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Les signets, gardiens silencieux de nos lectures

Il y a quelques temps, une amie m’a ramené un souvenir de son voyage au Portugal:  un très joli signet en forme de sardine, fait en liège. Il s’agit du premier signet ayant une signification importante pour moi, non seulement provient-il de l’autre côté de la mer, mais il me vient d’une personne qui m’est chère. Depuis, j’ai cessé de plier le coin de mes pages, car je l’avoue, c’était l’une de mes habitudes! Enfant, j’accumulais des dizaines de signets (souvent autographiés) amassés lors des Salons du livre ou foires littéraires de l’école. Malheureusement, cette boîte de souvenirs s’est perdue avec le temps et je n’ai jamais cherché à rebâtir une telle collection.

Je me suis donc questionnée par rapport à l’importance que l’on accorde aux signets et les divers moyens que l’on prend pour garder le fil de notre lecture.19022012_10158711543525543_1355309370_n

J’ai demandé aux Fileuses quel est leur moyen de prédilection pour garder leur page! Voici quelques-unes de leurs réponses :

Roxanne : J’utilise des cartes postales, cartes d’affaires, vieilles enveloppes, bout de papier coloré, etc. Généralement, je les utilise pour un seul livre et lorsque j’ai fini de lire, je laisse le signet à la première page. Comme si les deux avaient vécu quelque chose et que je ne pouvais plus les séparer… Je suis peut-être trop intense?

Raphaëlle : Pendant longtemps, j’ai utilisé des mouchoirs en papier (propres, évidemment!)…

Marion : J’utilise généralement la première chose qui me tombe sous la main, des papiers, des billets de spectacles, des cartes, etc. Et quand je n’ai vraiment rien, j’utilise des objets (oui oui, genre des cahiers, livres peu volumineux, mon cellulaire, mon foulard, etc.) Mais je ne plie jamais, au grand jamais les coins! Et ça m’énerve profondément quand les gens le font sur des livres qui ne leur appartiennent pas, genre les livres de bibliothèque, ou les miens quand je leur prête (vous êtes prévenu.e.s!)

Kim : Je plie les coins…

Andréanne: Des bouts de papiers aléatoires… Ou des fois, je ne fais que me souvenir de la page, sans truc!

Personnellement, je crois qu’il n’y a rien de mal à plier les coins si le livre nous appartient, mais c’est une opinion qui reste personnelle à chacun! La plupart des Fileuses utilisent des bouts de papiers, comme de vieilles factures, pour garder leur page. Il peut aussi s’agir de photos, enveloppes, papiers déchirés, etc. Une chose est sûre, le signet, sous toutes ses formes, est encore très populaire!

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Et vous, avec quoi gardez-vous votre page? N’hésitez pas à partager une photo de vos signets préférés!

Sophie Labelle : dans le tumulte, rejoindre son public

Sophie Labelle et son travail ont été l’objet d’attaques incessantes de la part de groupes néonazis. Comme nombre de fans de sa BD Facebook pro-trans assignée garçon, je souhaite souligner l’importance de la prise de parole de cette auteure montréalaise. Cette chronique s’intéressera à la toute dernière publication « papier » de la bédéiste, Comment sortir avec quelqu’un quand on est trans et queer.

Une histoire intriguante dans un format appétissant

Ce qui saute aux yeux, c’est la qualité de l’objet-livre : en couleur à l’extérieur comme à l’intérieur, avec des dessins comportant tous une composition simple, mais truffée de détails judicieux. Pour une publication « maison », la finition n’est pas balayée du revers de la main. Analyser les vêtements des personnages est d’ailleurs en soi un plaisir de lecture. Dans les premières pages, on nous présente les personnages avec de courtes descriptions amusantes, d’une façon qui m’a donné un baume sur le cœur en me rappelant les BDs d’Astérix et Obélix que je lisais, enfant. Pour cette publication, l’histoire ne tourne pas autour de Stéphie, jeune fille trans mise en vedette dans la version Internet d’ « assignée garçon », mais plutôt autour de Ciel. Elle est une personne non-conforme dans le genre (qui utilise les pronoms féminins ou neutres) et son aventure débute quand elle avoue son amour pour son ami Eirikur. L’histoire se déroule à Montréal, et les héros reflètent toute la richesse culturelle de l’île : Ciel est d’origine brésilienne, Eirikur vient d’Islande, Frank, le copain de Stéphie, est arabe. Qu’on ne se contente pas que de personnages blancs pour une bande dessinée s’intéressant surtout aux questions trans donne une teinte vraisemblable à l’univers.

Les zines d’assignée garçon permettent de mieux présenter une histoire suivie ; sur Facebook, avec les publications de planches chaque quelques jours, l’anecdote prend le pas sur le récit. On peut toutefois remarquer une influence du format Internet sur la bande dessinée, chaque page contient son propre « punch » ou un tableau qui pourrait relativement se suffire à lui-même.

Simple et compliqué : le sujet d’un amour d’adolescence

Ciel ressent plus que de l’amitié envers son ami Eirikur. Tous les signes sont là : les gribouillages dans l’agenda, la photo d’elleux deux installée au mur, le nouveau gilet du chien familial Borki à l’effigie d’Eirikur. Le moment serait venu de faire une déclaration, pour connaître si les sentiments sont réciproques. Le problème? D’habitude le garçon demande à la fille de sortir avec lui. Ciel est une personne non-binaire dans le genre et son objet d’affection est un garçon bisexuel. Qui fait le premier pas?

Ce petit dilemme est, selon moi, le cœur de la bande dessinée et une expérience pertinente pour beaucoup de personnes trans, surtout celles qui transitionnent pour affirmer une identité féminine. Dans les petites interactions du quotidien, il y a toujours un équilibre à respecter : il faut à la fois affirmer son genre, tout en évitant d’être limitée par le machisme. Ciel a le désir innocent de suivre une habitude sociale, parce que selon son point de vue ça lui permettrait de mettre de l’avant sa féminité. Néanmoins, son désir ardent de voir la situation se résoudre et d’être fidèle à ses sentiments lui enlève le goût de tenir un rôle trop passif dans la situation, même si c’est un rôle féminin. Le mieux serait d’agir de façon féministe, mais est-ce que Ciel se sentirait bien dans la situation pour autant? Tout un casse-tête!

Après nombre de faux pas (qui impliquent beaucoup d’araignées), on apprendra que le désir d’affirmer sa féminité et la volonté de jouer un rôle actif dans sa vie n’ont pas à être mutuellement exclusifs. Il faut respecter qui on est, mais ne pas avoir peur de prendre des risques et de sortir de ses habitudes quand le jeu en vaut la chandelle.

Un message fort qu’on cherche à enterrer

Quelques jours avant la cyberattaque ayant mené à la publication de l’adresse et des informations personnelles de Sophie Labelle, l’auteure de Comment sortir avec quelqu’un quand on est trans et queer faisait son lancement montréalais à la librairie l’Euguélionne. Elle nous a parlé longuement des commentaires haineux sous la publication des planches hebdomadaires.

La bande dessinée n’est ni destinée à choquer les réactionnaires ni destinée à éduquer un public non trans. Comme la bédéiste l’expliquait, le but est plutôt de répondre à un besoin des lecteurs et lectrices LGBT, et particulièrement trans : celui de lire des histoires qui résonnent avec leur vécu.

Néanmoins, avec ce but simple, Sophie Labelle accomplit beaucoup. Les œuvres sont beaucoup plus lues et partagées en anglais, mais sont néanmoins toujours partagées simultanément dans une version française, ce qui permet de proposer des termes intéressants pour des réalités qui sont surtout discutées en anglais. Notamment, « morinomer » (nommer une personne trans par son mauvais nom) et « mégenrer » (accorder fautivement le genre d’une personne) sont désormais assez populaires à Montréal dans les communautés trans francophones.

Même si elle est constamment sous attaque, Sophie Labelle a construit un petit bout d’univers indestructible, où beaucoup de gens ont trouvé leur place. Et vous, qu’avez-vous tiré du travail de cette auteure?

Le travail de Sophie Labelle est disponible à la librairie l’Euguélionne, ainsi qu’à la librairie La Flèche rouge.

Visitez aussi la boutique en ligne de l’auteure.

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Hannah Arendt à travers la BD

Quand j’étais jeune, je détestais les bandes dessinées, je trouvais que ça laissait trop peu de place à mon imagination et je n’arrivais pas à prendre le rythme. C’est bien plus tard, alors que je travaillais à la bibliothèque de mon cégep, que j’ai découvert le plaisir des romans graphiques. J’ai appris à aimer la vitesse, particulièrement cette certitude qu’avant la fin de la journée j’aurais fini ma lecture. J’aime aussi comment on peut combler quelques minutes de vide, en suspens entre deux obligations, avec une BD. C’est une chose que je trouve beaucoup plus difficile à faire avec un roman. Et j’aime le nouvel esthétique adopté par de nombreux romans graphiques, qui semble s’inspirer de l’aquarelle et du dessin au pastel. Bref, je me suis réconciliée avec ce genre littéraire et c’est tant mieux parce que cela me permet de faire de magnifiques découvertes, comme la biographie de Hannah Arendt en image.

Qui est Hannah Arendt?

Elle est née en Allemagne, en 1906, où elle étudiera la philosophie, mais étant juive, elle devra fuir, d’abord vers la France, puis aux États-Unis où elle écrira la majorité de son oeuvre. Bien qu’ayant commencé en philosophie, elle se positionne davantage comme politologue. Son expérience de la Deuxième Guerre Mondiale l’emmènera à réfléchir sur les différents types de gouvernement. Ses réflexions aboutiront à l’écriture du livre Les origines du totalitarisme, qui est un des ouvrages qui a le plus influencé les sciences sociales au XXe siècle.Hannah Arentd 2

L’intérêt de la BD

Étant une étudiante en sociologie, il m’est déjà arrivé de croiser la pensée d’Arendt au cours de mes lectures, mais je ne connaissais pas du tout la personne. J’étais très enthousiaste à l’idée de mieux comprendre ce qui avait poussé cette femme terriblement intelligente à s’intéresser à la politique et plus particulièrement aux régimes totalitaires. Je n’ai pas été déçue! La BD trace un portrait réaliste et sans flafla d’une femme déterminée qui a soif de comprendre. L’important pour Hannah Arendt n’était pas tant l’endroit où elle se trouvait, mais plutôt les gens qui l’entouraient, qui lui permettaient de développer sa pensé et son esprit critique. Elle voulait toujours avoir les idées claires, être capable et avoir le temps de réfléchir. Les dessins servent bien le ton de la narration à la première personne. à la fois sobres et élégants, ils contribuent définitivement au plaisir de la lecture.Hannah Arentd 3

Cette collection de roman graphique, Grands Destins de Femmes, propose également les biographies de Virginia Woolf et Coco Chanel, qu’il me tarde d’aller découvrir!

La vie de qui aimeriez-vous découvrir grâce à un roman graphique?

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Les secrets d’une mère racontés par Fawzia Zouari

Des livres en attente d'être lus dans ma bibliothèque, je n'en manque pas. Malgré tout, je continue à fréquenter les librairies de manière compulsive et à me laisser charmer par certains livres que je m'empresse de lire en faisant fi de l'ordre de lecture que j'avais soigneusement prévu. Le roman Le corps de ma mère de l'auteure d'origine tunisienne Fawzia Zouari est l'un de ces livres qui ont attiré mon attention. Pourtant, cette auteure m'était inconnue. Toutefois, j'avais le goût d'ouvrir mes horizons à la Tunisie et aux femmes qui peuplaient les villages de ce pays avant d'être chamboulées par « la modernité ». Ce fut une belle découverte littéraire qui m'a permis de me plonger dans un univers surprenant.

Le roman de Fawzia Zouari est divisé en trois livres. Dans le premier livre, la narratrice raconte comment se sont déroulés les derniers jours de la vie de sa mère, Yamna. Alors que cette dernière est à l'hôpital dans le coma, sa fille, revenue de France dans l'urgence, passe ses journées à son chevet en compagnie des autres membres de sa famille. Elle profite de l'occasion pour chercher à comprendre qui était sa mère qu'elle estime ne pas avoir réellement connue, mais elle y parvient difficilement. Puis, alors qu'elle ne s'y en attend pas, elle réussit enfin à trouver sa porte d'entrée vers le récit de la vie de cette mère mystérieuse. C'est à ce moment que le deuxième livre intitulé Le conte de ma mère s'entame. Ce livre raconte les origines de sa mère ainsi que la vie de celle-ci dans le bled tunisien d'Ebba. Enfin, le dernier livre, L'exil de ma mère, raconte les vieux jours de cette mère dans la capitale tunisienne après qu'elle eut été forcée par sa progéniture de quitter le village auquel elle était attachée.

Dès le début du roman, la narratrice nous avertit qu'elle donne accès au lecteur à un monde qui lui serait normalement fermé, soit celui des femmes musulmanes de cette époque. Elle écrit :

Nos mères ne disaient pas leur joie ni se plaignaient. Veillaient à sauvegarder l'essentiel sans rire ni fanfaronner. Et s'il arrivait qu'on les entende c'était pour chanter une naissance ou pleurer une mort. Puis, le silence de nouveau, destiné à préserver l'enfance pour plus tard.

C'est dire que je connais peu de choses sur elle! Non pas qu'elle n'aimait pas raconter, ma mère. Elle emplissait notre enfance de contes et de légendes pour éviter les récits intimes. Les miracles des saints servaient à détourner notre attention du cours réel de son existence, et les descriptions précises des êtres de l'au-delà orientaient nos regards sur autre chose que son corps. Oui, maman prenait des chemins de traverse chaque fois que le propos risquait de passer par ses secrets! Elle fermait d'une main l'accès à sa propre vie, de l'autre elle nous tendait la clef du monde et son trousseau de mystères.

Ainsi, dès le début du deuxième livre, je me sentais privilégiée de connaître la vie de Yamna, cette femme passionnante et forte, malgré qu'elle était astreinte à vivre recluse dans une société qui accordait peu de libertés aux femmes. Puis, conviée à découvrir les anecdotes des habitants d'Ebba, je me suis laissée aller à ce récit empreint de vie. Cette femme, qui nous est d'abord présentée comme étant très froide, devient, au fur et à mesure de la lecture, attendrissante alors que l'on comprend mieux les préoccupations qui l'habitent.

Le corps de ma mère a remporté le prix des cinq continents de la francophonie dont le but est de mettre en valeur la diversité culturelle de la langue française. Sans aucun doute, cet ouvrage mérite cette distinction. Il a atteint ce but chez moi en m'éveillant à des traditions et à une réalité culturelle que je ne connaissais pratiquement pas. Si c'est le genre d'expérience que vous recherchez lorsque vous ouvrez les premières pages d'un roman, je crois que ce roman saura vous intéresser et vous toucher.

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« Tale as old as time… » La Belle et la Bête et autres contes à (re)découvrir!

À moins d’avoir passé l’hiver dans une grotte à la manière d’un ours qui hiberne, ou dans un village reculé sans électricité ni internet, vous avez très certainement entendu parler de l’immense « buzz » entourant la sortie au cinéma de la dernière adaptation de Disney, La Belle et la Bête. Mettant en scène Emma Watson, l’héroïne féminine de la saga Harry Potter, le film, un « remake » en prises de vue réelles du film d’animation de Disney réalisé en 1991, a maintenu un réel suspense pendant plusieurs mois, nous faisant attendre (bien trop!) impatiemment sa sortie.

Donc, la nouvelle adaptation d’un de mes contes préférés m’a amenée au cinéma, un dimanche après-midi, avec ma sœur. Considérant mon intérêt académique envers les contes et surtout pour les réécritures et les détournements – j’y consacre, en effet, l’entièreté de mon mémoire – plusieurs de mes amis, de ceux qui m’appelaient déjà « princesse » depuis quelque temps, ont suggéré, visiblement soucieux de me déculpabiliser, que j’y allais [et je les cite] « probablement pour un simple motif scolaire ». C’est cependant sans honte que j’avoue que, au contraire, ce qui m’amenait à cette représentation cinématographique du conte de mon enfance était tout sauf intellectuel, et que j’étais d’abord portée par un grand enthousiasme provenant sûrement de mes souvenirs de jeunesse. Cependant, je l’avoue aussi, il faut croire qu’on se départit difficilement de son œil de chercheuse, même un dimanche après-midi au cinéma Colossus de la ville de banlieue dans laquelle on a grandi.

Cet après-midi au cinéma m’a amenée à réfléchir sur la popularité du conte à notre époque. Sans être surprise, j’étais quand même étonnée, voire quelque peu bouche bée, de l’intérêt renouvelé pour La Belle et la Bête. Au-delà de la machine hollywoodienne et des stratégies de publicité, je n’aurais jamais cru qu’un conte, que pourtant nous connaissions tous par cœur, continuerait de provoquer autant d’enthousiasme. Je découvrais de nouveau cette force du conte, qui est celle de se faire raconter encore, et encore, et encore. En même temps, j’étais étonnée à la fois de la volonté de toujours repenser le conte, de l’adapter de nouveau, cette tendance qui touche entre autres Disney depuis quelques années, tout comme son caractère inchangé, presque « immortel » depuis des siècles. L’immortalité va nécessairement à l’encontre de notions telles que la « mode », suggérée comme plutôt passagère et éphémère. Pourtant, le conte est, aujourd’hui, visiblement « à la mode » et le demeure, plus que jamais.

À la suite du visionnement du film, que j’ai trouvé excellent, beau, romantique, magique, et à l’image de mes souvenirs de jeunesse, j’ai eu envie de replonger dans les contes qui ont inspiré l’adaptation (oui oui, il y en a plusieurs!) et, du même coup, de rassembler quelques suggestions pour les gens qui, comme moi, auraient envie de se replonger dans quelques contes durant la période estivale.

Les « classiques »

J’aime beaucoup replonger dans les œuvres dites originales des contes que j’ai ensuite découverts par le biais d’adaptations ou de films. Je précise « dites originales » comme je dis « classique » avec des guillemets, car bien sûr, les contes sont une littérature intemporelle et immémorielle qui prend racine dans les sociétés traditionnelles orales, et bien souvent, les versions écrites que nous en avons, par Grimm ou Perrault, par exemple, ne sont que des adaptations. Par exemple, dans un ouvrage qu’elle a publié en 2007, Nicole Belmont recense près de cinquante versions orales de Cendrillon provenant d’un peu partout dans le monde! Et croyez-moi, peu d’entre elles ont vraiment rapport avec celle de Perrault. Mais les versions de Disney ayant pris toute la place dans les médias de notre enfance, peu d’entre nous connaissent vraiment les contes « classiques ». Et c’est si chouette de les (re)découvrir!

Quelques suggestions :

La belle et la Bête et autres contes (Madame Leprince de Beaumont) et La Belle et la Bête (Madame de Villeneuve)

Une première version plus courte (Leprince de Beaumont) et une autre plus longue (Villeneuve), on y retrouve avec plaisir les personnages de La Belle et de la Bête tels que nous les connaissons, mais avec des motifs et des éléments narratifs que Disney a mis de côté (La Belle aurait des sœurs frigides et manipulatrices, son père aurait été ruiné, etc.). Ces contes sont enchanteurs et surtout très riches.

– Les contes de Perrault

Connaissez-vous la véritable fin du conte de La Belle au bois dormant? Avec la mère ogresse qui tente de manger les enfants de la Belle? Non, le conte ne se termine pas par un mariage!

Les princesses ne sont que de jeunes filles passives, selon vous? Allez voir de quelle façon Cendrillon laisse tomber sa chaussure, non pas de manière hasardeuse, mais en toute connaissance de cause, pour que le prince la ramasse et réponde à la séduction!

– Les contes de Grimm

Si la volonté de Perrault était davantage d’adapter les contes pour le public de la cour que d’une transmission d’un patrimoine (il les transformait volontiers, coupait des bouts qu’il considérait comme amoraux, etc.), les frères Grimm, eux, tentaient de mettre à l’écrit des versions le plus proche de celles qu’ils avaient entendues en parcourant l’Allemagne. Leurs contes, moins moraux, sont variés et parfois bien plus intenses! (Vous vous souvenez des sœurs de Cendrillon qui se coupent talons et orteils pour faire rentrer leur pied dans la chaussure?)

– Les contes d’Andersen

Connaissez-vous les vraies versions de La Reine des neiges, du Vilain petit canard, de La petite fille aux allumettes? Ou bien, pensez-vous encore que dans La petite sirène, Ariel se marie avec le prince? Il est temps de vous faire porter par les contes d’Andersen, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma.

– Nicole Belmont, Sous la cendre. Figures de Cendrillon

Vous êtes curieux de ce dont pouvait avoir l’air Cendrillon en Chine, en Afrique ou dans quelques régions du Québec? Ces versions orales sont belles et déstabilisantes, en plus de nous confirmer que la jeune fille a plusieurs visages et histoires, dépendant de son origine!

 

Les « modernes ». Au Québec :

Trois princesses (Guillaume Corbeil)

Ces contes cruels dont j’ai déjà parlé dans un article sont d’excellentes critiques sombres et quelque peu perturbantes des contes de Cendrillon, La Belle au bois dormant et Blanche-Neige que nous connaissons. On y fait d’ailleurs de fortes critiques du culte de la beauté et du corps des femmes.

Là où la mer commence (Dominique Demers)

Je ne crois pas qu’il y ait de version plus belle et romantique de La Belle et la Bête que cette version québécoise mettant en scène la fougueuse Maybel. Si vous ne l’avez pas déjà lu, je vous le conseille fortement. J’en parle d’ailleurs plus longuement ici.

Contes de Fées. Des mondes désenchantés (revue de la nouvelle XYZ)

J’ai fait cette découverte en me promenant à la librairie. La revue XYZ, qui publie chaque saison des nouvelles sous un thème particulier, a dédié son numéro du printemps 2017 à des réécritures de contes. Ça se lit bien, c’est court, et on découvre plein de nouveaux auteurs. Parfait pour les vacances!

– Javotte (Simon Boulerice)

Une adaptation de Cendrillon moderne et racontée du point de vue d’une des sœurs, ça vous tente? Les fileuses vous disent ce qu’elles ont pensé de ce livre dans cet article.

Les sangs (Audrée Wilhelmy)

Récemment adapté au théâtre par l’École supérieure de théâtre de l’UQAM (j’ai eu la chance d’y assister), Les sangs est librement inspiré de Barbe-Bleue, dans un style à la fois poétique et déjanté. Gabrielle en parle ici.

Les contes de la chatte rouge et Histoire de la Princesse et du dragon (Elizabeth Vonarburg)

Avec son talent de conteuse, l’auteure Elizabeth Vonarburg nous emporte dans ses mondes inventés, de fantasy racontés à la manière de contes étranges, mais rafraîchissants. Les contes de la chatte rouge demeurent à ce jour un de mes livres préférés en littérature jeunesse et j’en parle ici. 

Quelques suggestions en littérature étrangère :

Tout conte fée de Bandini et Camou, et la série pour ados Les chroniques lunaires de Marissa Meyer. (J’en parle ici!)

– La série de bandes dessinées Fables, dans laquelle les héros ou héroïnes des contes de fées vivent désormais au cœur des humains normaux, mais tentent de rester cachés. Divorcée de son prince, Cendrillon est désormais une espionne, Blanche-Neige est à la tête du gouvernement. Décidément, cette bande dessinée revisite le conte de manière très originale.

Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d’enfants et puis… de Michaël Cunningham

Peut-être êtes-vous curieux de savoir ce qui se passe après le fameux mariage qui termine les contes sur une promesse de bonheur éternel? Cynisme et humour sont au rendez-vous!

 

Voilà! Amateurs de contes, « classiques » ou contemporains, vous êtes servis! Quelle sera votre prochaine lecture?

 

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La servante écarlate : une dystopie d’actualité, sur papier comme à l’écran

On parle beaucoup, ces temps-ci, de la pertinence de plusieurs œuvres de fictions dystopiques. Malheureusement, à l’ère de Donald Trump, de nombreux livres de science-fiction semblent pâlir lorsque comparés à la réalité absurde du paysage politique américain. C’est peut-être pourquoi Hulu a décidé d’adapter l’œuvre de Margaret Atwood La Servante Écarlate (v.o. The Handmaid’s Tale) plus de 30 ans après sa publication originale.

Étant une grande fan de l’auteure canadienne, j’ai décidé de lire le roman et de le comparer à la série.

Le synopsis

Dans une société totalitaire où la religion domine sur la politique, les femmes sont maintenant divisées en trois classes : les Marthas, qui sont chargées de l’entretien et de la cuisine, les Épouses, qui sont les seules femmes à avoir un peu de pouvoir et qui dominent sur la maison, et les Servantes Écarlates dont le seul rôle est la reproduction.

Les femmes ne peuvent plus lire, plus écouter de musique, elles doivent chacune porter un uniforme typique à leur caste. Celles qui sont jugées comme étant trop vieilles ou encore infertiles sont déportées dans des colonies, et ce sont elles qui sont chargées, par exemple, de manipuler des déchets hautement toxiques. C’est dans cet univers qu’évolue June, une servante écarlate rebaptisée Defred (ou Offred, selon la version). Le lecteur navigue entre le présent et le passé de cette jeune femme, en entrevoyant les changements radicaux peu à peu apportés à la société.

La série versus le livre

Bien que nettement adaptée au monde moderne, principalement dans les « flashbacks », la ligne directrice reste la même. Certaines problématiques sont mises en évidence plus puissamment dans la version télévisée : le féminisme, les émissions de gaz de carbone, etc.

La trame sonore apporte véritablement une toute autre dimension. Par exemple, la musique, notamment avec Kylie Minogue et Peaches, vient sexualiser certaines scènes afin de bien marquer le contraste entre le temps « d’avant » et le présent aseptisé et contrôlé.

Souvent, on remarque que les lumières sont tamisées à l’intérieur, que tout est sombre dans la maison, mais que l’éclairage est cru et brutal à l’extérieur, peut-être, car les femmes sont toujours surveillées, scrutées et jugées.

La manière dont la caméra capture des plans rapprochés des expressions faciales de chacun des personnages aide grandement à saisir le tumulte interne vécu par les protagonistes.  À cela s’ajoute le monologue mental de June et les nombreux « flashbacks », qui aident à expliquer au spectateur ce qui a pu se passer pour que le monde en vienne à cette « solution » drastique et radicale.

Verdict

Il est rare qu’une adaptation cinématographique capture aussi bien l’atmosphère et le propos d’un roman que la version en télésérie de La Servante Écarlate. Si le visionnement est ardu, c’est parce qu’il est particulièrement difficile de digérer autant de douleur à la fois, ce qui est aussi vrai à la lecture du roman de Margaret Atwood (je devais m’arrêter presque à chaque chapitre pour « reprendre mon souffle »). Honnêtement, visualiser et lire ce chef-d’œuvre à une époque où l’on a parfois l’impression de régresser au niveau des droits des femmes et des minorités, ça laisse présager le pire…

Bref, je vous le conseille fortement si vous voulez réfléchir à des enjeux primordiaux. Mais attention! Le processus peut être hautement déprimant.

Connaissez-vous des romans dystopiques se rapprochant étrangement de notre réalité moderne? Si oui, lesquels?

La beauté des traditions familiales

Je suis là, je suis là, c’est la petite phrase que la maman dit toujours à son fils en rentrant travailler, quand celui-ci est dans son lit, à attendre tendrement ces mots qui rassurent tant.

Je suis là, je suis là, c’est un hommage aux traditions familiales, aux petites gestes qu’on fait maintes et maintes fois et qui deviennent, dû à l’accumulation, des repères dans une vie parfois trop grise.

Je suis là, je suis là, c’est un album écrit par Marie-Francine Hébert, une auteure très reconnue dans le milieu littéraire jeunesse. Cette dernière fait preuve d’une grande tendresse dans les dialogues de l’album.

Que ce soit par la grand-mère qui demande à sa fille de venir manger ou par les gestes quotidiens qu’elle répète pour aider sa fille, on décèle dans ce très bel album illustré par la talentueuse Mathilde Cinq-Mars, une grande douceur et poésie, qui se veut un bel hommage aux rituels familiaux et aux liens familiaux.

Publié dans la collection Motif chez les éditions Druide qui est:  «  une collection proposée et dirigée par Elaine Turgeon, spécialiste de la littérature jeunesse et de son exploitation en classe. Au programme, des albums dans lesquels tout n’est pas dit, où l’ambigüité et l’implicite sont le gage d’une rencontre singulière avec le lecteur. Des livres qui font appel à l’intelligence des jeunes en les amenant à lire entre les lignes» 

J’apprécie vraiment l’idée derrière les albums de cette collection, il est bon de ne pas tout expliquer, dire ou affirmer avec les jeunes et je crois que de leur laisser de l’espace pour analyser et comprendre l’oeuvre avec toutes les nuances de leur compréhension personnelle est un bel outil pour les aider à apprécier la lecture.

Je n’ai pas pu faire autrement que de penser au classique et incontournable, Je t’aimerais toujours de Robert Munsch qui, à son tour, démontre toute la force de ces paroles répétées entre enfants et parents. Comme dans Je t’aimerais toujours, les rôles s’échangent au fil de l’album et ainsi, on y découvre que les enfants peuvent aussi prendre soin de leurs parents et qu’il s’agit d’une relation donnant-donnant.

C’est un album magnifique, doux, avec des couleurs pastels et un trait de crayon de Mathilde Cinq-Mars tout en légèreté et en quiétude qui fait de cette lecture un moment de pure détente pour les petits comme pour les grands. Dans ma famille, Je t’aimerais toujours était un incontournable – je reçois encore des cartes de fêtes qui se terminent par Je t’aimerais toujours – et je crois sincèrement que Je suis là, je suis là pourrait devenir la phrase phare d’une autre famille.

Et vous, avez-vous un livre incontournable familial, que vous lisiez petit et encore aujourd’hui? 


Le Fil Rouge tient à remercier les éditions Druide pour le service de presse.

Mister Pip, beauté sauvage et autres massacres

Je ne sais pas trop pourquoi je n’ai pas attaqué ce roman néo-zélandais à la seconde où il est entré en ma possession. Pourtant à peu près tout était en place pour me lancer : sa couverture attrayante, le prix qu’il a récolté (Commonwealth Writer’s Prize, 2007) et son quatrième de couverture. Les longs mois qui se sont effrités sous l’excuse de ne pas avoir envie de lire en anglais se sont vite remplacés par une lecture attentive et gourmande.

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Mount Maunganui, Nouvelle-Zélande

C’est dans les années 1990, à Bougainville, une petite île du Pacifique, que prend place le drôle de personnage de Mr. Watts que les enfants surnomment Pop eye. Il est d’abord décrit par Matilda 13 ans, la narratrice, comme étant un homme maigrelet portant tous les jours un costume de lin blanc, un chapeau rabougri et parfois affublé d’un nez de clown. Son aspect singulier ainsi que son habitude incompréhensible de transporter sa femme dans un chariot font de lui un véritable mystère ambulant. Dans le contexte de la guerre civile et de blocus, personne ne peut quitter l’île. Mr. Watts, le seul homme blanc de l’île, décide de faire la classe à un groupe de jeunes. Contrastante, la nature est riche et luxuriante et les seules parcelles de civilisation qui semblent avoir touché l’île se retrouvent dans la présence d’une bible. Le professeur, n’ayant pas toutes les connaissances nécessaires à l’éducation de ces enfants, invite des villageois à partager leur savoir et à rejoindre son groupe afin de rencontrer Charles Dickens à travers la lecture qu’il fait de Great expectations.

La beauté de cette histoire réside pour moi dans l’imagination de la narratrice et l’amitié qu’elle développe pour son drôle de professeur, mais surtout pour Mr. Pip, le jeune orphelin, protagoniste du roman de Dickens. C’est sous les yeux attentifs des élèves que l’histoire de ce dernier prend vie et leur tient lieu d’exutoire alors que leur réalité est tachée par la violence de leur quotidien. Matilda raconte avec passion l’urgence de la lecture, l’identification aux personnages, la découverte de nouveaux mots, de lieux et de cultures différentes. L’œuvre est simple, mais fort bien écrite; j’ai relu plusieurs passages à voix haute, sous le charme de la prose de l’auteur qui ne pouvait pas mieux tomber dans ma vie, alors que les livres commençaient à s’empiler et que j’avais grandement besoin de retrouver mon habituelle soif de lire.

Et vous, quel livre vous a déjà redonné envie de lire?

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Vous n’aimez pas lire? C’est faux

Plusieurs croient qu’aimer la lecture ce n’est pas donné à tout le monde, mais c’est faux. Vous me voyez venir et avez probablement déjà entendu maintes et maintes fois cette phrase-là : « T’as juste pas encore trouvé LE bon livre. » Dans un sens, cette expression est vraie, mais reste que pour se donner la peine de chercher, un certain intérêt doit déjà être là. Voici donc quelques conseils tous simples qui pourraient vous motiver à vous adonner à ce passe-temps plus souvent.

Vous lisez sans le savoir

Les mots sont partout. Que vous scrolliez sur votre fil d’actualité Facebook ou que vous soyez en train d’écouter une série sous-titrée sur Netflix, vous lisez. Même chose pour les mangas, les revues, les textos de votre amoureux et les lettres que vous recevez par la poste. Cessez donc de proclamer haut et fort que vous détestez cette activité ludique et mettez-vous-y!

Des défis à relever

Le but étant de vous donner envie de lire, évitez les lectures d’envergure et tout ce qui vous semble trop complexe. Si le quatrième de couverture vous décourage déjà, c’est qu’il n’est pas pour vous, et ce, même s’il s’agit d’un classique ou d’une œuvre super in à l’heure actuelle. La grosse brique peut attendre. Lire plus petit, mais plus souvent, c’est très motivant. Et de la motivation, c’est ce que l’on recherche.

Également, essayez de vous fixer des barèmes à respecter. Par exemple, aujourd’hui, je lis un chapitre (vous allez voir que très rapidement vous ne pourrez plus vous arrêter!). Ou encore, décider de mettre un post-it à une page précise et de ne vous arrêter que lorsque vous y serez parvenu.

Laissez-vous conseiller

Les libraires sont là pour vous aider dans vos recherches! Demandez-leur des suggestions, des incontournables, etc. N’hésitez pas à poser des questions, c’est leur métier et même très souvent leur passion. Les recommandations d’amis sont tout aussi importantes. Dites-vous que si quelqu’un qui vous connaît vous suggère un ouvrage, c’est parce qu’il vous voit dedans et que ce dernier mérite une considération particulière de votre part.

Lire partout, tout le temps

Ce qui est vraiment plaisant avec la lecture, c’est que vous pouvez pratiquer cette activité partout et quand vous le voulez. Suffit d’un peu de lumière et de concentration. Vous attendez chez le médecin et ils n’ont pas le WiFi? Lisez. Dans les transports en commun chaque matin : lisez. La nuit lorsque vous ne trouvez pas sommeil : lisez. Les possibilités sont infinies.

La littérature permet de s’évader du présent, de s’éclipser de ses problèmes pour un moment et de découvrir des mondes qui nous étaient jusqu’alors inconnus. Accordez-vous donc ce petit bonheur de la vie.

Quel conseil auriez-vous à donner à des lecteurs en devenir?

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L’amour au temps du patriarcat

Côté humour en littérature, je suis difficile. Je souris beaucoup, je ris peu. Récemment, le roman graphique Les sentiments du Prince Charles de l’auteure suédoise Liv Strömquist est parvenu à renverser cette tendance en me faisant rire fort, à plusieurs reprises.

À l’aide de blagues réussies, ce livre cerne des malaises qui pullulent notre quotidien. Le ton est sarcastique, revendicateur et féministe. La description – peu éloquente – des sentiments du Prince Charles à l’égard de Lady Diana constitue le point de départ de l’auteure dans sa déconstruction des dynamiques oppressantes que subissent les femmes – mais aussi les hommes – au sein du couple. Fini le temps où l’on riait de ces amoureuses considérées par leurs maris comme des boulets, c’est ici l’absurdité de notre société patriarcale qui est montrée et ridiculisée.

Voici donc en quatre points en quoi le roman graphique Les sentiments du Prince Charles s’impose dans la liste de mes lectures les plus réjouissantes faites jusqu’à ce jour.

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La critique du couple et de la vision de l’amour 

Sous ses airs ludiques, le livre de Strömquist présente toutefois plusieurs théories sociologiques qui aident à comprendre la construction de la féminité et de la masculinité dans notre société.  Elle explore entre autres les liens entre notre définition de l’amour et la possession, qui font qu’un tel sentiment se voit souvent accompagné de l’idée de droit de propriété sur le corps de son partenaire. À l’aide de courtes histoires qui mettent en scène des célébrités telles que Whitney Houston ou le personnage de Carrie dans Sex and the City, l’auteure nous révèle que si le couple est rarement émancipateur, c’est qu’il prend racine dans des constructions identitaires qui enferment les individus. Les femmes élevées à s’épanouir en prenant soin des autres, les hommes eux, en cultivant leur liberté individuelle. Bien que l’auteure généralise, puisqu’elle parle à un niveau systémique, et que tous les couples ne se réduisent pas à ces définitions, on ne peut s’empêcher de reconnaître les dynamiques dont elle nous parle.

Les remarquables effacées 

Au fil de son roman graphique, Strömquist, nous apprend que plusieurs hommes qualifiés de génies ont passé sous silence les collaborations de femmes dans leurs travaux, leur permettant d’acquérir la renommée. Il est assez troublant de constater qu’ils ont réussi à nous faire oublier la contribution de celles-ci. L’exemple de la première épouse d’Einstein qui faisait des recherches avec lui, Mileva Maric, est flagrant à cet égard. Sous la forme de concours télévisés, Strömquist nous présente également plusieurs compagnes d’hommes célèbres qui ont soigné ceux-ci jusqu’à la fin de leur vie et sont restées à leur côté malgré les conditions défavorables. Elle décerne le prix «bobonne» entre autres à Mary Welsh Hemingway et Nancy Reagan. En guise de réflexion sur ce sujet, l’auteure nous pose une seule question: « La situation inverse se produit-elle? » La réponse est bien évidemment amère et négative.

L’humour grinçant et la touche parfaite d’autodérision

À plusieurs reprises, l’auteure fait réapparaître des personnages et des blagues faites auparavant. Pour rire d’eux, mais également pour rire d’elle, notamment en disant que sa BD s’éternise. Entremêlé à cette autodérision assumée, Strömquist se permet d’aborder et de dénoncer – toujours sous le couvert de l’humour – cette admiration envers des figures misogynes qui existe dans la société. Les scènes loufoques qu’elle expose permettent de relever tout le non-sens entourant cette glorification d’hommes qui méprisent les femmes. Par des exemples concrets, elle soulève ici l’enjeu essentiel des modèles qu’on nous offre dans la société. Parce que ces réalités sont lourdes et pèsent dans le quotidien. Parce qu’il vaut parfois mieux en rire qu’en pleurer.

L’espoir qui vient après la lecture   

En mettant le doigt sur tous ces petits bobos qui nous rongent, Liv Strömquist fait du bien. Elle fait du bien car en plus de nommer ces maux haut et fort, elle se réapproprie une certaine forme d’agentivité par le biais de l’humour. Plutôt que de subir le système, elle choisit d’éveiller les gens à ces réalités et d’opérer une transgression à travers sa plume et ses dessins. Elle nous montre que le couple pourrait se former sur d’autres bases et que les sentiments ne devraient pas être divisés entre le masculin et le féminin. Car au final, cette idée que l’homme doit dominer la femme ne fait qu’obstruer la possibilité d’avoir de réelles relations amoureuses et émancipatrices. Personne n’en ressort gagnant.

En appliquant des théories aux situations quotidiennes, sans jamais que ce soit trop écrasant, l’auteure rend légitimes les malaises ressentis à l’intérieur du couple. Ceux-ci ne sont pas le fruit de notre imagination, ils naissent de centaines d’années de structures patriarcales. Mais en lisant Les sentiments du Prince Charles, on se sent moins seule. Et on a envie de prendre la plume à notre tour pour illustrer tout ce qui nous blesse et nous rebute. Et de rire un bon coup sur le dos du patriarcat.

Avez-vous des suggestions d’œuvres qui allient humour et féminisme avec brio ?