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La séparation des corps : ruptures, incendies et renouveau

La séparation des corps raconte l’histoire d’amour entre Christina et Marie-Ange. Ces deux femmes vivent une passion dévorante et habitée d’un désir inépuisable d’amour, de tendresse, de durabilité, et ce, malgré tout ce qui les sépare. 

Marie-Ange, qui a 42 ans, l’âge exact où sa mère est décédée, est la cuisinière de Marina, la mère de Christina, qui a tout nouvellement 20 ans. Ces années qui les séparent, ces passés qui les rattraperont viendront miner cette passion qui ne pouvait pas éternellement durer. 20 ans les séparent, mais c’est leurs milieux qui les différencient le plus.

Fascinée par le feu, par les braises que font les fins de relation, Marie-Ange est un personnage complexe que je n’ai pas réussi à tout à fait cerner. Elle est la mère d’un garçon de 20 ans qui a des besoins spécialisés et qui, selon ses dires, restera toujours un enfant à ses yeux. Son fils âgé du même âge que Christina tombera sous le charme de cette dernière… ce qui viendra causer les premiers déchirements de cette relation amoureuse.

Christina, quant à elle, souffrira de la distance, du passé de son amoureuse. Assumée et entière dans son amour pour Marie-Ange, elle fera face aux différences sociales qui les séparent. Au fil des pages, elle prendra conscience des problèmes que vit son amoureuse et malgré un amour profond et sincère, ceux-ci seront plus forts que leurs braises amoureuses. Même si on s’attache à ce duo, on comprend totalement cette rupture inévitable.

En terminant le roman, l’auteure nous dit ceci, et je trouve que cela représente bien le bouquin : fantasmes, tourments, mais malaises :

« Ce roman décrit le quotidien de deux amoureuses montréalaises, que vingt ans séparent, personnages symptomatiques d’un malaise social et économique. Il prend racine dans notre époque, dans l’incarnation fatidique de fantasmes et de tourments. » 

Finalement, j’ai passé un agréable moment de lecture avec ce cinquième roman d’Émilie Andrews. Quelques longueurs et petits détours m’ont semblé superflus et nuisibles à l’histoire, mais en général j’ai apprécié ma lecture. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, de passion, d’un cycle de renouveau dans la vie de Marie-Ange, d’un cycle de rupture qui nous met face aux paradoxes de l’amour et de ses sentiments, qu’on conjugue trop souvent à l’infini, en sachant pourtant… que les corps se séparent.


Le fil rouge tient à remercier les Éditions Druide pour le service de presse.

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À combustion lente : Les corps extraterrestres

Quand Stella est arrivée avec ses bordées de neige invraisemblables, à la mi-mars, j’ai repensé au deuxième roman de Pierre-Luc Landry. Dans Les corps extraterrestres, le récit alterne entre les mondes de deux personnages, Hollywood et Xavier, qui ne communiquent qu’en rêve. Pour l’un d’entre eux, la planète suffoque de chaleur; pour l’autre, la neige n’arrête jamais de tomber. Je lisais les comptes rendus catastrophistes des médias, au lendemain de la tempête du 14 mars, et tout d’un coup j’ai pensé à Xavier, dont tous les déplacements sont ralentis par un hiver ininterrompu et lourd de précipitations. Je me suis souvenue de la ouate qui l’enveloppe et qui, un peu comme la neige quand elle tombe, assourdit pour Xavier les bruits du monde. Je me suis sentie replonger dans la nébuleuse de cette histoire, faite de rencontres impossibles et de grandes fatigues.

Les corps extraterrestres est paru en 2015; je l’ai lu au tout début 2017. La vie publique des livres, celle des critiques et des chroniques, des listes de fin de saison et des petits cartons de recommandation des libraires, me semble souvent très brève. C’est peut-être pour ça qu’il y a un plaisir particulier à en découvrir un juste assez longtemps après sa publication pour que les autres aient arrêté d’en parler. On a alors l’impression, en s’y glissant, de continuer à faire vivre le livre dans un endroit secret, précieux, où la lecture retrouve son caractère distinctement intime.

C’est un contexte qui convient bien au roman de Pierre-Luc Landry, qui explore justement l’expérience particulière que chaque personnage fait du monde. Alors que les éléments bouleversent le cours des jours, que des pluies de météorites secouent le ciel, Xavier et Hollywood s’enroulent dans leurs propres confusions intérieures. Ils voyagent, ils laissent une vie derrière pour en essayer une autre, ils tombent amoureux. Leurs circonstances changent, mais l’atmosphère persiste : une inquiétude qui gonfle et qui gonfle, quelque part en marge du récit. Livre à combustion lente, Les corps extraterrestres prend de l’expansion presque sans qu’on s’en aperçoive.

La quatrième de couverture parle d’une prose simple mais minutieuse aux contours existentialistes, et c’est la meilleure description possible pour parler de la plume de Pierre-Luc Landry. D’une étrangeté tranquille, la trame de ce roman berce ses personnages d’un moment d’ennui à un autre, du temps interstitiel qui s’étire entre deux événements à celui, long et large et flou, des rêves. J’y ai retrouvé les éléments que j’avais le plus aimés de son premier livre, L’équation du temps : la précision du quotidien qui côtoie le flottement existentiel des personnages. Les détails soigneusement posés, les disques de musique, la nourriture, les films regardés tard la nuit, dans une chambre d’hôtel. Et les passages comme celui-là :

Des étoiles filantes striaient le ciel de temps à autre et je souhaitais toujours la même chose débile : je voudrais être heureux; je voudrais être heureux; je voudrais être heureux. Je me suis dit : il n’y a rien qui m’en empêche, sinon moi-même. Mais je m’acharnais à le demander aux étoiles qui tombaient dans la mer. S’il vous plaît, petits corps extraterrestres, s’il vous plaît : rendez-moi heureux. (p. 233)

Après l’avoir terminé, j’ai appris que Les corps extraterrestres paraîtra bientôt en anglais, sous le bien joli titre de Listening for Jupiter. Sa vie publique reprendra au mois de juin; d’ici là, il reste encore un peu de temps pour le lire tranquillement.

Pierre-Luc Landry. Les corps extraterrestres. Druide, 2015, 264 pages.

Comment « Journal d’un morphinomane » a bien failli avoir raison de moi!

J’ai dû m’armer de patience pour parvenir à mettre la main sur Journal d’un morphinomane à la BAnQ. Le précieux livre m’est donc parvenu… et son effet fut plus que surprenant!

Auteur anonyme, entouré d’un certain halo de mystère… jusqu’à ce qu’on amorce la lecture. En avant-propos, on nous explique que ce document fut publié en 1896 (ce n’est pas une faute de frappe… 1896, donc il y a 121 ans!) dans une revue médicale : Archives d’anthropologie criminelle, de médecine légale et de psychologie normale et pathologique, pour être très exacte. Publiée, donc, comme vous le devinez sans doute, par un médecin.

Pourquoi ce journal d’un drogué mérita-t-il de paraître dans cette revue médicale? Parce qu’il fut écrit par un vrai médecin! OK… les romantiques dans la salle viennent illico de voir une splendide image de Clive Owen dans The Knick, non? OK pour les autres… C’est moi qui régale :

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Source : The Knick

Alors, tout comme le médecin du livre, cette image de Clive représente le moment où tout va bien, fier et réputé docteur, ayant accès à toute la médication possible, tous deux tombent dans la marmite si je peux emprunter l’expression. Tant que ça va, ça va… Mais c’est que ça ne va pas longtemps. Pour notre homme du journal, nous l’accompagnerons au fil de ses 14 dernières années de consommation. La morphine est ultra puissante (Clive s’en fait désintoxiquer dans la série en remplaçant le tout avec de l’héroïne…).

Ma propre cure Journal d’un morphinomane 

17 février : 7 h 45, levé difficile. J’ai le cerveau embrouillé. À peine j’ouvre les yeux que déjà je peux percevoir les effluves imaginaires du café à venir. Je m’étais fixée comme objectif juste 2 par périodes matinales, j’eus du mal à m’arrêter après 3 et demie. Échec pour ce matin, mais j’ai bien l’intention de compenser en journée. 

Fin du jour, mon estomac s’en ressent, j’ai exagéré sur la quantité de liquide noir savoureux. Les tremblements sont revenus. Malgré que je tente de limiter mes ajouts de crème et de miel, j’ai dépassé par 750 ml ma limite prévue. La mise au lit est pénible, serait-ce un ulcère qui tente de voir le jour? Mon agitation mentale est exacerbée par mes excès. Demain sera plus contrôlé. Si seulement j’avais encore cet élixir fabuleux venu du Costa Rica, je serais en moins piètre état. 

Déjà vous vous dites : mais 14 années d’un journal personnel… vraiment pas intéressé! Au contraire! Tout petit livre, à peine 125 pages. Ceci est possible, car de grandes ellipses de temps sont faites. En fait, lorsqu’il subit de grandes souffrances physiques, quand la réserve s’épuise, il écrit. Il écrit pour se contrôler, pour ne pas virer fou! Il écrit aussi, car il a espoir de se sortir de cette dépendance terrible, qui le mine, l’affaiblit et le dirige vers la tombe, vitesse grand V, plus les jours, les mois et les années passent.

21 février : Quel triste constat, mes nuits sont tourmentées, mes rêves déraillent complètement. Les derniers jours n’ont guère été plus modérés qu’avant, quoique mieux que l’an dernier à pareille date. Serais-je capable ce matin de résister à plus de 250 ml? Je le peux. Je dois ajouter plus de solide à ma diète, car mes selles sont beaucoup trop liquides dès les premiers cafés. Comme l’appétit est pratiquement parti après les 500 autres ml, je maigris à vue d’œil. Je le peux! J’ai une to-do list à rencontrer aujourd’hui… je suis confiante. 

Comme vous vous en doutez bien, malgré l’œil attentif et précis du médecin, la dépendance prend tous les dessus, contrôle absolument tout. Plus fort que les douleurs, les déceptions, les plaies d’injections, les coliques, la bouche qui ne goûte plus, le sang qui ralentit de circuler là où il le faudrait, la pâleur générale, les sueurs, les nuits d’angoisse, les cauchemars, les énormes abcès purulents, coulants, l’état de faiblesse, la fatigue, la confusion constante… il continue ses fonctions de docteur! Il inscrit méticuleusement chaque injection, la quantité, la fréquence, les symptômes… Tout! Nous sommes le spectateur de ce déclin. Impuissant, mais comme c’est factuel, pas du tout larmoyant. Nous poursuivons la lecture, hyper intéressés. Il arrive presque à réduire sa consommation à certains moments, non sans peine!

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Source : The Knick

Les kilogrammes, les grammes, les seringues et l’opium

N’étant pas familière aux dépendances qu’il s’injecte, j’ignorais à la lecture ce que pouvaient représenter les kilogrammes commandés, espérés, reçus, livrés. Pour donner un exemple, il reçoit normalement, livrés de comparses du milieu, environ 64 kilogrammes de morphine, ce avec quoi il espère pouvoir faire deux mois. Il s’injecte environ 14 seringues complètes par jour. Les jours meilleurs il arrive à gérer ses souffrances avec 8… Mais rapidement les jours suivants il retombe à 14. Du moins pendant plusieurs mois/années. Il vise les petits chiffres comme 8 seringues… OK, mais quoi? Ça ne m’indique pas vraiment plus à quel point il est accro. À quel point les dommages corporels peuvent être importants ou encore à quel point il est sévèrement pris dans ce tourbillon… Enfin, j’ai trouvé des données qui ressemblent à : une seringue contiendrait 6-8 doses requises, données à un malade en phase terminale (!!!!!) OK… OMG je viens de saisir! J’ai eu réponse à mes questions! Bouche grande ouverte, je poursuivis ma lecture. Complètement accro à ce récit qui semble nous mener vers l’inévitable!

1er mars : Pétrifiée, je n’ai toujours pas donné suite aux milliers de courriels qui me harcèlent au point de m’empêcher de dormir. Peut-être qu’un pot de café frais me remettrait les idées en place. Tant qu’à ne pas dormir… Aussi bien être productive. Mes selles sont toujours de textures plus liquides que le jour précédent, mon ulcère (c’est réellement un ulcère, je le sens) me fait souffrir sans repos. Nuits très courtes, toujours plus faibles et grises, mes tremblements sont maintenant constants. Mes cernes sous les yeux commencent à être très apparents. Les gens me dévisagent. Comme j’étais trop anxieuse pour me rendre à l’épicerie fine je me suis rabattue sur le dépanneur du coin pour me réapprovisionner. Erreur, ne connaissant pas cette mouture, j’ai sous-estimé la puissance de ces grains. J’ai encore surchargé mon système de café aujourd’hui. Rien vraiment avalé de solide, autre que quelques buns, par principe. Je verrai plus tard.  

Fin attendue 

Rien de bien surprenant, la mort guette notre médecin morphinomane. Nous restons tout de même étonnés de voir à quel point son corps était fort, résistant, après tant d’années d’abus énormes. Il a pu être médecin presque jusqu’à la toute fin. Sauf les derniers mois si je ne m’abuse. La touche finale au livre, la brillante finale, vient boucler la boucle d’une très touchante façon. Sans en révéler le contenu, nous terminons les soliloques avec son narrateur, tour à tour, la morphine elle-même, le journal, le médecin qui décida de faire publier ces données, alors ami avec le médecin morphinomane, et finalement l’éditeur de 1996, qui choisit de republier ces textes datant de 1896, cent ans plus tard!

J’ai adoré lire ce livre, les patterns de dépendance y sont tellement clairement expliqués, disséqués. Si vous avez déjà eu des gens toxicomanes dans votre entourage, vous y retrouverez les mêmes rengaines. Précieux document pour la littérature médicale, pour l’Histoire avec un grand H… Je désire conclure sur les mots de l’éditeur, car je crois qu’ils ouvrent sur une porte que la société actuelle tente encore tristement de garder fermée :

Sans doute, l’absence d’écrits de patients dans l’élaboration du savoir médical tient-elle, aujourd’hui aussi (1996), à la relation difficile de notre médecine avec l’écriture, avec la littérature. Si, au XIXe siècle, le simulateur était la bête noire des médecins, l’écriture personnelle est aujourd’hui leur nouvelle grande peur.

L’écriture du médecin est toujours illisible, celle du patient n’existe pas.

Philippe Artières

Comment Journal d’un morphinomane a bien failli avoir raison de moi!

Pour vous éclairer sur mes notes de journal que j’ai choisi d’insérer à ce texte, pendant la lecture de ce livre, j’ai voulu, moi aussi, me mettre dans une situation de débalancement, d’excès. Comme ma ressource précieuse à moi est le café, je décidai donc pendant le mois de février de vivre ces excès, de prendre en note mes changements physiques, tout comme dans le journal en cours de lecture. Nul besoin de mentionner que j’abandonnai l’idée assez rapidement. L’exercice se voulut donc plus un clin d’œil qu’un désir sincère de me torturer pour la simple idée d’art totale! Rassurez-vous, mes symptômes physiques sont bel et bien partis quand j’offris finalement à mon corps nourriture saine et eau pure. Vous devriez encore me reconnaître si on se croise dans la rue! Je m’en verse juste une petite dernière tasse pour célébrer le tout!

N.B. J’ai pris la liberté d’associer The Knick et ce journal personnel, je ne pourrais affirmer que ce dernier influença le premier.

Bonne lecture!

Le fil rouge Le fil rouge lit Littérature Québecoise Catherine Leroux Alto Mur Mitoyen

Ton histoire est aussi la mienne – Le Mur mitoyen de Catherine Leroux –

Je cherchais une valeur sûre. J’avais besoin de lire quelque chose qui me plairait sans détour et qui me rassurerait; un livre qui me prendrait longuement dans ses bras. La dernière fois que j’avais vécu cela, c’était avec le premier ouvrage de Catherine Leroux, La marche en forêt. J’ai donc amorcé avec beaucoup d’espoir la lecture de son deuxième roman, Le mur mitoyen. Je n’y ai pas retrouvé mes coups de cœur, mais je n’ai pas été déçue du tout.

Les thèmes abordés rappellent le précédent ouvrage, soit les relations humaines, la force de la filiation, l’amour, le désir et la résilience. La question centrale qui émane du roman est celle-ci : entre les liens du sang et les liens du cœur, qu’est-ce qui importe le plus? Cette fois, au lieu de mettre en scène une grande famille, on en découvre plutôt quatre petites. Une femme apprend que son fils — en attente d’une greffe de rein – n’a pas hérité de ses chromosomes. Deux amoureux passionnés découvrent qu’ils ont la même mère, mais ce n’est pas le cas pour Simon et Carmen, pourtant élevés comme frère et sœur. Entre ces émouvantes fictions familiales, se déroulant à différentes époques et en différents lieux, se faufilent les péripéties de deux fillettes qui iront déposer un sous sur un rail, juste avant le passage du train. Chaque histoire possède son intrigue, mais la plus captivante se cache dans les liens entre ces récits en apparence détachés. La trame narrative du Mur mitoyen est un fin travail de tissage.

« Avant, elle apportait des lys ou des tulipes. Depuis leur cœur noir, les tulipes comprennent le sérieux du deuil, et le parfum étourdissant des lys sait parler la langue des morts. Les jonquilles, avec leurs pétales doubles, leurs froufrous et leur couleur pétillante, disent tout autre chose. “Je ne te pleure plus”, confirme Madeleine à haute voix, en enjambant le petit ruisseau printanier qui scinde le terrain en deux. »

J’ai été surprise par ce roman, car je m’attendais à y trouver les deux éléments qui m’avaient charmée dans le précédent ouvrage de Catherine Leroux : la présentation délicate et lente des personnages, et les descriptions d’objets familiers qui coupaient le récit. Rien de tel, ici. Les personnages sont présentés d’emblée, et leurs noms sont même sous les titres des chapitres qui les concernent. Pas « d’arrêt sur image » dans l’histoire, non plus. J’ai cependant retrouvé la beauté de la plume de l’auteure (louangée précédemment) et me suis laissée prendre par les captivantes intrigues.

« Un bruit feutré cascade depuis l’étage. Les pieds de Marie possèdent, entre autres fabuleux attributs, la faculté d’émettre contre un plancher de bois le son d’un pinceau sur une toile blanche. La note chuchotée du début du monde. Il écoute le rythme délicat qui s’approche jusqu’à fondre sur lui. Elle l’entoure de ses bras et il a un peu honte. »

Le mur mitoyen m’a apporté la longue étreinte que j’espérais, un moment de douceur. Si j’étais vous, je le garderais en réserve pour réchauffer les jours plus tristes.

Découvrez le 3e roman de Catherine Leroux, Madame Victoria, avec l’article de Gabrielle.

Quel est votre coup de cœur, parmi les trois romans de Catherine Leroux? Qu’est-ce qui vous a séduit?

 

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La nouvelle selon Charles Bolduc

En 2006, Charles Bolduc publiait son tout premier recueil de nouvelles Les perruches sont cuites, ouvrage qui a pris quelques années avant de se retrouver dans mes mains. Une toute petite brique d’à peine une centaine de pages, mais qui renferme de petits bijoux de la littérature québécoise contemporaine.

Un genre mal aimé 

On sous-estime souvent les auteurs de nouvelles. On a tendance à les distancier des auteurs de romans.  Oui, un roman est engageant et l’écrivain prend souvent plus de temps pour développer ses personnages, mais être capable de faire preuve de brièveté est un défi de maître. Pour que l’on se souvienne de son court texte, que l’on soit marqué par celui-ci, le nouvelliste a énormément de travail à faire. Beaucoup plus que l’on ne le croit. En peu de temps, il se doit de construire une histoire qui se tient, et dont les personnages sont assez développés pour être attachants.

C’est avec brio que Charles Bolduc a su relever ce défi dans son recueil de nouvelles Les perruches sont cuites, mélangeant amour, sexe et événements tous un peu plus loufoques les uns que les autres.

Avec une narration au « je » (quelques rares fois au « tu »), cet ouvrage nous donne l’impression de suivre le quotidien tragique et parfois comique d’un seul et même personnage. En moins de trois pages, Bolduc sait créer une atmosphère et de l’appréhension chez son lecteur, et ce,  même en présentant des actions de la vie quotidienne que l’on trouverait normalement plutôt banales.

Mon coup de coeur

Sa nouvelle Seule une chaise un peu tordue en face de moi (il utilise des titres plutôt intéressants d’ailleurs) est une de mes préférées. Brièvement, celle-ci raconte le récit d’un homme assis dans un restaurant. Il attend une femme, probablement pour un rendez-vous. Il regarde autour de lui, observe chacun des clients, et divague dans ses pensées. Le tout, jusqu’à ce qu’il réalise enfin que la femme qu’il attendait ne viendra vraisemblablement pas et qu’il a maintenant terminé son café.

La façon dont est construite cette nouvelle est particulière. Cela fait en sorte que l’on dirige notre attention sur autre chose que sur le rendez-vous. On en fait pratiquement totalement abstraction jusqu’à ce que l’on arrive à la toute fin du récit. Puis, enfin, on réalise que le personnage principal s’est fait poser un lapin. Ce  genre de narration nous donne l’impression que le personnage est habitué de se faire jouer ce genre de tour et que c’est tellement normal pour lui qu’il fait maintenant comme si de rien n’était. On reste avec un goût amer en bouche et beaucoup de pitié pour l’homme.

Charles Bolduc est un amoureux des femmes, cela se sent dans son recueil. Il les met constamment au centre de son œuvre et n’hésite pas à aller dans les détails parfois même sensuels. Crue, vraie et rigolote, l’œuvre de Bolduc m’a conquise dès les premières pages. Un petit ouvrage qui vaut la peine d’être consulté.

Avez-vous des auteur(e)s ou encore des recueils de nouvelles préférés? Pour ma part, j’ai adoré Les aurores montréales et Nouvelles orientales.

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Propager le goût de la lecture : mon expérience d’alphabétisation

Les gens qui me croisent dans le métro direction Côte-des-Neiges le mardi matin doivent bien se demander ce que je fais dans la vie, et où je m’en vais. C’est que je traîne sur mon épaule mon immense sac en coton rempli de livres cartonnés et d’albums jeunesse, en chemin pour aller au centre communautaire où j’anime des cercles de lecture chaque semaine.

Quand je rentre dans le local de la garderie, les enfants m’accueillent chaleureusement. Une des petites, entre autres, est vraiment contente de me voir et me suit partout. Une fois mes bottes enlevées, on s’installe sur le tapis et on commence par chanter des chansons pour se calmer et se rassembler tout le monde ensemble. Puis, je me mets à raconter les histoires que j’ai préalablement lues et sélectionnées pour eux.

Une dizaine de petits albums plus tard, les enfants ont la liberté de lire par eux-mêmes les livres de leur choix. Le cercle se termine après une heure et les enfants sont alors prêts à poursuivre leur journée.

Si je suis bénévole pour faire des cercles de lecture, une fois par semaine, en plus de mes activités et de l’école, c’est que, tout d’abord, c’est quelque chose que j’adore faire. Raconter des histoires, faire des voix pour les personnages, attendre la réaction des enfants, tout ça me procure un grand sentiment de joie. Ensuite, je trouve ça super important de transmettre mon goût pour la lecture à des jeunes qui n’ont pas tous la chance d’être, comme moi, entourés de livres dès leur plus jeune âge. Et voyant la façon dont les enfants participent, aiment de plus en plus les livres et progressent au niveau de leur capacité d’attention, je me sens choyée de pouvoir leur transmettre un peu de ma passion.

L’alphabétisation, c’est pour moi quelque chose de très important. Développer un goût pour la lecture, découvrir les bibliothèques en famille, acquérir des habitudes de lecture dès le plus jeune âge, lire à la maison avec les parents, c’est ce qui va faciliter l’apprentissage des enfants à l’école et leur permettre de développer leur imaginaire. Avec l’alphabétisation, on pose des petites actions concrètes qui ont, finalement, de grandes répercussions.

Tu as envie de lire, de t’impliquer dans ta communauté et de devenir animatrice de cercles de lecture? Tu as une heure par semaine à partager? Il y a plusieurs organismes qui proposent ces activités, mais tu peux visiter le site de Collège Frontière pour plus d’informations!

De migrations et d’origines : Outardes de Catherine Côté

L’Abitibi, c’est les mines, la forêt à perte de vue, les camps de chasse perdus dans le bois; c’est Val-D’Or et Rouyn-Noranda; c’est une terre colonisée sur le tard, lors de la crise économique des années 1930; c’est des petits lacs où se saucer l’été pour se sauver des mouches à perte de vue; c’est un hiver interminable avec le lourd silence qui l’accompagne, un « silence [qui] pren[d] toute la place » (p. 38). L’Abitibi, c’est Richard Desjardins et Raoûl Duguay.

L’Abitibi, c’est aussi le sujet du premier recueil de Catherine Côté, Outardes, dernier titre parut à la collection poésie des Éditions du passage. Poésie des origines, Outardes raconte l’Abitibi où Côté n’a jamais habité; l’Abitibi qu’elle a explorée à la recherche des traces de ses ancêtres. Montréalaise, Côté a ses racines familiales en Abitibi. Avec son recueil, elle explore l’impossibilité en même temps que la nécessité de prendre racine dans un passé et un territoire inconnu.

L’étau se resserre
D’emblée, le sujet poétique est situé géographiquement : les vers « je suis fille de fleuve / fille de banlieue » (p. 11) ouvre le recueil. On sent déjà l’emprise qu’aura la géographie sur la quête identitaire. L’Abitibi s’affiche rapidement comme un spectre qui poursuit le sujet poétique, et que le sujet poursuit à son tour, pour tenter d’en saisir les contours, la texture. Or, les terres abitibiennes prennent rapidement le dessus sur cette « fille de banlieue ». Bien vite, « le territoire s’aiguise et se referme / sur moi » (p. 15) et, vers la fin,  « la forêt me reprend / dans une violence / reconnaissable » (p. 77).

C’est en suivant les outardes – « quand j’ai quitté Montréal, j’ai vu les outardes » (p. 12) – que Côté remonte le territoire et la mémoire. Sur l’héritage familial, particulièrement la difficulté de comprendre la part qu’un territoire jamais habité a dans la composition d’une identité, Outardes résonne par son ton doux et prosaïque. La figure du grand-père décédé, Jean, hante le recueil et celle de la grand-mère en perte d’autonomie vient rappeler l’importance de retracer la mémoire familiale avant qu’elle ne se perde. Or, on apprend que sa grand-mère a délaissé l’Abitibi pour fuir une relation conjugale violente. Côté n’est pas à la recherche d’un Eden perdu dans son recueil – « on peut deviner / à quel point les gens ont été malheureux ici » -, mais bien à la recherche d’une mémoire familiale qui serait inscrite dans le territoire, dans le but de mieux comprendre, voilà tout. Or, elle doit faire vite avant que l’Abitibi ait raison d’elle :

« je vois une grande forêt qui dévale les pentes
et engloutit le monde
en un seul élan

adieu Montréal, adieu Québec
plus de villes
plus personne, rien
que cette énormité noire et verte
qui nous avale » (p. 30).

 Une démarche un peu trop personnelle?
En trois parties, dont les titres sont toujours un lieu qui devient plus précis à chaque fois (Rouyn, Cala, Maison morte), Outardes reste un projet très personnel qui n’a pas toujours réussi à me faire croire que je lisais autre chose qu’un compte rendu de type journal personnel de son voyage en Abitibi. Certes, il y a de très beaux passages qui amènent d’intéressantes réflexions, mais les passages (poèmes?) en prose m’ont paru superflus et sont venus empiéter sur mon expérience de lecture.

Bref, Outardes est à lire pour la sérénité des vers et pour explorer l’Abitibi sans faire tous les kilomètres!

[Et en fait, si vous avez envie de poursuivre votre lecture sur l’Abitibi, Stéphanie a fait la critique du roman 117 Nord, de Virginie Blanchette-Doucet ici.]


Le fil rouge remercie les éditions du passage pour le service de presse.

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire; ou la place des aînés dans la littérature

L’univers de Jonas Jonasson

Tout d’abord, de quoi s’agit-il? Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson est un roman humoristique, léger et rempli de rebondissements! L’histoire se passe un peu partout autour du globe : en Suède, en Espagne, aux États-Unis, en Russie, toujours autour du personnage d’Allan Karlson, probablement l’homme le plus chanceux de la Terre! Il y a deux histoires en parallèle. Tout d’abord, la course contre la montre d’Allan le centenaire qui vole sans le savoir une valise ayant un rôle important dans le crime organisé. Il y a aussi l’histoire de toute sa vie, alors qu’il traverse la Seconde Guerre Mondiale et une bonne partie de la planète Terre, tout en rencontrant une série de personnages célèbres. On y verra, entre-autre, le général Franco, Mao, Churchill et Staline. C’est une série d’événements historiques mêlés à une réalité alternative (un terme à la mode!) qui m’a arraché un sourire et même parfois un petit rire. Légèrement cynique et teinté d’humour noir, il m’a fait vivre un bon moment littéraire!

Le troisième âge et la littérature

L’une des choses que j’ai le plus apprécié de ce roman fut son personnage principal : un vieillard n’ayant pas froid aux yeux, capable de se faire de nouveaux amis et possédant une soif d’aventure incroyable. Pour une fois, la vieillesse est présentée comme quelque chose d’excitant, une occasion de se réinventer. Bien sûr, toute l’action se déroulant dans sa jeunesse est mise en valeur, mais on ne tait pas le fait que, même à 100 ans, il peut vivre une aventure époustouflante. Comme quoi, même après tant d’années, la vie n’est pas finie! C’est riche et tellement positif comme message.

Avec les années, j’ai remarqué que les aînés étaient souvent représentés de deux manières dans les romans, films ou séries télévisées. Positivement, ils représentent la sagesse, le savoir, la connaissance. Et dans le pire des cas, ils sont séniles, incontinents, ils répètent toujours la même chose ou, sinon, ils sont extrêmement nostalgiques. Comme si, après un certain âge, on était condamné à préférer le passé et à manger de la purée.

Travaillant auprès des personnes âgées dans une résidence, je suis la première à affirmer le contraire. Plusieurs sont encore très allumés, curieux et même drôles! Ils ont définitivement une richesse qui mérite d’être exploitée dans diverses œuvres artistiques!

Pourquoi ne pas essayer de réinventer le cliché du « p’tit vieux » et en faire un personnage ambitieux et dynamique? Le meilleur exemple qui me vient en tête est Karl Fredericksen dans le film Up ( Là-haut )! Un homme qui traverse tout un continent dans une maison volante, qui se bat contre un méchant tout aussi âgé que lui et qui, à la fin, trouve une signification toute nouvelle à sa vie via un petit garçon des plus attachants. C’est le genre d’histoire qui mérite d’être racontée, car je crois que ça peut nous aider à diminuer notre crainte de la mort et de la vieillesse. Malheureusement, il n’y a encore aucun élixir de Jouvence. Nous ferons donc tous et toutes face aux rides, aux yeux qui se fatiguent, aux genoux qui fléchissent et éventuellement, à la mort. Ça ne devrait pas être un sujet tabou ou une honte et la littérature est un outil formidable pour aider chacun et chacune d’entre nous à accepter notre avenir.

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Pour bâtir une communauté

Chez Le fil rouge, on aime Virginie Despentes. On en parle d’ailleurs ici, ici, et . Moi, je l’ai découverte avec King kong théorie, à l’époque elle avait contribué à élargir ma définition du féminisme. J’ai tout de suite aimé son regard sur la société, qui fait table rase de plusieurs discours et qui marque inévitablement le lecteur.

Je dois dire que la présence de Despentes, autant que son écriture, m’intrigue et m’accapare. Peu de temps après avoir découvert ses œuvres, j’avais visionné une performance où elle récitait le roman Le Requiem des Innocents de Louis Calaferte. Debout, au milieu de la scène comme une chanteuse de rock, elle tenait son public suspendu à ses lèvres pendant près d’une heure. Pas une fois je n’ai eu envie de faire une pause. Et même si j’assistais à tout cela dans mon salon, je me rappelle de l’émotion forte suscitée par cette prestation. La musique, les mots, les contrastes entre le noir et le blanc et le débit unique de Virginie Despentes se mélangeaient et créaient un effet particulier: l’impression de faire partie d’une certaine communauté.

En lisant les deux tomes de Vernon Subutex, ses deux plus récents romans, j’ai ressenti une émotion analogue : je me sentais appartenir à cet univers littéraire. Après ces 800 pages lues et cette fresque de personnages rencontrée, c’est le désir d’avoir des relations significatives qui en ressort. Tous enfoncés dans leur solitude, les protagonistes se livrent à une quête de combler un manque. Dans cette aventure, Despentes prend le lecteur comme témoin: quelque chose fait défaut dans notre conception des rapports humains. Avec son ton cinglant et tout sauf moralisateur, elle réussit, encore une fois, à cibler avec justesse ce qui va de travers dans nos sociétés.

Une communauté hors du système

Dans le premier tome de Vernon Subutex, tout commence avec l’expulsion de Vernon hors de son appartement. Affichant une attitude apathique, on réalise vite qu’il n’a plus envie de se battre, ni pour payer son appartement, ni pour le garder. L’histoire de ce roman commence avec l’essoufflement d’un homme, qui ne voit d’autres options que de prolonger le geste qui l’évince du système. Il commence donc son itinérance dans Paris, en visitant ses amis et connaissances et en passant d’une maison à l’autre, sans jamais vraiment s’établir. À travers ses déambulations, c’est un portrait de la précarité qui se dessine. Vernon habite un Paris où tous craignent de perdre leurs acquis : c’est une dépression latente et généralisée.

Mais au fil de ce diptyque de Despentes, les choses se transforment. Les voix marginales se rencontrent, l’entraide devient centrale. Au fond, si tous ces personnages pensaient que Vernon avait besoin d’eux, c’était en fait le contraire. À son contact, ils ont trouvé une motivation, une raison d’être. En acceptant qu’ils étaient seuls auparavant, ils se permettent d’être ensemble maintenant. Et c’est ainsi que se produit l’inattendu : cet homme en situation d’itinérance s’avère essentiel pour tous ces gens avec un toit, il devient leur demeure.

Une communauté rock

Dans les univers de Despentes, la musique est prédominante. Vernon Subutex n’échappe d’ailleurs pas à la règle puisque le protagoniste est un ancien disquaire. Musiciens, mélomanes et anciens clients assidus, les personnages du roman ont tous un trait commun: la musique. Ces fantômes du passé – et du présent –  de Vernon nous sont d’ailleurs présentés selon leurs goûts musicaux. C’est autour du souvenir de la boutique désormais disparue que tous se rassemblent. Conscients des réalités économiques féroces qui ont mené à la fermeture du magasin de disques, les personnages du roman s’unissent pour rendre hommage à un temps révolu, tout en palliant aux manques actuels des uns et des autres. Mais avant tout, ils se rencontrent dans un but bien précis: faire vivre la musique rock.

Une communauté de tous les âges

Si les points de vue des personnages sont parfois diamétralement opposés, une pensée est partagée par plusieurs: la difficulté de vieillir. Bien qu’elles soient issues de classes sociales diverses, les quadragénaires du roman partagent des obsessions semblables, dont celles du corps, de la séduction et du désir d’avoir des relations. Dans cette société où le corps prime, elles se sentent souvent flouées, écartées et isolées. Mais en rejoignant cette communauté hétérogène, leurs craintes semblent s’estomper. Ainsi, les paroles de gens d’âges et d’horizons divers s’échangent, une importance est donnée à chaque membre du groupe.  Plutôt que de penser à leur désuétude décrétée par la société, ces femmes dans la quarantaine prennent part à cette circulation d’idées, c’est un autre ordre qui s’installe.

Une communauté rêvée

À un moment de l’histoire, qui jusque-là était plutôt réaliste, on assiste à un chavirement dans l’utopie. Dès lors, la communauté n’est plus en chantier, elle est solide et chacun s’y épanouit à sa façon. D’une façon belle et improbable, ceux qui n’avaient rien à se dire sont désormais intarissables. La seule vérité devient celle du vivre-ensemble. Si cette partie semble faire une rupture avec le réel, c’est parce qu’elle dévoile ce qui pourrait être possible. Mais nous n’en sommes pas encore là, d’où l’impression d’un récit idyllique.

Bien que Vernon Subutex soit l’histoire d’une violence à la fois politique, économique et sociale, elle est également celle d’une guérison. La communauté comme remède à l’obsolescence et à la monotonie. Car si tous se questionnent sur comment Vernon a pu en arriver à perdre son logement, ils se font également un devoir de ne pas le laisser seul. Et dans ce détail, cette prise de conscience que chacun peut influencer le sort de cet homme, réside toute la force du récit. Ces gens font le choix d’une communauté, choisir de ne pas être des étrangers.

Et vous, connaissez-vous des œuvres qui traitent du désir de communauté ?

La fin de l’innocence

L’été est une saison unique. Chaque année, elle nous tient en haleine par son imprévisibilité. C’est elle qui anime les conversations et les espoirs de chacun. Elle marque la fin de l’hibernation et le début d’un souvenir ancien. Elle se dissocie des trois autres par sa légèreté, ses chaleurs et ses nuits sans fin. C’est le temps des glaïeuls, de l’amour et de la nouveauté.
Je garde un souvenir précis de mes étés de jeune adolescente. Ces 2 mois qui nous semblent éternels et qui nous dissocient de la tempête qui gronde entre les casiers de la jungle du secondaire. C’est le seul moment où rien ne nous oblige à quoi que ce soit. Pas besoin de fuir, de faire semblant, de survivre. C’est la possibilité infinie de slush, de premières bières et de marathon THE O.C. (j’avais une belle vie, eh oui).

C’est être soi-même complètement, et c’est se découvrir à travers nos propres yeux. 

C’est aussi la fin de l’innocence, l’éveil des sens et de l’émancipation. C’est s’opposer à toute figure parentale, être curieux au point de ne pas pouvoir envisager les conséquences de nos actes. 
C’est regarder le monde changer et accepter qu’il y ait une place pour nous quelque part.

Ce moment rempli d’amour et de confusion est un pas important dans nos vies. Et même si ces étés ne peuvent parfois représenter qu’une vaste virgule d’une période tourmentée de nos vies, il n’en demeure pas moins que ces étés ont existé, et qu’ils nous ont transformés. C’est d’ailleurs la ligne conductrice du roman récipiendaire du prix Eisner 2015, Cet été-là.

Il n’est jamais trop tard pour découvrir des œuvres marquantes. Et bien qu’à l’affût de tout l’amour médiatique offert à l’œuvre, je me suis dernièrement laissée charmer par les couleurs utilisées et les thèmes évocateurs abordés. Avec le recul, je sors happée par ce magnifique roman graphique, écrit et illustré par les cousines Tamaki, Jillian et Mariko. Chérie par le New York Times, le magazine Times, Cet été-là est une merveilleuse œuvre qui illustre bien le chemin qui sépare l’enfance à l’âge adulte. C’est une ode à la curiosité et à la jeunesse.

Il s’agit du récit de Rose, 13 ans. Depuis qu’elle est toute petite, à chacune des vacances, elle se rend au bord du lac Awago avec ses parents, là où la famille y loue un cottage. Elle y retrouve son amie Windy qui vient tout juste d’avoir 11 ans. Chaque été est l’occasion parfaite pour écouter des films d’horreur en cachette, passer ses journées à la plage ou dormir à la belle étoile. Mais c’est surtout l’occasion parfaite pour elles de prendre conscience que rien n’est éternel, et que l’adolescence est un combat bien plus difficile qu’elles peuvent imaginer.

Souvenir lointain

D’emblée, Cet été-là est une œuvre charmante, touchante et essentielle. On est rapidement happé par le réalisme et l’honnêteté des relations que les personnages entretiennent entre eux. Dès les premières pages, les auteurs n’essaient pas d’implanter une certaine idée. Au contraire, c’est au lecteur de s’habituer au climat et au rythme. Les auteurs installent rapidement la coupure de la routine. On sent la fébrilité, le calme, mais aussi une certaine tension. Comme si on savait déjà que cet été-là serait différent des autres, marqueur de changement et de nouveauté.

La plus grande force de l’œuvre réside en l’harmonie qui règne entre illustration et narration. Jillian Tamaki et Mariko Tamaki ont réussi à trouver le juste milieu entre les deux. Ainsi, on ne déborde jamais. On laisse beaucoup de liberté aux illustrations. Plusieurs pages sont empreintes d’images sans pour autant chercher à mettre des mots sur celles-ci. Ces moments sont marquants et intrigants. Ils permettent aux lecteurs de s’identifier, d’entrer dans l’esprit du personnage ou de s’approprier la situation. Les couleurs utilisées sont magnifiques. Le bleu, le mauve ainsi que le noir et le blanc viennent donner le ton de l’œuvre. On se sent bercer par les vagues ou à l’écoute du vent qui souffle dans la forêt. Chaque petit détail sensoriel est palpable.

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Jeunes filles

Ce qui nous charme, c’est la candeur des deux jeunes femmes. On nous livre un portrait sincère qui ne tombe pas dans le cliché et sans jamais chercher à infantiliser les personnages. Ce sont leurs propres yeux qui dictent l’action. 
La différence entre les deux jeunes femmes est aussi bien explorée. Windy, la cadette, est ainsi moins mature, plus éparpillée et encore facilement impressionnable. Elle qui n’attend pas l’approbation des autres pour montrer ses nouveaux mouvements hip-hop ou pour ridiculiser les garçons qu’elle croise au dépanneur. Quant à Rose, qui vient tout juste de toucher ses 13 ans, on la sent plus gênée face aux changements qui opèrent en elle. Elle est aussi plus attentive à tout ce qui l’entoure. Ainsi, les garçons n’ont pas le même effet sur elle. L’attirance, la curiosité et l’envie sont des sentiments naissants, mais déjà bien ancrés chez le personnage. 
Même chose quant à sa relation avec ses parents. Rose se détache de sa mère, qu’elle accuse d’être triste et déprimée sans trop chercher le pourquoi du comment. Si le père tient le beau rôle, on assiste tranquillement à un renversement de situation, à l’acceptation que parfois, certains problèmes nous dépassent et sont beaucoup plus gros que notre petite personne. C’est aussi un premier pas vers l’âge adulte que de voir ses parents fragiles et courbés. Rose en prend pleinement conscience, quoiqu’elle ne souhaite pas être associée aux problèmes, préférant la quiétude de l’enfance au bourdonnement des grandes personnes.

Les personnages qui gravitent autour d’elles sont aussi très importants. Chaque petit détail n’est pas négligeable. Que ce soit l’homme qu’on magnifie, ou la figure féminine qu’on ridiculise, les deux jeunes filles sont encore à mi-chemin entre la méchanceté de l’enfance et la lucidité du monde adulte. Qu’est-ce qui est bon de croire? Mais surtout, doit-on toujours avoir une réponse à nos questions?


Cet été-là est une œuvre empreinte de nostalgie, d’une douceur parfois violente et de curiosité. On savoure l’œuvre. Ces quelque 300 pages sont éternelles et jamais l’envie d’éterniser un livre ne se sera autant matérialisée. 
Même si l’action manque, on assiste à des moments marquants, voire même extraordinaires. C’est le cheminement de l’esprit de jeunes filles qui prennent conscience des enjeux auxquels elles devront faire face en tant que femme, dans une société moderne.
C’est un roman graphique marquant qui illustre parfaitement cette période charnière sans points de repère. On ne sort pas indemne de notre lecture. Bien au contraire, les deux auteurs ont réussi à nous amener dans divers états. Ainsi, on se sent nostalgique, triste et rempli d’espoir.

À peine le printemps entamé que, déjà, nous replongeons dans ces vieux souvenirs. L’été dernier n’est plus qu’un vague souvenir, certes, et pourtant, le seul fait d’y penser nous rend fébriles, excités et curieux de la suite des choses. Car il est bien vrai que l’été est magique. Même adulte, il me procure encore le même effet que lorsque j’étais enfant. Les slushs se sont transformées en brunchs tardifs et les binge watching ont laissé place à la ville et ses festivals. Mais c’est encore le même état. La même satisfaction. Comme quoi, certaines choses ne changent jamais. Elles demeurent simplement figées dans le temps, elles sont éternelles.

Et vous? Quelles lectures saisonnières ont marqué votre adolescence?