours des femmes et qu’elle les aime fortes. C’est, disons, quelque chose qui m’attire énormément.

Et vous, quand vous commencez une lecture difficile, est-ce que vous persévérez ou vous arrêtez votre lecture?

Merci à la maison d’édition Le tripode pour cette découverte!

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Le peuple rieur : une lettre d’amour signée Serge Bouchard

La lecture du livre Le peuple rieur, c’est un peu comme s’asseoir autour du feu avec Serge Bouchard. Pendant ces quelques 300 pages, sa grosse voix réconfortante nous berce et nous amène sur les terres innues, le Nitassinan. Au fil du récit, la forêt boréale enveloppe autant celui  qui écoute que celui qui raconte. Et peu à peu, l’intimité des bois fait son effet : Bouchard nous livre ses expériences de vie sur le ton de celui qui se confie à un ami.

Bouchard nous raconte l’humour innu

Ce livre parle d’une histoire d’amour : celle entre Serge Bouchard et ses amis rieurs de la Côte-Nord. D’ailleurs, il écrit cet ouvrage avec sa compagne, Marie-Christine Lévesque. Leur couple partage cet amour commun, qu’ils traduisent par un livre dédié aux Innus. Avec cet essai à la fois historique, personnel et anthropologique, Bouchard revisite ses souvenirs et souhaite redonner à ce peuple auprès duquel il a tant appris.

Et pour ce qui est de redonner, il le fait de différentes façons. Mais la plus significative, selon moi, est de répandre la vision que le peuple innu est rieur. C’est un discours que l’on entend peu dans les médias, et c’est pourquoi Serge Bouchard corrige le tir : c’est un élément essentiel de cette culture ! Portés par leur fort intérêt pour la culture innue, Bouchard et Lévesque écrivent un livre à milles lieues des stéréotypes. Et il y a quelque chose de beau et d’absolument réjouissant d’entendre parler d’une nation autochtone de cette façon.

Bouchard nous raconte Mingan

C’est dans ses débuts d’anthropologue que Serge Bouchard débarque à Mingan. Il sera reçu chez un couple innu, Michel et Adèle, qui veillera sur lui et le guidera tout au long de son passage dans ces terres. Comme un enfant innu à qui l’on transmet les savoirs ancestraux, Serge Bouchard intégrera des connaissances autochtones en imitant ses hôtes. Au cœur de cette cohabitation, il y aura des silences. Mais c’est à travers ces moments de calme qu’ils apprendront à s’aimer, ne parlant pas la même langue, mais se sentant bien ensemble.

Cette quiétude sera d’ailleurs intermittente : le rire occupera une place toute spéciale dans le quotidien de Mingan. C’est donc par ses maladresses et ses incompréhensions que Bouchard saisira l’un des aspects cruciaux pour être accepté et vivre dans la communauté : l’autodérision. Il adhérera à son surnom donné par les Innus, « le barbu », tout comme il se permettra de rire de lui-même lorsqu’il échappera son porte-feuille dans la rivière.

Même si Le peuple rieur aborde plutôt un ton sérieux dans l’ensemble, il est parsemé de blagues innues et d’anecdotes qui agrémentent la lecture et viennent s’allier au vécu de Serge Bouchard. À mon avis, le propos du livre aurait toutefois bénéficié d’une présence plus accrue de ces incursions humoristiques.

Bouchard nous raconte l’Histoire des Innus

Pour faire un pied de nez aux effacements historiques subis par les Innus, l’auteur relate leur Histoire avec moult détails. Il fait ainsi ce que les gouvernements canadiens ont refusé de faire jusqu’à ce jour : retracer l’histoire de cette nation pour lui reconnaître ses droits ancestraux sur le territoire.

Au passage, Serge Bouchard critique l’utilisation des termes génériques tels qu’« autochtone » ou « Premières Nations » : il faut apprendre à nommer les nations par leurs noms et non par des mots qui sont vides de signification. Les noms sont magnifiques et portent le poids de la mémoire, alors pourquoi refuser de s’en servir?

En plus de l’importance des mots et des récits historiques, Bouchard nous apprend qu’il n’y a pas qu’une façon de voir les choses. À Mingan, il a appris que c’est un tout autre ordre du monde qui règne. Par exemple, on ne tue pas l’ours qui rôde autour d’une maison, car l’aîné l’a reconnu : c’est l’esprit de Mathias, villageois désormais décédé, qui vient visiter son ancienne demeure. En nous racontant ces bribes, on se sent vite habité par ces fragments de la vie innue. On comprend également que le point de vue autochtone a été brutalement écarté de l’ensemble de la société et de l’Histoire du pays telle qu’on la connaît. Ce livre se veut ainsi un acte de résistance, un acte d’amour.

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Bouchard passe le flambeau

Autrefois, c’était lui, le jeune Serge Bouchard, qui a appris des aînés autochtones. Maintenant âgé de 70 ans, c’est à son tour de transmettre son vécu par l’entremise de ce livre. Et pas besoin d’avoir un bac en anthropologie pour apprécier son récit, il suffit d’être curieux. Car avant tout, c’est ce que Bouchard souhaite faire : intéresser les lecteurs au peuple innu. Par ses mots, il a également réussi à me donner le goût de Mingan, celui de visiter le territoire. Difficile de rester de glace devant ses descriptions amoureuses et dévouées de la forêt boréale.

Et pour la suite des choses, l’auteur est confiant :

Les Innus du futur seront ce qu’ils et elles voudront être, sans avoir à sacrifier leur culture, mais en la valorisant plutôt, en l’affirmant, en l’exprimant sur la scène internationale. (p. 290)

Bouchard se tourne ainsi vers l’avenir, souhaitant avoir créé dans son sillage des futurs lecteurs/anthropologues/historiens qui se pencheront sur la culture innue et écouteront les récits futurs. Car, à la suite d’An Antane Kapesh qui publiait Je suis une maudite sauvagesse / Eukuan nin matshimanitu innu-iskueu en 1976 et qui lançait un cri de résistance innu, ce sont désormais les Naomi Fontaine et Natasha Kanapé Fontaine qui portent cette voix. Et à travers leurs œuvres, c’est la fierté d’être autochtone, la fierté d’être Innue, qui peut jaillir.

Connaissez-vous la culture innue? Avez-vous lu des écrivains et écrivaines de cette nation? 

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