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Club de lecture : Animitas

Mardi 14 novembre,

Ça y est, c’est le moment de l’année où on commence les séances alors que le soleil est déjà couché. C’est dans la salle L’annexe du café Perko qu’on se rassemble pour cette troisième séance. C’est toujours un plaisir de s’y retrouver  puisque nous avons l’espace entièrement pour nous. C’est plus intime et nous sommes sures de ne pas déranger les gens qui étudient à la table d’à côté.

Notre lecture du mois : Animitas de Nicholas Dawson, roman qui nous a toutes captivées par sa couverture énigmatique et sa quatrième de couverture, dont nous reparlerons d’ailleurs pendant la séance.

Après avoir commandé une bonne quantité de chocolat chaud et de chai latté, on se lance dans le corps du sujet : alors qu’en avez-vous pensé ? 

Les jeux de narration

La première chose de laquelle nous avons parlé, c’est la différence de ton entre la première et la seconde partie. Il y a sans aucun doute une plus grande distance au début. C’est beaucoup plus sobre, plus froid. Cela nous a toutes un peu surprise, au départ, puisque nous avions affaire au point de vue distant d’un enfant, l’enfant comme le nomme l’auteur.

Plusieurs ont apprécié la seconde partie, plus personnelle, qui nous aidait à vraiment mieux saisir le choix de ton dans la première partie. Dans l’un des articles que nous avions mis dans le PDF du mois, on y parlait d’une prise de conscience qui justifie le changement de voix. C’est aussi ce qui ressort dans nos conversations. C’est un choix audacieux qui, une fois le livre refermé, nous semble tout à fait cohérent.

N’empêche que cela a presque rebuté certaines participantes qui, finalement, ne regrettent aucunement d’avoir poussé un peu plus loin leur lecture.

L’exil 

Aucune des femmes autour de la table n’a vécu un exil tel que celui raconté dans Animitas. Nous semblons, par contre, toutes connaître quelqu’un qui a immigré au Québec à l’enfance et les récits qui nous furent racontés concordent aussi avec ce que nous avons lu dans ce roman.

Les années comptées en hiver, la peur du froid, le double exil des parents qui voient leurs enfants s’identifier à une culture qui n’est pas la leur, etc. Le tout vécu à travers les yeux d’un enfant qui se sent chez lui, ici.

Il y a, tout au long de l’œuvre, plusieurs doubles deuils qui prennent forme et qui, en peu de mots, sont mis de l’avant d’une façon qui nous a toutes beaucoup plu. En effet, malgré le fait qu’il n’y ait pas de dialogues ni véritablement de descriptions physiques des personnages, on comprend, entre les lignes, le désarroi, la peine, le mal-être. L’auteur réussit avec une étonnante simplicité à rendre les émotions, sans flaflas.

Nous avons trouvé que le manque de descriptions n’était pas contraignant, au contraire, il nous permettait de se concentrer sur la nature humaine des personnages, de connecter avec eux à un autre niveau, plus universel. Et ça, c’est beau.

L’intrigue de la couverture et du titre 

On ne pouvait passer 1h30 à parler du livre sans s’arrêter sur la couverture et le titre. Après s’être questionnées sur le choix d’avoir mis plusieurs passages en espagnol, sans traduction, nous nous sommes aussi demandé ce que pouvait bien vouloir dire Animitas. Ce n’est que dans la seconde partie du roman qu’on fait face à face avec le terme, lorsque le personnage – ou l’alter ego de l’auteur – se retrouve au Chili.

En farfouillant sur internet, on peut tomber sur cette description assez complète du concept d’animitas.

De nombreux édicules appelés Animitas, souvent modestes mais parfois monumentaux, se remarquent au Chili, dans les villes et le long des routes, souvent en position incongrue eu égard aux logiques rationalistes qui prévalent désormais dans la gestion des territoires. Ils commémorent des décès tragiques, naturels ou violents, intervenus sur l’espace public. Élevés sans autorisation, dépourvus de statut laïc ou religieux, ils n’en tiennent pas moins un rôle majeur dans la perception et les pratiques populaires de l’espace, qu’ils viennent sacraliser sous diverses formes, sans contrarier la vie quotidienne.

 

D’après nos sommaires recherches, on peut aussi traduire Animitas par petite âme. De plus, ce serait un terme qui s’apparente  au concept de l’animisme, soit « la croyance en un esprit, une force vitale, qui anime les êtres vivants, les objets, mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en des génies protecteurs. »»

Bref, le titre nous a bien intriguées et nos recherches ont certainement apporté une nouvelle compréhension de l’œuvre. Tout comme notre micro-analyse de la couverture qui nous semblait bien collée au contenu, contrairement à la quatrième de couverture que nous avons trouvé un peu trompeuse.

Il n’en reste pas moins que Animitas a fait l’unanimité du groupe malgré la lourdeur occasionnelle du récit qui faisait un peu ombre au mois de novembre, déjà gris, qui nous affectait toutes un peu. Les breuvages chauds, les discussions et les rires ont vite su nous sortir de la grisaille.

C’est avec, entre les mains, Les désirs amoureux de Marie Demers que nous sommes reparties, sachant que nous nous reverrons, pour la dernière séance, au café Zoha pour se plonger dans ce livre qui, une fois de plus, nous transportera en Amérique du sud… de quoi réchauffer la température extérieure.

 

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Fé Verte : hot dog végé, nature et amour

Rire en lisant, est-ce quelque chose qui vous arrive souvent ? De mon côté, pas tellement. Est-ce mes choix de lecture qui ne sont pas drôles ou bien moi qui est plutôt sérieuse? Bonne question.

Or, le deuxième tome d’Amélie Dumoulin, Fé Verte m’a fait bien rire. Le premier tome, Fé M Fé racontait la rencontre entre Fé et Fé, son amoureuse, la belle coiffeuse. Je vous conseille de commencer par Fé M Fé si vous ne l’avez pas lu! J’avais adoré ce premier tome, alors mes attentes étaient hautes pour cette suite et je dois dire – et c’est rare – qu’elles ont été surpassées. J’ai adoré Fé Verte que j’ai lu en l’espace de quelques heures et que j’ai refermé triste de quitter une bande de personnages plus attachants les uns que les autres.

Nature, casse-croûte et Nouveau Système

Dans ce deuxième tome, Fé va passer l’été en campagne avec ses parents. Son père, qui se sort tout juste d’une dépression (un élément important dans Fé M Fé), a besoin de grand air, de sortir de la grande ville et de nature. Son père et sa mère veulent donc rénover une grange pour en faire un chalet, un lieu de repos dans la nature pour leur famille habituée au bitume de la grande ville. Au même moment, Fé devra se trouver son premier emploi d’été et elle en trouvera un dans un casse-croûte dirigé par Chantal, la propriétaire tout sauf mal organisée. Fé tentera aussi d’ajouter un hot-dog végétarien au menu. Ces moments au casse-croûte nous ramènent aux premiers emplois, à la première paie (le moment où Fé réalise qu’elle a pour la première fois de l’argent est assez réaliste et comique) et aux difficultés de prendre sa place.

Pendant les rénovations de la grange, Fé restera dans une charmante roulotte orange brûlé. Elle rédigera des chroniques, fera face à la solitude et se questionnera sur sa relation à distance avec Félixe. Dans le premier tome, Montréal avait une très grande importance, précisément le Mile-End, lieu des premières rencontres entre Fé et Fé. Or, dans ce deuxième tome, Montréal est tout aussi importante: on sent l’amour que Fé ressent envers cette ville de grande liberté. Elle apprécie néanmoins le charme de la campagne, mais s’ennuie toujours un peu de son quotidien montréalais.

« Vous ferez l’expérience de l’impermanence des choses »

Fé grandit, se questionne, s’affirme de plus en plus et ça fait du bien. C’est grâce à la richesse du personnage, par son humour, sa vision des choses que le roman se lit si bien et fait tant rigoler. Il y a énormément de dialogues dans ce roman et, en mon sens, c’est ce qui rend l’histoire plus dynamique et c’est ce qui fait qu’on s’attache tant aux personnages qui sont parfois à la limite de la caricature.

Il y a des scènes totalement hilarantes, par exemple lorsque toute la famille recherche le gros chat Bovril, paresseux extrême, qui ne se déplace pas sans que quelqu’un le fasse à sa place. La voyante Moera (qu’on voit aussi dans le premier tome) vient à la rescousse.

Amélie Dumoulin fait le choix de parler de sujets plus sérieux dans ces romans avec humour, ouverture et toujours une grande sensibilité. J’aime le fait que Fé est une jeune fille atypique en littérature jeunesse ; elle est amoureuse d’une autre fille, confuse de sa relation avec son grand ami Yan, elle est végétarienne, têtue, drôle et sensible.

Je conseille sans aucun doute ce petit roman jeunesse aux adultes qui ont envie de passer quelques heures à décrocher et à rire. C’est réellement un des meilleurs romans jeunesse que j’ai lus dernièrement, avec Comme une chaleur de feu de camp d’Amélie Panneton.

 Et vous, avez-vous des romans jeunesse à me conseiller qui font rire même les adultes ?


Le Fil Rouge tient à remercier les Éditions Québec-Amérique pour le service de presse.

Club de lecture : Manikanetish

Samedi le 21 octobre.

C’est au café Chez l’Éditeur, annexé aux Éditions Québec Amérique et aux Éditions Cardinal, qu’on se retrouve pour une deuxième rencontre, en ce beau samedi matin d’automne.

Notre lecture du mois : Manikanetish de Naomi Fontaine.

Une enseignante de français en poste sur une réserve indienne de la Côte-Nord raconte son univers, celui de ses élèves qui cherchent à se prendre en main. Autochtone, elle tentera tout pour les sauver du désespoir, même se lancer en théâtre avec eux. Dans ces voix, regards et paysages se détachent la lutte et l’espoir.

 

Alors, avez-vous aimé votre lecture?

Tous et toutes s’entendent pour dire que oui; que c’était beau, doux et plein de vulnérabilité. Que les moments choisis par l’auteure sont ceux qui sont portés d’une certaine lumière, d’une belle humanité, d’une envie de partage. Par contre, certain.e.s trouvent aussi qu’il manque un peu de profondeur à l’œuvre. Que le roman aurait mérité quelques pages de plus pour être moins en surface.

Nous sommes donc vraiment entre deux réactions, devant tout le beau, le doux, la lumière et ce choix — qui nous semble conscient — de faire miroiter plus de beau que de drame et devant cette gradation des relations, qui est à la fois belle et peut-être trop facile par moment.

***

Alors que certaines auraient voulu en savoir un peu plus sur la vie de la communauté et le quotidien des élèves, une question me vient en tête.

Mais est-ce que les auteur.e.s autochtones se doivent de raconter les réalités de leurs communautés?

C’est d’un « non » commun que les participant.e.s répondent. Pourtant, ce désir d’en savoir plus semble être présent; peut-être était-ce une attente un peu inconsciente, une simple curiosité?

La question identitaire 

La question identitaire est bel et bien présente dans Manikanetish. On y retrouve un personnage entre deux chaises qui ne se sent pas entièrement lui-même ni dans la communauté qui l’a vu naître ni dans la ville qui l’a vu grandir et qui cherche à se faire une place quelque part entre les deux. Les participant.e.s ont trouvé qu’on ressentait bien, à travers les différents extraits, cette solitude et cette difficulté à se frayer une place. Yammi semble se sentir un peu comme le mouton noir, exclue à la fois de la communauté de professeurs et loin de la réalité des élèves.

« On est tous le mouton noir de quelqu’un. » Cette phrase, sortie tout bonnement de la bouche de Martine, pleine de vérité et drôle à la fois, nous a tous bien fait rire. Un peu comme à l’image du livre qui semble mettre l’accent sur les aspects positifs et la lumière plus que la noirceur (qui y est tout de même présente), ce sont ces petites interventions cocasses qui peuvent créer aussi toute la lumière dans nos propres rencontres.

Le style 

Certain.e.s des participant.e.s ont l’impression qu’il y a, dans Manikanetish, une coupure plutôt évidente dans le style d’écriture. « Ça donne l’impression qu’elle a écrit le roman sur une longue période », dit l’un d’eux. En fait, c’est comme si on passait de la plume au propos. D’une écriture axée sur elle-même, travaillée, introspective, à une écriture qui met ensuite l’accent sur le propos, sur les élèves, sur les moments.

La place de l’enseignement 

La place de l’enseignement est non négligeable dans le roman. Ayant parmi nous deux enseignantes, on ne peut — ni ne veut — éviter la question. Les deux s’accordent pour dire que la manière dont Yammi enseigne à ses élèves est pleine d’humanité, de compassion et d’un désir de compréhension; un enseignement humaniste qui rejoint nos deux participantes.

***

Ce fut donc sur cette note que se termina notre rencontre. Comme toujours, on étira le temps, après la fin, pour jaser d’un peu tout, parler de nos lectures, mais aussi de la vie et, on doit l’avouer, un peu d’Occupation Double. Ah, que voulez-vous!

Notre collaboratrice Vanessa a d’ailleurs écrit un article au sujet de ce livre : Manikanetish, le retour d’une enseignante dans une école d’Uashat.

La prochaine fois, on se retrouve au magnifique Café les Oubliettes pour lire La dévoration des fées de Catherine Lalonde.

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Le parfum de Janis : Entrevue avec Corinne Larochelle

En juillet, le livre qui s’est retrouvé dans le coffret était Le parfum de Janis, publié en 2015 chez Le Cheval d’août. C’est un roman qui nous a touchées, une courte lecture dans laquelle on se plonge facilement. Un récit qui mélange souvenirs d’enfance, voyage au Portugal et réflexions. La plume de Larochelle est simple, poétique et se prête parfaitement aux divers thèmes de l’œuvre.

Voici l’entrevue que nous avons réalisée avec Corinne Larochelle.

 

Le parfum de Janis a été publié en 2015; quel regard portez-vous maintenant vis-à-vis cette œuvre?

Il y a un avant et un après. Le parfum de Janis est une œuvre importante dans mon parcours, une sorte de clé de voûte qui m’a donné une grande liberté et un sentiment d’apaisement. Depuis l’adolescence, je savais que j’aurais maille à partir avec mon histoire familiale et, en particulier, avec la relation mère-fille. J’avais abordé ce thème dans mon recueil de poésie Femme avec caméra où j’interrogeais, entre autres, la relation entre la photographe Diane Arbus et ses filles. Mais c’était de façon plus indirecte. Là, avec ce roman, j’ai plongé au cœur de ce thème.

De quelle façon avez-vous entamé le processus d’écriture de ce roman? Aviez-vous une routine d’écriture?

Il m’a fallu beaucoup de temps avant de me décider à écrire ce livre. Ce livre comportait beaucoup de risques et je devais me sentir prête, sur le plan psychique, à affronter ces risques. Puis, un jour, j’ai pris une certaine distance vis-à-vis de ma famille et j’ai senti que le bon moment était arrivé. J’ai demandé une résidence d’écriture à Lisbonne. Pour ce qui est d’une routine d’écriture, je n’en ai pas vraiment, à part peut-être le fait que j’aime aller nager avant de me mettre à l’écriture. Ça me donne de l’énergie et, pendant que je nage, je réfléchis à ce que je vais écrire. Sinon, mes seules «drogues» créatives sont l’eau, le thé et de temps à autre la musique d’Anouar Brahem!

La relation maternelle est centrale dans ce roman. En quoi est-ce un thème qui vous inspire?

Je pense que la relation mère-fille est une relation très complexe où se tissent des enjeux d’identité importants. Dans son essai Fusion mère-fille, la psychanalyste Doris-Louise Haineault cherche à comprendre pourquoi certaines femmes, dans leur lien avec leur mère, se sentent prisonnières d’un destin qui n’est pas le leur. Ayant été happée très tôt par la dépression de ma mère, je me suis dit que je pouvais apporter un certain éclairage pour d’autres femmes qui souhaitent se libérer d’une relation fusionnelle avec la mère et trouver la voie vers une plus grande autonomie.

Le Portugal, Lisbonne plus précisément, devient le lieu de création et d’introspection de ce premier roman. En quoi cette ville joue-t-elle un rôle dans ce roman? Selon vous, est-ce le voyage qui permet à la narratrice de retourner dans sa mémoire et ses souvenirs d’enfance, et ainsi de chercher une sérénité intérieure ?

Le fait d’être à l’étranger pour écrire ce roman m’a donné une perspective nouvelle pour effectuer une remontée dans le passé. Lisbonne est une ville labyrinthique au charme particulier. Même s’il y a des touches de modernité, beaucoup d’édifices sont anciens. Si on ajoute à cela le fado, un chant populaire urbain, c’est la ville parfaite pour la mélancolie. Je ne pouvais aborder cette histoire sans mélancolie : j’avais quelque chose de sombre à expulser. Toutefois, lors de l’écriture et de la réécriture, j’ai veillé à ne pas charger l’écriture de lyrisme. Le fait d’alterner le récit de voyage à Lisbonne et les épisodes du passé m’a permis de varier les tonalités, les couleurs du texte.

Il y a une certaine nostalgie dans ce roman : on y passe du présent au passé, dans des souvenirs d’enfance souvent noirs, tout cela avec la musique de Janis Joplin en arrière-scène. De quelle façon, selon vous, est-il bénéfique d’aimer flirter avec le passé et la nostalgie?

Janis Joplin est un détail du texte, un souvenir de la narratrice. L’allusion à la chanteuse rock permet de camper les années soixante-dix; la mort de Janis marque de façon abrupte la fin d’une fête générationnelle, celle de mes parents. Je ne sais pas si le livre est si nostalgique, car la narratrice évoque des souvenirs sombres dans une intention cathartique : se libérer et poursuivre son chemin. En fait, je pense qu’il y a des moments d’arrêt nécessaires dans une vie pour comprendre d’où l’on vient et avancer, dégagé du poids du passé. Quant à moi, maintenant, j’ai envie d’écrire sur toute autre chose !

Plusieurs relations sont abordées ou effleurées dans votre œuvre, en passant par celles avec la mère, le père, le frère et l’amoureux. Qu’est-ce qui vous passionne dans cette étude des interactions et des liens humains?

En dehors du carnet de voyage, plusieurs chapitres portent le nom d’un personnage important dans la vie de la narratrice. J’avais envie de prendre un par un ces personnages afin de bien détricoter les liens complexes qui les unissent les uns aux autres, d’interroger la structure de ces liens. Une famille est une sorte d’écosystème où tout est interrelié. Les relations entre les parents déteignent sur les enfants. Par extension, la manière dont s’effectue un divorce teintera les relations amoureuses des enfants plus tard.

Quel est votre rapport au temps? Qu’est-ce qui vous attire dans cette étude du passé, du temps qui passe?

La vie nous entame, qu’on le veuille ou non. Bien vieillir implique une acceptation continuelle des différentes étapes de la vie. La narratrice a 40 ans à Lisbonne, et elle prend le temps de s’arrêter à ce fait. Certains anniversaires, celui des 40 ans en particulier, nous incitent à réfléchir : sommes-nous bien rendus là où on voudrait être? Quels rêves veut-on à tout prix réaliser? Comment se donner les moyens de ne pas passer à côté de sa vie? Et surtout, comment trouver un équilibre entre toutes ces réflexions métaphysiques et une saine légèreté?

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Queues, nom féminin pluriel, définition populaire : membre viril –

Je ne suis pas très poésie. J’essaie vraiment fort, mais j’ai toujours un peu de difficulté à accrocher. Pourtant, dès que j’ai vu Queues, le recueil de Nicholas Giguère publié chez Hamac (maison d’édition que j’adore!), j’ai tout de suite eu envie de le lire. Il y a de ces titres qui vous accrochent, qui vous promettent satisfaction. La poésie contemporaine a cet avantage de me raconter l’humain dans sa bestialité, dans sa sexualité et sa violence refoulée, sans romantisme ni métaphores indécidables.

Il s’agit d’une accumulation de textes publiés ça et là par l’auteur, rassemblés en une petite planchette et recousus bout à bout. Il n’y a pas de chapitres, ni de titres, ni même de temps d’arrêt, pour tout dire. Le rythme de lecture varie de rapide à excessivement précipité, il ne tombe jamais dans le lent. Queues se lit d’un bout à l’autre en une seule fois, en un seul souffle qui reste coincé dans la gorge jusqu’à la fin.

entre le souper et la vaisselle

j’imagine que je devrais me poser des questions comme :

quand est-ce que je vais avoir mon 1,4 enfant

est-ce que je vais acheter une maison

à quand mon mariage

mon divorce

jusqu’à date tous mes bébés sont morts

dans des Kleenex

(p. 21)

L’auteur et narrateur nous propose un plateau de situations où se mélangent mal-être et plaisir charnel. On y découvre un homme en colère contre une société homophobe, un homme qui s’adonne à sa passion afin de faire exploser l’hétérocentrisme de tout ce qui l’entoure. Cette passion : sucer des queues.

Vous l’aurez deviné, le langage est cru et les mots sont bien pesés. Mais c’est dans cela que le recueil prend toute sa force de caractère. On découvre un homme qui en a assez, qui accumule les baises afin d’oublier, un petit peu, sa solitude. Pas solitude en tant que célibataire, solitude en tant que gai qui veut s’affirmer tel qu’il est. Il n’en a rien à foutre de l’image qu’un vrai gai devrait projeter, tellement différente de l’image d’un straight, n’est-ce pas?

on tolère le monde aux cheveux gras

on tolère Éric Salvail

on tolère les famines

la vente de l’eau au plus offrant

les enfants soldats

[…]

on tolère l’intolérance

on tolère l’intolérable

[…]

on tolère tout ça

mais depuis quand on doit tolérer l’homosexualité

(p. 64)

Queues est un roman par poèmes qui balance des coups de poing et ne manque jamais sa cible. Vous serez touché et chamboulé par la véracité et la puissance des propos de Giguère. Car nous sommes tous un peu coupables de ce mal de vivre. Nous formons une société intolérante qui se dit ouverte, une société d’acceptation qui rabaisse les différences jusqu’à les éliminer. Nous sommes des individus accueillants dans une société qui ferme des portes. Nous sommes, de près ou de loin, les milliards de raisons pour lesquelles des gens comme Nicholas Giguère s’ancrent dans une routine d’excès afin de combler le peu de place qu’on leur laisse.

Cet homme à la poésie brute nous crie notre vérité, il nous crache son désarroi en plein visage. Prenez le temps de l’entendre, permettez-vous cette ouverture à l’autre, pour une fois.


Le fil rouge remercie les éditions Hamac pour le service de presse.

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L’éloge de ma fragilité

tomber en amour

marcher différemment

l’odeur accentuée

d’un carnet tout neuf

y consigner une suite de pulsions inévitables

regarder tout et tout le monde pour la première fois

cette curiosité primitive du corps qui bat la chamade

 

Voilà ce qui se passe certaines fois, lorsqu’un livre se présente à nous. Voilà ce qui est arrivé, pour moi, quand j’ai ouvert Éloge de la fragilité, un essai de Pierre Bertrand. Et maintenant, je garde cap sur une vie qui s’ouvre avec une merveilleuse lucidité. Ma fragilité est géante !

Pierre Bertrand est né à Montréal en 1946. Titulaire d’un doctorat en philosophie des universités Paris-I et Paris-VIII, il enseigne depuis trente-cinq ans au collège Édouard-Montpetit, à Longueuil. […] Quelle place occupons-nous au sein du cosmos qui nous compose et que nous participons à composer? Dans cet essai qui est aussi une méditation sur l’écriture, le philosophe observe les failles et les défaillances de l’homme, ses limites, ses faiblesses, ses fragilités; autant de facteurs actifs et nécessaires à l’élan de toute création[…].

L’envie de répondre

Dès les premières lignes, j’ai senti que j’avais entre les doigts un livre d’une grande intelligence humaine et émotionnelle. J’ai tout de suite eu envie de répondre, de dialoguer, et je me suis mise à écrire. Je partage ici les premières lignes nées de cette première lecture (car il y en aura d’autres). Je vais probablement en parler souvent, maintenant!

C’était à la mi-septembre, j’étais épuisée par la saison estivale; je me suis sauvée sur la plage pour respirer un peu.

Tomber en amour

Quand tu commences à lire un livre et que tu sens que c’est comme tomber en amour. Que ta manière de marcher sera maintenant différente, que les odeurs seront plus accrues, que tu as le goût d’ouvrir un nouveau carnet pour y consigner une suite de pulsions qu’il te fera vivre. Que tu regardes tout et tout le monde pour la première fois.

Je n’ai soudainement plus peur de la mort.

Je me rends compte que je lis bien plus intensément les livres que je ne le croyais. Je tombe amoureuse d’une part humaine qui n’a pas besoin d’être plus construite que ce fragment du monde auquel j’ai droit, de sa vision d’un sujet, d’une époque, de ce qu’elle a à m’offrir.

Je suis assise sur le sable, devant la marée qui monte. Elle sent fort le varech. Je suis entourée de merde et de plumes de goélands. Je suis seule. Et je ne suis pas seule. Je me réveille d’un sommeil, il me semble, sans rêve. J’ai senti l’appel de la mer, comme il arrive parfois très fortement. Il me fallait venir l’entendre de près, devenir avec elle. Qu’a-t-elle à me raconter? Sa crainte du monde ou au contraire, sa détermination à continuer d’être la mer coûte que coûte. Que puis-je lui répondre en retour? Que j’ai peur, que chaque jour qui vient, j’ai peur, encore et encore de tout et surtout de moi-même. Mais je continue d’être et de le devenir, d’évènement en évènement.

Les oiseaux marins ont tellement piétiné le sol qu’il est entièrement texturé autour de moi. J’y laisse aussi une trace, l’éphémère trace de l’instant. La mer se lève par endroits comme une voile gigantesque. Jamais je ne me lasserai. Chaque seconde est à vivre. Je n’en capte que quelques-unes à travers toute mon histoire.

Ce que je raconte, cette énième lucidité, c’est le livre ouvert hier soir qui se trace un chemin à l’intérieur de moi, lissant mon corps comme un nouvel amant. Le livre repose à mes pieds, à mes jambes croisées, face contre sable, petit objet blanc et endormi. Il ne ressent rien du froid qui nous enveloppe avec le jour qui se ferme. Il boit un peu de l’humidité; des moustiques le visitent.

Les vagues deviennent sourdes, presque un chuchotement.

Chaque vague est à la fois une nouvelle vague et une vague très ancienne, grandiose d’histoires dont je ne sais rien.

Chaque vague qui se lève en face de moi me fait peur. Ou alors, je ne sais pas. Elle m’enivre aussi.

La philosophie de la fragilité

C’est par tous les évènements qui nous métamorphosent, tous les défis et les épreuves qui nous blessent et nous altèrent, que « nous devenons ce que nous sommes », ou plutôt que « nous sommes ce que nous devenons » pour parler comme Pindare et comme Nietzsche.

Bien qu’il cite quelques autres philosophes et qu’il s’appuie sur leurs idées, Pierre Bertrand amène ici une écriture simple et accessible, très personnelle et sensible.

Nous ne pouvons devenir qui nous sommes ou être qui nous devenons que parce que, fondamentalement, nous ne sommes pas, mais sommes d’emblée ouverts par tous les événements qui surgissent, du dehors et du dedans, du cosmique et du microscopique. […] C’est par le vide ou le rien d’où nous venons et qui ne cesse de nous trouer que nous avançons, ouverts à ce qui arrive.

Je ne peux pas mourir, puisque la mort est précisément la disparition du moi.

C’est encore l’histoire d’un livre que je voudrais voir dans toutes les mains des gens qui m’entourent, pour qu’ensemble nous puissions parler le même langage pendant un moment.

De ces ouvrages que tu voudrais voir couler à travers tes veines pour rester encore plus longuement au diapason avec eux et le monde. Pour ne pas oublier. Pour ne plus oublier.

Car si le lecteur lit pour voir clair, l’écrivain, quant à lui, écrit au contraire pour voir sombre et obscur, pour explorer des contrées inconnues, pour se perdre en des territoires inexplorés.

Nous écrivons quand nous voulons fuir, sortir de ce qui va de soi, enlever le masque que nous portons, respirer un autre air que celui de l’étroitesse d’esprit et de la mesquinerie qui semble être le propre de toute collectivité, quelle qu’elle soit.

Je suis une femme qui habite un lieu, un territoire. Comme maison, j’ai cet esprit et comme abri, ce corps. Je suis une femme adulte et je passe à l’acte. J’écris. Par quel chaos je frôle le mur, par quels mouvements, choix, évènements, je me fais face.

Pour terminer, je dirais sans détour que mon été fût fortement ébranlé par la lecture de ce livre phare. Il faisait suite aux essais Les luttes fécondes de Catherine Dorion et Le choc amoureux de Francesco Alberoni, deux autres lectures plus que marquantes.

Avez-vous lu un essai durant la saison estivale? Comment vous a-t-il transformé.e?

BERTRAND, Pierre, Éloge de la fragilité, Bibliothèque québécoise, 2014, 212 p.

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Brasser le varech : parcours d’une fille estuaire

J’ai toujours entretenu un rapport plutôt froid avec la poésie. Ce n’est simplement ni naturel, ni instinctif pour moi de me diriger vers les vers (!!), je me dirige toujours vers les récits, la prose, les essais. N’empêche que mon désir de découverte est grand et que, cet automne, je me suis donné comme défi personnel de lire quelques recueils, question d’espérer tomber sur quelque chose qui m’allumerait ou bien qui me confirmerait que la poésie, ce n’est tout simplement pas pour moi.

Ça fait que, si j’écris cette critique, c’est évidement parce que je suis tombée sur quelque chose qui m’allume. Ce quelque chose, c’est le recueil Brasser le varech de Noémie Pomerleau-Cloutier.

Brasser le varech est un recueil intime, contemplatif, fort, bercé et supporté par la nature. Je l’ai lu une fois, puis une seconde fois, à voix haute. Je pense que j’ai trouvé, dans le fait de lire tout haut, une façon de mieux apprivoiser la poésie, d’en comprendre les nuances, les intonations, ce qui se cache dans l’espace entre les mots.

En 5 parties – Souches, Pousses, Coupe à blanc, Drave, Reboisement – Noémie Pomerleau-Cloutier nous transporte dans son univers teinté de nature,  pierre angulaire et constant pilier à travers les épreuves: la mort du père, la dérive, le déracinement, l’exil, la construction de soi. La recherche d’un ancrage est aussi omniprésente dans la poésie de Pomerleau-Cloutier, malgré les coupes à blanc, « les incendies qui façonnent la forêt boréale » (p.31), il y a toujours ce fameux quai à construire. C’est tout ce grand lexique tellement universel, celui du sol que frôlent nos pieds chaque jour, celui de tout ce qui nous entoure, qui m’a fait tant de bien. L’omniprésence de la nature vient adoucir les moments difficiles, les épreuves, et illustre si bien chacune des émotions dépeintes dans Brasser le varech.

L’auteure le mentionne justement dans cette entrevue:  « J’ai utilisé les descriptions de plantes de la Côte-Nord pour illustrer des émotions». Et je dois dire que ça fonctionne très bien. Sans même connaître toutes les plantes et fleurs mentionnées – d’ailleurs, je me suis promise de le relire un jour en faisant mes recherches sur chacune d’entre elles – j’ai tout de même ressenti les émotions qui y étaient rattachées et j’ai eu l’impression de découvrir la flore de la Côte-Nord d’une toute autre façon.

Pour moi, ce recueil a eu l’effet d’une petite bombe, j’ai eu l’impression d’enfin découvrir une plume – en poésie- qui me parlait, dans un langage forestier et floral qui en devient presque méditatif. Pourtant, c’est aussi débordant de force et de vulnérabilité – des caractéristiques qui, à mon avis, sont complémentaires et acolytes plutôt qu’opposées. D’une voix  au « tu » qui est à la fois propice aux rapprochements et à la prise de distance, j’ai eu l’impression d’être complètement investie dans chacun des poèmes, de me laisser glisser entre les pages, d’être happée par la force de certaines images, ébranlée par mes propres élans de tristesse et par mes «woah, c’est beau ça» qui semblaient prendre voix sans même que j’y réfléchisse.

Bref, on peut dire qu’avec Brasser le varech, j’ai découvert une poésie qui m’a touchée et qui m’a certainement donné le goût de poursuivre mon exploration du genre. 

Et vous, quel recueil de poésie vous a donné envie d’en lire davantage ? 

Pour apprivoiser la poésie, je vous propose aussi cet article d’Ariane.   

Merci à La Peuplade pour le service de presse

Photo: Alexandra Girard

Rouvrir des plaies pour mieux les guérir avec Rupi Kaur

Quand j’ai commencé ma lecture du premier recueil de Rupi Kaur, Milk and Honey, j’étais assise à la terrasse d’un restaurant, et derrière mes verres fumés, je pleurais à chaudes larmes. Donc, lorsque je me suis procuré son second opus, The Sun and Her Flowers, c’est dans l’intimité de ma chambre que je l’ai débuté.

Le livre de poèmes est divisé en 5 parties : wilting (se flétrir), falling (tomber), rooting (s’enraciner), rising (s’élever) et blooming (fleurir). À travers ces différents chapitres, Rupi Kaur explore les thématiques de l’abus, du viol, de la peine d’amour, de l’immigration, du déracinement, de la famille, de l’amour envers les autres et envers soi, mais surtout, celui de la résilience.

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J’ai dû prendre mon temps pour lire The Sun and Her Flowers, car certains poèmes venaient rouvrir de vieilles blessures et me faisaient pleurer à en hoqueter. Oui, ce livre devrait être précédé d’une introduction listant tous les « trigger warnings » possibles et inimaginables. Mais attention! Si Rupi Kaur vient tourner le couteau dans la plaie, c’est pour mieux en faire sortir le méchant, désinfecter le tout et accélérer la cicatrisation.

Les femmes dans son œuvre sont fragiles mais fortes, victimes mais puissantes, elles sont unies entre elles et se soutiennent pour mieux grandir malgré les épreuves.

J’ai demandé à quelques-unes des collaboratrices du Fil rouge de me faire part de leurs commentaires après leur lecture de Rupi Kaur. Voici leurs impressions :

Marjorie :

Lire Rupi Kaur, c’est se retrouver face à soi-même, c’est être confronté, c’est toujours une rencontre chargée en émotions, page après page. Bien sûr qu’il y a certains poèmes qui m’ont moins touchée, mais je ne lui en tiens pas rigueur. J’ai l’impression qu’elle a voulu toucher à tout, à sa propre expérience, à ses origines, à l’expérience universelle qu’est la vie et il est inévitable, en voulant toucher à tout, de ne pas toucher tout le monde, à chaque instant. N’empêche que, dans la simplicité de ses textes et dans la véracité de ses émotions, chacun y trouve son compte.

La force de Kaur est justement dans cette simple façon qu’elle a de raconter, de toucher directement là où ça fait mal, de poser le premier baume sur certaines blessures, de faire du bien et de faire mal à la fois.

Alors que j’ai lu certains poèmes à la va-vite, j’ai aussi relu certains à deux ou trois reprises, question de m’imprégner bien comme il faut de chacun des mots. En ce sens, il est vrai que j’ai trouvé ma lecture un peu inégale, mais j’ai été surprise par les émotions que certains poèmes ont fait émerger en moi, et, pour ça, je ne peux que saluer le travail et le talent de Kaur.

Finalement, je crois que, pour vivre une « expérience » tout en lisant chacun des poèmes, il est intéressant de les lire à haute voix. Ça apporte une autre dimension émotionnelle aux écrits qui se rapprochent vraiment du spoken word.

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Martine : 

Comme beaucoup, j’avais été estomaquée par Milk and Honey. J’étais surprise d’autant aimer la poésie, et surtout en anglais. Les poèmes de Rupi Kaur venaient me toucher comme si peu de poètes ont su le faire et ça m’avait un peu déstabilisée. Je me souviens avoir terminé ma première lecture les yeux pleins d’eau. J’avais donc beaucoup d’attente pour son deuxième.

J’ai savouré ma lecture par petits moments, me permettant de lire quelques pages ici et là pendant la dernière semaine. Comme Marjorie le mentionne, j’ai trouvé qu’elle voulait toucher à beaucoup de sujets dans celui-ci. C’est ce qui fait que j’ai trouvé ce recueil un peu inégal. Néanmoins, il y a encore, en l’espace de quelques mots, des pages qui m’ont littéralement émue aux larmes et que j’ai chuchotées pour encore plus entendre la beauté, la vérité, des mots choisis.

J’ai particulièrement aimé les pages où Rupi Kaur parle de sa mère, de son courage, de son amour pour elle et des difficultés que celle-ci a vécues dans sa vie. C’était à mon sens, les pages les plus fortes.

Caroline :

Je suis en ce moment dans une des années les plus éprouvantes que j’ai vécues à ce jour au niveau personnel. Les mots de Rupi Kaur non seulement me touchent directement au cœur, ayant plusieurs similitudes avec ma vie, mais aussi me consolent dans toute ma tristesse des derniers mois. J’ai enfin le sentiment que quelqu’un a trouvé les mots parfaits pour me comprendre. En lisant les mots de Rupi Kaur, je retrouve aussi un peu mon âme que je croyais avoir perdue. Assurément, ses deux recueils auront pour toujours une grande place dans ma bibliothèque et dans ma vie.

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Chose certaine, la poète canadienne d’origine indienne ne laisse absolument personne indifférent. Pour paraphraser Caroline : à ne pas lire en public si on a le cœur en morceaux… et le recueil devrait venir avec une boîte de mouchoirs!

Et vous? Quel livre vous a chamboulé.e dernièrement?

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Très intime – Jardins secrets exposés

Québécoise vivant à Paris, Ina Mihalache, connue pour sa chaîne YouTube Solange te parle, s’est fait connaître entre autres avec sa vidéo expliquant aux Français certains termes québécois. Sa chaîne compte à présent plus de 200 000 abonnés et traite de plusieurs sujets, allant de la sexualité à des anecdotes sur son chien, en passant par de la poésie. Elle a également créé la série radio Solange pénètre ta vie intime, diffusée sur la chaîne française Mouv’, regroupant divers témoignages de femmes concernant leur sexualité et tout ce qui touche l’intimité. Très intime fut publié aux Éditions Payot en 2017. Cette œuvre de 285 pages aborde principalement la vie intime et sexuelle de diverses femmes. Il s’agit de la plus récente publication de Solange.

Très intime

Il faut d’abord souligner que le livre est en fait basé sur les témoignages reçus pour Solange pénètre ta vie intime, l’émission de radio. Avec sa couverture d’un vert vibrant et son dessin quelque peu explicite flanqué juste au-dessus du titre, il est difficile de passer à côté. Je n’avais encore jamais lu ce genre de bouquin : chaque chapitre est en fait le témoignage d’une femme, âgée entre 18 et 46 ans, racontant divers moments de sa vie intime et sexuelle. Nous ne connaissons que leur prénom et leur âge. Écrit sous forme d’entrevue, Solange guide parfois le dialogue par de simples questions, qui permettent de mettre en lumière certains aspects précis de leur intimité. Il peut s’agir de textes très graphiques et presque violents, ou encore, d’histoires plus sentimentales. Tout y passe : la masturbation, les rapports sexuels, consentis ou non, la vision de l’amour, l’homosexualité, le rapport à son corps et à celui des autres, la rupture amoureuse; aucun sujet est tabou.

J’ai particulièrement apprécié cette absence de filtre. Cela en fait un livre authentique, sensible et réel. Parfois, on se reconnaît, parfois, non. C’est comme une soirée pyjama avec sa meilleure amie qui nous raconte des choses qui, habituellement, appartiennent à son jardin secret. C’est parfois soulageant, souvent décomplexant et presque rassurant! Je me suis souvent dit : wow, je ne suis donc pas seule!

Par contre, le manque de mise en contexte peut parfois rendre les témoignages confus. Je comprends qu’il soit important de préserver l’anonymat des femmes, mais nous ne savons pas grand-chose de leur vie en général. Je crois que d’en savoir plus sur leur milieu m’aurait parfois aidée à mieux saisir leur réalité. Certains témoignages me semblaient plus flous que d’autres, je ne savais pas si les événements se passaient au présent ou au passé, et parfois, je ne savais pas exactement de qui il était question lorsque la femme parlait d’une tierce personne.

Comme Solange n’a pas romancé les témoignages, il y a plusieurs répétitions de mots et des phrases qui sonnaient probablement mieux à voix haute qu’à l’écrit. Je crois que cela donne un côté simple et naturel au livre, mais je sais que ça ne plaît pas à tout le monde.

Polémique

Lorsque Très intime fut publié aux Éditions Payot, il eut rapidement plusieurs remarques très négatives, provenant principalement des femmes ayant témoigné dans le cadre de l’émission radiophonique. Elles ont affirmé ne jamais avoir été informées du projet de livre et donc ne jamais avoir consenti à ce que Solange reprenne leurs propos pour les publier sous forme écrite. Elles ont appris en même temps que le grand public, à la sortie du livre, que leurs mots avaient été utilisés. Plusieurs ont affirmé se sentir flouées et ont été très blessées de l’attitude de Solange. L’éditeur s’est défendu en affirmant que leur anonymat a été respecté, et il a ensuite ajouté que le livre a en général été très bien reçu. Solange s’est également excusée publiquement en affirmant qu’elle n’a jamais voulu faire de tort à quiconque et que la situation la rendait très triste.

Le fil rouge tient à remercier l’équipe de Flammarion Québec pour le service de presse.

Et vous, êtes-vous porté.e. à lire un livre parlant d’un sujet aussi personnel?

Artistes minoritaires : Faut-il ajuster ses exigences?

Lorsqu’on analyse des textes, on peut appliquer le concept de « la mort de l’auteur ». Il s’agit d’un courant qui a proposé une lecture des œuvres laissant place à la virtuosité technique sans prendre en compte l’identité, la réputation ou l’intention des artistes. Jusqu’à présent, quand j’ai accès aux écrits d’autres femmes trans, il m’est impossible d’ignorer dans mon expérience de lectrice le fait que je suis en dialogue avec une voix rare, vulnérable au sein du milieu de la publication. D’une certaine façon, cette prise de conscience teinte ma relation avec le texte : plutôt que d’être à l’écoute de mes déceptions lors d’accident de lecture, je cherche la voix singulière qui dort au milieu des pages. Je reconnais la prouesse technique quand elle est présente, mais mon enthousiasme me permet d’être plus réceptive à un exercice expérimental, plus embryonnaire. Mais est-ce que c’est rendre service à ses comparses du milieu artistique que de les considérer comme dans une catégorie à part? Est-ce qu’il y a un risque de les priver des bénéfices d’une réception critique « objective »?

Un cas analogue : la littérature autochtone au Québec

Une discussion qui a eu lieu lors du lancement montréalais du livre Les poupées de Sylvain Rivard (Éditions Hannenorak, 2016) m’a ouvert les yeux sur certains aspects de la littérature des personnes minoritaires. Lors de cette discussion, il était question des livres autochtones du Québec. Un corpus littéraire peut avoir un âge et des stades de développement, comme un humain. Lors du lancement du recueil Les poupées, quelqu’un avait soulevé que la littérature autochtone en français au Québec offrait bien peu d’exemples de textes légers et humoristiques, alors qu’il y en a plusieurs du côté des autochtones de langue anglaise dans le reste du Canada. La réponse qui a été faite, par Joséphine Bacon il me semble, était simple : la littérature autochtone offrira peut-être des œuvres humoristiques dans quelques années. Mais pour l’instant, la forme d’art est jeune, et il semble que les auteures et auteurs ont besoin d’aborder d’autres tons en premier lieu.

La littérature trans francophone est encore jeune, et je crois que l’étape de défricher les voix, toutes les voix, est primordiale. Longtemps, la littérature des femmes trans anglophones n’était constituée que d’autobiographies, parfois coécrites avec les médecins, qui relataient le court moment de la transition de genre médicalisée. Maintenant, la littérature anglophone fleurit : on y trouve des fictions, des fictions qui réfléchissent sur l’autobiographie, des biographies qui critiquent les autobiographies, des pièces de théâtre, des BD. Au Québec, nous sommes choyés d’avoir des plumes affûtées de femmes trans dans différentes expressions artistiques, mais elles sont encore rares. Peut-être que l’heure est à les laisser s’épanouir, à faire une lecture des plus attentives, plutôt qu’à appliquer les mêmes exigences que celles destinées au grand marché du livre, toujours surchargé de nouveautés.

« The Black Photographers Annual » : une carte pour la prochaine étape

En regardant le travail fait par le collectif « The Black Photographers Annual », on peut imaginer ce que l’avenir nous réserve. En effet, ce collectif a publié plusieurs volumes, jusqu’à atteindre son « sommet » en 1980. Ensuite, la barre était tellement haute que certaines personnes se sont inquiétées que les mêmes visages reviennent, puis que les photographes se reposent sur leurs lauriers et abandonnent l’approfondissement de leur démarche. Les publications ont donc cessé. En comparaison, l’art des femmes trans qui travaillent en français au Québec est loin d’avoir atteint un premier sommet, et on ne peut pas dire qu’un groupe sélectif d’auteures fait la chasse gardée du milieu. Néanmoins, on peut rester à l’affût : les exigences envers la littérature d’un groupe minoritaire doivent être flexibles. Un jour, cette catégorie d’auteures et d’auteurs vivra un déploiement, et il faudra alors être alerte et réajuster les exigences : pour toujours faire de la place aux voix nouvelles et pour valoriser l’audace et l’expérimentation. Il ne sera plus temps de considérer chaque nouveau livre comme fragile, vulnérable au sein de l’écosystème de la publication. Pour l’instant, il semble qu’on en est encore à l’étape de la « tempête d’idées », et qu’il faut vivre l’expérience à 100 %.

Croyez-vous qu’il faille ajuster ses attentes en fonction de l’auteure, auteur ?

En complément au sujet du collectif « The Black Photographers Annual » :

https://lens.blogs.nytimes.com/2017/05/15/abstract-glamour-civil-rights-in-the-black-photographers-annual/