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Making-of Claire Legendre Hamac

Autour du roman Making-of avec Claire Legendre

Nous sommes à Nice en 1998. Claire Legendre, dix-neuf ans, vit le rêve de tout.e jeune écrivain.e lorsque son roman Making-of, fraîchement publié, devient un succès. Dix-neuf ans plus tard (rapport de symétrie?), l’auteure, qui réside aujourd’hui à Montréal et y enseigne la création littéraire (UdeM), s’est replongée dans cette première publication. Depuis, elle a publié une dizaine de textes, dont Viande (1999), La méthode Stanislavski (2006), L’écorchée vive (2009), Vérité et amour (2013) et Le nénuphar et l’araignée (2015). Sous-titré « roman noir », Making-of suit les traces du jeune journaliste français Bastien Salamandre dont le mandat est d’interviewer l’obscur cinéaste Caïn Shoeshine, qui semble s’adonner à des pratiques artistiques plus ou moins rassurantes… « Peut-on faire semblant de tuer? » lance la quatrième de couverture. S’il se présente comme un roman « d’images » (Legendre, 2009) et d’ambiances, le livre remet en doute la validité de l’image en exposant la fabrique des performances. Petite incursion dans les coulisses de Making-of par l’entremise de quelques questions adressées à Claire Legendre. 

 

  1. À mes yeux, Making-of pose un regard assez développé sur la postmodernité. Sous forme de réflexion sur le médium cinématographique et la notion de mise en scène, il est question de vérité et de simulacre, de fascination et d’horreur, mais aussi de la mythification de la figure d’auteur. Te souviens-tu dans quel contexte ont émergé les premières idées du roman?

J’avais vu quelques films d’Abel Ferrara, réalisateur new-yorkais culte dans les années 90, qui a beaucoup influencé le livre. Il y avait cette atmosphère à la fois glauque et sur le mode de la dérision, mais aussi un questionnement sur l’art et sa fabrication, le jeu de l’acteur en particulier (Snake Eyes, avec Madonna), questions auxquelles j’étais confrontée depuis l’enfance parce que mon père était metteur en scène, acteur et prof de théâtre. J’ai moi-même joué au théâtre dans l’enfance, alors la question de la vérité et du simulacre était au cœur de nos vies. Elle est devenue plus tard le sujet de ma thèse, puis celui de plusieurs de mes romans (La méthode Stanislavski en 2006, par exemple).

Madonna jouant l’apprentie actrice, cliché du film Snake Eyes (Ferrara, 1993)

 

  1. Comment était Claire Legendre à 19 ans?

J’étais très entière, passionnée… L’écriture, l’amour et le cinéma étaient les seules choses qui comptaient. Je me disais que je me tuerais si je n’avais rien publié à 35 ans. Comme beaucoup d’adolescents en fait, ai-je découvert par la suite… Mais j’étais aussi plus légère, à 18 ans on a la vie devant soi et tout à construire. On est libre. Making-of était le troisième manuscrit que je terminais et envoyais à des éditeurs. Dieu merci ils ont refusé les deux premiers.

Claire Legendre primo romancière

 

 

  1. C’est un roman qui transpire les États-Unis. Quel était ton rapport avec les États-Unis et l’américanité? Quel est-il maintenant?

C’est un New York de bande dessinée dans le roman. Je n’y étais jamais allée. Ni nulle part en Amérique. L’idée du roman était de revisiter et détourner les clichés des films noirs sur les États-Unis, sur le crime, sur le cinéma. C’était le New York d’avant Giuliani, plutôt le Bronx, celui de Ferrara, un endroit dangereux, mafieux, où on n’irait pas toute seule. Je me suis inspirée d’un article des Inrockuptibles écrit par Samuel Blumenfeld, alors jeune journaliste parti interviewer Ferrara à New York. Je l’ai relu il y a peu, je ne me souvenais pas combien j’en avais déroulé tous les détails. C’était très bien, parce que mon personnage est un candide, un Français qui découvre New York, et comme toutes les autres villes du livre, je les connaissais bien (Vienne et Cannes en particulier) je pouvais m’étonner devant celle-ci.

Aujourd’hui, mon rapport à l’américanité est mouvant. Je peux aller à New York quand je veux. Mais je ne suis pas fascinée par l’Amérique. Je ne l’ai jamais été. Parfois j’ai encore cette sorte de vertige qui me prend, devant l’immensité des choses, ou l’impression d’être entrée dans le film, en Californie ça me fait ça, un peu. « Tu es à Venice Beach! » c’est bien, l’adolescente provinciale en moi est toujours capable de s’émerveiller. À Montréal, souvent, je regarde la perspective des rues et je pense à Wim Wenders. Je crois que j’ai vraiment découvert l’Amérique à travers ses yeux d’Européen (Paris, Texas).

Paris, Texas (Wenders, 1984)

  1. Comment avais-tu vécu cette première publication et sa réception?

C’était très excitant. J’avais eu trois propositions d’éditeurs, et j’aimais beaucoup ceux à qui je l’ai donné. On a été très proches pendant deux ans de promo, ils m’ont emmenée sur beaucoup de salons en France, Suisse et Belgique. C’était un joli succès, avec des télés, beaucoup de presse, un débat avec Virginie Despentes, de belles rencontres… J’ai vraiment eu beaucoup de chance avec ce premier roman.

 

  1. Qu’est-ce qui t’a motivée à rééditer cette première parution 19 ans plus tard, à Montréal?

La rencontre avec Éric Simard, qui est un ami et dont j’apprécie le travail. La maison initiale n’existait plus, le livre était épuisé, jamais sorti au Québec. Making-of est un livre sur lequel je n’ai eu que de bons retours, c’était agréable de le retravailler, d’en reparler.

Première édition de Making-of, (Hors commerce, 1998)

  1. En replongeant dans ce texte, qu’est-ce qui t’aura le plus étonnée (pour le meilleur ou pour le pire) concernant ton écriture d’alors?

J’écrivais vite, simplement, au fil de la plume. L’écriture est à la fois plus facile, plus orale, plus argotique (un argot français des 90’s). Je n’essayais pas de faire beau, mais de montrer des images, de raconter une histoire. J’aime bien l’énergie qui se dégage de ça. Une sorte d’efficacité que tu prends le risque de perdre quand tu te mets à ciseler.

 

  1. Qu’est-ce que ce travail de réécriture t’a révélé sur ton processus créatif et ta manière d’écrire aujourd’hui?

Sur l’écriture, c’est revenir aux fondamentaux, cette énergie brute, ne pas essayer de prouver qu’on écrit bien. C’est triste un livre « bien écrit ». J’ai retrouvé un peu de cet esprit qui était le mien à l’époque et qu’il faut être fort pour défendre face aux critiques. Et puis, au moment où tu écris, ne pas te demander ce que vont en penser les gens. Ne pas anticiper les réactions, les angles d’attaque. C’est le privilège du premier roman, après il faut ruser pour rester seul et libre face à la page. Ne pas se censurer. Ne pas essayer de plaire. C’est un défi à chaque fois.

 

  1. Imaginons qu’une adaptation filmique de Making-of est prévue. Qui en signe la réalisation?

Il y a eu une adaptation théâtrale en 2009, dont on peut voir quelques images ici.

Ça a été une expérience merveilleuse, j’ai adoré voir le texte défendu par des acteurs, avec un parti-pris visuel très fort. Évidemment, pour le cinéma, je pense d’abord à Ferrara, mais il n’est pas très connu au Québec, alors pour te donner une idée, on peut imaginer un croisement entre Tarantino (époque Pulp Fiction) Scorcese, Spike Lee… Au moins pour New York. Il y a aussi une vraie influence de John Cassavetes, et quelques clins d’œil à son acteur fétiche, Seymour Cassel.

 

  • Quel casting choisis-tu?

Aujourd’hui je verrais bien Joaquin Phoenix, Christopher Walken, Asia Argento, Elle Fanning… des gens qui peuvent vriller, qui sont imprévisibles. Le journaliste français, Louis Garrel? J’aurais du mal à trouver une autre Béatrice Dalle pour Britta Brix, par contre.

 

  • Qui compose la trame sonore, et de quoi celle-ci est-elle constituée?

Tom Waits, et pour le beat 90’s ce vieux truc des Fun Lovin’ Criminals. 

Et aussi le Stories from the city… de PJ Harvey, ça par exemple. 

 

Pour vous lancer sur la piste de Shoeshine, voici l’incipit du roman :

 

Je suis à New York depuis hier. La première fois que je mets les pieds ici. C’est le journal qui m’a envoyé. Ou plutôt moi qui me suis proposé pour le reportage. Je dois interviewer ce type : Caïn Shoeshine, cinéaste indépendant, méprisé par Hollywood, adulé en Europe. Ça fait dix ans que les journalistes européens se battent pour le rencontrer, en vain. À chaque fois ils se font jeter. C’est peut-être pour ça que Shoeshine reste un mythe. Il entretient sa légende en refusant de parler. Il me fallait une exclu pour que le journal me signe un CDI. Quand j’ai prononcé le nom de Shoeshine ils se sont foutus de moi. Un vrai défi… Mais ils ont quand même accepté de me payer l’avion et l’hôtel. J’ai une semaine. (p. 9)

 

Bibliographie

Legendre, Claire. Making-of. Québec : Hamac, 2016, 162 p.

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Les étés de camp

Étrange comme les étés de camp nous semblent uniques et plus grands que tout ce qu’on aura vécu, plus tôt. Ancienne animatrice, je suis revenue de camp à de nombreuses reprises, en ayant l’impression d’avoir vécu dans l’ailleurs. À l’extérieur des lieux et des choses, dans un endroit inconnu qui ne semblait exister que pour ces adeptes de noms colorés et de chants de ralliement clamés en chœur. En ayant l’impression également d’avoir réussi à construire un monde, nouveau, à l’abri des événements du quotidien, un monde sans limites, aux frontières de la folie, où l’on s’épuise à divertir les enfants et où nos collègues deviennent notre véritable raison d’être.

C’est d’ailleurs ce que racontent les personnages mis en scène dans La bande des quatre.

En me procurant les romans de la série La bande des quatre, co-écrits par Martine Latulippe, Alain M. Bergeron, Johanne Mercier et François Gravel pour ma classe, j’ai immédiatement été charmée par le sujet que l’on y proposait; celui de découvrir l’univers de quatre jeunes aspirants-moniteurs qui se quittent à la fin d’un été inoubliable. Après avoir eu un verdict positif de la part de quelques-uns de mes élèves, je me suis moi aussi lancée dans la lecture de cette série.

Après avoir fait les quatre cent coups tous ensemble, après avoir partagé des confidences, après avoir créé des souvenirs inoubliables, Ringo, Pinotte, Spatule et Coccinelle (mention spéciale aux noms de camp choisis par les auteurs qui caractérisent bien cette nouvelle nomination que l’on s’attribue en début de carrière au poste d’animateur.) se demandent comment leur amitié arrivera à survivre à la distance qui les sépare. Dispersés aux quatre coins du Québec, les amis décident de recourir à une correspondance bien de notre époque; les fameux courriels.

Au fil des mois qui passent, ils nous inviteront à plonger au coeur de leur univers. Rapidement, on se prend d’affection pour ces protagonistes très différents les uns des autres. On aime Ringo, ce fervent amateur de jeux de mots douteux, pour son humour et ses échanges toujours teintés de moqueries, Coccinelle pour sa passion pour le théâtre et son écoute, Spatule pour ses poèmes rigolos et la bonté qu’il voue à ses amis et Pinotte, la petite dernière, nous charme rapidement avec son insécurité et la grande force qu’elle possède sans même le soupçonner.

Entre leurs amours, leurs blessures, leurs nouvelles passions et leurs difficultés, les personnages partagent leur quotidien à leurs comparses à l’aide une écriture toujours amusante et rafraichissante. On ressent une complicité certaine entre ces personnages imaginaires. Les quatre apprentis-animateurs nous amènent dans un monde à la fois tout simple et franchement divertissant. On prend un réel plaisir à découvrir les petites victoires, les inquiétudes ou les grands moments qui ont bercé l’été de ces quatre amis, mais aussi ce qui se passe dans leur vie de tous les jours, hors du camp. Dans l’après. Comment la vie se déroule pour ces quatre adolescents en plein coeur du secondaire qui partagent avec nostalgie des souvenirs de leur été? Comment arrivent-ils à se trouver de nouvelles amitiés après avoir fait des rencontres aussi marquantes? Et surtout, plus simplement, à quoi ressemble leur vie après le camp?

C’est une année entière que vivront les amis, séparée en quatre tomes aux couvertures colorées et attrayantes. Le dernier ouvrage de la série se termine sur un deuxième été inoubliable qui s’apprête à commencer. Et l’on a qu’un regret, celui de ne pouvoir être témoin de cet été qui s’annonce aussi grandiose que le dernier.

Heureusement, le cinquième tome est bientôt à paraître!

Coffret de mai : Entrevue avec Valérie Forgues

Voici l’entrevue que nous avons réalisée avec Valérie Forgues, auteure de Janvier tous les jours, notre livre du mois de mai.

Janvier est malade, depuis toujours. Depuis aussi longtemps qu’il est ami avec Anaïs. Anaïs qui lui survivra, tant bien que mal, après sa mort. Janvier tous les jours est un roman qui nous hante, une fois refermé. Dont la poésie et la beauté nous happent, dont l’histoire meurt à petit feu en soi, un peu comme Janvier, mais ne cesse de nous rester en tête, longtemps après avoir terminé la dernière page. C’est d’une douceur dont il n’y a d’équivalent que sa tristesse.

L’écriture joue un rôle salvateur dans le deuil d’Anaïs. De quelle façon l’art, l’écriture et la création en général, sont des façons de se guérir ou du moins d’apposer un baume sur une douleur qui semble insurmontable?

C’est vrai que pour Anaïs, écrire est un geste qui la sauve. C’est là qu’elle trouve de quoi supporter l’idée de ne plus revoir Janvier et le courage d’apprendre à vivre sans lui. Anaïs s’échappe dans les livres, invente une vie différente dans ses textes parce que la mort de Janvier lui fait trop mal. L’écriture, qui est au départ un outil pour moduler le monde, devient un moyen d’apprivoiser la douleur. Par l’écriture, on peut contourner ce qui nous fait mal, l’explorer sans détour, s’y abandonner, s’en éloigner ou choisir d’affronter. Si parfois, la douleur est impossible à surmonter, on peut toujours essayer de vivre à ses côtés sans qu’elle nous dévore. Parce qu’on l’a nommée, décortiquée, déconstruite, parce que la puissance de l’écriture peut la transcender et lui donner un aspect moins redoutable. Peut-être?

L’amitié entre Janvier et Anaïs est fusionnelle et semble être plus forte que tout, comment avez-vous décidé de la façon d’aborder la perte et la mort de Janvier? 

Au départ, le projet, c’était d’écrire sur la rupture, la finalité, le désamour. L’histoire d’Anaïs et d’Ovide était à l’avant-plan, et Janvier était un confident pour Anaïs. Il y a eu un glissement; inconscient au début, assumé par la suite. En réalité, je n’ai pas tant décidé de la façon dont j’allais aborder la perte et la mort, ça s’est imposé. À travers l’histoire d’Anaïs et Janvier, j’avais envie d’inventer un temps pour dire au revoir, un espace pour apprivoiser la mort, du moins, pour tenter de le faire. La douleur d’Anaïs, je la porte en moi depuis l’âge de 13 ans, depuis le décès accidentel d’une cousine de mon âge que j’aimais de tout mon cœur. Cet événement est la coupure nette de mon enfance et la naissance de celle que je suis aujourd’hui. Cette amitié forte et fusionnelle, je la connais et je la trouve belle. Et l’arrachement brutal, je le connais aussi. Sans faire dans l’autofiction, je sais que j’écrirai certainement toujours sur ces thèmes-là, parce que ça me hante, que ça vient teinter mon rapport au monde.

De nombreuses références littéraires parcourent le roman, Anaïs cherche souvent réconfort dans les mots des autres. Quel est votre rapport avec les mots, vous sont-ils réconfortants comme pour Anaïs? Et si oui, dans quel roman retournez-vous vous blottir?

Je suis vraiment une lectrice et oui, les livres me sont aussi précieux qu’ils le sont pour Anaïs. Les mots des auteurs qui me touchent résonnent fort en moi, surtout quand j’ai la sensation qu’ils ont su nommer avec précision l’émotion qui m’habite. Souvent, j’ai envie de leur faire écho. Ce sont les livres que j’aime qui m’ont donné envie d’écrire. Je me blottis dans trop de livres pour n’en nommer qu’un. Je travaille dans une bibliothèque, alors je fais beaucoup de découvertes littéraires. J’ai eu d’intenses coups de foudre, pour Nelly Arcan et Marie-Claire Blais; je me retrouve dans les mots de mes amis poètes, qui me nourrissent. Et j’ai mes classiques; Jacques Poulin n’est jamais loin; Le monde sur le flanc de la truite, de Robert Lalonde, La détresse et l’enchantement, de Gabrielle Roy, les poésies d’Anne Hébert et de Marie Uguay non plus. Anaïs Nin, encadrée et déposée sur mon bureau de travail, veille sur moi quand j’écris. J’aime les journaux d’écrivains, les correspondances. Tout de la lecture me plaît, à commencer par le geste, l’immobilité, le silence, une certaine grâce, l’effort parfois aussi; il y a quelque chose de beau, de très intime, dans l’acte de lecture. Parfois, la voix de certains auteurs qui m’inspirent est si intense que j’ai l’impression qu’ils sont à côté de moi, qu’ils me chuchotent le texte à l’oreille.

Comment s’est déroulée la rédaction de ce roman, vous êtes allée vous-même en France pour l’écrire? Est-ce qu’il y a dans votre démarche aussi un besoin de s’éloigner pour mieux créer?

J’ai entrepris l’écriture du roman en résidence, en France. J’y suis restée trois mois. Je suis arrivée là avec un plan super précis de ce que je voulais écrire. Je n’avais pas d’ordinateur, mais un cahier spirale vierge de 300 pages et plusieurs stylos. C’est là, après environ un mois d’écriture, que le glissement s’est opéré et que l’histoire que je voulais raconter s’est transformée. Au départ, Anaïs n’allait pas en France, elle s’isolait chez elle, à Québec. En résidence, en côtoyant au quotidien d’autres écrivains, des artistes visuels aussi, en parlant de mon roman, en passant beaucoup de temps seule, à écrire, mais aussi à lire, à marcher, à cuisiner, à ne rien faire, que l’histoire s’est mise en place. C’est vrai que d’être à l’étranger m’a placée dans un état d’ouverture, de souplesse, de réceptivité par rapport à l’écriture. Partir en résidence n’est pas toujours possible, mais règle générale, même à la maison, j’ai besoin d’amplitude, de temps, de silence et de solitude pour écrire. J’ai besoin de me mettre en retrait.

Sur la quatrième de couverture, on y donne la définition de « Sublimer », terme plutôt psychanalytique. Quel apport à cette thématique — la sublimation — dans l’écriture de Janvier tous les jours? 

Je voyais la sublimation comme une transformation profonde dans l’intériorité d’Anaïs, dans son rapport à elle, aux autres et à la mort aussi. Comme si après tout le temps passé à avoir peur, à avoir mal, à redouter la mort et à vivre à travers l’écriture et ses livres, elle s’était transposée d’un coup du côté de la vie, avec tout ce que ça implique de mise en danger. Elle va au-delà d’elle-même, ou de ce qu’elle perçoit d’elle, pour devenir et incarner une version plus authentique d’elle-même. Le terme, au sens où je l’entends, évoque une métamorphose, un rite de passage, et c’est en gardant ce mot en tête, sublimation, que j’ai essayé d’écrire le deuil d’Anaïs.

Il y a dans le roman une belle leçon sur « l’acceptation du deuil », sur les bienfaits du temps et sur cette course éreintante à vouloir aller mieux, rapidement, quitte à éviter les souffrances. Était-ce un choix concret d’aborder cette facette du deuil ou est-ce venu naturellement dans le récit? 

Au début d’un projet d’écriture, il y a beaucoup de choix concrets qui finalement prennent le bord parce que le texte impose sa logique. Je pense que l’acceptation du deuil, c’est venu naturellement au fil des réécritures et des discussions avec mon éditeur. Au départ, il y avait pas mal plus de révolte, d’agressivité et pas vraiment signe d’acceptation chez Anaïs. Le personnage était à la limite énervant, et elle a beaucoup changé entre le premier jet et le dernier. Elle s’est mise à exister par elle-même, hors de moi, avec beaucoup plus de cohérence qu’au départ. Quand elle met un enfant au monde, ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu ou même souhaité pour elle, mais voilà, c’est ce qui devait lui arriver, au final. De la même façon, j’ai essayé d’écrire sur son amour pour Janvier, son deuil et la façon dont elle le traverse, mais sans chercher à faire la leçon. Perdre quelqu’un qu’on aime est une chose inévitable, ça nous arrive à tous et les souffrances sont inévitables. Il y aura toujours une partie de moi pas sereine, pas en paix avec ça. Mais il y a mille façons de réagir à l’absence. Peut-être que je l’ai écrit de cette façon pour me réconforter moi-même?

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J’aurais voulu qu’on me parle de maternité multiple, dans Les Tranchées de Fanny Britt

Les tranchées évoquent la guerre, les combats, les bons et les mauvais jours, les victoires et les défaites. Quand j’ai commencé ce livre de Fanny Britt (autrice très appréciée chez Le Fil Rouge!), j’avais très hâte d’apprendre ce qu’elle avait à me dire sur la maternité. Honnêtement, mes attentes étaient très élevées, ce qui explique peut-être pourquoi j’ai fini ma lecture avec un fort sentiment d’insatisfaction. J’avais l’impression d’être devant quelque chose de partiel, comme s’il manquait l’autre côté de la médaille.

Je n’ai pas été déçue par la qualité de l’écriture de Fanny Britt ou par les idées qu’elle élabore au travers des histoires, témoignages et discussions. L’angle d’approche qu’elle aborde est généralement bien développé et défendu. Mais voilà, pour moi, le problème résidait justement dans le fait qu’il y a seulement une partie de l’expérience de la maternité, plutôt sombre d’ailleurs, qui était présentée. Elle voulait parler d’ambiguïté dans la maternité, tenter de décloisonner le rôle de mère et de rejeter les étiquettes qui sont parfois contraignantes et angoissantes. C’est une démarche qui se voulait libératrice (et qui doit l’être pour certaines), mais qui me laissait plutôt une impression de no mans land douloureux.

Est-ce que ça fait de l’essai de Britt un mauvais ouvrage sur la maternité? Évidemment que non! Toutefois, pour moi l’objectif était quand même raté, parce que j’aurais voulu qu’on reconnaisse qu’il n’y a pas une bonne, mais surtout pas une seule façon de vivre la maternité. Les femmes n’étant pas un groupe homogène (parce qu’en bonne sociologue je sais que les groupes homogènes ça n’existe pas), elles ne peuvent donc pas toutes vivre cette expérience de la même façon. J’aurais voulu trouver un équilibre entre la mère épanouie et béate de bonheur avec ses enfants et la mère indigne qui trouve la maternité oppressante. Peut-être que c’est naïf de ma part, mais il me semble impossible que le rôle de mère se limite à juste l’une ou l’autre de ces options. C’est pourquoi le discours de Fanny Britt, bien que nécessaire et très certainement libérateur, me laisse sur ma faim. Si la maternité est une expérience si terrible, pourquoi continuer d’avoir des enfants? Surtout, pourquoi en avoir plus qu’un?

Je crois que la maternité, comme toutes les expériences qui demandent un engagement émotionnel important, est une expérience multiple où les bons moments n’effacent pas nécessairement les mauvais, mais où tous ces moments réunis forment une toile complexe qui contribue à façonner la personne que nous sommes, à nous montrer nos limites et notre force.

Bref, j’aurais voulu qu’on me parle de maternité multiple afin de mettre de côté les standards et les normes. Qu’on donne le droit à chacune de vivre cette expérience à sa façon, sans pression, avec ses bons et ses mauvais jours, avec ses victoires et ses défaites. Qu’on donne à chacune la possibilité d’être entière sans pour autant être contrainte dans un rôle.

Trouvez-vous qu’il y a des étiquettes qui sont plus lourdes à porter que d’autres?

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La nécessité des petites tempêtes

Après Tu peux toujours courir et La théorie du drap contour, Valérie Chevalier nous sert avec brio un road novel fragmenté.

Les petites tempêtes nous fait découvrir l’univers de Raphaëlle et celui de toutes les personnes qui croisent son chemin dans de courts chapitres de quelques pages. Son père, sa meilleure amie Chanterelle et des hommes de tout type (un ancien amoureux, un mannequin, un amant, une relation stable, un amour d’été, etc.)

C’est l’histoire de l’amour qui va et qui vient, comme une ballade où l’on regarde défiler le paysage. Raphaëlle est une âme en construction, une identité en quête de soi: les hommes qu’elle rencontre la forgeront et ils lui rappelleront également la place de l’art dans sa vie.

L’artiste

Ce que Valérie Chevalier fait de façon sublime: intégrer l’art à son oeuvre.

L’art, c’est comme l’amour: il n’a de valeur que dans les yeux de celui qui le regarde. (p.165)

Peu importe où dans le monde se situe notre narratrice, Paris, Vermont, Montréal, l’art la suit et reflète son état d’esprit. Les petites tempêtes amoureuses qui l’habitent se dévoilent comme un miroir dans ses toiles. L’art la soutient et lui est vital.

La voyageuse

Petit road novel, Les petites tempêtes nous lance aussi à la découverte du monde, au gré des fantaisies de Raphaëlle. Célibataire, elle en profite pour explorer et ainsi, finir par mieux se retrouver.

L’amoureuse

Des orages amoureux, des expériences infructueuses, des moments magiques qui ne durent que le temps d’un fragment, des rencontres révélatrices, Raphaëlle survit à l’amour. Elle le cherche et l’oublie, le tient et le perd; chaque histoire et chaque petite tempête la font grandir et mieux se connaître. Jusqu’à une fin douce douce, parfaite, qui correspond exactement à ce dont Raphaëlle avait besoin.

Les petites tempêtes est arrivé au moment où j’en avais le plus besoin, au moment où moi-même je rencontrais des obstacles et traversais des tempêtes. Cette lecture nous adoucit, nous fait comprendre que la vie est incontrôlable, qu’on doit se laisser guider par le flow et que tout ce qui sera sur notre chemin nous fera grandir. Je me comparais à Raphaëlle et son cheminement va certainement influencer le mien.

Une oeuvre tendre et la plume de Valérie Chevalier qui s’affine et s’affirme. Avez-vous réussi à surmonter de petites tempêtes?

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Processus d’écriture, conseils de fileuses : quand et où écrivez-vous? Partie 2

Un peu plus tôt, je vous partageais ma volonté d’améliorer mon processus d’écriture. J’avais alors questionné mes collègues fileuses, pleines de ressources, d’expériences et de sagesse à ce sujet. Suite à ce questionnement, quelques pistes de solutions se sont imposées : m’octroyer un endroit exempt de connexion internet, m’habituer à retranscrire et à voir mes mots à l’écran, effectuer le processus d’idéation sur un tableau ou grand support pour avoir une idée d’ensemble, et surtout accepter que ce ne sera pas parfait du premier coup.

Retour sur les solutions

Bien que dans l’immédiat, l’entièreté de ces pistes de solutions n’ont pas abouti, mon rapport à l’écriture a bel et bien changé. Je m’habitue maintenant à écrire directement à l’ordinateur et surtout de voir mes mots à l’écran. Étant donné mon travail sur les internets, je ne suis pas du tout disciplinée pour faire une réclusion de Wi-Fi. Mais je dois dire que mon rapport au «chef-d’oeuvre» a complètement pris le bord. Ça, je crois que c’est la meilleure des nouvelles! Pour continuer à cheminer, voici la deuxième partie des questions posées aux fileuses.

Quels sont les lieux et moments d’écriture qui vous permettent d’éveiller votre créativité?

Camille Beauchamp : j’écris mieux le matin, ou après un séance de yoga doux, ou vraiment très tard le soir, mais c’est rarement bon haha..

Megan Deslongchamps : J’aime travailler la nuit, dans le noir où il y a moins de distraction. Sinon, je convoite les cafés et les bibliothèques. J’aime bien entendre un fond sonore, ça me permet d’être d’autant plus dans ma bulle.

Anne-Mary Shink : Pour éviter la distraction et augmenter la productivité je m’installe juste avec des crayons et des cahiers, aucune source d’internet possible. Quand tu n’as rien d’autre à faire, aussi bien te mettre à l’écriture.

Raphaëlle B. Adam :  Je suis surtout efficace pour écrire le matin; en terme de lieux, je n’ai pas d’endroit privilégié. Ceci dit, j’adore aller marcher avec de la musique pour m’inspirer, ça marche (presque) à tous les coups!

Fanie Demeule : J’écris à peu près à n’importe quel moment, selon l’inspiration et le temps disponible. Je n’ai pas de moments privilégiés.

Marion Gingras : J’aime écrire dans des lieux publics où je suis « anonyme » (les cafés, les bibliothèques surtout). Je travaille mieux hors de chez moi. Sinon, je suis définitivement une fille du matin, j’adore arriver très tôt quelque part et me mettre au travail.

Louba-Christina Michel : Le matin j’écris mes trois pages du matin – Libérez votre créativité de Julia Cameron. Le jour, je prends des notes ou j’écris un peu de poésie. Lorsque le soir tombe, je sens la voix de mon roman monter en moi. Je suis assez instinctive et j’essaie de suivre le naturel de ce qui monte en moi. Je prends ce qui vient.  Ma chambre, mon lit est un lieu assez propice à l’écriture. Parfois les petits cafés, mais ça m’épuise rapidement. Sinon, une maison silencieuse où il m’est permis de vivre à mon rythme sur tous les plans, un lieu relié à la nature (source absolue d’inspiration). Pour m’inspirer, j’aime aller marcher. Souvent, je me rends près de la mer et je ramasse des pierres et tout d’un coup, ma voix poétique s’élève et je sais qu’il est temps de retourner à la maison pour écrire.

Roxane Nadeau : Je suis beaucoup plus créative et productive le matin. Mais généralement je n’ai pas de difficulté à écrire les premiers jets. Les séances de réécriture sont plus douloureuses (relire et retravailler les phrases mal rédigées, ça me fait grincer des dents). Pour m’aider, je me fait un café et ça me force à rester assise devant mon écran jusqu’à ce que ce soit terminé. J’aime aussi travailler en mettant une playlist.

Sur ma To-Do-List

Je comprends que l’écriture et la réécriture ne demandent pas la même énergie ni la même attention. Musique? Bruits de fond? Silence complet? D’une fois à l’autre, c’est difficile de savoir ce qui aide à l’inspiration et par la suite, au travail d’écriture. Je dois avouer que j’apprécie énormément les marches, surtout au bord du fleuve! Ça éveille l’esprit et permet d’être totalement présente.

Je vais essayer de changer ma période créative du soir au matin, là où j’ai plus d’énergie. Enfin, je crois que je porterai une attention plus particulière aux pensées qui me traversent pendant la journée afin de les noter. C’est un combat incessant, mais un que je puisse gagner, il me semble!

Et vous, quel est le moment propice pour être totalement efficace? Avez-vous des endroits préférés? Y a-t-il des activités qui font éveiller en vous l’inspiration?

Cartographies II : Couronne Nord

Couronne Nord : cartographie de la périphérie

J’ai grandi dans un des creux de la Baie des Chaleurs, près de l’embouchure de la rivière Restigouche. Ma maison n’était pas située dans une municipalité mais dans une uncharted community, un bout de territoire en périphérie d’une petite ville dont la population, encore aujourd’hui, dégringole inexorablement en-dessous de la barre des 10 000 habitants. En se forçant un peu, on pourrait presque dire que c’était une banlieue.

Les nouvelles de Cartographies II : Couronne Nord ont ce don de nous ramener à nos recoins de mythes fondateurs, ceux qui dorment dans les lieux où on n’a pas choisi de grandir. Le recueil se pose sur la rive nord de Montréal, mais le projet est porté par une préoccupation pour les territoires oubliés, aplanis parce que traversés trop vite ou quittés à la hâte. Il ne s’agit pas ici d’idéaliser les municipalités mises en scène (les pamphlets touristiques des Basses-Laurentides et de Lanaudière peuvent dormir tranquilles), mais bien de les investir d’un sens et d’y déterrer des récits.

Six nouvelles se déploient ainsi en bordure de l’autoroute 15, de la 640, de la 25 : à Saint-Eustache, Laval, Mascouche, Sainte-Anne-des-Plaines et Rosemère. On y revisite souvent les lieux de l’enfance et de l’adolescence, ceux qui forment les premières couches de notre identité. On explore le tracé des rues, on circonscrit les limites d’un quartier, on entre dans des espaces (école secondaire, clinique dentaire, stationnement d’église, forêt millénaire) qui cèdent quelques-unes de leurs histoires. Celles-ci sont lancées dans le monde sous des formes multiples, d’une diversité saisissante.

Parce qu’au-delà des visages de la banlieue, ce sont aussi les potentialités de la nouvelle que Couronne Nord explore : le ton, la forme, l’impact recherché varient d’un bout à l’autre du recueil. La pêche aux mouettes de Mathieu Poulin, irrévérencieux et parsemé de fins détails sur le mystérieux monde des chars montés, grossit le trait pour qu’entrent en collision un revendeur de pot en mal de clients, un faiseux de sandwichs au Subway et une toxicomane réformée. L’humour s’adoucit et penche vers le tragico-comique dans Miss Mascouche, où Patrick Isabelle raconte une jeunesse pleine d’avenir qui, après s’être vidée de ses promesses, se reprend sur le tard. Dans Île Jésus (H7L), Marilou Craft propose une suite poétique : la nostalgie involontaire (mais peut-être inévitable) qui accompagne le trajet jusque chez le dentiste, dans un quartier quitté depuis longtemps, y est auscultée avec une finesse puissante. La poésie s’invite aussi chez Mélanie Jannard, où l’ambiance anxiogène d’une polyvalente située au milieu de nulle part, l’amitié toxique de deux adolescentes pognées l’une avec l’autre et l’absurdité d’un onze septembre vu de loin sont rendus avec tout le réalisme désinvolte et mordant du hip-hop. On n’entend plus crier au loup, la « dérive sociographique » un peu confuse de Simon-Pier Labelle-Hogue, dessine une carte mentale foisonnante d’un quartier de Sainte-Anne-des-Plaines. Le recueil se termine avec Les églantiers, inquiétante nouvelle de Catherine Leroux : fragmentée, magnétique, elle remonte le temps pour y chiper les histoires qui se superposeront au squelette oublié d’une narratrice inconnue.

La longueur des textes, qui ne sont pas confinés aux huit-dix pages auxquels on pourrait s’attendre dans un collectif, permet à chacune de ces six voix de se déployer et de redéfinir les contours des territoires investis. Mais au-delà de la qualité certaine de ses nouvelles, Couronne Nord est enthousiasmant dans les possibles qu’il laisse entrevoir : l’idée d’une cartographie de la périphérie qui attache les fictions, les souvenirs et les dérives en un bouquet bien frais de mythologies faites maison.

Collectif. Cartographies II : Couronne Nord. La Mèche, 2017, 232 pages.

Le fil rouge tient à remercier les éditions La Mèche pour le service de presse.

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« Des images aussi minces que du papier » et tirées par les cheveux

Publié en 2004 aux Éditions de l’Effet pourpre, Ataraxie, de l’artiste Karoline Georges, ne ressemble à rien que vous connaissez déjà. Elle nous entraîne dans une histoire totalement fascinante où la quête du sublime et de la perfection est au centre du récit.

Les Éditions Alto le rééditent dans une couverture des plus justes ce printemps (en librairie depuis le 13 juin). La couverture ne peut sembler être qu’un simple fer à lisser sous un fond rose, mais il s’agit de la source même du roman qui se déroule dans un salon de coiffure bas de gamme.

Le roman raconte l’histoire d’une fille qui rêve d’atteindre le sublime, une pureté idéalisée. Elle met toute son énergie, physique comme intellectuelle, à atteindre cet objectif. Avec son amant parfait, rêvé et idéalisé, elle se retrouve dans un salon de coiffure où celui-ci travaille et c’est là-bas que l’histoire nous entraîne aux antipodes de ce qu’on aurait pu croire au départ.

« Jamais il n’était question de nos passés, de notre devenir, du quotidien. Nous avions choisi la perfection. Corps propres, haleines parfumées; gestes précis, intentions chorégraphiées. »

Ce salon de coiffure est à l’opposé de tout ce dont elle est habituée. Ayant son maître coiffeur, un peu son gourou moderne de la beauté pure, elle ne peut qu’être dégoûtée dans ce petit salon qui sent le renfermé, où les cheveux traînent et où la coiffeuse est grassouillette, affamée et vulgaire. À ses yeux, rien ne fonctionne dans ce salon de coiffure : rien n’est parfait, rien n’est pur.

Suivra une longue conversation entre le personnage principal, son amant et la coiffeuse Rosette. Ils remettront en question la longueur, la blondeur de ses cheveux parfaits et tout doucement, le roman tombera dans un univers parallèle. J’étais surprise des situations dans lesquelles le roman m’entraînait. Rien de prévisible ici. En utilisant des procédés parfois violents, d’autres fois plus mentaux, Rosette et l’amant se mettront ensemble pour faire une thérapie à l’obsédée de la beauté. Ils la dégoûteront jusqu’à ce qu’elle se vide totalement de ce désir de perfection, de beauté unique, d’esthétisme et d’hygiène nette.

Cette œuvre de Karolyne Georges dénonce avec justesse, beaucoup d’ironie et une langue des plus riche et poétique, l’obsession de notre société d’être beau/belle, d’être parfait-e. En abordant des thèmes tels que la pression sociale d’être tous pareils, la beauté d’être authentiquement soi, elle fait une thérapie méga-esthétique, oui à la protagoniste, mais aussi, à nous, lectrices et lecteurs, qui réalisons toute la profondeur du message passé par l’auteure. On termine ce roman en saisissant toutes sortes d’interprétations tellement le contenu est vaste, coloré et parfois, tirés par les cheveux (!), mais surtout convaincu d’avoir vécu une expérience de lecture hors du commun.

« Quelque chose d’étrange s’opérer en moi. Une sorte d’ivresse. Je me sens légère. En paix. Lumineuse. J’ai envie de rire. Je suis à la fois émue et sereine, indifférente au poids de la structure de ma coiffure qui tangue sur ma tête, à la moiteur de mes cuisses imbibées d’urine, à la sensibilité de mon visage encoure rougi par la séance de gifles. »

Le roman est aussi composé de chapitres flottants pour accompagner votre lecture. Vous pouvez les écouter juste ici.

Bref, c’est une lecture totalement hors de l’ordinaire qui m’a fascinée dès les premières pages. J’ai aimé la folie du personnage principal, sa pureté imaginée, son désir de perfection, mais j’ai surtout adoré le traitement-choc que lui ont fait son amant pas si parfait que ça et Rosette, la coiffeuse vulgaire. La rédemption finale est souhaitée, mais elle nous laisse tout de même surpris de la finalité.

Et vous, avez-vous déjà lu une œuvre qui vous a complètement surpris et fasciné tellement elle était à l’opposé de ce que vous vous imaginiez?


Le Fil rouge tient à remercier les Éditions Alto pour le service de presse.

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Découvertes littéraires: plongez dans le merveilleux monde des fleurs!

Si je devais choisir une sorte de « deuxième » métier que j’aimerais bien exercer, je choisirais sans hésiter celui de fleuriste (ce qui ne surprend guère personne, il suffit de jeter un coup d’oeil à mon compte instagram pour comprendre pourquoi!). Par ailleurs,  mes propos peuvent sembler niais, mais j’ai toujours trouvé qu’il s’agissait de l’un des plus beaux métiers au monde: encerclée de pivoines, d’iris, de renoncules, de tulipes ou de plantes parfois bien plus hautes que moi, je me plais toujours à participer à des ateliers de création où j’assemble de jolis bouquets. Sinon, il n’est pas rare de me voir entassée dans le métro aux heures de pointe, tenant en main un immense bouquet de fleurs, que ce soit pour enjoliver ma table de cuisine ou les rebords de mes fenêtres, ou bien simplement pour offrir à une personne de mon entourage lors d’une occasion toute spéciale. Et sinon? Je détiens probablement le record de celle qui possède le plus de robes d’été à motifs floraux et visiter les jardins botaniques est l’une de mes activités préférées!

Ainsi, quoi de mieux que de partager avec vous ces deux suggestions d’ouvrages, traitant non seulement des fleurs, mais aussi de la flore et la botanique en général! Ces livres furent de belles découvertes (d’autant plus que je n’avais jamais lu abondamment sur le sujet!), et il me tarde de découvrir d’autres titres similaires, afin de bonifier cette minuscule liste!

The Invention of Nature: Alexander Von Humboldt’s New World 

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(source: amazon.ca) 

Alexander Von Humboldt’s (1769-1859) fut assurément l’un des scientifiques les plus brillants de son époque. Son nom, quelque peu oublié dans les méandres de l’Histoire,  figure pourtant dans bien des villes et parcs nationaux, rivières et chaînes de montagne au sein des deux Amériques. Des centaines d’espèces animales et végétales portent son nom, en plus d’un astéroïde et même une partie de la lune (Mare Humboldtianum)!! Ainsi, si le nom vous dit probablement quelque chose, il en est tout autre pour le personnage qui s’y cache derrière (ce qui est plutôt ironique, étant donné qu’il fut un temps où il était aussi connu que Napoléon!) Ainsi, qui est donc Alexander Humboldt’s? C’est ce que l’auteure et historienne Andrea Wulf nous permet de découvrir! Explorateur, naturaliste et géographe, Von Humboldt’s entreprit des expéditions extraordinaires, explorant ce que quiconque n’avait jamais exploré auparavant: à travers ses périples dans les jungles inquiétantes d’Amérique Latine, ses escalades sur le mont Chimborazo, ses randonnées sur les steppes de Russie et ses observations sous le soleil ardent de Rome, on découvre ainsi non seulement l’homme, mais également sa vision de la nature, qui jettera, selon Wulf,  »les premières fondations de l’environnementalisme moderne ». Il sera ainsi le tout premier à parler de la nature comme une « force complexe et interconnectée » (Humboldt’s crée ainsi l’ébauche et la structure de la notion d’écosystème) et mettra déjà la communauté scientifique en garde contre les dangers reliés à la pollution terrestre et à la surexploitation des ressources naturelles. Il sera aussi à l’origine de bien des découvertes scientifiques et dans le domaine de la botanique et de la géographie. Sa vision, sa brillance et son avant-gardisme (outre ses réflexions et découvertes scientifiques, Humboldt’s exprima vivement son opposition face à l’esclavage et au colonialisme), inspira de nombreux scientifiques (comme un certain Charles Darwin), mais aussi de nombreux membres de la communauté artistique (la science et l’environnement n’intéressent pas seulement Humboldt’s! Ce dernier embrassera bien des domaines, dont ceux de la poésie et de la littérature). Bref, en apprendre sur Humboldt’s, c’est également en apprendre sur ses nombreux amis qui ont, de près comme de loin, fait partie de ses nombreux périples (Goethe, Simon Bolivar, Thomas Jefferson…et plus encore!). On ne peut certainement pas prétendre que sa vie fut d’un ennui mortel…!!

Bilan: J’ai tendance à délaisser certaines biographies de côté, mais celle-ci fit figure d’exception: la vie fascinante d’Humboldt’s, rapportée par Wulf, m’a tenue en haleine jusqu’à la toute fin! Brillamment écrit, bien vulgarisé (l’ampleur et l’étendue des recherches menées par l’auteure est assez impressionnante!) et accessible pour tous! Bref, j’ai adoré!

Botanicum 

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(source: amazon.ca) 

Quel est le plus grand arbre au monde? Pourquoi les feuilles deviennent-elles colorées en Automne? Comment les plantes carnivores attrapent-elles leurs proies (et surtout, pourquoi il existe certaines espèces de plantes carnivores??) Quel est le fruit que les Jamacains appellent  »la maladie des vomissements de la Jamaique »? Les réponses à ces questions (accompagnées de bien d’autres!) se retrouvent au sein de cet ouvrage! En feuilletant ses pages, on découvre ainsi toutes sortes d’informations en tout genre sur la flore (les plantes aquatiques, les fleurs cultivées, les forêts tropicales, les sortes d’arbres, les plantes herbacées, etc.) et ses espèces les plus jolies, comme les plus étranges (la Victoria d’Amazonie en est un exemple). Bref, ce livre intéressant et magnifiquement illustré est certainement un ouvrage de référence en la matière!

Et vous, connaissez-vous d’autres ouvrages relatifs aux fleurs, à la flore ou à la nature en général?

*Petite note : l’illustration est une réalisation d’Élodie Trudel, étudiante en graphisme à Montréal. Pour jeter un œil à son univers, ses illustrations et ses photographies (charmantes et super jolies!), c’est par ici : instagram.com/oh.elo 

 

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Le phénomène du « rush » de lecture

Lorsque j’étais jeune, je pouvais passer des heures à m’adonner au plaisir de la lecture. Et quand je dis des heures, j’entends six à huit heures, voire dix, dans une seule et même journée. J’appréciais particulièrement les vacances de Noël et d’été pour cette raison. Je dois avouer qu’à l’époque je n’avais pas les internets, un cellulaire et Netflix, responsable numéro un de ma procrastination depuis 2014, pour dérober mon temps précieux. Bref, les livres représentaient mon unique bien.

Depuis, les choses ont bien changé. Déjà, impossible pour moi de rester devant un livre pendant plus de trois heures et là, je suis généreuse. Quand ce ne sont pas mes pensées qui quittent le livre pour aller voir ailleurs si j’y suis, c’est mon cellulaire qui me rappelle que j’ai une notification Facebook. Il demeure que j’aime encore lire. En fait, j’oserais affirmer que j’aime toujours autant lire, mais évidemment, le mode de vie adulte ne nous donne pas toujours autant d’opportunités, et ce, bien que mon emploi en enseignement et mes études en littérature m’offrent plusieurs moments propices pour la lecture.

Cela dit, j’ai remarqué un phénomène qui me tiraille quelques fois par année. Je l’ai moi-même baptisé le « rush » de lecture. Voici la façon dont je conçois la chose :

Un « rush » de lecture consiste en cette envie soudaine, pratiquement incontrôlable, mais passagère, de lire absolument tout ce qu’on a à se mettre sous la dent.

Je vis cette situation de façon ponctuelle. Parfois, le tout s’échelonne sur un mois. D’autres fois, à peine sur quelques jours. Chose certaine, ce sentiment est récurrent et éphémère. Puis, lorsque cela me prend, je cours à la bibliothèque et je veux tout lire. Sans choisir, sans réfléchir. Simplement m’abreuver de la parole des grands. Avaler tout ce qu’on pourra m’enfoncer dans la gorge, le coeur et la tête. Je deviens la Gargantua des mots.

Apparemment, je ne suis pas seule à vivre ce genre de folie furieuse du livre. Un de mes amis m’a déjà abordée en me disant : « As-tu des livres à me conseiller Marika? Je suis vraiment dans une période où je n’arrête pas de lire. » Bien sûr, je sais pertinemment que cette envie soudaine et spontanée ne m’est pas réservée, mais comment se l’expliquer? Cela, je ne peux le dire.

Lorsque je suis aux prises avec ce phénomène, je tente par tous les moyens de calmer la bête. Je lis partout. Dans le métro, dans le bus, dans le bain, en marchant (car oui, je suis de ceux-là). Je me réserve des moments dans la journée strictement pour cela. Souvent au lever puisque je suis une lectrice matinale. Dans tous les cas, je me dois d’assouvir ce besoin. Puis, il part et il revient. Comme un vieil ami que nous n’avons pas vu depuis longtemps et qui fait toujours bon de serrer dans nos bras.

Et vous, vivez-vous ce phénomène? Êtes-vous en mesure de l’expliquer?

Crédit photo: Michaël Corbeil