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Les BD de Guy Delisle : exploration en images

L’été dernier, j’ai eu quelques semaines où mon horaire était super chargé. J’avais de longues journées de travail qui me demandaient beaucoup de concentration et de patience. Je rentrais le soir épuisée, parfois avec juste la force de m’effondrer dans mon lit. C’est dire que je n’étais pas dans un état propice pour faire de grandes lectures! J’avais bien un roman en cours pour les quelques temps morts que je pouvais avoir dans la journée, mais j’avançais à pas de tortue; c’était plus frustrant qu’autre chose. Alors, au lieu de m’acharner, j’ai parcouru mes livres dans ma bibliothèque, et j’ai pris une BD qu’une très bonne amie m’avait prêtée il y a déjà quelques années : Chroniques de Jérusalem.

Ce fut un bonheur total, de la première à la dernière page. C’était exactement ce dont j’avais besoin et tout à fait le genre de BD qui me plaît. À peine avais-je tourné la dernière page que je me précipitais à la bibliothèque pour aller chercher les autres albums du bédéiste.

Tour à tour, Guy Delisle nous présente ses observations sur Pyongyang, la Birmanie et Jérusalem. Trois BD donc, qui racontent ses voyages dans des pays qui sont souvent difficiles d’accès, peu touristiques et sur lesquels il est même difficile d’avoir de l’information.

Tout d’abord, j’ai aimé le style des illustrations : épurées mais précises, utilisation minimale des couleurs, pratiquement du noir et blanc. Ensuite, le concept narratif m’a énormément plu. Dans Chroniques birmanes et Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle accompagne sa conjointe, qui est en mission pour Médecins Sans Frontières. Il se retrouve en quelque sorte à être père au foyer et profite de cette occasion pour raconter en BD son quotidien dans ces pays. On apprend comment la vie de quartier est organisée, comment se passent les déplacements et comment la situation politique du pays affecte la vie quotidienne. C’est si riche en informations qu’on a parfois l’impression de parcourir nous-mêmes les rues de la ville, les routes du pays. Le tout avec humour, parfois un peu de gravité, presque sans jugement, mais toujours avec beaucoup de curiosité pour découvrir le monde qui s’offre à lui.

Guy Delisle réussit si bien à nous faire entrer dans son univers, dans son quotidien, qu’on en vient à souhaiter que sa femme soit postée dans un nouveau pays afin de pouvoir lire un nouveau volet des chroniques de l’auteur.

J’aimerais retrouver le bédéiste en Amérique du Sud, et vous?

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Mots d’amour (philosophiques) pour animaux

Devrais-je cesser de manger de la viande? Devrais-je aussi éliminer de mon alimentation le poisson, le lait et le miel? Que faire de mes souliers en cuir? Est-ce une bonne idée d’imposer mon mode de vie à un animal de compagnie? Devrais-je considérer les bêtes comme mes égales? Si vous remettez en question votre rapport avec les « confrères » du règne animal, je vous suggère de lire Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment) de Frédéric Lenoir. Même les véganes les plus convaincus y trouveront leur compte, car le philosophe, sociologue et auteur entraîne la réflexion sur plusieurs plans et à différents niveaux.

Chérir Brutus le chien et Pixel le chat, mais se nourrir — et forcément engendrer la souffrance — d’un bœuf ou d’un poulet anonyme? Voici la schizophrénie morale abordée dans la dernière publication du militant pour les droits des animaux Frédéric Lenoir. Le prolifique auteur fait le tour des grandes questions philosophiques portant sur la protection des bêtes. Il ratisse large : ses réflexions sont à la fois ethnologiques, théologiques, rhétoriques et scientifiques. Le livre est d’ailleurs parsemé de citations d’auteurs de toutes disciplines ayant à cœur le bien-être animal, en passant par Rousseau, Voltaire et même le pape François. Malgré tout, l’essai est court et accessible.

Ce qui fait notre singularité — la complexité de notre langage, le caractère infini de notre désir, une pensée mythico-religieuse, une capacité à se projeter dans un avenir lointain et une conscience morale universelle — devrait nous inciter à adopter une attitude juste et responsable envers vous. Et pourtant, nous sommes le plus souvent mus par l’instinct le plus stupide à vous dominer et à vous exploiter, selon le vieil adage de la loi du plus fort.

Lenoir y explique que notre changement de rapport avec les animaux s’est effectué au passage du paléolithique vers le néolithique, il y a environ 12 000 ans, où les peuples se sédentarisent et mettent au point l’agriculture et l’élevage. Au même moment, les croyances animistes dérivent vers des religions impliquant un ou des dieux, qui sont plus près des êtres humains que des bêtes. Ainsi, ces derniers n’ont plus accès aux divinités. Seul l’être humain peut aspirer à « l’Éveil », même dans le Bouddhisme.

 

Passer à l’action

Les humains sont-ils si différents du reste du règne animal? Considérer les animaux comme des êtres inférieurs ne s’apparenterait-il pas à du racisme? Devrait-on les considérer comme des biens, des patients moraux (des êtres vulnérables, envers lesquels nous avons une responsabilité morale de protection, comme les enfants ou les personnes ayant un handicap intellectuel) ou des sujets de droit? Que peut-on faire, individuellement et collectivement pour les protéger?

Lenoir est lui-même un citoyen engagé : il a plaidé pour la modification du statut juridique de l’animal dans le Code civil français et a fondé un groupe revendiquant la création d’un secrétariat d’État à la Condition animale dans l’Hexagone. Il revendique la protection animale dans l’humilité et la transparence : il admet souffrir parfois de « schizophrénie morale » et soulève les limites du raisonnement de certains groupes de défense.

L’auteur s’arrête aussi sur certains contre-arguments à la protection animale. Protéger les animaux ne veut pas dire les amener dans un monde paradisiaque : il va sans dire, la nature est aussi barbare. [L]a jungle où la gazelle est dévorée vivante par le lion est aussi un cruel abattoir, écrit Lenoir. L’être humain a aussi évolué en chassant et en mangeant de la viande, ce à quoi le philosophe répond :

Nous ne pouvons pas comme vous autres animaux nous justifier par l’état de nature. Nous portons une éthique, ou une capacité éthique, qui nous responsabilise et nous interdit de calquer notre comportement sur le vôtre. C’est à nous d’êtres humains, pas à la nature, à nous de vous soustraire à sa violence et non de remplacer la sienne par la nôtre.

Voir le sujet sous tous ses angles

Dans des chapitres des plus intéressants, le sociologue s’inquiète du bien-être des employés de boucherie : [F]aut-il s’étonner que des individus qui égorgent chaque jour à la chaîne des centaines de bêtes devenues folles de terreur deviennent fous à leur tour? Ce métier est l’un des plus inhumains qui soient. Les troubles anxieux et la dépression seraient d’ailleurs fréquents chez les éleveurs industriels. L’auteur s’attarde aussi aux conséquences environnementales de l’exploitation animale à grande échelle : [b]ref, vous manger est un drame pour vous autres animaux d’élevage, mais c’est aussi une catastrophe pour nous autres humains, et pour la planète qui nous abrite tous.

L’éthologie nous a permis d’acquérir une bien meilleure connaissance des animaux et a ainsi favorisé le développement de notre sens moral envers vous. Puisque nous savons désormais que vous êtes sensibles à la douleur, que vous avez une vie émotionnelle et affective riche et variée, que vous êtes parfois capables de vous représenter vous-mêmes et de vous projeter dans le temps, notre attitude morale envers vous est en train d’évoluer. La connaissance fait croître l’empathie et impose le respect. Même si, bien souvent encore, nous préférons rester dans le confort de l’ignorance.

Frédéric Lenoir termine en faisant l’éloge du bien-être que peuvent nous apporter les animaux et inspire à faire un petit (ou un grand) geste pour eux. Ce livre est un excellent point de départ pour réfléchir à la relation que l’on entretient personnellement et collectivement avec les animaux. Plusieurs auteurs intéressants y sont cités, et la liste de notes et de références en fin d’ouvrage insuffle le désir de continuer la lecture sur le sujet.

Lecteurs, remettez-vous en question votre rapport avec les animaux? Est-ce qu’un livre a déjà alimenté votre réflexion sur ce sujet?

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S’appartenir(e) au féminin, sous toutes ses formes

S’appartenir(e) est une petite plaquette qui me faisait de l’oeil depuis un bon moment déjà. Publiée dans la collection « pièces » chez atelier 10, s’appartenir(e) se décrit ainsi ;

Jouissif et décomplexé, «S’appartenir(e)» rassemble les paroles de neuf auteures. On y parle de notre façon d’être moderne et préhistorique à la fois. De notre rapport à l’éducation. De cette foutue question du pays qui se pose encore bizarrement. De nos paradoxes si multiples. De l’Histoire. Celle qui s’écrit. Celle qui nous échappe parce que trop peu enseignée. Celle des peuples autochtones encore mal comprise. Celle qui nous définit. On y parle des nuances qui s’évaporent dans les brumes de l’inconscience collective.

C’est le thème de l’appartenance à soi-même, d’abord et avant tout, qui est venu me chercher. C’est ce jeu entre politique et privé tout comme ce jeu entre les formes et styles utilisés, qui a par la suite su garder mon attention.

Le collectif.

Avec le temps, force est d’admettre que je suis de plus en plus fan de collectifs. J’aime la pluralité des voix, des opinions et des visions qui en émanent. Je suis, chaque fois, surprise de voir comment tant de voix peuvent se faire écho, apporter l’une à l’autre, renchérir, discuter ensemble . Dans S’appartenir(e), c’est exactement ce que j’ai eu le plaisir de retrouver. Chacun des textes est unique, porteur d’une forte voix qui a quelque chose à dire et qui le rend bien. De la poésie au théâtre, de la missive au court texte, chacun des 24 textes a d’abord été porté sur les planches dans une pièce qui, j’en suis convaincue, aurait su me toucher.

La réflexion et l’ouverture

À travers chacun des textes, nous sommes – en tant que lecteurs et lectrices- portés à réfléchir sur notre propre vision à l’appartenance. Ce collectif est en quelque sorte un point de départ, un catalyseur à réflexions qui nous pousse à nous poser des questions et même à oser y répondre, comme le propose chacune des auteures.

En ce sens, on retrouve, au tout début du livre, un questionnaire qui avait comme but premier de «faire surgir le fil conducteur de la pièce». Les auteures s’en sont par la suite servies pour «donner corps à leur réflexion».

Parmi celles-ci, on retrouve autant des questions plus personnelles que linguistiques, tournant toutes autour du terme s’appartenir(e). Par exemple :

La conjugaison de s’appartenir est belle, non? Je m’appartiens, tu t’appartiens, nous nous appartenons; jadis, je me suis appartenu; bientôt, vous vous appartiendrez…ça vous inspire ? 

Quelle est la plus grande marque d’appartenance pour vous ? Et qu’est-ce qui signifie la plus grande rupture d’avec une appartenance ? 

Les femmes, en 2015, elles appartiennent à quoi ? 

Toutes les réflexions sont intéressantes, féministes, engagées et ouvertes. Avec S’appartenir(e), on nous ouvre différentes portes, différentes manières de revendiquer, de lutter, d’aimer et d’être, parce que faire le choix de s’appartenir, c’est un peu tout ça et encore plus.

Aimez-vous les collectifs du genre ? Quels sont vous incontournables ? 

Pour en savoir un peu plus sur le projet et tout ce qui se trouve derrière, je vous invite à découvrir cette entrevue de La presse .

 

Trans : Je suis Samuel

J’ai eu la chance de rencontrer le sympathique doctorant Samuel Champagne lors d’un événement académique, il y a de cela quelques années. En découvrant qu’il est auteur, je m’étais promis de mettre la main sur ses livres. Il avait alors déjà publié trois œuvres de fiction destinées à la jeunesse : Recrue (2013), Garçon manqué (2014) et sa suite, Éloi (2015), qui abordent la transsexualité et l’homosexualité. Je ne les ai pas encore lues, mais toujours est-il que j’ai dévoré son tout dernier livre, Trans, paru en 2017 (Éditions de Mortagne). En lisant son récit de témoignage, j’ai retrouvé le garçon sensible et vrai que j’ai croisé en Ontario, pour le suivre cette fois à travers le périple d’une vie, la sienne, celle d’une personne transidentitaire.  

 

D’abord, pourquoi employer « transidentitaire » plutôt que « transgenre » ou « transsexuel »? Au début de son ouvrage, Samuel nous explique qu’il préfère le terme « transidentitaire », car il englobe davantage d’individus tout en limitant les exclusions.

Pourquoi prêter l’oreille au récit de vie d’une personne transidentitaire? Je laisse Samuel répondre :

 

« Mon existence ressemble probablement à beaucoup d’autres, ma vie s’apparente sûrement à celles de gens que vous connaissez. Pourquoi vous y arrêter, alors, si ce que vous allez découvrir est très semblable à ce que vous savez déjà? Parce que mon sentiment ne trouve écho que chez une infime, minuscule part de la population. Parce qu’une personne transsexuelle construit sa vie en porte-à-faux, en décalage. Parce qu’il y a un moment où toute personne transsexuelle se demandera quoi faire pour exister. » (p. 12)

Et j’indique ici bien d’autres raisons pour lesquelles il faut, à mon avis, lire Trans…

Parce que l’auteur nous invite à consulter son album photographique intime, palpitant, dans une grande simplicité et un humour convivial. Depuis son enfance, jusqu’à l’âge adulte, en passant par l’adolescence, on assiste aux rencontres marquantes, aux voyages, aux moments de grâce comme de peine qui ont jalonné sa vie et ont contribué à l’exhumation de son identité.

Parce que ses propos sont accessibles, parce que Samuel prend le temps d’expliquer, d’illustrer ce qu’il n’est pas nécessairement pour une lectrice ou un lecteur non familiers avec la réalité des personnes trans.

Parce qu’«il y a autant d’histoires que de personnes trans» (p. 328), et ça, Samuel le souligne et reste très humble dans sa narration, ne prétendant pas représenter une communauté, mais bien témoigner d’un parcours particulier parmi des milliers d’autres tout aussi uniques.

Parce qu’il retrace les événements avec courage, s’aventurant dans des zones qui lui sont parfois peu confortables (de son propre aveu) et que son geste en est un de véritable don de soi : « Avec Trans, j’ai pu remettre beaucoup de choses en perspective et, alors que les souvenirs me revenaient peu à peu, je me suis davantage compris. Ce fut une écriture douloureuse, je ne mentirai pas, mais je suis content de l’avoir fait. » (p. 328)

Parce que sa voix est belle, juste, tellement agréable à entendre. Samuel n’écrit pas : il nous raconte. On a l’impression de passer une soirée en sa compagnie.

Parce qu’il revisite des pierres angulaires et des événements anecdotiques, ce qui permet d’appréhender l’ensemble de son cheminement identitaire dans toute sa richesse et sa complexité.

Parce que si on développe la capacité à écouter l’autre, à écouter pour vrai, comme Samuel nous convie à le faire, les jugements et le mépris se dissolvent pour laisser place à une réelle empathie.

Parce qu’il adresse, justement, des réponses claires à certains préjugés encore trop récurrents : « La transition est un geste nécessaire, vital et profondément libérateur. Personne ne choisit de faire une transition pour le plaisir. On ne décide pas tout bonnement de risquer de perdre sa famille, ses amis, son emploi pour une lubie. Pas plus qu’on ne se lance dans un processus qui pourrait nous coûter la vie seulement parce que vivre en tant que membre du genre opposé semble intéressant. » (p. 327)

Parce qu’au fil de la lecture, Trans se transforme en une sorte de miroir qui nous rappelle à nos propres relations avec notre corps et notre identité, à nos inconforts, nos rêves, nos peurs et nos désirs. Des questions se pressent dans notre esprit, pour culminer en une grande, vertigineuse; celle que Samuel nous pose directement en concluant son histoire :

« Je suis Samuel. Et vous, qui êtes-vous? » (p. 330)

Champagne, Samuel. Trans. Boucherville : Éditions de Mortagne, série Faits vécus, 2017.

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Littérature et incarcération: les clubs de lecture pour se reconstruire

J’ai participé à deux reprises à des clubs de lecture; une fois avec Le fil rouge et l’autre avec un groupe d’amies féministes. À chaque mois, ces rencontres arrivaient juste à temps, elles étaient pour moi un répit nécessaire qui passait par la littérature.

À propos de ces clubs, je dois dire que j’aime autant l’idée en soi de se réunir autour de lectures communes que le pouvoir émancipateur qui se dégage de pouvoir échanger sur celles-ci. Un peu comme si ces moments donnaient un second souffle aux œuvres, elles prenaient vie parmi nous et bénéficiaient d’un prolongement possible par la parole.

Mais j’éprouvais également, lors de ces soirées, un plaisir indéniable à formuler des opinions à brûle-pourpoint, quitte à me mettre à rire en réalisant l’incohérence de mes propos. Au travers de ces discussions sur la littérature, je me surprenais surtout de l’aisance avec laquelle nous partagions nos vies. J’y ai souvent ressenti un fort sentiment de solidarité et de bien-être : un safe space en tout point.

C’est à l’émission de radio Médium large que j’ai entendu pour la première fois l’existence de clubs de lecture en prison. La journaliste Noémi Mercier y racontait son expérience en tant qu’observatrice de rencontres littéraires qui ont eu lieu au pénitencier de Joliette. Intriguée par ce nouveau phénomène, je me suis plongée dans le livre The Prison Book Club qui relate l’expérience de l’auteure Ann Walmsley dans le tout premier club de ce genre au Canada, au pénitencier de Collins Bay en Ontario.

Briser les préjugés par la prise de parole

Issue d’un milieu aisé, Walmsley raconte d’abord le cheminement personnel qu’elle a dû faire pour accepter de se rendre à l’intérieur des murs de la prison. N’ayant aucune connaissance du milieu carcéral, sa réticence initiale est accentuée par le fait qu’elle ait été récemment victime d’un acte criminel. Bien que le livre aborde principalement l’influence de l’expérience littéraire auprès des incarcérés, il traite en parallèle de la guérison du trauma de l’auteure.

Toutefois, au fil des rencontres, l’appréhension d’Ann Walmsley envers les hommes du club se dissipe pour laisser place à un partage de réflexions et la création de véritables liens. Graduellement, elle cesse de les associer à ses agresseurs. Sa méfiance s’estompe complètement lorsque les détenus de Collins Bay lui avouent être honorés et surpris qu’elle veuille leur consacrer son précieux temps. En regard de cette nouvelle tournure des événements, l’auteure décide d’aborder ces rencontres au pénitencier en ayant en tête une phrase que son père lui a transmise : « If you expect the best of people, they will rise to the occasion ».

Repenser l’expérience de l’incarcération à travers la littérature

Je ne suis dans doute pas la seule, mais je me suis toujours dit que si j’aboutissais un jour en prison, je passerais le plus clair de mon temps à lire. Dans cet optique, The Prison Book Club énumère les bienfaits de la lecture derrière les barreaux. En plus de donner une certaine confiance aux détenus, notamment à travers l’accomplissement de terminer la lecture d’un livre, la littérature s’avère un pont entre la prison et l’extérieur. Ainsi, ces hommes ont de nouveaux buts qui dépassent l’enceinte de Collins Bay, ils sont rattachés à quelque chose de plus grand. Le club de lecture rompt d’ailleurs avec les structures quotidiennes en sollicitant leur opinion, ceux à qui on ne demande jamais de s’exprimer sur les phénomènes sociaux et d’actualité. Encouragés par cette routine littéraire, certains hommes ont d’ailleurs décidé de pousser l’exercice plus loin en se donnant le défi personnel de dévorer les classiques tels qu’Hemingway, Hugo et même Foucault.

Des tabous littéraires ?

Lorsque j’ai entendu parler des clubs de lecture en prison, l’une des premières questions qui m’est venue à l’esprit concernait le choix des lectures. Y avait-il de la censure ? Les livres étaient-ils orientés vers un but spécifique, voire moralisateur? Heureusement, les œuvres au programme à Collins Bay semblent indiquer le contraire: on y traite de criminalité, de discrimination et de violences en tout genre. Walmsley affirme que les hommes du club souhaitent s’exprimer et discuter de ces sujets. Ainsi, pas de tabous dans les lectures proposées, les membres du club sont amenés à réfléchir à ces thèmes par le biais d’univers littéraires.

Par la lecture de récits difficiles, entre autres lorsqu’il est question de racisme et de pauvreté, les membres du club échangent à propos de la question des privilèges et font ainsi des liens avec leur propre vie. Ces lectures entraînent certains de ces hommes à vouloir partager leurs témoignages personnels, leur permettant ainsi de s’ouvrir et de recevoir du support.

Tissu littéraire, tissu social

Ce qui m’a le plus marqué lors de ma lecture du livre The Prison Book Club, ce sont tous les liens créés par cette activité dans le pénitencier. Si chacune des œuvres au programme s’avère pour les détenus une fenêtre  sur un autre univers, le livre de Walmsley permet l’incursion du lecteur dans le milieu carcéral.

Le club de lecture a également une incidence sur le reste de l’établissement: il brise momentanément les structures de clans caractéristiques à la prison. Dans le cercle du club, les interactions sont égalitaires et respectueuses, les invités extérieurs à la prison ne manquent d’ailleurs pas de souligner le courage de ces hommes qui vivent quotidiennement de l’exclusion et de l’humiliation. À travers ce moment littéraire, des interactions improbables ont lieu. Des mots qui ne sont jamais prononcés peuvent être dits et viennent guérir, à petite et grande échelle.

Faire mentir tous ceux qui disent que la littérature ne sert à rien

En lisant ces pages d’Ann Walmsley, j’ai eu un regain d’amour envers les livres et tout ce qui les entourent. À mon sens, c’est un parfait exemple du pouvoir de la littérature: celui de bâtir une certaine communauté. En plus de favoriser un moment avec soi, les livres consolident les liens qu’un lecteur entretient avec les autres. Pour les hommes de Collins Bay, le club fut un moyen de s’exprimer, d’élargir leurs horizons et d’éventuellement préparer leur retour à l’extérieur. Et si les livres sont réputés pour leur capacité à augmenter l’empathie chez le lecteur, The Prison Book Club donne envie d’en savoir plus sur les récits et points de vue des détenus rencontrés par Walmsley.

Je dois avouer qu’avant d’entamer ma lecture, j’ai eu quelques craintes sur la tournure des événements. Y aurait-il des incidents à l’intérieur du club de lecture? L’auteure saurait-elle comment agir avec aisance dans ce milieu et pourrait-elle transmettre sa passion pour les livres? Et maintenant que j’ai terminé le livre, je réalise mon erreur: ces pages n’insistent pas sur les barrières, bien au contraire, elles dévoilent ce qu’il y a d’unificateur et d’humanisant dans la littérature.

Si vous deviez assister à un club de lecture en prison, quelle(s) lecture(s) suggéreriez-vous et pourquoi?

Quelques unes des œuvres lues à Collins Bay:

  • The cellist of Sarajevo, Steven Galloway
  • The curious incident of the dog in the night-time, Mark Haddon
  • The book of Negroes, Lawrence Hill
  • The Zookeeper’s Wife: A War Story, Diane Ackerman

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La tresse : trois destins de femmes qui s’entremêlent

La tresse de Laetitica Colombani, ce livre jaune que vous avez dû voir souvent cet été, m’a accompagnée un après-midi d’été. Personnellement, je l’ai souvent croisé sur Instagram. C’était une nouveauté de l’été qui a bien fait jaser; soit les gens ont adoré ou ont plutôt détesté. Déjà traduit dans une vingtaine de langues et best-seller en France (+ de 150 000 exemplaires vendus), ce premier roman de la scénariste française n’est pas passé inaperçu!

De mon côté, je dois avouer que je suis mitigée.

Les premières pages m’ont beaucoup plu, mais par la suite, j’ai eu le sentiment de savoir page par page ce que je lirais, tellement le roman s’avère cliché et prévisible. Néanmoins, j’ai continué ma lecture, car c’est un roman qui se lit bien, rapidement (il est conçu un peu à l’image du cinéma en y allant plan par plan) et qui est rempli de bons sentiments, donc qui ne demande pas un très gros engagement moral en le lisant. C’était très gentillet, comme on dit!

La tresse, c’est l’histoire de trois femmes qui s’entremêle : une Indienne, une Canadienne, une Italienne. Chaque chapitre alterne entre leurs histoires et leurs difficultés. À l’image du titre, les chapitres s’alternent comme des mèches de cheveux. Trois destins de femmes de trois différents continents qui racontent leurs désirs d’émancipation.

En trois temps : Inde, Italie, Canada

L’Indienne, Smita est une Intouchable (d’ailleurs je vous conseille de visionner la série documentaire disponible sur Netflix, Les enfants du destin qui vaut largement la peine d’être écoutée, sortez vos mouchoirs par contre) qui est la classe sociale la plus pauvre et la plus négligée d’Inde. Smita travaille, comme sa mère et sa grand-mère, dans des conditions misérables et elle décide que sa petite fille n’aura pas le même destin qu’elle. Elle doit ramasser à main nue les excréments des gens de son village et se promet de sauver sa fille de ce destin sombre et sans espoir.

Elle décidera donc de quitter son village, en laissant tout derrière elle, sauf sa fille. Dans l’espoir d’une vie meilleure, de dignité pour sa fille, elle fera preuve d’un étonnant et admirable courage. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus touchée, et ce, malgré le récit assez prévisible et beaucoup trop romancé de ce qu’est la situation des Dalits, les Intouchables en Inde. Le documentaire Les enfants du destin dont je vous parlais plus haut s’avère beaucoup plus intéressant et nuancé à ce sujet.

Le deuxième personnage suivi est Giulia, une Italienne qui travaille dans l’entreprise familiale qui fabrique des perruques avec les cheveux des Siciliennes. Elle est confrontée à la maladie de son père. Dans tout cela, elle fera la connaissance d’un garçon avec qui elle vivra une histoire d’amour clichée et prévisible et qui l’aidera à sauver l’entreprise familiale d’une faillite.

Le troisième personnage est Sarah, une Canadienne (plutôt québécoise, car elle vit à Montréal). Cette dernière est une avocate et une mère dont les films américains raffolent : acharnée dans son travail, toujours débordée et bien évidemment exténuée de son mode de vie issue de la société de performance et de consommation dans laquelle elle est coincée. C’est après l’annonce d’un cancer que Sarah prendra finalement conscience des non-sens de sa vie et de sa carrière. Elle réalisera ce qui compte le plus pour elle et fera des changements en conséquence dans sa vie pour l’améliorer.

Au final, j’ai passé quelques heures de lectures bien agréables malgré tout. J’ai néanmoins vu la fin venir de très loin et cela m’a un peu déçue étant donné que je trouvais que le premier chapitre était fort prometteur.

Je suis presque certaine que ce livre sera adapté au cinéma tellement le format et l’histoire s’y prêtent bien. Est-ce que je serais curieuse de le voir? Honnêtement, oui!

Et vous, avez-vous déjà eu un sentiment mitigé sur un livre que plusieurs ont adoré?


Le fil rouge tient à remercier Hachette Canada pour le service de presse.

Nino : la maternité

Nino est une pièce de théâtre coup de poing. Elle m’a fait mal parce qu’elle est remplie de vérités. Elle envoie un message de ce que la société attend de nous. Vous savez, cette pression de devoir procréer, de créer un autre être humain, et de devoir respecter toutes ces conventions sociales. J’ai retrouvé dans cette pièce tous ces non-dits, les « Je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi ». Et la manière dont l’auteure aborde le sujet de la dépression est flagrante.

Nino est un bébé et la seule chose qu’il fait est de pleurer. Il ne fait jamais son apparition sur scène, car il est dans sa chambre, à pleurer. Dans la pièce, on retrouve les parents de Nino qui sont tous les deux dans le début de la trentaine; il est leur premier enfant. On y retrouve également la meilleure amie de la mère, la sœur du père et son copain beaucoup plus âgé qu’elle. Ils sont tous présents pour célébrer le premier anniversaire de Nino. Le décor semble être les restes d’un décor d’anniversaire pour enfant, et le bruit de fond, les pleurs de Nino. Déjà, l’ambiance semble lourde. Plus ma lecture avançait, plus les personnages s’obstinaient sur ce qu’il devait manger, sur ce qui est bon, sur ce qui est mauvais. Est-ce que le 15-10-5 est la meilleure méthode pour cesser les pleurs d’un enfant? Est-ce qu’il va vivre avec un trouble de l’attachement? Tout le monde semble parfait pour juger la situation. À la suite de toutes ces conversations, j’ai découvert un décor rempli d’hypocrisie, et des non-dits qui prennent forme.

Le rôle d’une mère

Sandrine, la mère, est en dépression post-partum. Il m’était facile de me mettre à sa place. Je me sentais mal pour ce personnage qui semble seulement vouloir plaire à ce que la société lui envoie comme message : être une bonne mère, une bonne épouse, etc. Elle tente par tous les moyens de combler les besoins de son fils, mais la pression est trop forte. Puis, il y a tout son entourage qui lui dit quoi faire et comment le faire. Elle a le sentiment qu’elle doit mettre sa personnalité de côté. Sandrine n’est pas une sainte non plus. Comme beaucoup de femmes, elle s’oublie. Ce qui fait en sorte qu’elle se déteste. C’est à se demander si une mère doit absolument aimer son enfant.

MARION (meilleure amie de Sandrine) : Je ne sais pas est rendue où mon amie. / Mais est pas ici à soir

SANDRINE : Est morte ton amie / Pis t’es pas venue à ses funérailles

MARION : Mon Dieu

SANDRINE : Non mais c’est vrai / Ton bébé vient au monde / Pis y a pu rien qui est comme avant / Si t’oses dire :  »Heille, c’était juste un jeu pis là le jeu y arrêtera jamais » / Si t’oses dire :  »Ça me fait mal de pu savoir je suis où moi dans tout ça » / Tu te fais regarder comme vous me regarder en ce moment / Ça fait que tu restes toute seule / À brailler sur la vie que tu viens de perdre / Savez-vous comment on se sent quand on est toute seule à ses propres funérailles?

p. 102-103

Tous les personnages font preuve d’égoïsme. L’écriture de Rébecca Déraspe est poignante. Je ne suis pas encore mère, mais on peut facilement se retrouver dans ses personnages. La pièce est accompagnée d’une entrevue avec l’auteure, et je crois que cette pièce était un exutoire pour cette dernière qui semblait ressentir diverses pressions de son entourage quant à comment élever son enfant.

Ce que j’ai beaucoup apprécié c’est qu’il n’est pas seulement question d’une femme et de son enfant. La pièce aborde divers sujets, dont les relations entre femmes et hommes, les femmes envers les femmes, la dépression, la différence d’âge dans les relations, etc.

Cette pièce m’a fait mal. Mais, parfois, mettre des mots où l’on a mal soulage un peu cette douleur.

Et vous, avez-vous déjà fait une lecture qui vous a fait du mal et du bien à la fois?

Merci aux éditions Somme toute pour cette découverte!

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Le sexe selon Boucar

C’est en tentant de répondre à l’incontournable question « Papa, comment on fait des bébés? » — posée par Anthony, alors âgé de six ans — que Boucar Diouf a décidé d’écrire un spectacle et un livre au sujet de la reproduction humaine. Se basant sur les réactions de ses étudiants en physiologie de la reproduction, l’ex-enseignant remet en question la métaphorique éducation sexuelle du passé et désire mieux outiller les parents qui seront un jour confrontés à la « grande question » :

Pour ma part, je suis convaincu qu’on sous-estime l’intelligence des enfants et qu’il faudrait, à partir d’un certain âge, leur dire la vérité sans l’enrober de substantifs enfantins. Si on continue à dire aux enfants que les petits garçons naissent dans les choux et les petites filles dans les roses, il y a de fortes chances qu’à l’âge adulte, ils ne fassent pas la différence entre sexe et jardinage.

Aussi préoccupé par la culture du viol, il plaide pour le retour des cours d’éducation sexuelle décomplexés, basés sur « la vérité scientifique, la mesure et le respect » :

Si la maison ne peut t’éduquer, la jungle finit souvent par s’en charger. Et dans la touffue jungle de la Toile, même les cours 101 sur la sexualité sont matière à pornographie extrême.

 

Science et humour

Dans Boucar disait… pour une raison X ou Y, le scientifique devenu animateur et auteur aborde plusieurs aspects de la reproduction humaine : la séduction, l’amour et le plaisir, ainsi que la fécondation et le développement de l’enfant, en y ajoutant une touche d’humour et de réflexions philosophiques. Il déboulonne aussi quelques mythes persistants dans la société et le milieu scientifique, aborde le concept d’identité sexuelle et milite pour l’acceptation de toutes les minorités :

Le sexe n’a pas juste une fonction reproductive. Il inclut des dimensions socioaffectives qui sont aussi importantes dans le monde animal que le simple fait de passer ces gènes à la génération suivante.

D’entrée de jeu, l’auteur met en garde contre le déterminisme biologique qui soutient que les gènes définissent nos comportements (dont les comportements sexuels), ainsi que certaines théories de la psychologie évolutive cantonnant hommes et femmes dans des rôles prédéterminés. Il considère en effet que la culture et la socialisation influencent grandement nos agissements, mais « [il] ne peu[t] résister à la tentation de regarder les sentiments humains avec les yeux d’un biologiste, convaincu que l’on néglige trop souvent la part des hormones, mais aussi des autres molécules cérébrales dans les relations amoureuses ».

Évidemment, ce livre est très instructif, mais il est aussi divertissant. L’humoriste compare entre autres les comportements sexuels humains à ceux des animaux et des plantes, et enrichit le tout d’éléments historiques et ethnologiques très intéressants. Le livre est conçu pour pouvoir être consulté au gré de nos intérêts, grâce aux courtes sections et à la table des matières. Lorsqu’on choisit de le lire d’une couverture à l’autre, on y retrouve cependant quelques redondances.

 

Mieux se connaître, mieux se comprendre, mieux s’aimer?

En tournant les pages, je n’ai pu m’empêcher de penser à la citation d’Otto Habsbourg-Lorraine : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l’avenir. » Il est facile de ne pas savoir où on en est, aujourd’hui, avec sa sexualité. Les mœurs ont évolué à la vitesse du guépard, comme pourrait le dire Boucar lui-même. On parle plus ouvertement de sexe, mais les tabous demeurent nombreux et l’ignorance est encore très grande!

La sexualité est pourtant une sphère importante de la vie. On se préoccupe de ce qu’on mange, de comment on bouge, mais est-ce que l’on se préoccupe tant de comment fonctionnent nos désirs, notre attachement ou notre peine? Les émotions liées à la sexualité ne sont pas seulement entre nos deux oreilles, mais aussi dans tout notre corps, parfois guidées par des processus biologiques complexes (mais simplement expliqués dans le livre) permettant la perpétuation des espèces à reproduction sexuée comme la nôtre.

Oui, le sexe augmente l’attachement que l’on a envers une personne par l’intermédiaire de l’ocytocine, cette molécule de l’amour. Oui, il est normal d’avoir l’impression de faire un sevrage lors d’une rupture, notre cerveau se retrouvant alors en manque de dopamine. Eh oui, on peut avoir littéralement le cœur brisé. Mieux comprendre les phénomènes et les émotions associés à la sexualité peut sûrement aider à mieux les accepter, les vivre et les gérer.

 

Boucar Diouf, une « rock star » des sciences

Depuis qu’il a été mon professeur de biologie moléculaire, je suis attentivement le parcours professionnel de Boucar. Du Sénégal au Québec, du doctorat en océanographie à l’humour, l’animation et l’écriture, son histoire est fascinante. Ce qui l’est encore plus, c’est la réaction du public face à lui. Avant d’avoir assisté à l’enregistrement de quelques-unes de ses émissions de radio intitulée La nature selon Boucar, je n’avais jamais vu de gens — de tous les âges — aussi enthousiastes à se faire raconter la science. Maintenant enseignante à mon tour, j’envie ses talents de conteur et de vulgarisateur. Ce livre fait la démonstration de son grand talent.

Le livre s’adresse surtout aux adultes, jeunes ou vieux, parents ou non. À mon avis, il est un peu trop « scientifique » pour les enfants, mais je n’hésiterais pas à le laisser traîner dans une maison où vit un adolescent afin de susciter la discussion.

Et je termine avec cette sage phrase de Boucar :

Maintenant que vous savez comment on fait des petits enfants, apprenons ensemble à faire de grands humains.

Quels livres pourraient nous servir de guides afin d’élever de « grands humains »?

Boucar disait… pour une raison X ou Y est publié aux éditions La Presse.

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Je voudrais qu’on m’efface : on ne choisit pas sa famille

Le 12 août passé a eu lieu la journée « j’achète un livre québécois ». J’en ai donc profité après le travail pour me réfugier en librairie, histoire de participer à cet événement initié par Patrice Cazeault et Amélie Dubé, il y a quatre ans. Mon choix s’est arrêté sur deux œuvres québécoises, Filles de Marie Darsigny et Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

Je voudrais qu’on m’efface est le premier roman de l’auteure de La femme qui fuit, que tout le monde a adoré (je n’ai pas encore rencontré à ce jour quelqu’un qui n’a pas aimé ce livre). Ayant moi-même été particulièrement touchée par la lecture de ce dernier, je me suis rapidement emparée de sa première œuvre littéraire et l’ai lue en quelques jours seulement.

Une complicité non assumée

De sa petite taille de 145 pages, le livre a la capacité de faire chavirer le lecteur dans diverses émotions fortes qui brûlent en dedans. L’auteure dresse le portrait triste mais juste de trois familles qui vivent dans la misère et la pauvreté d’un immeuble résidentiel, à Hochelaga-Maisonneuve. Les trois personnages principaux – Roxanne, Mélissa et Kevin – partagent une même existence à travers leur classe pour trouble d’apprentissage et leur immeuble sombre. Les fragments de regards, les secrets bien gardés et la compréhension entre personnages sont au rendez-vous parmi ces enfants de 12 ans. Une complicité pas nécessairement assumée règne dans le trio, car ils se comprennent, même s’ils ne s’apprécient pas toujours.

Silence noir dans le Bloc. C’est la nuit. Même les pigeons se sont tus. Le bois des escaliers seulement s’étire, voguant dans un écho d’un mur à l’autre. Un mince filet de vent glisse entre les fenêtres, cherchant refuge entre les étages, se faufilant sous les portes. (p. 22)

Roxanne

Les May West et la Russie ne lui suffisent plus à lui remonter le moral. Elle est une jeune fille simple qui a une vie difficile. Un père alcoolique qui se bat pour sortir de cette dépendance, une mère au même problème qui ne se bat pas et qui préfère dormir, et son chum violent qui traumatise le quotidien familier de la jeune. À travers la noirceur de sa vie, l’auteure ramène un peu de lueurs, un peu d’espoir lorsque Roxanne se découvre une passion pour la musique.

Roxanne explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps des morts, par-dessus la mare, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. (p. 43)

Mélissa

Elle s’occupe de ses deux petits frères pendant que sa mère, à 50 mètres d’elle comme l’a obligé le juge, fait le trottoir. La DPJ appelle et le manque d’argent est flagrant. Mélissa est courageuse et fait du mieux qu’elle peut pour prendre en charge le rôle de maman et devenir adulte plus rapidement. La fin de son histoire est triste, mais bonne et surtout réaliste. Anaïs Barbeau-Lavalette crée une œuvre remplie de sincérité, et bien que difficile à lire par moments, l’histoire reste belle.

Elle laverait les vêtements du monde entier, son petit papier sous les yeux, la voix de sa mère dans chaque geste. Elle a même pas besoin de se forcer pour sentir l’effluve parfait des dimanches perdus. (p. 108)

Kevin

Rien ne pourra empêcher la fierté qu’il éprouve pour son père, sauf peut-être celui-ci. Kevin est jeune et il ne comprend pas toujours pourquoi les choses arrivent de telle ou telle manière. Imitant les décisions et les émotions de son père, Kevin préconise le lutteur avant l’homme, et de ce fait, la victoire avant la défaite. Il habite seul avec son père, et le duo fait du mieux qu’il peut sans la mère du garçon. Kevin rêve d’être lutteur comme son père; ils se battent contre les obstacles de la vie.

Va dans sa chambre, ouvre son album, celui avec la couverture en cuir. Celui que sa mère lui a donné. Dedans, toutes les faces des lutteurs […]. Pis Big, avec sa cape rouge qui brille, Kevin assis sur ses épaules. Y avait encore gagné. Gagne tout le temps. (p. 60)

L’histoire des trois enfants est entrecoupée par celle de Kelly et Kathy, deux amoureuses qui sont aussi itinérantes. Le trottoir est leur maison. Elles socialisent avec la mère de Mélissa, Meg, mais autrement les écrans du pawnshop et leur amour sont les seules distractions de leur difficile et froide vie.

Ce livre est un vrai coup de cœur. J’ai adoré l’honnêteté derrière chaque phrase et je le recommande à tous. Il permet également de découvrir un quartier de Montréal sous un autre angle comme Martine l’avait mentionné dans un article.

Avez-vous apprécié, vous aussi, des lectures dites « coup de poing »? Nommez-les dans les commentaires, je suis toujours partante pour ce genre de lecture : belle et vraie.

Tous (un peu) extraterrestres, non?

Moi, je suis pas comme les autres.
Je marche sur la Terre, je vais à l’école,
j’ai une maison, un papa, une maman et un chien.
Ça, c’est normal.
Mais le truc bizarre, c’est que plusieurs fois par jour,
je voyage sur une autre planète.

L’imagination enfantine à l’âge adulte est trop souvent broyée par les responsabilités, le quotidien en urgence et les to-do-lists qui n’en finissent plus… Un album pour recommencer à rêver un peu : pourquoi pas?

C’est avec des croquis délicats et colorés, avec un petit Léon adorable et attachant, que nous arrive le duo Jo Witek et Stéphane Kiehl. Cet album nous ouvre, avec justesse, une porte menant à l’univers imaginaire des enfants.

Un album qui, sans aucun doute, fera surgir des souvenirs d’enfance; les bols de céréales, les dessins de craie, les mains sales, les premières journées d’école, les courses de petites voitures, toutes ces grandes premières fois…

7J2A6338.jpgLéon est un petit garçon aussi sensible que rêveur. En apparence, il est un enfant comme les autres. Tout de ce qu’il y a de plus ordinaire. Page après page nous découvrons son espace, sa bulle; il nous partage sa petite vie quotidienne. Souvent, il part dans son monde à lui, lorsque sur terre tout devient trop complexe. Les coloriages qui débordent trop, les copains, la séparation du matin vers l’école, la timidité et cette impression d’être toujours un peu différent. Une vie pas toujours facile lorsqu’on est un petit rêveur.

Sur ma planète, ceux que j’aime
restent avec moi toute la journée :
papa, maman, mon robot Philippe
et mon chien Patatras.
C’est chouette

Il est souvent seul, à l’écart de ses camarades de classe. Il se sent étrangement pas comme les autres. Son imagination débordante lui fait penser qu’il est un extraterrestre. Sa grande planète c’est la lune. Ses égarements, ses voyages sont une manière d’échapper au quotidien banal, ennuyeux ou triste. Tout est possible dans l’univers de Léon. Il n’y a pas de limite à l’imagination, et cela réjouit Léon.

Tout en poésie et avec une immense tendresse, cette histoire propose aux enfants les aspects de l’imagination et le bonheur de s’en servir. Un album qui démontre aux lecteurs (les petits comme les grands) qu’ils ne sont pas les seuls à vouloir s’égarer un peu dans les nuages. Qu’il est bien d’avoir un petit coin, un espace, dans le fond de notre tête pour s’échapper un peu.  Sommes-nous peut-être tous des extraterrestres au fond ?

De plus, l’auteure nous invite à réfléchir délicatement sur les facettes de la timidité, car comme beaucoup, Léon est un garçon timide. Il n’ose pas aller vers les autres. L’histoire met en avant cette difficulté de s’ouvrir aux autres, mais qu’il ne suffit parfois que d’un petit pas et d’un peu de courage pour s’intégrer.

Source : Stéphane Kiehl

Sur chaque page, de petites découpes en forme de planète animent l’histoire, ce qui offre une lecture dynamique et attrayante; dévoilant ainsi chaque pensée ainsi que l’imagination du garçon. Une particularité de mise en forme, qui donne envie de tourner les pages encore et encore. Une fantastique combinaison entre l’histoire, les illustrations, les teintes parfois claires, parfois éclatantes, qui crée parfaitement l’univers imaginaire désiré par le duo. Avec sensibilité et une délicate candeur, Jo Witek décortique à la perfection les rêvasseries, les mots d’enfants, le sentiment d’être différent, de pas savoir faire correctement, de pas être capable, de faire tout de travers et les malaises qu’ont les enfants de se sentir différent. Une histoire qui saura assurément réconforter les jeunes lecteurs.

Laissez-vous charmer par ce petit Léon.
Une lecture inoubliable en grand vent de fraîcheur et de tendresse; tout cela, en quelques pages semi-cartonnées.

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Léon l’extra petit terrestre
Jo Witek et Stéphane Kiehl
Éditions de la Martinière jeunesse
Dès 5 ans