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Simon vs. the Homo Sapiens Agenda ou ne pas choisir qui l’on est

La fin de session peut être difficile à vivre pour plusieurs. Dans mon cas, je dois tout faire pour rendre celle-ci plus facile. J’ai donc tendance à réécouter les films qui me réconfortent, manger ce que j’aime et lire des romans plus légers, moins pédagogiques. J’aime donc me retourner vers la littérature jeunesse que j’aime même sans une fin de session dans le décor. Alors, à la suite de ma sortie au cinéma, où j’ai vu le récent film Love, Simon, j’ai acheté le livre Simon vs. the Homo Sapiens Agenda, écrit par Becky Albertalli, et je n’ai qu’une chose à dire : j’ai adoré ce livre.

« I’m tired of coming out. All I ever do is come out. I try not to change, but I keep changing, in all these tiny ways. […] And every freaking time, I have to reintroduce myself to the universe all over again. »

Pourquoi pas les autres aussi?

Simon vs. the Homo Sapiens Agenda c’est l’histoire de Simon Spier, un jeune élève en théâtre qui est confronté à faire son coming out en tant qu’homosexuel auprès de sa famille et ses amis. Vivant dans le secret, il développe une relation avec Blue, son seul confident, partageant ensemble le même secret. Le mystère de Blue est l’élément clé du livre. La relation que les deux garçons bâtissent ensemble est une merveille à lire, passant des confessions gênantes, aux blagues hilarantes. C’est un livre qui nous fait littéralement rire à haute voix. Il nous fait prendre conscience de la pression qui pèse sur les épaules de ceux qui doivent passer par la lourde étape du coming out, faisant une comparaison avec le fait que tous les humains, peu importe leur orientation sexuelle, devraient passer par l’étape du coming out. Tous les personnages sont intrigants et facilement appréciables, même le « vilain » possède une place dans notre cœur, surtout par la façon dont l’autrice lui accorde une rédemption. C’est un livre où l’on tombe en amour avec l’humain. Un autre point fort est la présence de la culture pop qui rend les personnages plus profonds, plus humains.

« It is definitely annoying that straight (and white, for that matter) is the default, and that the only people who have to think about their identity are the ones who don’t fit that mold. Straight people really should have to come out, and the more awkward it is, the better. Awkwardness should be a requirement. »

Un livre comme un ami

C’est un livre mignon, mais pas cheesy. Et surtout, c’est un livre super important pour toute personne qui se cherche ou qui se retrouve dans une situation semblable. Imaginez le jeune garçon ou la jeune fille qui, dans pareille situation, ne sait pas quoi faire, ou même, cherche un modèle. Il ou elle en trouvera un dans ce livre. Simon vs. the Homo Sapiens Agenda agit comme un ami, il permet de se sentir moins seul. Les personnages de ce livre sont si vrais et c’est ce qui fait la beauté de ce livre. C’est un livre parfait pour n’importe quelle personne, peu importe l’âge. Les thèmes de l’amitié, le fait de vivre l’adolescence, de faire des erreurs et de les réparer sont extrêmement bien construits dans le roman. Il laisse une marque sur celui qui le lit, qui peut s’y reconnaître. Ce que j’ai le plus apprécié dans ce livre, c’est l’acceptation qui règne chez tous les personnages ou presque, que ce soit les amis de Simon ou ses parents.  

« Sometimes it seems like everyone knows who I am except me. »

Simon vs. the Homo Sapiens Agenda est un livre très important pour ce qu’il représente, en plus d’être un divertissement. Avez-vous des livres qui vous remontent le moral en période de stress intense comme une fin de session?

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Jane Eyre : un conte de fées réinventé

Mal du pays, morosité, panne de lecture, voilà ce que je vivais quand je me suis plongée dans l’Angleterre victorienne de Jane Eyre.

Jane Eyre est une jeune orpheline qui vit chez sa tante. Détestée par cette dernière, tyrannisée par son cousin, elle est envoyée dans un pensionnat dirigé par un pasteur qui aime humilier les élèves. Dans cet établissement, Jane Eyre connaît la faim, le froid et la maladie. Elle en retire tout de même une solide éducation qui lui permettra de se trouver un poste de gouvernante dans un riche manoir anglais. Elle tombe amoureuse du propriétaire, Edward Rochester, un homme plutôt laid et taciturne, mais brillant et cultivé. Ses sentiments s’avèrent être réciproques et voilà l’occasion idéale pour Jane Eyre, la petite orpheline sans avenir, de s’élever socialement, de se soustraire à sa condition et de trouver fortune.

Conte de fées renversé : un modèle différent

« Quand vous êtes venues à moi, dans Hay Lane, hier soir, j’ai pensé sans raison à des contes de fées, et j’ai bien failli me demander si vous aviez ensorcelé mon cheval. »

Voici la prémisse idéale d’un conte de fées traditionnel. Comme le classique personnage de Cendrillon, Jane Eyre est pauvre, seule et a peu d’espoir d’échapper à sa condition. Un prince charmant se présente et voilà l’occasion de renverser son destin. La jeune fille rencontre d’ailleurs pour la première fois son bien-aimé, telle une scène de conte de fées, au détour d’un chemin, alors qu’il chevauche son destrier noir. Mais Jane Eyre n’a rien à voir avec Cendrillon. Elle n’est pas jolie et son charme repose plutôt sur son intelligence. De plus, elle ne cherche ni à faire fortune ni à s’élever socialement. Jane Eyre cherche la liberté et elle refuse de se détourner de ce but même pour le confort et l’amour.

« Je ne suis pas un oiseau et aucun filet ne me prend au piège. Je suis un être humain libre, ayant une volonté indépendante que j’exerce maintenant pour vous quitter. »

Edward Rochester est finalement celui qui est contraint par sa position sociale. Il est certes riche, mais il a dû se plier à la volonté paternelle, ce qui a eu de lourdes conséquences sur sa vie et son histoire. Prisonnier des choix qu’il s’est vu imposer, ce personnage cynique et à l’humour douteux a réussi à susciter ma compassion.

Conte gothique

L’ambiance de Jane Eyre fait aussi partie du charme de ce roman. Le récit est empli de mystère, notamment grâce à l’imagination de Jane imprégnée des histoires de nourrices de son enfance. De plus, des évènements étranges se déroulent à Thornfield. La nuit, des rires hystériques troublent le sommeil de Jane et des résidents du manoir sont mystérieusement attaqués. Pourtant, Edward ne semble pas vouloir investiguer, au grand désarroi de Jane.

Jane : un personnage lucide

Je me suis beaucoup identifiée à Jane, à sa quête de liberté, loin d’être idéalisée. Jane fait preuve d’une très grande lucidité tout au long du roman tant dans ses analyses des personnes qu’elle rencontre que dans celle de ses propres faiblesses. Moi aussi je cherche à être libre : moi aussi je me heurte à mes propres failles. Jane est aussi une artiste qui s’exprime à travers le dessin. Sa plus grande force repose sans doute sur cette vie intérieure qui lui permet d’être heureuse malgré la fatalité.

Je n’ai pas encore complètement émergé de Thornfield. Je suis toujours dans ce roman où la pluie et le vent cognent aux fenêtres. Ce roman m’a fait voyager et m’a présenté un personnage féminin fascinant. Et la pluie des landes anglaises m’a permis, le temps de quelques pages, d’oublier le froid yukonnais qui me fait regretter Montréal.

Et vous, quel livre vous a permis d’oublier un peu votre mal du pays ou votre morosité passagère?

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Des liens invisibles, mais invincibles

Comme beaucoup de filles de mon âge, les premiers «vrais romans d’adultes» sont ceux de la série Quatre filles et un jean, d’Ann Brashares. Donc, à la bibliothèque, quand j’ai lu la quatrième de couverture du roman Un été invincible, d’Alice Adams, je n’ai pas hésité très longtemps, car j’y ai retrouvé des thèmes similaires.

Amis d’université

Ce premier roman de l’autrice raconte l’histoire de quatre personnes, soit Benedict, Eva, Lucien et Sylvie. Les deux derniers sont frère et soeur, mais font également partie d’un groupe d’amis très proches, avec les deux autres. Ceux-ci se sont rencontrés à l’Université de Bristol, ou plutôt à la fac de Bristol, pour reprendre l’expression utilisée dans le livre. Or, le roman débute à la fin de leur dernière année en tant qu’étudiants, pour la plupart. C’est donc le moment pour eux de se séparer et de vivre leur vie d’adulte. Pour Eva, cette séparation rime avec le début d’un emploi à Londres, dans le monde des finances. Alors que Benedict reste à Bristol pour faire son doctorat, Lucien et Sylvie partent en voyage à la découverte du monde.

J’ai particulièrement aimé ce livre, car il s’agit d’une lecture légère et, parfois, cela fait du bien. En effet, elle ne nécessite pas beaucoup de concentration, mais fournit une belle histoire, dans laquelle je me suis, d’une certaine façon, reconnue. Comme je commence l’université à l’automne, j’anticipe la séparation de mon groupe d’amis vers des horizons différents.

Vies différentes, amis inchangés

J’ai particulièrement aimé le fait que ce roman montre que ce que nous sommes lors de nos études ne nous définit pas. On a encore tellement de temps pour changer en tant que personne et pour vivre des événements qui nous changeront malgré nous. Dans Un été invincible, les personnages ne connaissent pas le destin qu’ils entrevoyaient. Ceux croyant avoir un chemin tout tracé devant eux connaissent des difficultés auxquelles ils n’avaient jamais songé. Ceux qui doutaient d’eux et de leur capacité à trouver le bonheur voient que la chance peut leur sourire à eux aussi. Finalement, ceux qui croyaient que leurs actions n’avaient aucune répercussion découvrent que des habitudes prises tôt peuvent les rattraper.

«C’est sans doute ce qui se passe quand on grandit. Les gens s’éloignent, chacun de leur côté. Parfois quand je vois mon boulot, mon appart, ma voiture, je n’en reviens pas que certains m’aient prise pour une adulte et m’aient laissée avoir tout ça. Et pourtant on y est, pas vrai? Nous sommes des grandes personnes aujourd’hui.»

Mais malgré tous les événements qui viennent chambouler leurs vies respectives, les membres du quatuor finissent toujours par revenir à leurs origines, soit leurs amis de longue date. C’est surtout ce point qui m’a fait penser au quatuor féminin de Quatre filles et un jean. Malgré les années qui passent, les moments plus difficiles et les périodes marquées par l’absence de nouvelles de certains amis, ils finissent toujours par revenir les uns vers les autres. Dès qu’ils se revoient, ils reviennent toujours à ces années où les choses étaient plus simples. Leur complicité réapparaît alors, comme s’ils étaient toujours ces quatre petits étudiants insouciants, passant des soirées à discuter.

J’aime l’idée que les liens unissant des amis qui ont vécu tant de choses ensemble ne s’effritent jamais. Je la trouve particulièrement belle et, je l’avoue, assez rassurante.

Aimez-vous lire des oeuvres qui sont en lien avec ce que vous vivez ou ce que vous vous apprêtez à vivre?

 

Entrevue avec les fondatrices de Dent-de-Lion, une nouvelle maison d’édition de littérature jeunesse féministe intersectionnelle

Voici un nouveau projet pour le monde de l’édition québécoise qui mérite qu’on s’y attarde. C’est avec bonheur qu’on voit naître et briller de beaux projets féministes et inclusifs comme celui-ci. Nous avons posé quelques questions aux cofondatrices de Dent-de-lion pour vous faire découvrir cette maison d’édition. En voici l’intégralité :

Comment décririez-vous Dent-de-lion en quelques mots?

Dent-de-lion est une maison d’édition de littérature jeunesse féministe intersectionnelle constituée en OBNL. Les livres que nous souhaitons éditer afficheront des personnages non stéréotypés, des quêtes narratives non genrées et une juste représentation de la diversité familiale, culturelle, raciale, sexuelle, corporelle et fonctionnelle, en prenant grand soin de ne pas gommer les enjeux spécifiques de chacune de ces formes de diversité. Pourquoi avoir choisi ce nom? Dent-de-lion est une autre appellation pour le pissentlit. (L’anglais dandelion est un emprunt au français.) Nous admirons la force de celle que l’on appelle « mauvaise herbe » pour sa ténacité, son entêtement à renaître et à survivre aux bétons et aux sarclages les plus rigoureux.

Qui est derrière ce projet ?

Rachel Arsenault et Stéphanie Barahona cumulent ensemble des expériences professionnelles et des formations académiques en révision linguistique, édition, études féministes, gestion de projets culturels et enseignement du français langue seconde. Derrières ces deux cofondatrices, un C.A. extraordinaire composé de personnes en édition, illustration, enseignement, organisation communautaire et communications qui partagent notre mission et sont les piliers et ambassadrices du projet.

©Chloloula

En quoi le féminisme intersectionnel est important pour vous ? Et quelle est son importance en littérature jeunesse ?
Beaucoup de belles initiatives sont apparues ces dernières années affichant une sensibilité réellement féministe et un pied de nez aux stéréotypes de genre. Or, si la princesse affranchie est bel et bien arrivée en littérature jeunesse, certains angles mort persistent. Plusieurs réalités sont encore oubliées dans la littérature jeunesse, on pense par exemple à des modèles de familles plus diversifiés (homoparentalité, transparentalité), des personnages aux genres non-binaires, des enfants trans, plusieurs personnages racisés au cœur des histoires. Nous souhaitons mettre en scène ces réalités et ces identités à travers une offre non-didactique, des histoires diversifiées qui vont de soi. Tout simplement parce que chaque enfant devrait pouvoir se reconnaître dans une histoire, s’identifier éperdument à un personnage, tout autant qu’il devrait pouvoir rencontrer des personnages ou des situations qui ne lui sont pas familières.

Quelles seront vos premières publications et à quoi peut-on s’attendre pour les prochaines années ?
Un de nos premiers livres intitulé « Derrière les yeux de Billy » créé par Vincent Bolduc et Chloé Germaint-Thérien est une histoire de deuil témoignant, en filigrane,  de diversité sexuelle et familiale. Nous avons des projets de romans jeunesse en cours, un recueil de nouvelles pour adolescent.es ainsi que des livres documentaires entourant, entre autres, des débats trop souvent mal engagés sur la sexualité.

Quelles sont les meilleures façons de rester informé de vos futurs projets et/ou de contribuer à Dent-de-lion?
En vous abonnant à notre page Facebook et en consultant notre site internet. Nous sommes en campagne de sociofinancement jusqu’au 13 juin, il est encore temps de contribuer

Photo de couverture :  ©Chloloula

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L’Euguélionne de Louky Bersianik : humour et fureur féministes

Aborder ce roman mythique de la littérature féministe québécoise n’est pas chose facile lorsqu’on considère les nombreuses analyses et chroniques littéraires qui lui furent dédiées. J’avoue m’être questionnée à savoir si j’étais à la hauteur de la tâche d’en révéler tout le potentiel à travers un court article. C’est donc sans prétention et avec beaucoup d’humilité que je me permets de partager mon appréciation de ce fantastique roman, qui est définitivement un de mes coups de cœur littéraires des derniers mois.

Certain.e.s se sentiront peut-être intimidé.e.s par l’imposante taille du volume; soyez au contraire assuré.e.s que ce petit bijou se dévore et se savoure avec aise, au fil d’une épopée complètement loufoque sans queue ni tête. Il faut approcher L’Euguélionne sans rien attendre d’autre que de se laisser transporter – et transformer – par l’intelligence humoristique et les réflexions de l’autrice.

L’extraterrestre à la recherche du « mâle de son espèce »

Dans ce récit non linéaire, on suit la quête de l‘Euguélionne, cette extraterrestre qui aboutit sur la planète Terre dans le but de trouver « sa planète positive » et « le mâle de son espèce ». Cette dernière expression, on l’aura compris, est une métaphore pour désigner l’homme féministe, celui qui prendra part aux luttes féministes et qui combattra l’aliénation des femmes à leurs côtés. Durant son séjour sur notre planète, l’Euguélionne rencontrera différents personnages – aux noms atypiques tels qu’Exil, Omnicronne, et Ancyl – qui mettront en évidence les différentes facettes du patriarcat et de la soumission des femmes.

L’utilisation d’un regard externe dans la narration, en l’occurrence celui d’une extraterrestre,  permet de souligner avec brio l’absurdité et l’incongruité inhérentes à la subordination d’un sexe à un autre. L’humour, élément omniprésent dans le roman, provoque un résultat similaire; par la parodie, l’autrice met en lumière l’aspect fondamentalement ridicule des justifications patriarcales utilisées pour légitimer les injustices vécues par les femmes. Le rire accompagne ainsi la colère et l’outrage que génèrent en nous les multiples déclinaisons de la misogynie révélées dans le roman. Grâce à la satire, l’autrice montre à quel point la réalité de notre société construite par le patriarcat est discriminatoire envers les femmes :

Au début de mon séjour sur votre planète, dit l’Euguélionne, je suis allée dans une de vos Assemblées dites nationales. […] J’avais remarqué d’abord que toutes les personnes présentes étaient de sexe masculin. […] L’Assemblée prit fin avant que ne se montrât le nez d’une femme! Ou bien les femmes députées n’étaient pas conscientes de leurs responsabilités, me disais-je, ou bien elles étaient toutes de grandes économistes, linguistes ou patriotes, rendues indispensables aux travaux des commissions, ou bien, ce qui me paraissait finalement plus plausible bien qu’inexplicable, la moitié des députés étaient déguisés en Hommes. Car enfin, me disais-je, si, comme me l’a appris mon amie Exil le jour de mon arrivée, « un homme sur deux est une femme », sur cette planète, il apparait impensable qu’il n’y ait pas la moitié des législateurs qui soient de sexe féminin. Donc, la moitié de ces députés étaient des femmes déguisées en Hommes. Je me demandais bien pourquoi elles avaient même déguisé leurs voix et allaient même jusqu’à porter moustache et barbe postiches!

Critique féroce des institutions patriarcales

Trois institutions patriarcales se voient sévèrement critiquées au cœur du roman : la religion, l’Académie française, et la psychanalyse freudienne.

Tout d’abord, le roman, par sa structure, se veut une parodie des textes bibliques. Il se divise en trois volets – qui s’apparentent à trois évangiles – et chaque verset est numéroté, à l’image de la Bible.  De plus, la figure du prophète se retrouve dans le personnage de l’Euguélionne; l’analogie se remarque aisément lorsque le personnage se livre à de longs discours adressés à une foule, et lors de sa disparition physique qui rappelle étrangement la mort de Jésus.

L’ouvrage défend par ailleurs une féminisation de la langue française, et se fait très critique à l’égard de l’Académie française, institution impuissante et inapte au changement. L’Euguélionne laisse au passage ce judicieux conseil aux femmes : « n’attendez plus de permission pour agir, parler et écrire comme vous l’entendez ».

Enfin, dans le troisième et dernier volet du roman, l’autrice se lance dans une intense diatribe contre la psychanalyse freudienne, qui m’a d’ailleurs permis de réaliser à quel point cette « science » est misogyne. Surnommant Freud « St.Siegfreid », l’Euguélionne expose la discrimination inhérente à la psychanalyse en montrant que cette discipline est fondée sur le fait que les femmes ont intrinsèquement l’envie de ressembler aux hommes, et que l’homme est par conséquent érigé comme un idéal à atteindre.

Louky Bersianik, écrivaine et… bibliothécaire!

D’un côté plus personnel, je dois avouer que j’ai été enchantée d’apprendre en lisant la biographie de l’autrice que cette dernière fut non seulement écrivaine, mais également bibliothécaire – et que nous partagions ainsi la même profession! Son parcours est, de surcroît, fort inspirant; détentrice de diplômes en lettres françaises, en bibliothéconomie et en médias électroniques, Louky Bersianik a notamment cofondé la bibliothèque du Cégep du Vieux-Montréal en 1968, et enseigné la création littéraire à l’Université Concordia et à l’UQAM. C’est également elle qui a rédigé les paroles de l’album Trace et contraste de Richard Séguin, paru en 1980. Fait cocasse, j’ai d’ailleurs retrouvé le dit album parmi la collection de vinyles de mon copain…

Louky Bersianik

Louky Bersianik, une écrivaine aux multiples talents…

 

Bref, la pertinence de L’Euguélionne demeure entière aujourd’hui, alors que la société québécoise vit, depuis quelques années, un renouveau féministe (auquel contribue d’ailleurs  la merveilleuse librairie montréalaise nommée en l’honneur du roman). On y trouve tout le contenu nécessaire pour une prise de conscience féministe, nécessaire chez toutes et tous. Puisse ce texte générer le courroux nécessaire au changement et la volonté de transgression, petite ou grande, des normes sociétales misogynes.

Et vous, avez-vous des suggestions d’œuvres féministes incontournables?

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L’Espèce fabulatrice : réflexions sur la place de la fiction

Chez Le fil rouge, on affectionne particulièrement Nancy Huston. On en parle souvent (comme ici) et on la cite beaucoup. C’est une autrice canadienne ouvertement féministe, qui a plusieurs œuvres à son actif. Peut-être que les titres L’Empreinte de l’ange (1998) et Le Club des miracles relatifs (2016) vous disent quelque chose. Elle a écrit une multitude d’essais, dont L’Espèce fabulatrice, qui traite de la grande place que prennent les fictions dans la vie humaine.

Ce livre a été un coup de cœur immédiat. J’ai toujours apprécié l’univers et la façon de penser de cette autrice, et cet essai a tout confirmé. Dès les premières pages, j’ai surligné énormément de passages, car les réflexions résonnaient en moi. J’ai tout dévoré en moins de trois jours. Cela m’a ouvert les yeux sur la façon dont les sociétés sont construites, sur la façon dont tous les enfants du monde sont élevés, sur la place du langage et de la littérature. En résumé, sans nos fictions — les mythes, les religions, les fables, les histoires — l’espèce humaine n’aurait pas survécu aussi longtemps. Cette affirmation semble énorme, mais il suffit de s’y attarder un peu. Nancy Huston l’a fait pour nous.

Les fictions dirigent nos pensées

Selon Nancy Huston, les fictions dictent nos vies. Une des plus grosses fictions de l’humanité est la religion, c’est indéniable. Nous nous sommes toujours demandé d’où l’on venait, et nous avons inventé pleins d’histoires pour nous rassurer sur notre provenance et sur notre fin, la mort. Nous avons inventé le mariage et le baptême. Les autres grosses fictions ont été créées pour faire de l’ordre et pour bien faire fonctionner les civilisations. Notre nom est une fiction, notre date de naissance est une fiction, notre langue est une fiction. Tout a été inventé par l’Humain pour donner un peu de sens à l’existence et pour évoluer, s’éloigner du stade primitif.

Nos cousins les primates ne vivent aucunement cela. Ils naissent, ils survivent, ils copulent, et ils meurent. Et tout ça, sans savoir pourquoi. Ils ne cherchent pas de sens à la vie, ils ne se cassent pas la tête. La vie humaine est basée sur ce casse-tête. Nous fabulons, essayons de trouver un sens absolument à tout. Cela a ses bons et mauvais côtés, évidemment.

Notre appartenance à un groupe, une ethnie, une religion sont les fictions qui ont créé le plus de conflits. Quelle guerre a eu lieu sans motif religieux, politique et géographique? Aux dernières nouvelles, aucune. Il suffit qu’une personne ou un groupe décide que sa vérité est la vérité ultime, et des bombes explosent.

Par contre, un des bons côtés, c’est la littérature. Elle nous instruit sur toutes les fictions de la planète et nous donne tous les points de vue possibles. On peut se construire notre propre point de vue sur une multitude de sujets, et cela nous permet de ne pas rester ignorants. Pour ma part, c’est exactement ce que je ressens par rapport à la littérature. Huston a mis des mots sur ce que je ressens depuis le début de mes aventures à travers les livres. Lire sur une tonne de sujets, lire des histoires, des points de vue différents des miens m’ont énormément fait grandir en tant que personne. J’imagine que c’est le cas pour la majorité des lecteurs!

* * *

Je vais arrêter ici ma réflexion sur cet essai. C’est à vous de découvrir ce texte de Nancy Huston, avec lequel, en le finissant, on réalise que la littérature est plus qu’importante : elle est nécessaire à la survie de l’espèce humaine.

Et vous, quel est votre livre préféré de Nancy Huston?

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Dans un corps de grosse

Je vise la brièveté pour cet article, car le livre dont il est question ici se dévore littéralement. Je n’ai donc pas l’ambition de le décrire en long et en large. Cet ouvrage m’apparaît important dans une ère, et on l’a déjà dit et redit, où la perfection standardisée du corps des femmes (voir de la femme) est le modèle proposé. Je vous suggère de lire ce récit avec sensibilité.

Lynda Dion se présente

Lynda Dion : femme adulte, blanche, occidentale et grosse. Surtout grosse.

C’est à travers ce mot, tantôt insulte, tantôt simple constat, que Lynda Dion planchera pour créer cette autofiction prenante. Elle amène le lecteur dans ses pensées les plus sombres, dans ses soirées de gourmandise aux allures d’autopunition, dans ses rencontres chez le psy et même en plein cœur de son processus littéraire dont le roman lui-même est l’aboutissement. 

L’impression qui se dégage de la plume autant que de la mise en forme du récit, à savoir une prose dépourvue de ponctuation et séparée en petits paragraphes, est de lire le journal intime de l’écrivaine. Ce regard excessivement proche du quotidien de Lynda Dion ne la rend jamais pathétique. Je n’ai pas non plus vu poindre à l’intérieur de moi de la pitié. Plutôt, je me suis surprise à m’imprégner de sa colère et à m’inquiéter des discours ambiants autour de la grosseur.

Son corps devient viande : il est disséqué, senti, mangé. Elle se dégoûte, son regard sur elle-même est impitoyable et froid. C’est désarmant.

mais il y a pire encore que le mal de cœur

la honte patchée sur la peau c’est elle le poison c’est elle qui prend les commandes ouvre les vannes condamne encourage assassine confirme paralyse broie enterre

Évidemment, j’ai été inspirée à me questionner sur mon propre rapport à mon corps. Sans vivre moi-même la relation que Lynda Dion entretient avec le sien, j’ai mieux saisi l’espace occupé par mon corps, et surtout, comment moi j’occupe ce corps.

Huit chapitres séparent le roman, tous introduits par un dessin original de l’autrice, où elle se représente elle-même au fusain comme une géante, toujours dans des situations complexées et glauques.

Un mur qui éclate

La vie quand on s’identifie comme grosse se passe derrière un mur parallèle, car ce discours est en général assez absent. Lire Grosse, c’est foncer à toute vitesse dans ce mur. Il explose, et il en jaillit un torrent d’angoisses et de vérités propres à l’autrice, mais avec un potentiel certain d’identification chez beaucoup d’autres qui se battent contre leur propre corps.

l’ostie de grosse vache se meurt d’envie d’expulser sa colère dans un grand flot de phrases détachées rompre les cordons par lesquels l’ennemi grimpe et prolifère comme la peste

la perfection est une exigence meurtrière qui empile ses cadavres dans le garage

J’ai perdu le souvenir d’un livre qui m’avait autant « j’té à terre » de la sorte.

Et vous, quel est le dernier livre coup de poing que vous avez lu?

Mon premier coup de coeur pour un album jeunesse : Chien Bleu

Chien Bleu est le tout premier album jeunesse que j’ai acheté pendant mes études en enseignement au primaire. Mon exemplaire, à la tranche un peu écornée maintenant, en porte encore la trace dans le coin droit d’une de ses premières pages : 2011.

Dans un de mes précédents articles, j’ai déjà parlé d’une professeure que j’ai eu la chance d’avoir à l’université et à qui je dois plusieurs coups de cœur en littérature jeunesse : Chien Bleu fait également partie de ses précieux legs ! Il y a maintenant sept ans, en sortant d’un cours où elle nous en avait fait la lecture, je me souviens m’être dit : «il me faut ce livre». Je considérais toujours les périodes où elle nous lisait les albums à voix haute comme de petits cadeaux dans mon horaire : quel bonheur que de se faire ainsi faire la lecture ! Je me souviens qu’elle le faisait très sobrement – rien de théâtral dans son approche – et allait droit à l’essentiel. Elle maîtrisait l’art des silences et savait nous transmettre la beauté des mots.

Chien Bleu fut donc le tout premier item de ma bibliothèque de classe. C’est un album qui a, pour moi, une valeur sentimentale et j’adore en parler pour le recommander aux gens.

Une irrésistible envie de tourner les pages

Quand je lis un album à mes élèves, je m’attarde toujours à la page couverture. Avec Chien Bleu, j’apprécie d’autant plus ce moment car le titre seul, très minimaliste, pique la curiosité :

« Un chien bleu ? Ça c’est incroyable ! Je me demande d’où il vient… »

Chaque fois, ça fonctionne : plusieurs petites mains se lèvent en même temps pour proposer des hypothèses ! Ces petits moments où je réalise que j’ai donné le goût aux enfants de plonger dans un livre me rendent vraiment heureuse. Un jour, une élève qui observait la page couverture de l’album m’a dit : « on ne sait pas trop s’il est gentil ou méchant, ce chien »… Elle avait raison. Depuis, j’insiste sur le regard énigmatique de Chien Bleu pour donner encore plus envie aux élèves de tourner la première page ! Ensuite, je me lance :

«Assise au soleil devant sa maison, Charlotte jouait tranquillement avec sa poupée, quand elle vit un grand chien s’approcher d’elle. Un chien étrange, au pelage bleu, aux yeux verts brillants comme des pierres précieuses. «Pauvre chien bleu», dit-elle en le caressant, «tu as l’air abandonné». Elle partagea avec lui son pain au chocolat».

Cette rapide entrée en matière me plaît. J’aime qu’on se retrouve dans l’histoire directement, sans savoir d’où vient Chien Bleu ni pourquoi il est là. Cette économie d’explications donne aussi envie de tourner les pages pour en découvrir davantage, pour percer le mystère entourant ce fameux chien.

Un mystère qui persiste

Seulement, voilà : Chien Bleu reste mystérieux tout au long de l’histoire ! À partir du jour où il apparaît sur le perron de Charlotte, il revient plusieurs fois la visiter sans jamais expliquer qui il est ni d’où il vient. Il agit comme un chien de garde silencieux mais rassurant et Charlotte s’attache rapidement à lui :

« Le soir même, dans sa petite chambre, Charlotte entendit un grattement à la fenêtre. Le chien bleu était là. Elle sauta dans le jardin pour le rejoindre. Chien Bleu revint tous les soirs. Charlotte bavardait avec lui en le caressant tendrement. Au bout d’un petit moment, il frottait son nez contre sa joue pour lui dire au revoir et se sauvait. Charlotte s’endormait en pensant en lui. »

Au début de l’histoire, Charlotte garde ses rencontres avec Chien Bleu secrètes et n’en parle pas à ses parents. C’est un détail qui plaît habituellement aux enfants, comme s’ils se sentaient de connivence avec le personnage. Personnellement, j’aime les albums où tout n’est pas dit et qui permettent aux lecteurs d’utiliser leur imagination. Dans Chien Bleu, je demande aux enfants ce qu’ils croient que Charlotte et Chien Bleu font ensemble : à quoi ils jouent, de quoi ils parlent… Leurs réponses me font toujours sourire parce qu’en fin de compte, ils me racontent ce qu’eux-mêmes feraient avec Chien Bleu ! À ce stade-ci de la lecture, on a deux pages de lues et les enfants, tout comme Charlotte, sont déjà attachés à Chien Bleu.

« J’ai dit non, c’est non »

 Au fil de l’histoire, Charlotte finit par parler de son mystérieux compagnon à sa maman, un soir, pendant le bain. Évidemment, elle lui demande si elle peut le garder, ce que sa mère refuse, prétextant qu’elle ne le connait pas et qu’il est peut-être méchant ou malade. Charlotte est donc forcée d’annoncer à Chien Bleu qu’elle ne peut plus le voir. Tristement, ce dernier cesse donc de venir lui rendre visite. Lorsque ma professeure nous a lu l’album à l’université, elle nous a invité à remarquer la force de l’illustration de cette page :
« Regardez comment l’artiste à choisi de représenter la mère : de dos, toute habillée de noir. Pour Charlotte, la décision de sa mère est une mauvaise nouvelle et les choix de l’artiste le rendent bien ».

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Un des grands plaisirs des albums réside dans l’appréciation des illustrations. Les illustrateurs sont de véritables artistes et leur talent, en plus de rendre les livres attrayants, est de faire écho aux textes qu’ils supportent, de les amener plus loin. J’aime amener les enfants à reconnaître et apprécier leur travail. Dans Chien Bleu, chaque page offre cette possibilité ! J’aime particulièrement la façon dont l’illustratrice utilise la lumière et les ombres pour créer des atmosphères différentes pendant le récit.

« Ne t’éloigne pas »

 Charlotte est si triste après le départ de Chien Bleu que sa maman décide d’organiser un pique-nique dans la forêt afin de lui changer les idées. Rappelant un peu l’histoire du petit chaperon rouge, elle tend à sa fille un petit panier et lui propose d’aller cueillir des fraises sauvages pour le dessert : « mais ne t’éloigne pas » la met-elle en garde… Le lecteur se doute bien, alors, que Charlotte n’écoutera pas cette consigne. Absorbée par sa cueillette, elle finira par se perdre. Encore une fois, à ce moment de l’histoire, les illustrations sont vraiment efficaces. Parfois, en classe, j’éteins une partie des lumières afin d’être un peu dramatique :

« [Charlotte] entendit de drôles de craquements tout près d’elle. Elle se mit à courir, mais les bruits se rapprochèrent. Il faisait sombre, elle ne voyait pas les pierres sur le chemin et buta contre l’une d’elles. Elle tomba de tout son long. Terrifiée, elle vit une immense silhouette se précipiter sur elle (…) ».

 Chien Bleu ! Au grand soulagement de Charlotte, son fidèle compagnon la retrouve et la prend sous son aile jusqu’au lendemain.

Un long combat

La dernière partie de l’histoire ravit les enfants à chaque fois parce qu’ils découvrent que Chien Bleu a des pouvoirs magiques et un courage hors du commun !

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Comme c’est la nuit, Chien Bleu dit à Charlotte qu’il vaut mieux attendre le lendemain avant de rentrer à la maison : «Il ne faut pas réveiller l’Esprit des bois» lui dit-il. Il l’emmène alors à l’abri, dans une caverne, et allume, en soufflant sur des brindilles, un feu pour la réchauffer. Charlotte s’endort aussitôt, rassurée par son ami. Pendant son sommeil, l’Esprit des bois (une panthère noire plutôt inquiétante) est attirée par son odeur et menace de l’engloutir pour la punir de s’être aventurée sur son territoire. C’est alors qu’un combat qui durera toute la nuit s’engage entre Chien Bleu et l’Esprit des bois ! Encore une fois, les illustrations sont magnifiques et les enfants sont toujours surpris de voir la bataille aussi bien représentée ! Les dents et les griffes des deux animaux semblent étinceler dans la nuit, laissant deviner un duel féroce, violent.

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Question de vous laisser sur votre faim…

Je ne vous raconte pas la fin ! Mais je peux vous dire que c’est une histoire qui finit bien. Habituellement, pendant une année scolaire, je le lis plus d’une fois à mes élèves car les enfants en redemandent. C’est aussi un album qui a le potentiel de plaire aux plus jeunes et aux plus vieux… Après tout, c’est à vingt ans qu’on m’en a fait la lecture et je suis tombée sous le charme… Imaginez le plaisir qu’on peut avoir à six ou sept ans !

Et vous, quels sont les albums jeunesses, récents ou classiques, qui vous ont marqués ?

 

 

 

 

 

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Les étoiles s’éteignent à l’aube après avoir raconté leur histoire

Un jeune Injun est élevé par un vieil homme (blanc) dans une ferme au milieu de nulle part. Son père, alcoolique, qui lui a rendu des visites, toutes rares et catastrophiques, lui demande de l’accompagner dans les montagnes pour y mourir « en guerrier », selon la tradition de leurs ancêtres.

Ce livre est le récit de cette « Medecine walk » (le titre original du livre), cette marche de la guérison qui les soignera tous les trois de leurs plaies.

La peur de vivre

Ce qui frappe tout au long du livre, c’est le contraste incroyablement fort entre le père et le fils.

Le père s’est tué à petit feu avec la boisson et sent à présent que sa mort est proche. Sa conscience est lourde, et il regrette de ne jamais avoir pris le temps d’apprendre des « trucs d’Indien » et de s’être coupé de ses origines. Il fait partie d’une génération « qui a appris à oublier […] parce qu’elle était trop occupée à survivre dans ce monde ». C’est pourquoi il demande à son fils de l’accompagner en haut de la montagne pour qu’il puisse y mourir face au soleil levant, comme un guerrier. Son dernier acte doit être Ojibwé, comme l’étaient ses parents.

Il s’est isolé, coupé de sa culture et de sa communauté, convaincu que c’était pour lui la meilleure façon de survivre. Pendant cette marche, il découvre comment son fils, malgré l’absence de ses parents, a su retrouver une part de cette culture que lui-même a rejetée. Il a voulu se conduire comme un « blanc » et a pensé pouvoir contrôler sa vie. Ce n’est que trop tard qu’il comprend que « les choses que faisaient les Indiens d’autrefois, c’était rien d’autre que d’apprendre à vivre avec ce mystère [qu’il n’a jamais accepté]. Pas le résoudre, pas s’y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec. »

La transmission avant tout

Le vieil homme a élevé le garçon comme son fils, en veillant particulièrement à mettre en valeur la mémoire de la mère et ses origines injuns, par les actes essentiellement. Il reconnaît ses limites, et laisse avec confiance le garçon faire ses expériences.

« Je ne peux rien t’enseigner de ce que tu es. Tout c’que j’peux faire, c’est te montrer comment être une bonne personne. Si tu apprends à être un homme bon, tu seras aussi un bon Injun. »

Ainsi, le vieil homme lui apprend la chasse et le respect de la vie prise pour se nourrir, il lui apprend à se repérer et vivre dans les bois; il lui apprend l’autonomie, l’initiative et la liberté. Il reste néanmoins une grande part de non-dit, puisque chaque fois que le sujet des origines est amené par le garçon, le vieil homme répond que c’est au père de raconter cette histoire.

Étonnamment, malgré ce tabou, et grâce à cette bienveillance infinie, l’enfant va se construire en intériorisant le fait qu’il ne peut pas tout savoir ni contrôler, à accueillir ce « mystère », cette part de non-soi qu’il y a dans le monde, à accepter sereinement ce contre quoi son père s’est battu jusqu’à sa perte.

La vie est une histoire qu’on se raconte de génération en génération

C’est une histoire d’hommes. La femme-amour-mère est morte en couches et tous trois tentent de continuer leur vie malgré son absence. Son omniprésence est pourtant palpable dans les rapports qu’ils entretiennent entre eux. Elle était une conteuse, elle savait « écouter les étoiles » et raconter les histoires qu’elles lui soufflaient. Par ses histoires, elle créait du lien, de la mémoire et du sens. Les trois hommes sont perdus maintenant, ne sachant comment créer tout ça par eux-mêmes. Ils sont comme muets, et « gardent les mots dans leur tête plutôt que de les parler ».

Mais « les histoires se racontent mot après mot », tout comme la marche se fait pas à pas. Un mot après l’autre, ils finiront par trouver un sens à leur histoire pour pouvoir continuer. Finalement, nommer la femme et la raconter sera ce qui leur permettra de réparer et renforcer leurs liens.

Un peuple de tradition orale

J’aime cet aspect de la littérature autochtone qui met si bien en valeur leur tradition orale. L’auteur a volontairement utilisé le moins possible leurs prénoms pour désigner ses personnages, pour que son récit flotte toujours entre la réalité et le conte. Sans cesse, les images oscillaient entre le réel et l’onirique, la mémoire collective et le présent solitaire. Je découvrais tout juste cette façon de faire avec Thomas King, et dois avouer n’en avoir qu’effleuré l’importance à l’époque. Wagamese m’aura aidée à aller plus loin et à comprendre plus profondément ce que cela peut vraiment représenter.

Je me suis rendu compte que je sous-estimais le pouvoir de la parole, que ce que je pouvais raconter à mon fils de son arbre généalogique, de ma région d’origine et de mes croyances va bien au-delà de sa seule culture générale. En le lui transmettant par l’oral plutôt que par l’écrit, j’y engagerai l’intégralité de ce que fait la personne que je suis. Tout cela fera de lui bien plus qu’un érudit, ça fera de lui une bonne personne.

Alors moi qui ne suis pour le moment qu’une simple lectrice, je vais tenter de devenir un peu plus une conteuse.

Et vous, êtes-vous plutôt lecteur/rice ou conteur/se ?

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Camille Deslauriers signe un recueil en éloge à la vie

Voix de femmes

Le 8 mars dernier, pour la Journée internationale des femmes, Le fil rouge a demandé aux fileuses pourquoi c’était important pour elles de lire des voix de femmes. Voici ce que j’ai répondu : Je sens une différence en moi lorsque je lis l’ouvrage d’une autrice. Cette impression bienveillante qu’on parle un même langage pour approfondir le vaste étendu d’un univers commun, avec une vision, des sensations communes et le déploiement du corps et de l’esprit dans cet espace. Je m’y retrouve et je respire. Et cette affirmation me paraît tout à fait exacte pour parler du dernier recueil de Camille Deslauriers.

Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur

Il y a quelques jours, j’ai lu d’un seul coup Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur, recueil de nouvelles de l’autrice Camille Deslauriers, paru tout récemment chez Hamac. Tout à fait subjectivement, voici ce que m’a permis de vivre cette lecture et ce que j’en retire après coup.

Je dois d’abord dire que j’ai passé un très agréable moment en compagnie de la narratrice qui traverse les seize nouvelles que formes le recueil au titre des plus intrigants. Une impression a subsisté tout au  long de la lecture, celle d’avoir accès à une zone intime et précieuse de l’univers d’une femme dans la fin quarantaine – début cinquantaine en plein affranchissement face aux contraintes extérieures imposées jusque-là, par une certaine ligne de conduite.

La narratrice, donc, partage sa vie entre son travail de professeur en lettres à l’Université, les colloques un peu partout dans le monde et ses histoires d’amour et d’amitié. C’est une femme gourmande de tout, sensuelle, curieuse, amoureuse, vive et colorée.

«Elle avait ri, et quand elle riait, le soleil explosait dans ses yeux.»  (Elle citait Todorov)

Elle aime ce qui goûte beaucoup, ce qui se voit beaucoup, ce qui se touche, se boit, se vit. À travers les nouvelles, on peut suivre la ligne de ses tourments et tout ce qui, au final, la raccroche encore plus fort à sa vie; ses nombreux chats, son amour des mots et des épices, ses amitiés puissantes et durables et sa capacité à s’enivrer des petites et grandes choses de la vie. La femme prend sa place auprès des hommes qui lui font croire qu’elle est trop ceci ou trop cela.

«[…] quand on danse, c’est l’homme qui mène – voilà une des premières choses qu’on nous apprend quand on suit des cours, et tu ne cesses de me répéter cette règle de base. […] Tu voudrais que je capitule, que je suive les règles, que je sois sérieuse, que j’épouse ta chorégraphie : quand on danse, c’est l’homme qui mène […].» (Dans un tourbillon d’écume)

Mais aussi auprès de sa famille, qui parfois lui demande d’être plus ceci et moins cela. Elle reste fixée au centre d’elle-même et lorsqu’elle se perd dans la dépression, d’autres se lient et se relient pour lui redonner goût à la vie, comme autrefois, elle a su le faire pour elles, pour eux.

«Une lignée de fileuses et fileurs se passent la laine le fuseau le rouet confisquent les ciseaux nous attachent à la vie.»  (Cendres de soi)

Les rituels du quotidien, l’importance que l’on donne à certains objets, l’amour inconditionnel envers ces animaux qui deviennent des présences sages et précieuses. Le droit de ne pas concevoir d’enfants. Écrire pour se lier au monde.

C’est même avec un peu d’autodérision et une authenticité sans bornes, que tout l’univers de la narratrice nous est offert, jusqu’à l’absence de rangement dans son armoire à épices, ou l’étalage de ses sous-vêtements les plus aguicheurs. Une femme qui n’accepte de faire entrer la chaleur de son quotidien dans aucune boîte.

«Ma vision du monde décalée. Comme dans un tableau de Braque.»  (Comme dans un tableau de Braque)

Sans compromis

Je reste silencieuse après ma lecture. Le vent rugit dehors, je voudrais qu’il ne cesse jamais de le faire. Il me rend libre. Je l’aime, comme beaucoup d’autres choses qui me rattachent à la vie. Contre moi, Sofia la chatte mi- tigrée, mi- écailles de tortue, est lovée, le corps posé sur des livres pêle-mêle, jouant tantôt avec mon stylo, tantôt avec le ruban qui sert de marque-page dans mon carnet intime. Je suis prise d’une envie d’exister encore et de continuer de l’être, avec ma voix de femme, entourée de d’autres voix de femmes, qui comme moi disent un gros FUCK TOUTE, mais aussi un gros OUI À LA VIE. Juste avant de me plonger dans Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur de Camille Deslauriers, j’ai traversé Lait et miel, un recueil de textes courts et de poèmes de Rupi Kaur et j’ai trouvé qu’il y avait résonance entre ces deux voix de femmes. Elles se montrent, elles se font entendre, telles qu’elles sont et sans compromis. Il faut davantage de femmes comme elles, des modèles pour les autres femmes. Les lire me rend plus forte et légitime ma place ici et maintenant en tant que femme créatrice.

Tous les pas à franchir, tous les points à relier entre eux, pour s’émanciper, pour passer à travers la dépression, les déceptions, les attentes trop élevées des autres à notre égard, les désirs, les rêves, nos propres besoins…

C’est aussi tout ça être une femme !

Camille Deslauriers est professeur au Département des lettres et humanités de l’Université du Québec à Rimouski, où elle est notamment responsable de l’Université d’été en lettres et création littéraire. Elle a publié deux recueils de nouvelles à l’Instant même : Femme-Boa (2005) et Eaux troubles (2011; Prix des enseignants AQPF-ANEL, 2012).

Vous avez découvert une nouvelle voix de femme autrice récemment? Partagez-la avec nous.

 

 

* Le fil rouge remercie les éditions Hamac pour le service de presse.

Article sur Lait et miel de Rupi Kaur, par Marie-Hélène Racine, ici : https://chezlefilrouge.co/2016/09/30/milk-and-honey-juste-du-beau/

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