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Un livre québécois par mois : Juin – POW POW

En mars, on lit un livre de la maison d’édition Pow Pow!

Pow Pow est une jeune maison d’édition qui, malgré son jeune âge, a déjà beaucoup de bandes dessinées à son actif. Elle a vu le jour grâce à l’auteur Luc Bossé qui souhaitait s’autopublier, ainsi que quelques ami-e-s. Aujourd’hui, le catalogue de Pow Pow comprend près d’une quarantaine de titres créés par divers-e-s auteur-trice-s. En plus d’être une maison d’édition québécoise à succès, elle a un volet anglophone. Depuis novembre 2016, les livres sont aussi disponibles en Europe.

Pourquoi avoir choisi les Éditions Pow Pow? Elle amène une diversité dans l’art de la bande dessinée et des romans graphiques québécois. Elle permet aussi à de jeunes auteurs-trice-s de se faire connaître. On s’y attache facilement grâce à son côté familial. Dès qu’on tombe sur un titre de Pow Pow, on souhaite en découvrir d’autres, c’est garanti!

Voici quelques suggestions de lecture:

Et vous, quelle sera votre lecture?

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Les choses brisées de Catherine Côté: écrire sur le banal et l’inconfort

Je me suis rendu compte que, depuis quelques années, à travers ma vie d’étudiante-adulte-active, je suis devenue très inconstante en ce qui concerne le temps que j’accorde à mes lectures personnelles. À certains moments, les livres s’enchaînent les uns après les autres à une vitesse folle, mais à d’autres, ils s’étirent en longueur pendant plusieurs semaines. Je passe aussi parfois des jours entiers sans lire, par manque de temps, ou d’autres fois, c’est l’envie qui n’y est pas (et alors, le même livre traîne sur ma table de chevet encore et encore, au point où parfois je ne me rappelle plus de ce dont il traite!).

D’autres fois, l’étirement de la lecture s’impose par le livre lui-même. C’est ce qui est arrivé avec Les choses brisées, un recueil de dix-huit très courtes nouvelles écrites par Catherine Côté. Le livre avait beau ne contenir que 134 pages, je l’ai traîné sur moi plusieurs semaines, lisant des bribes par-ci par-là à travers la fin de session, dans les transports en commun et pendant les moments de fin de soirée. Ce n’était absolument pas par ennui, je pense plutôt que l’essence même de ce recueil de nouvelles était de se lire davantage par petits bouts, du moins, c’est ce que j’ai ressenti. Finalement, il n’aurait pas pu y avoir meilleure lecture pour accompagner mes dernières semaines plutôt chargées.

De courtes nouvelles sans chute

Les nouvelles du recueil Les choses brisées sont très courtes, quelques pages tout au plus, et chacune d’entre elles se présente en quelque sorte comme un «moment», un «morceau». Souvent, les nouvelles racontent un évènement précis, une rencontre, un souvenir, une date, et elles n’ont pas nécessairement de chute finale – comme dans la forme classique de la nouvelle –, mais se terminent plutôt sans faire de vagues.

Plus souvent qu’autrement, les nouvelles racontent des moments d’insatisfaction, de douleur, d’insécurité, de malaise ou d’inconfort, des moments souvent banals, des scènes de la vie quotidienne, mais qui accrochent et dans lesquelles sont représentées des brisures, que ce soit entre les protagonistes et les autres – des amies, des hommes, des enfants – ou à l’intérieur d’elles-mêmes.

«Je voulais écrire sur des choses qui se brisent, c’est tout. Comme nous deux. Comme Étienne et moi. Comme mon corps. Comme ma tête. Je pensais que ça m’aiderait à les recoller. Ça n’a pas marché.» (p. 134)

Il y a quelque chose de particulier dans le fait que les protagonistes soient toutes des femmes effacées, utilisées, décalées, inquiètes, de celles qui font de mauvais choix et qui se vautrent dans des relations qu’elles savent insatisfaisantes, autour desquelles tournent des personnages à l’ego démesuré, manipulateurs, trop confiants, etc. L’autrice n’a pas peur de montrer le côté peu reluisant de ses héroïnes qui ont désespérément besoin de tendresse ou qui cherchent à trouver du contentement n’importe où. C’est ce que j’ai trouvé le plus intéressant à la lecture. Elle a pris soin d’illustrer ce que l’écriture, souvent, ne décrit pas et ces choses «brisées» en deviennent belles, parce qu’on s’y reconnaît, et qu’on a toutes et tous, dans notre vie, des moments «laids».

Une écriture de la brisure

Les nouvelles frappent parce qu’elles sont empreintes d’une profonde tristesse, tout comme d’une grande force. Et Catherine Côté ne se donne pas comme mission de transmettre l’espoir, au contraire. C’est surtout l’inévitable présence de ces brèches dans l’existence qui est mise en valeur. En ce sens, l’écriture décrit et dévoile les points de tension de la vie humaine. L’écriture est belle et s’écoule sans être encombrée, ce qui rend la lecture facile, fluide et agréable, malgré les sujets tristes et difficiles qui sont évoqués.

Ce recueil n’est peut-être pas le livre que vous emporterez sur la plage cet été, mais plutôt celui que vous lirez lors d’une journée grise de printemps, où la météo pluvieuse vous retiendra à l’intérieur. Il est le livre des jours tristes, mais dans lesquels l’écho des malheurs et des insécurités des protagonistes viendra peut-être apporter un certain réconfort.

Aimez-vous les recueils de nouvelles? Avez-vous des habitudes de lecture différentes lorsque vous en lisez?

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Frantumaglia: Ferrante, l’écriture et l’anonymat

Elena Ferrante. J’avais d’abord entendu parler de son célèbre et tant acclamé livre L’amie prodigieuse, que j’ai dévoré en quelques jours seulement, les pages se tournant d’elles-mêmes. Depuis sa sortie au Québec, son succès ne s’est pas démenti, et on en a même parlé sur le blog, ici.

J’avais aussi entendu parler du mystère l’entourant, des rumeurs qui disaient qu’elle serait en fait un homme, tel écrivain italien, ou encore une professeure de littérature. Les médias de toute la planète ont cherché à résoudre cette énigme: quelle est la véritable identité de celle qui se cache derrière la tétralogie italienne à grand succès?

À travers tous ces questionnements, les éditeurs de Ferrante ont regroupé plusieurs lettres, réflexions, correspondances, interviews et extraits de romans inédits pour en faire un livre, Frantumaglia, et ainsi partager avec les lecteurs l’expérience de l’écrivaine. Alors qu’on ne connaissait rien de l’autrice, elle a maintenant une voix à l’extérieur de ses romans. On y découvre des parcelles de sa vie, les inspirations derrière ses personnages, le parcours qui l’a menée à devenir écrivaine, mais aussi les raisons pour lesquelles elle souhaite continuer à écrire dans l’anonymat. Même si son identité n’est pas révélée, on apprend à mieux la connaître. C’est un livre qui accompagne ses autres livres.

On comprend bien ses intentions de garder sa vie privée: elle croit que les livres peuvent s’autosuffire et que l’autopromotion ne fait pas partie des tâches de l’écrivain. L’effet de popularité qu’a créé le mystère autour de sa personne s’est produit malgré elle. Elle dit: «Ce n’est pas mon absence qui suscite de l’intérêt pour mes livres, mais c’est l’intérêt qu’on éprouve pour mes livres qui suscite l’attention des médias pour mon absence.» Selon elle, il y a tout dans ses livres, et ils disent ce qu’ils ont à dire.

Ce que nous apprenons à propos d’Elena Ferrante

  • Elle est une grande lectrice et une intellectuelle. Elle a fait des études classiques et s’inspire des figures de la mythologie grecque et romaine, et surtout de ses figures féminines.
  • Elle s’intéresse à la cause féministe, et ses personnages féminins sont forts de caractère. Elle s’intéresse beaucoup à la psychanalyse et à la psychologie des personnages. Didon a été une figure féminine fondamentale de son adolescence. L’autrice Elsa Morrante l’a beaucoup marquée et elle considère ses œuvres comme insurpassables. Elle lit d’ailleurs beaucoup de livres écrits par des femmes.
  • Elle aborde beaucoup les thèmes de la relation mère-fille et de l’abandon dans ses livres.
  • Elle écrit sous un pseudonyme.
  • Elle ne raconte pas son histoire personnelle, mais elle puise dans ses expériences, dans son enfance. Elle s’inspire d’émotions qu’elle a déjà ressenties, de thèmes qui la touchent de près pour inventer une fiction, une histoire imaginaire. Ses livres sont autobiographiques dans ce sens. Elle a d’ailleurs passé son enfance à Naples, mais n’habite plus là aujourd’hui.

Mettre l’écriture au centre de sa vie

Son choix de rester dans l’ombre est justifié par un raisonnement poussé: «Écrire en sachant qu’on n’aura pas à se montrer engendre un espace de liberté créative absolue.» Elle explique qu’elle s’offre à l’intérieur de ses livres.

Les lecteurs pourront trouver une version plus vraie de l’autrice à travers ses livres plutôt qu’à travers une couverture de magazine ou lors d’un festival de littérature, par exemple. Le lecteur passionné saura déduire la physionomie de l’auteur à travers ses mots, ses expressions, sa grammaire, son vocabulaire.

«Quand on écrit on essaie avant tout de donner une forme a son propre monde. Il s’agit naturellement d’un monde intérieur, et donc privé, pas encore public ou seulement en partie public. En ce sens ‘‘publier un livre’’ signifie: offrir à autrui sous la forme qui nous semble la plus appropriée, ce qui nous appartient intimement.»

Bref, Frantumaglia est un livre pour les curieux qui s’intéressent aux dessous de la tétralogie L’amie prodigieuse, mais qui connaissent bien aussi les autres romans de l’autrice. Ceux qui s’intéressent à la vie des écrivains et à l’écriture en général pourront y trouver leur compte également. En ce qui me concerne, certaines réflexions d’Elena Ferrante ont résonné à travers moi. Même si je n’ai pas lu tous ses livres, j’étais curieuse de lire sur le processus créatif de l’écriture derrière ses romans et de me plonger dans son histoire.

Frantumaglia est un livre pensé pour les véritables lecteurs d’Elena Ferrante qui désirent mieux la connaître.

Et vous, que pensez-vous des auteurs qui préfèrent séparer leur personne de leur œuvre?

Ça raconte Sarah, éditions de minuit, pauline delabory-allard, premier roman, amour

Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard : Quand la passion détruit

Ça raconte Sarah est le premier roman de Pauline Delabroy-Allard, paru à l’automne dernier aux Éditions de Minuit. En quelques mots, c’est l’histoire de la passion qui se développe entre Sarah et la narratrice, une jeune femme qui vivait une vie plutôt rangée jusqu’au jour où elle rencontre Sarah. C’est un roman absolument envoûtant, j’oserais dire un thriller amoureux. On a beaucoup de difficulté à ne pas le terminer une fois qu’on l’a commencé, d’autant que les premiers paragraphes nous engagent dès le départ par un élément intrigant (que je ne vous dévoile pas!) qui fait qu’on se pose des questions presque tout le long de la lecture.

Éros et Thanatos

Après avoir terminé ma lecture, j’ai tout de suite pensé à Éros et Thanatos. Je suis loin d’être une spécialiste des théories psychanalytiques, mais il me semblait assez évident ici que le roman, divisé en deux parties distinctes, permettait qu’on associe chacune de ces parties à ces deux éléments de la théorie freudienne. L’Éros correspond, chez Freud, à l’ensemble des pulsions de vie, incluant les pulsions sexuelles. Dans la première partie du roman, il y a la rencontre entre Sarah et la narratrice, et on suit le développement de leur passion, qui s’installe dans leur vie quotidienne. Sarah est un être libre, vivant, qui inspire l’amour à une femme qui, jusque-là, n’avait même jamais été attirée par une autre femme. Si vous connaissez vos racines grecques, vous aurez compris que Thanatos est la pulsion de mort. En théorie freudienne, elle s’oppose à l’Éros et j’ai trouvé que c’était aussi ce qui se passait dans la seconde partie de Ça raconte Sarah. Sans entrer dans les détails, pour vous garder le plaisir de découvrir par vous-même, disons que la passion initiale se transforme en une vague destructrice pour les deux jeunes femmes.

Poésie amoureuse

La narration du roman est, elle aussi, scindée en deux parties distinctes. Bien que toute la narration soit au «je», la première partie est surtout une longue description de Sarah, au «elle», et se lit vraiment comme un hymne d’amour à celle-ci, alors que la seconde partie est seulement au «je» et s’attarde à la narratrice. Je dois dire que j’ai été emportée par les mots, dans la première partie, qui décrivent les sentiments avec intensité:

«Je rentre seule, chez moi, en métro. J’ai tout le corps qui tremble. Les jours passent, les semaines passent, les bourgeons vert tendre n’en finissent pas d’éclater sur les branches qui se détachent comme de la dentelle sur les ciels bleu ciel. Aucun nuage, jamais. […] Aucune mélancolie, jamais. De la joie. Ce printemps est une fête qui dure et qui dure.» (p.47)

«Elle m’étreint, elle aspire mon souffle court entre ses lèvres. Elle règne sur Chambord, elle domine mon cœur, elle gouverne ma vie. C’est une reine.» (p.58)

Bref, dans cette partie et tout au long du roman, l’autrice a un style un peu grandiloquent, baroque, qui est à mon avis à la hauteur de son personnage. Sarah ne serait pas ce qu’elle est sans ces mots qui la décrivent aussi bien et qui rendent compte de l’énergie qui anime les deux jeunes femmes.

En somme, j’ai bien aimé Ça raconte Sarah et ça m’a certainement donné envie de lire les prochaines œuvres de Pauline Delabroy-Allard. Ça m’a aussi fait constater qu’à part Marguerite Duras, je n’avais pratiquement rien lu aux Éditions de Minuit, alors qu’avec Duras et maintenant Delabroy-Allard, j’en suis à deux en deux pour des autrices dont le style sans compromis m’emporte complètement. Ça m’a donné envie de pousser plus loin ma découverte de cette maison d’édition.

Auriez-vous quelques titres préférés à me suggérer aux Éditions de Minuit?

Antarctique Solo, la fantastique aventure de Frédéric Dion racontée par Bryan Perro

Oser l’aventure

Je ne sais pas exactement quand ma fixation pour l’Antarctique et les glaciers a commencé. J’ai toujours rêvé d’y aller, de marcher sur les glaciers et d’y être seule au monde. Un rêve bien peu réalisable, quand on y pense bien. L’Antarctique solo? Pfffff!

Pourtant, quelqu’un bien de chez nous a réalisé cet exploit. Frédéric Dion a traversé l’Antarctique sur une distance de 4 383 kilomètres en 54 jours et 6 heures. Je ne sais pas pour vous, mais ces chiffres me donnent (littéralement!) froid dans le dos. Antarctique solo : cinquante quatre jours et des poussières de solitude (presque, parce qu’il aura quand même rencontré quelques personnes sur son passage), de neige et de sastrugi. Une aventure qui m’a donné des frissons dans le dos, de peur et, oui, d’un peu d’envie.

L’Antarctique solo racontée par Bryan Perro

Quand j’étais petite, Bryan Perro était mon auteur préféré. J’adorais ses histoires, mais j’adorais surtout sa façon de les raconter. Quand je suis allée au Salon Aventure et Plein air à Montréal et que j’ai vu ce livre, je me suis sentie profondément interpellée. Un livre qui raconte l’aventure que j’ai toujours rêvé un peu follement de faire et qui est en plus relatée par mon auteur préféré de jeunesse? Oui, s’il-vous-plaît!

L’aventure est racontée sur un rythme qui est, au départ, plutôt surprenant. On suit, minute par minute, Frédéric qui est perdu dans un blizzard et, surtout, qui a perdu son traîneau (dans lequel il y a tout son matériel de survie, on s’entend). Il estime avoir vingt minutes pour le retrouver avant que le vent et la neige n’aient enseveli son précieux traîneau. Commence donc le décompte où, à chaque minute (qui représente un chapitre), on découvre de fil en aiguille les pensées de l’aventurier, ce qui l’a mené vers cette expédition et toutes les péripéties qu’il a vécues en chemin.

Sur l’histoire

L’histoire est, somme toute, bien simple : un aventurier (Frédéric Dion) qui vit une aventure (traverser l’Antarctique, tout seul, sur ses skis et poussé par le vent avec son traîneau contenant tout son matériel de survie attaché derrière lui). Ce qui fait réellement le charme de ce livre, ce n’est non pas l’histoire en elle-même, mais plutôt la façon dont elle est racontée et, surtout, le fait qu’il ne s’agisse pas d’une histoire fictive, mais bien d’une histoire vécue. Pour moi, ça fait une grande différence : ce n’est pas le fruit de fabulations d’un écrivain, mais le fruit de la folie d’un être humain. Juste pour cette raison, ça vaut la peine d’être lu : peut-être pas forcément d’un point de vue romanesque (pas que le niveau « romanesque » du récit ne soit pas à la hauteur, loin de là, mais ça, je vous en parle plus bas), mais définitivement d’un point de vue aventurier.

Sur le style

Mon premier réflexe a été d’être un peu déçue de la façon, trop mélodramatique à mon goût, dont la situation de Frédéric était dépeinte. Le livre s’ouvre de cette façon :

« Vais-je mourir?

De toute évidence, oui, un jour, comme tout le monde. La question qui se pose est plutôt : vais-je mourir aujourd’hui? Là, maintenant? Vais-je mourir sur ce continent hostile, loin de ma famille, loin de mes amis, loin… si loin que je serai balayé par le vent, balayé comme un souvenir, enterré jusqu’au cou? » (p. 7)

Ce qui a eu le don de refroidir mes ardeurs de lecture d’un coup. Vraiment, est-ce qu’un début si sensationnaliste était nécessaire? Cependant, au fil de la lecture, on s’habitue rapidement au ton mélodramatique qui, au final, a quand même beaucoup de sens dans le contexte. J’avoue que moi aussi, si j’étais perdue en plein blizzard, skis aux pieds, voile tendue et plus de traîneau, j’aurais des grosses, grosses tendances mélodramatiques. Ça finit par nous permettre de mieux se mettre dans la peau de Frédéric, duquel on suit les pensées qui passent du loup noir au loup blanc comme il le dit si bien. Cette image tirée d’une légende amérindienne est très importante tout au long du récit et permet d’illustrer tous les doutes qui peuvent assaillir l’aventurier lorsqu’une mauvaise situation se présente.

Sur l’humanisation de l’aventure

D’un point de vue extérieur, on a toujours l’impression que ce genre d’aventure est palpitante, toute belle et toute parfaite. Les mauvais moments, on parvient à les trouver cocasses parce qu’ils ne nous arrivent pas réellement et qu’on sait très bien que la personne s’en est sortie. Voir le loup noir et le loup blanc s’affronter dans l’esprit de Frédéric Dion, c’est rendre l’aventure humaine, presque possible pour le commun des mortels.

J’ai toujours aimé les récits d’aventure; je suis d’ailleurs moi aussi, à l’instar de Frédéric Dion, une grande fan de Mike Horn. Cependant, ce qui m’a charmée d’Antarctique solo, c’est le fait qu’on a définitivement accès à l’intériorité de l’aventurier. J’ai pu suivre chacun de ses pas dans la neige jusqu’à son traîneau, j’ai pu suivre ses préparatifs, sa façon de penser, sa façon de combattre le doute pour se sortir du pétrin et ne pas se laisser abattre. J’ai pu réaliser qu’oser l’aventure, c’est en fait vraiment à portée de main. Bon, je n’irais peut-être pas me geler les fesses en Antarctique demain, mais pour une fille comme moi qui adore sortir des sentiers battus et vivre des aventures un peu insolites, ça me donne encore plus confiance que n’importe quoi est réalisable (tant qu’on est bien préparé(e), évidemment!).

Bref, Antarctique solo : la fantastique aventure de Frédéric Dion racontée par Bryan Perro est un petit livre qui se lit pratiquement d’une traite, parfait pour les journées un peu sombres où l’envie d’aventure nous prend les tripes!

« Je vis le moment présent, j’ai les deux pieds dans mon projet, dans mon rêve et, chaque seconde, je porte les conséquences de mes choix passés. N’est-ce pas cela, la véritable liberté? » (p. 134)

Et vous, quel(s) livre(s) vous font rêver d’aventures?

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«Ami, souviens-toi des hivers passés, jamais des tyrans»

Dans un monde aux accents moyenâgeux, il était une fois une princesse. Tilda doit succéder à son père à la tête du royaume, mais elle est écartée du trône par sa mère, qui y place son jeune frère. Accompagnée du chevalier Tankred et de Bertil, pupille du chevalier et aussi ami d’enfance de Tilda, la jeune princesse en exil va se lancer dans une véritable épopée pour reconquérir le pouvoir. Un début de scénario classique, auquel il ne faut pourtant pas se fier, parce que L’âge d’or tome 1, une bande dessinée de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, est un vrai bijou.

Un visuel époustouflant  

Commençons par le visuel, puisque c’est lui qui a (entièrement) guidé mon choix alors que j’hésitais à acheter ce premier volume. Les pages de Cyril Pedrosa sont magnifiques. L’œil s’y promène, se laissant porter par les couleurs chatoyantes, vibrantes, qui nous offrent un panel d’ambiances grandioses. À chaque lieu sa couleur, à chaque action ses teintes. Ayant un faible pour l’art médiéval, j’ai aussi été subjuguée par les textures et les traits, qui semblent empruntés aux enluminures et aux tapisseries de l’époque. Certaines pages s’inspirent des narrations visuelles médiévales: dans une même case, un personnage se déplace dans des temporalités et des lieux différents. Quant aux éblouissantes pages doubles, elles m’ont renvoyée aux fresques de la vie quotidienne du maître flamand Pieter Bruegel et à la tapisserie de Bayeux.

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L’âge d’or, une fable utopique

L’histoire s’ouvre sur trois serfs affamés qui discutent des inégalités entre seigneurs et sujets. Au fil de son périple, Tilda découvrira un peuple ravagé par la faim et un royaume où gronde la révolte. Partout, les moins puissants se soulèvent contre les seigneurs. Leurs revendications sont soutenues par une curieuse légende, racontée dans un ouvrage perdu, L’âge d’or. Ses pages narrent, dit-on, ce temps où les hommes vivaient en harmonie, libres et égaux. Ce contexte politique et social, très moderne, sert de toile de fond aux aventures des protagonistes. Tilda, idéaliste qui souhaitait reprendre le pouvoir pour aider le peuple, se laissera d’ailleurs emporter par ce pouvoir, jusqu’au point de rupture avec Bertil, qui se détournera de la quête de Tilda et du camp des puissants pour soutenir le peuple.

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Une communauté idéale érigée par des femmes

Alors qu’au Moyen Âge les communautés de femmes étaient essentiellement religieuses, celle qui accueille Tilda et ses compagnons au cours de leur quête est extrêmement actuelle et féministe. Composée d’un petit nombre de femmes qui vivent en secret au cœur de la forêt, cette communauté vit en parfaite autarcie. Elles ont construit leur refuge de leurs mains, cultivent la terre et apprennent à se défendre seules. Leurs règles sont simples: aucun homme ne doit entrer en contact avec les femmes qui y vivent et il n’y a de place pour aucune forme de domination. Les préceptes de L’âge d’or semblent ici être appliqués, sous une certaine forme. Grâce à ces femmes, savantes et autonomes, Tilda sera amenée à repenser le système monarchique dont elle est le produit, tout comme Bertil, dont la conscience sociale s’éveillera après son passage dans la communauté. C’est aussi chez elles, dans les pages d’un vieux manuscrit, que le meneur de la révolte trouvera une partie des réponses à ses questions.

L’âge d’or est une série qu’on prévoit publier en deux tomes, et je n’ai qu’une chose à dire: vivement la suite! Et vous, vous laisserez-vous tenter par cette bande dessinée résolument moderne?

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Changer les codes du pouvoir

La représentation des femmes en politique est d’actualité, et il y a certainement lieu de s’en réjouir. Personnellement, les essais qui explorent les causes historiques de l’invisibilité des femmes dans les structures décisionnelles me captivent. C’est pourquoi j’ai dévoré en un après-midi l’essai Les femmes et le pouvoir : un manifeste de Mary Beard, lecture que je recommande grandement à toute personne qui souhaite facilement comprendre les racines historiques de l’invisibilité des femmes sur la place publique.

La voix des femmes

Dans la première partie de son livre, l’autrice explique comment, depuis l’Antiquité, les femmes ont toujours été réduites au silence dans les instances publiques, puisque «discourir était l’affaire des hommes». Encore aujourd’hui,  les femmes doivent se battre sur deux terrains : d’une part, réussir à faire entendre leur voix, et d’autre part, combattre les agressions dont elles sont victimes si elles réussissent à se faire entendre sur la place publique. Beard poursuit en démontrant que la construction sociale du genre est intrinsèquement liée au silence des femmes, en ce sens que la féminité fut sociologiquement et historiquement construite comme un genre silencieux, et la masculinité comme un genre qui s’exprime :

« Ce que je veux dire, c’est que le discours public et l’art oratoire n’étaient pas seulement de ces choses auxquelles les femmes ne se livraient pas; ils relevaient de pratiques et d’attitudes exclusives définissant la masculinité en tant que genre. […] Le discours public était un attribut déterminant – si ce n’est l’attribut déterminant – de la virilité. »

Son analyse nous ouvre les yeux sur les malaises exprimés à l’égard des politiciennes tels que la perception de leur voix comme étant trop aiguë ou stridente, ce qui s’explique par notre conditionnement historique à percevoir la parole publique comme un élément masculin (et donc une voix grave). Il faut prendre conscience de nos propres biais – conscients ou inconscients – afin de les modifier, et l’essai de Mary Beard aide à démarrer ce processus.

Les femmes et le pouvoir

Comment se fait-il que les définitions conventionnelles du pouvoir excluent les femmes? C’est la question à laquelle Beard s’attaque dans la deuxième partie de son livre. Selon l’autrice, comme les femmes ont longtemps été absentes du pouvoir politique, nous n’avons pratiquement aucun modèle susceptible de déterminer ce à quoi une femme de pouvoir doit ressembler, hormis le fait qu’elle doit plutôt ressembler à un homme.  Notre société a donc calqué l’image de ce que doit être une personne politique sur des traits typiquement masculins, d’où l’adoption du tailleur pantalon comme tenue principale des politiciennes Angela Merkel et Hillary Clinton. Il y a donc ici aussi un double défi pour les femmes; soit elles adoptent ces codes sociaux pour s’imposer dans un monde d’hommes, soit elles les modifient et se font détester par tous et toutes.

Par conséquent, l’autrice affirme qu’il faut repenser les structures et les codes sociaux du pouvoir, au lieu de les imposer aux femmes qui souhaitent faire le saut en politique. De plus, penser que les femmes vont prendre graduellement leur place dans la sphère politique sans que soit modifiée la nature du pouvoir est complètement naïf :

« Si je ne me trompe pas au sujet des profondes structures culturelles qui légitiment l’exclusion des femmes, le gradualisme prendra probablement trop de temps – du moins à mes yeux. Il nous faut réfléchir davantage à la nature du pouvoir, à son objet et à la manière de le mesurer. Pour le dire autrement, si la présence des femmes à l’intérieur des structures du pouvoir n’est pas pleinement perçue, n’est-ce pas à coup sûr qu’il nous appartient de redéfinir notre conception du pouvoir plutôt que notre vision de ce que sont les femmes? »

En résumé,  le manifeste de Mary Beard est un livre salutaire qui renforce l’argumentaire sur la nécessité d’adopter des mesures pour que les femmes soient justement représentées dans les structures de pouvoir. L’autrice nous rappelle qu’il est grand temps d’agir afin que la moitié invisible de la population ait une juste représentation dans les sphères décisionnelles.

Et vous, quelles sont vos suggestions de lecture sur la place des femmes en politique?

 

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Une mort annoncée, mais pas évitée

Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel García Márquez, est une œuvre beaucoup moins imposante et chargée que L’amour au temps du choléra, que j’ai lu sensiblement à la même période, l’année dernière. Cependant, j’ai retrouvé à l’intérieur de ce court roman de 133 pages tout ce qui caractérise l’auteur colombien.

Pas de suspense

La première phrase du livre l’énonce d’emblée: Santiago Nasar va mourir. Même le titre évoque directement sa mort. L’histoire n’est donc pas une montée du suspense jusqu’au moment où on découvre si le principal intéressé survivra, mais plutôt une reconstitution des moments ayant précédé sa mort, qui était effectivement annoncée.

L’histoire prend place lorsque le narrateur désire comprendre comment Santiago Nasar a pu être assassiné alors que tous savaient que sa mort approchait. Le jour précédant sa mort, le village entier célébrait le mariage du riche Bayardo San Roman et d’Angela Vicario. L’ambiance était à la fête jusqu’à ce que le nouveau marié ramène son épouse chez ses parents en leur reprochant de lui avoir remis une fille ayant perdu sa virginité avant leur union. Lorsqu’elle est questionnée sur le sujet, la jeune fille annonce que le coupable est Santiago Nasar. Il y a donc une question qui amène un peu de suspense: Santiago est-il le réel coupable? Malheureusement, j’ai refermé le livre sans avoir obtenu la réponse.

Ton dérangeant 

Le ton utilisé par l’auteur, tout au long du roman, est grinçant. Les événements à venir semblent banalisés tant la mort du jeune homme est prévisible. Tout est un peu tourné à la blague et pris à la légère. C’est un ton qui rend un peu mal à l’aise par moment, car on dirait que l’auteur oublie qu’il parle du meurtre d’un homme potentiellement innocent.

«Les gens qu’il rencontra ce jour-là, lorsqu’il sortit de sa maison à six heures cinq avant qu’il ne fut éventré comme un cochon une heure plus tard, le trouvèrent légèrement somnolent mais de bonne humeur, il dit à chacun, sans y attacher d’importance, que c’était une très belle journée.»

L’ambiance de fête crée aussi une opposition marquée avec le drame qui se prépare. Comme le village entier célèbre encore les noces ayant eu lieu la veille et que tous attendent avec impatience la visite du pape, il semble improbable qu’un meurtre ait lieu lors d’une si belle journée. Le ton utilisé semble donc en réelle contradiction avec les événements racontés.

Annoncée, mais pas évitée

Un autre aspect définitivement bizarre dans ce roman est que la mort de Santiago Nasar a bel et bien été annoncée. Avant de lire le livre, j’avais déjà entendu son nom et je ne croyais pas qu’il était aussi représentatif de la réalité. Les deux frères de la mariée, Pablo et Pedro Vicario, disent littéralement à plusieurs villageois qu’ils partent tuer le jeune homme. Ils trimballent leurs couteaux de boucher dans du papier journal, non pas pour les cacher, mais pour protéger les lames. Après l’annonce officielle de l’objectif des deux frères jumeaux, le bouche-à-oreille débute, mais n’opère pas parfaitement. Le narrateur, dans sa reconstitution des événements, parle à de nombreux villageois. Tous étaient au courant que la fin de Santiago approchait, mais tous prenaient pour acquis qu’il était lui-même au courant, ce qui n’était pas le cas.

Ce meurtre, qui a été annoncé, mais qui n’a pas pu être évité, a ensuite été presque acquitté par l’ensemble du village. Car les frères Vicario n’ont pas réellement tué un homme s’ils l’ont tué pour récupérer l’honneur de leur famille. Ce meurtre était effectivement très symbolique, c’est donc pourquoi il a semblé être rapidement pardonné, malgré l’absence de remords de la part des assassins.

«Pour la plupart des gens, il n’y avait eu qu’une seule victime: Bayardo San Roman [le marié]. On supposait que les autres protagonistes de la tragédie avaient joué avec dignité et même grandeur le rôle privilégié que la vie leur avait réservé. Santiago Nasar avait expié l’outrage, les frères Vicario avaient prouvé leur condition d’hommes bien nés et la sœur abusée était rentré en possession de son honneur.»

L’époque n’est pas vraiment précisée, mais on peut déduire qu’il s’agit d’un passé pas si lointain. Pourtant, toute cette histoire de meurtre symbolique si facilement accepté par l’ensemble de la population est rocambolesque et bien surprenante. Elle rappelle quelque peu le dilemme cornélien, notamment présent dans Le Cid, où retrouver son honneur semble être la seule chose estimable, peu importe le prix.

Par contre, le climat et l’ambiance tropicales ne rappellent pas Le Cid et sortent, en fait, vraiment de l’ordinaire. Même si l’accent n’est pas du tout mis sur la culture, elle transparaît un peu partout à travers le roman, et c’est un aspect qui m’a beaucoup plu. J’ai apprécié cette lecture surtout à cause du lieu où l’action prend place, qui est sûrement fortement inspiré par la Colombie, d’où l’auteur est originaire. Le fait que cet aspect m’ait autant marquée en dit long sur la diversité des romans que je lis, mais probablement aussi sur la diversité des romans publiés en général. La grande majorité se déroulent dans un paysage occidental et, donc, connu, et peu de romans nous font voyager comme ceux de Gabriel García Márquez.

Quels autres auteurs campent leurs histoires dans des pays qui occupent des places peu importantes dans la littérature?

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La crise de la masculinité, ou pas : une analyse de Francis Dupuis-Déri

Les éditions du remue-ménage sont, d’après moi, la référence pour les enjeux entourant la condition féminine au Québec. Assez récemment, dans la collection « Observatoire de l’antiféminisme » est paru un ouvrage au titre qui m’a interpellée, soit La crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace. Ce livre de type essai, signé Francis Dupuis-Déri, s’intéresse à un sujet très présent dans les discours antiféministes contemporains. Toutefois, plus on avance dans la lecture, plus on se rend compte qu’il s’agit finalement de la récupération d’un discours très ancien, et que ce discours comporte plusieurs failles…

« Crise » ou état permanent?

Le titre nous lance déjà sur la piste : la crise de la masculinité serait un mythe. Mais pourquoi en venir à cette conclusion, comment démontrer cela?

L’auteur commence son ouvrage avec une introduction qui remet en question l’utilisation même du mot « crise » pour aborder le malaise ressenti par les hommes du 21e siècle, et ce, dans plusieurs endroits du globe. Avec une introduction titrée « La crise, toujours la crise », Dupuis-Déri fait un bref résumé de l’effervescence médiatique de grands journaux et revues à travers le monde et des mobilisations revendicatrices de la part de groupes de pères, d’hommes divorcés, etc., qui militent contre le féminisme et dénoncent les inégalités des sexes, mais attention, inégalités qui défavoriseraient les hommes, au profit des femmes.

Ensuite, en posant la question à savoir s’il s’agit d’une « crise » ou plutôt d’un discours de crise, donc d’une représentation plutôt que d’une réalité, l’auteur suggère, en s’appuyant sur plusieurs auteurs et autrices critiques, que le terme de la « crise » est en fait un contresens dans ce cas particulier. Un retour sur l’histoire de la crise de la masculinité permet ainsi de découvrir que cette « crise » durerait depuis le Moyen-Âge, et même la Rome antique! Une sacrée longue « crise » qui permet de s’interroger sur sa véracité…

C’est quoi, la crise de la masculinité?

Pour les convaincus, la crise de la masculinité, c’est la situation masculine qui se dégrade de jour en jour et de façon alarmante. Comment expliquer cette dégradation? Par le féminisme et les mères monoparentales. Oui oui. En effet, le taux de suicide chez les hommes serait lié aux divorces et aux enjeux entourant la garde des enfants, le décrochage scolaire des garçons serait expliqué par le manque de figures masculines fortes et stéréotypées dans le milieu scolaire qui est qualifié d’efféminé,  les violences conjugales toucheraient autant les hommes que les femmes, mais les hommes n’auraient aucune aide à cet effet et seraient marginalisés, voire diabolisés par les féministes et les médias, et ainsi de suite.

« Pour surmonter la crise de la masculinité, cela dit, il est très souvent proposé de (re)valoriser une identité masculine conventionnelle associée à certaines qualités, mais aussi à des rôles et des fonctions dans la société, dans la famille et dans le couple. Un homme, un vrai, est évidemment hétérosexuel, autonome, actif, agressif, compétitif et possiblement violent. »

Bref, la société se serait efféminée, et cela mettrait en péril la santé mentale et l’intégrité des hommes, qui seraient en crise. C’est ce qui donne lieu à des énoncés comme celui de Denise Bombardier, alliée de la crise de la masculinité, paru dans la revue L’Actualité :

« […] Que cela plaise ou non aux féministes de choc […], la domination féminine sur l’homme d’ici se fait sentir dans toutes les sphères d’activités. »

Constat plutôt étrange, étant donné que les politiciens du monde entier demeurent des hommes en majorité écrasante, que ce sont en majorité des hommes qui possèdent la richesse mondiale, que ce sont des hommes qui sont en majorité chefs d’entreprises, que les modèles masculins forts et violents dominent dans les médias traditionnels et dans les films hollywoodiens, que même lorsque les hommes de par le monde sont « en crise » (sans emploi, etc.), ce sont les femmes autour d’eux qui s’occupent des tâches ménagères et de la charge mentale, etc.

C’est donc tout ce discours de la « crise » qui est démonté pièce par pièce, analysé et critiqué à l’aide d’auteurs et autrices universitaires, de statistiques, de faits ou de retours dans l’histoire retenue par Francis Dupuis-Déri.

À la suite de la lecture de ce livre, il n’y a plus de doute : la crise de la masculinité est un ressenti et non une réalité, de la part d’hommes qui ont peur de perdre leurs privilèges, leur pouvoir dans la société et leur contrôle sur les femmes.

« Avec une approche à ce point subjectiviste, la crise de la masculinité peut être postulée comme phénomène toujours confirmé par la perception des hommes qui se disent en crise ou qu’on perçoit en crise. »

Autopsie des arguments

À travers une brillante partie du livre, l’auteur déconstruit chacun des arguments forts de la crise de la masculinité en présentant d’abord les points soutenus par les hommes, et parfois les femmes, défendant l’existence d’une crise de la masculinité. Ensuite, dans une section nommée « Faits contradictoires », l’auteur prend soigneusement le temps d’expliquer, avec des touches de mépris délicieux, pourquoi et comment tous les arguments qui viennent d’être présentés sont erronés, manipulés, reliés à d’autres causes que celles présentées par les défendeurs de la crise, ou tout simplement faux.

La pensée critique à son meilleur!

Attendez-vous à…

… des notes en bas de page! Cependant, loin d’alourdir la lecture, ces dernières, ainsi que les références dans le texte, permettent simplement d’aller vérifier par soi-même les informations contenues dans l’essai, donnent de la crédibilité aux analyses avancées et reconnaissent l’apport d’une multitude d’hommes et de femmes à l’ouvrage de Dupuis-Déri.

Attendez-vous à avoir des éclats de rire malaisés : le discours de ces pourfendeurs de la crise de la masculinité est parfois vraiment absurde! J’avais peine à croire, et finalement j’ai eu peur que ces hommes (et femmes parfois) soient des porte-parole de groupes très actifs, des politiciens ou conseillés politiques, des journalistes, des universitaires, des psychologues connus, bref, des hommes de pouvoir au sein d’institutions de pouvoir. Ainsi, en reprenant les théories de la psychanalyse freudienne, un auteur en arrive par exemple à dire que, non pas les manœuvres politiques et les intérêts économiques, mais bien « la peur de la castration » expliquerait les génocides, les guerres et l’esclavage. Ah bon.

Attendez-vous aussi à serrer les poings à la lecture de citations, reprises dans des manifestes de néonazis antiféministes, d’entrevues avec des présidents d’associations de pères, ou autres, qui sont parfois très violentes et antiféministes, et qui incitent jusqu’au meurtre des femmes par les hommes.

Attendez-vous aussi à retrouver des extraits inédits et tellement parlants que vous aurez envie de les noter et de les utiliser auprès du prochain antiféministe que vous croiserez sur votre route.

Le lecteur n’est pas en reste

L’ouvrage n’est pas juste un outil pour enrichir l’argumentaire qui déconstruit cette « crise » de la masculinité, son ouverture est assez positive et permet aux hommes plusieurs voies d’action. L’auteur se dit lui-même proféministe et aborde différentes pistes pour une lutte quotidienne au côté des féministes.

Après quinze années à documenter la crise de la masculinité, à en discuter et à la construire en tant que mythe, Francis Dupuis-Déri publie enfin son ouvrage, qui saura en éclairer plus d’un à ce sujet.

Et vous, quel essai vous a ouvert les yeux récemment?

L’inestimable valeur du temps

 

Que fallait-il de plus pour m’attirer que ce petit chat sur la couverture, lui et son regard indéchiffrable ?

Lit-on la crainte ou la mélancolie, ou affiche-t-il simplement, affectueusement, la tendre expression curieuse qu’il n’a que lorsqu’il suit les méandres de son maître ?

J’entendais parler de Jacques Poulin depuis longtemps, et ce livre, je suis souvent passé devant sans prendre le temps de m’y attarder. Ce chat m’intriguait, mais ce n’est que lorsqu’on m’a indiqué que « Le vieux chagrin », c’était lui, que j’ai décidé d’entamer cette lecture. Moi et les chats…

Quelle lecture, et quelle écriture. Ce qui se passe dans cette œuvre pourrait être résumé, bien sûr : Un vieil homme, écrivain en panne d’inspiration, voit son quotidien dérangé par l’obsédante présence d’une femme dont il ne fait qu’apercevoir l’existence à travers ses traces de pas dans le sable, un livre des Mille et une nuits qui traîne dans cette grotte autrefois vierge, et par ce voilier, ancré à distance de nage au bord du fleuve. À partir de là, de tendres personnages viennent se greffer au récit, sans oublier le Vieux chagrin et ses acolytes félins.

Mais, pour moi, peu importe ce qui « se passe » dans ce roman. C’est précisément là où réside son inestimable valeur. Poulin a une écriture qui prend son temps. Phrase après phrase, ce qu’on lit derrière la narration du récit, c’est la valeur du temps et des petits détails qu’on omet de regarder, sentir, goûter. À travers le récit de ce que cet écrivain fragile entreprend et vit, sens et ressens, on se retrouve à sa place, au rythme des marées du fleuve, respirant cet air salin qui traverse toute l’œuvre. On apprécie l’eau qui vient puis se retire, laissant ses uniques, mais éphémères marques sur le sable. On apprécie la poésie qui habite chaque individu un tant soit peu lorsque, par exemple, on se laisse aller à des rêveries concernant un objet qui soudainement nous semble sortir d’un décor pourtant si familier. Toujours, on va apprécier la complexité des relations humaines, que l’âge ne calme pas. L’amour, l’amitié, la passion, feux de la créativité, puits insondables de l’âme.

Il est beau, ce vieil écrivain. Physiquement, on ne devine rien. Mais, ce qu’on entrevoit de son passé, de son présent, c’est beau. Car on entrevoit peu en fait. Mais la richesse de l’écriture de Poulin, c’est aussi de nous faire découvrir son personnage principal à travers ses interactions avec les quelques autres personnages. Il est discret, blessé, seul. Mais la grandeur de son cœur n’a d’égal que l’horizon qui se dresse au-dessus du fleuve. C’est beau, et ça fait du bien, car on y croit, à cet homme, qui, malgré tout, n’a pas sombré dans l’amertume de la solitude et d’un mariage échoué. Au contraire, dès qu’il peut donner, il le fait, et ce don est pur et plein.

Pour ma première collaboration à la mission du Fil rouge, il allait de soi que je devais parler de cette œuvre, car elle est ma définition même d’une œuvre qui fait du bien. L’inestimable y est raconté. Apprécier le rythme des marées autant que celui des saisons, l’apprécier, le respecter et vivre en accord avec, sans se trahir, sans se violenter, sans s’imposer un rythme prescrit et artificiel. C’est peut-être seulement le luxe d’un vieil homme écrivain, mais, non, j’ose croire que ces moments de magie où nous sommes en parfaite synchronicité avec le temps qui coule sont à notre portée à tout instant. Suffit de s’arrêter et sentir, regarder, voir, respirer, toucher, goûter et aimer.