Derniers Articles

Tarmac ou l’adolescence en banlieue nord-américaine

Pour agrémenter votre lecture…

Tarmac, le deuxième roman de Nicolas Dickner (publié en 2009, après un ouvrage collectif signé d’un pseudonyme), est un livre « hommage » aux années 1990. Alors qu’on voit depuis quelques années un retour en force des années de gloire des Spice Girls et du grunge (surtout en musique et en mode), Dickner sort des boules à mites une décennie sombre, marquée par les conséquences de la guerre froide, où règnent en maître le béton et les bungalows. Nous sommes en banlieue-dortoir, la canicule est pesante, les condos sans âme poussent comme des champignons : c’est l’envers du rêve américain.

Dans Tarmac, on suit les aventures de deux adolescents Louperivois, Michel Bauermann et Hope Randall, à l’humour cynique et cassant, mais toujours juste. Entre les cours au cégep, les beuveries au bar local et les baignades à la piscine municipale, Michel et Hope s’intéressent aux bunkers, à l’énergie nucléaire, aux nouilles ramen, aux bombes atomiques, aux menstruations, aux actualités internationales meurtrières, à la date de la fin du monde. Des adolescents normaux, quoi.

Sans l’ampleur textuelle, j’ai eu, à la lecture de Tarmac, une impression de Fiancée américaine d’Éric Dupont, de Volkswagen Blues de Jacques Poulin, de grands romans américains à la québécoise : Michel et Hope sont issus de vagues d’immigration européenne, dont les ancêtres sont venus habiter le Nouveau Monde en passant par New York ou la Nouvelle-Écosse, pour finalement atterrir dans le Bas-du-Fleuve. Les Randall et les Bauermann ont des allures de dynastie prolétaire et caractérielle. Dans Tarmac, constamment se mélangent la grande Histoire avec celle du fait divers : la chute du mur de Berlin trouve des ramifications insoupçonnées dans les chantiers de construction japonais ou encore, la date de péremption sur les sachets de nouilles ramen est prophétique de l’apocalypse.

Dickner nous raconte l’histoire d’une adolescence passée en périphérie du monde, où la télévision est la plus grande attraction, la plus grande tentation. Pourtant, c’est loin d’être ennuyant : les péripéties, les personnages, les situations deviennent comiques, voire absurdes, sous le regard intelligent du narrateur, Michel, et de sa complice. Blâmez l’ancienne adolescente de banlieue en moi, mais je me suis reconnue dans les après-midis d’été à tourner en rond et dans les supermarchés déserts les soirs de semaine.

Tarmac, c’est un récit de béton et d’asphalte, rêche et précis, un récit drôle, intelligent, haletant. J’ai beaucoup aimé que la trame amoureuse, à peine explorée, ne prenne pas le pas sur l’ensemble du récit : Hope est une jeune femme surdouée qui défie dans une course effrénée l’apocalypse et qui ne peut déroger de son projet. Elle a d’autres chats à fouetter que de s’intéresser à son acolyte en pâmoison. Mais ne vous inquiétez pas : ça finit bien pour ces deux-là.

Pour vous immerger encore plus dans l’univers de Dickner, vous pouvez aussi lire Nikolski ou encore Six degrés de liberté.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Petites histoires en huis clos : le roman Deux jours de vertige d’Eveline Mailhot

Travailler dans une librairie a plusieurs avantages, dont celui d’avoir accès à des services de presse envoyés par les éditeurs. Sans les avoir nécessairement pour moi, j’ai, pour ma part, la possibilité d’emprunter ceux que la librairie reçoit et ainsi, je suis tombée par hasard sur cette auteure québécoise que je ne connaissais pas. Curiosité piquée, j’ai eu envie de me plonger dans son roman. C’est donc de cette découverte intéressante que j’ai envie de vous parler aujourd’hui.

En amorçant la lecture de Deux jours de vertige d’Eveline Mailhot, on fait la connaissance de Sara, une étudiante quelque peu troublée qui se trouve en pleine période de doute par rapport à ses études, à savoir si elle continue sa thèse ou lâche tout pour faire autre chose.

J’étais en quatrième année de thèse et mon entourage voulait encore plus que moi que je la termine. […] Chaque conversation sur le sujet de mon errance intellectuelle tendait à me faire comprendre l’importance de terminer ce qu’on a commencé.

La panique, l’incertitude sont au coeur d’elle, qui craint de manquer de courage, ou de continuer l’école pour les mauvaises raisons.

L’histoire commence réellement quelques pages plus loin quand Sara va rejoindre des amis le temps d’un week-end dans une maison de campagne. Ce qui se devait d’être quelque chose de rassembleur et de relaxant prend une tout autre tangente lorsqu’elle apprend que Hugo, l’amant qui l’a quittée précédemment pour la laisser dans un état d’incertitude et d’errance, sera de la partie.

« Il t’aime encore, c’est évident ». [Gabriel] portait-il ce regard-là sur tout le monde ou s’intéressait-il à moi en particulier? On était devenus de proches amis, après tout. Ou alors il avait simplement dit ça par provocation. Hugo m’aimait-il encore? J’ai réprimé un frisson. Ça ne voulait rien dire.

Et pendant deux jours, à travers la vision tourmentée de Sara, de ses questionnements et de son agitation intérieure, nous nous retrouvons entremêlés dans les histoires, les révélations, les petits drames, les amours croisés, les escapades et les secrets des sept ou huit personnages qui composent la trame narrative. Il y aura la grossesse révélée de Félicie et la surprise d’Alexandre, les révélations d’Hugo et l’ambiguïté de l’amitié entre Gabriel et Sara. On a l’impression qu’au fur et à mesure de la lecture, on prend conscience de la présence d’une sorte de toile d’araignée sous-jacente qui lie les personnages entre eux et qui menace d’éclater sous le poids de certaines révélations. Et le huis clos devient une sorte d’évidence à l’émergence des petites vérités à la fois bouleversantes, malaisantes, ou bien prenantes de quelques belles surprises et de l’émergence de nouveaux sentiments.

Sans éclats ou grande poésie, l’auteure Eveline Mailhot réussit toutefois, à l’aide d’un langage précis et clair, à construire un petit monde le temps d’un week-end, des relations dans un tissage serré et surtout, le portrait juste et complet d’une jeune fille au coeur d’une période troublante remplie de questionnements. À travers les émois de Sara, l’auteure permet au lecteur de s’approprier les états de l’être et de l’âme. Premier roman d’une plume prometteuse (l’auteure avait déjà publié un recueil de nouvelles), il permet l’émergence de pensées et de préoccupations sur la délicatesse des relations et de l’amour, aujourd’hui.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Le charme insoupçonné de l’intestin

Je me souviens encore de la première fois que j’ai entendu parler de ce best-seller. J’étais en Grèce et prise avec mon allergie au soleil. Je me cachais du soleil en lisant des magazines, disons-le, pourris. Un titre sur la couverture m’avait intéressée, c’était un truc du genre Le livre qui changea la vie de millions de lectrices. Bon, d’emblée je pensai à la bibliothérapie et au blogue, bien évidemment. Je me souviens aussi de ma grande déception quand j’ai réalisé que ce livre merveilleux (je m’attendais à un deuxième Eat, pray, love) en était un sur la digestion, sur l’intestin. Je trouvais les Allemandes étranges de lire des livres sur les intestins, et ce, surtout pour que ça en fasse un best-seller traduit dans plus de 30 langues.

Me voilà donc 10 mois plus tard à me procurer ce bouquin dont j’entends sans cesse parler. Il faut savoir que c’est loin de mes intérêts personnels de lire des essais qui se rapportent à la médecine ou du moins au corps humain. Toutefois, il faut croire que je me suis laissée influencer par la surexposition de ce bouquin dans les blogues et les réseaux sociaux, parce que j’ai fini par avoir une réelle curiosité pour son contenu et aussi, j’étais bien curieuse de savoir ce qui se cachait de charmant dans mon intestin!

Giulia Enders, jeune gastroentérologue allemande de 25 ans, s’intéresse à l’intestin qu’on présente de plus en plus comme le deuxième cerveau dans la médecine moderne. Et clairement, elle a un talent inné pour l’écriture parce que Le charme discret de l’intestin se lit comme un roman! J’ai dévoré les 350 pages du livre en moins de 4 jours, tellement, sans bien comprendre pourquoi, j’ai été fascinée et voire même impressionnée par le contenu. Bien entendu, le ton humoristique y est pour beaucoup. Giulia explique clairement, et ce sans user de termes trop médicaux, quoique parfois ils sont nécessaires!

Je ne sais pas à long terme ce qui restera dans ma mémoire concernant toutes les panoplies d’informations qui sont véhiculées dans ce livre, sûrement que le nécessaire, mais il en reste que certains aspects m’ont davantage plu. Par exemple, il est évident que l’intestin joue un rôle sur l’anxiété voire sur la santé en général. En sachant que 95 % de la sérotonine (hormone du bonheur) est fabriquée par l’intestin, on réalise rapidement qu’il est plus complexe que ce qu’on pense. On peut penser aux intolérances alimentaires ou au sentiment de douleur ou de fatigue extrême à la fin d’un repas. Les études concernant les effets d’une bonne digestion sont encore excessivement récentes, ce qui fait que les médecins consultants ne peuvent pas toujours aiguiller les patients vis-à-vis des bonnes options. J’ai trouvé intéressant et un peu troublant de voir que le corps humain est et sera sans doute toujours un gros mystère.

Enders ne donne cependant pas de conseils miracles (et c’est tant mieux), elle écrit à plusieurs moments de consulter un médecin concernant le moindre doute, et, en soit, son but dans ce livre est vraiment de nous expliquer avec humour et simplicité le chemin que parcourt une simple bouchée de nourriture. J’avoue aussi avoir été complètement intéressée par les passages sur les bactéries, ces mal-aimées que j’ai toujours trouvées répugnantes, car l’auteure démontre à quel point elles sont importantes, nombreuses et diversifiées. Les chapitres concernant la flore intestinale sont aussi fort pertinents, car elle explique que la base même du système immunitaire se trouve dans l’intestin.

Les dessins ont aussi été faits par sa sœur graphiste et c’est fort apprécié parfois de voir visuellement de quoi on parle et aussi, ça ajoute beaucoup de légèreté et de l’humour à un contenu pas toujours joli-joli.

Bref, si vous êtes comme moi et que vous êtes sceptiques de la pertinence de lire un livre sur les intestins quand il y a tellement de bons romans à découvrir, je vous invite tout de même à y jeter un coup d’œil. L’intestin a réellement un charme discret! Si vous avez des difficultés de digestion ou des maux injustifiés, qui sait peut-être que cette lecture vous guidera?

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Ode à l’évasion littéraire

Les livres ont des pouvoirs: nous faire rêver, nous faire du bien, nous faire voyager. Ils sont notre meilleur allié quand la solitude est trop présente, ils nous aident à mieux nous comprendre. Nul n’a besoin de se payer un billet d’avion pour visiter de lointaines contrées, suffit d’un bon livre, et hop! vous êtes là où vous le souhaitez! Envie de rêver, de vous trouver n’importe où (sauf ici), pourquoi ne pas plonger votre nez dans un roman, une bio, voire une encyclopédie?

Ma grand-mère disait: «lis et tu ne seras jamais seule» elle avait raison.

Remède ultime pour les temps gris, et le besoin pressant de sortir de sa tête, à chacun son bouquin, comme un élixir, une potion qui fait du bien.

Nombreux ont été les après-midi des vacances estivales de mon enfance à rêvasser près de la piscine, les yeux rivés sur les pages du dernier livre à dévorer. Trop de congés passés à la bibliothèque du quartier, promenant mes doigts sur les ouvrages empilés. Comment expliquer cet amour de la lecture, sinon d’avoir la possibilité de tout quitter, en restant pourtant, ici ?

Les livres ont des pouvoirs, ceux de donner vie à l’imaginaire, de sécuriser les anxieux, de donner une seconde chance, de parler à notre place, de faire ressortir le meilleur de nous.

«Lis et tu ne seras jamais seule», qu’elle disait.

Lia Leslie pour Pexels

Lia Leslie pour Pexels

Suggestions d’évasions:

L’énigme du retour, Dany Laferrière: Laferrière m’a fait découvrir Haïti, m’a fait l’aimer, et je rêve depuis de parcourir cet endroit, en me fiant sur ses mots.

La petite fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy: L’écriture de Soucy, rien de plus majestueux, on s’y perd et c’est jouissif.

La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette: L’humanité de Barbeau-Lavalette, le caractère, tout est à aimer.

Les filles bleues de l’été, Mikella Nicol: Les premiers pas, la lenteur, oisive et les images, Nicol est douée.

Big Bang, de Neil Smith : une entrée fracassante dans mon univers

Traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Big Bang est le tout dernier roman de l’auteur montréalais anglophone Neil Smith. Quand ce livre m’est tombé entre les mains, j’ai tout de suite su que cette lecture allait me plaire. Mon instinct ne m’a pas trahi, puisqu’en une seule journée, je tournais la dernière page de ce délicieux roman.

Neil Smith décortique l’esprit humain à travers son œuvre, et s’intéresse aux absurdités qui orchestrent nos esprits. Big Bang est composé de plusieurs récits qui se penchent sur diverses existences, qui parfois se frôlent entre elles ou se fondent simplement dans la masse. L’indifférence, l’empathie, le deuil, le rire et la tendresse sont des émotions qui gravitent autour des récits de Smith, ce qui nous évoque constamment notre propre condition d’éphémère. Ma lecture était rafraîchissante, et je ne peux passer outre l’originalité de la plume de l’auteur : la lucidité livresque et l’humour se rejoignent pour former un style d’une formidable acuité intellectuelle. Big Bang est à la fois une œuvre divertissante et profonde.

An est une jeune femme vidée d’amour, qui voit chaque jour son univers prendre de l’expansion par l’être qui se dédouble d’elle, bien niché dans la chaleur de son corps; Max retrouve en son ami Roubi-Doux des réponses brutales; un groupe de soutien aux tumeurs bénignes se met en place; Eepie Carpetrod se regarde vieillir au sein d’un espace-temps exponentiel, pour voir son existence se contracter encore plus rapidement vers la fin de sa vie; une tuerie fait table rase d’une dizaine de bonshommes allumettes; un père et sa fille travaillent étroitement afin de recréer des œuvres nostalgiques; une veuve alcoolique parle à une pierre de curling; on soupçonne un astronaute de vouloir se suicider. Malgré l’apparente extravagance des récits de Neil Smith, les histoires sont fluides et captivantes. Sur le lot, il n’y a peut-être que la dernière histoire qui me rejoigne moins, ce qui est indéniablement une bonne moyenne si l’on compare ce récit à l’ensemble de l’œuvre.

Je recommande donc très fortement cette dernière parution, sortie aux éditions Alto, qui m’a permise de plonger dans un gigantesque et agréable trou noir littéraire, où le temps semblait se dissoudre lentement près de moi au même rythme que mon plaisir me submergeait. Selon moi, le plaisir de la lecture réside entre autres dans sa faculté de plonger le lecteur dans une autre dimension, permettant ainsi à ce dernier de décrocher de son univers afin de se permettre de pouvoir voyager dans d’autres.

*Le Fil rouge remercie les éditions Alto pour le service de presse.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Chercher la foi dans les Hautes Montagnes du Portugal avec Yann

C’est avec une immense joie que je me suis plongée tête première dans le dernier roman de Yann Martel, Les hautes montages du Portugal. Il faut que vous sachiez que présentement, dans mon top 10 de livres préférés, Yann Martel et l’Histoire de Pi sont en première position, alors évidemment que j’allais faire l’achat de son nouveau roman.

Tout d’abord, ce qu’il faut savoir, c’est que l’histoire des hautes montagnes est lente et parsemée de petits détails ici et là, alors ne vous découragez pas trop vite si aux premières pages vous n’êtes pas tout de suite accrochés et que vous vous sentez un peu perdus. Il m’est même arrivé de devoir relire des passages pour bien me souvenir de l’ordre des évènements et mieux comprendre l’histoire, alors soyez sans craintes.

Ce roman porte sur le deuil et sur la présence de la religion dans nos vies, mais il porte surtout sur la foi en général, la foi en la vie, la perte de celle-ci et la foi en quelque chose de plus grand. J’ai clairement un faible pour ce genre de lecture, dernièrement avec mon article sur la nuit de
thumbnail_FullSizeRenderfeu d’Éric-Emmanuel Schmitt, dans lequel d’ailleurs j’avais parlé de la ressemblance avec l’histoire de Pi. Bref, cette fois-ci dans l’histoire de Yann, nous suivons 3 personnages masculins (Tomas, Eusebio et Peter) à travers différentes époques qui ont tous quelque chose en commun, ils ont tous perdu un ou des êtres chers et décident de vivre leurs deuils de différentes façons. Les 3 histoires vont évidemment s’entrecroiser, mais ce n’est que très tard dans le roman que vous y comprendrez quelque chose et encore une fois, fidèle à Yann, des animaux surgiront de part et d’autre dans l’histoire.

J’adore que Yann Martel laisse place à notre propre interprétation encore une fois dans ce livre, comme il l’avait fait dans l’Histoire de Pi et qu’il nous laisse décider qui on souhaite intégrer ou non dans l’histoire, en la prenant au premier degré, second degré et degré religion extrême où chaque personnage nous rappellera Dieu ou Jésus. Croyez-moi, venant de l’athée que je suis, c’est étonnant que des histoires comme celles-ci et celle d’Éric-Emanuel réussissent autant à venir me chercher. Pour être honnête, j’ai préféré la seconde partie du roman où on suit un fan d’Agatha Christie, pathologiste, qui nous transporte dans un tout autre monde que je vous laisse découvrir à votre tour. J’ai d’ailleurs fortement eu envie de me plonger dans un Agatha Christie à la fin de ce roman, ce que je me promets de faire très bientôt puisque j’avoue que je n’ai aucun roman d’Agatha, dont Marjo avec parlé brièvement  ici (je sais, je sais, honte à moi!)…

Sur ce, je vous souhaite un très beau voyage dans les hautes montagnes avec Yann !

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

L’insoutenable légèreté de l’être

« Son drame n’était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s’était abattu sur elle, ce n’était pas un fardeau, mais l’insoutenable légèreté de l’être. »

L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera n’est pas un roman léger. Je ne conseillerais pas de le lire à la plage par exemple. C’est un livre qui se savoure et qui demande de prendre son temps. Il faut se concentrer car chaque phrase est lourde de vérité et plonge dans une réflexion mélancolique.

Je l’ai découvert à l’adolescence dans la bibliothèque de mes parents et j’en avais été bouleversée. C’était mon premier roman mature; un vrai roman d’adulte dans lequel je ne comprenais pas encore tous les passages. Mais je percevais qu’il existe une diversité des points de vue chez les gens à un âge où on pense toujours qu’on a plus raison que les autres. J’ai vu qu’un mot simple comme Amour peut avoir tellement de définitions différentes dans l’imaginaire d’une personne et il faut essayer de se mettre à la place de l’autre pour parvenir à faire durer un couple.

Mes parents vivent depuis toujours une histoire très passionnelle et complexe à saisir, surtout pour l’adolescente que j’étais. Pour moi, la lecture de L’insoutenable légèreté de l’être marque aussi ce moment où j’ai commencé à les comprendre alors que je lisais dans ce livre que l’amour est souvent bien trouble. Le symbolisme était encore plus fort car l’exemplaire que j’avais lu avait été dédicacé par mon père, pour ma mère. « Merci de m’en avoir conseillé la lecture » et le roman s’est naturellement associé à eux. J’ai toujours cette version jaunie dans ma bibliothèque.

Milan Kundera mêle essai philosophique et récit fictionnel. On y suit plusieurs personnages, tous en quête de quelque chose de différent dans leur relation amoureuse : la légèreté, la profondeur, la pureté ou l’amour libre. Il y rajoute un fond historique alors qu’on se trouve au cœur des événements liés au printemps de Prague en 1968 et à l’invasion russe qui vient rétablir un communisme dur et sans liberté.

Tomas et Tereza sont en couple depuis plusieurs années, mais Tomas ne peut s’empêcher de la tromper constamment alors que Tereza rêve d’un amour vrai et unique.  De son côté, la maîtresse préférée de Tomas, Sabine, accumule les relations futiles et fuit toute attache. Franz s’entiche d’elle et quitte sa femme et sa vie paisible alors qu’il s’imagine un avenir durable avec Sabine qui ne veut pourtant pas cette longévité.

L’auteur aborde plusieurs thématiques propres au sentiment amoureux : la fidélité, le sentiment d’appartenance, la liberté, le rapport au corps et à la sexualité, l’amour opposée à la passion… tout y est.

Kundera compare une vision rationnelle de l’amour (ce n’est que le fruit du hasard) à celle plus idéalisée (tout est une question de destin). Est-ce qu’on tombe amoureux parce qu’on croise quelqu’un sur son passage comme le pense Tomas ? Ou est-ce que tout est tracé d’avance comme le croit Tereza?

Les amoureux sont rarement sur la même longueur d’onde, mais ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Ils ne s’aiment pas de la même manière, mais ne savent pas comment l’exprimer.

Le roman oppose deux concepts : la légèreté et la lourdeur. Les personnages s’affrontent constamment car ils n’ont pas la même vision de ce qui est meilleur pour leur destinée. Doit-on préférer une vie insouciante, mais qui semble vide de sens, ou une existence qui a trop de poids, mais parait plus durable?

L’amour est l’illustration parfaite pour illustrer ce dilemme, surtout en interrogeant la pertinence de la monogamie et l’exclusivité.

« Il avait vécu enchaîné à Tereza pendant sept ans et elle avait suivi du regard chacun de ses pas. C’était comme si elle lui avait attaché des boulets aux chevilles. À présent, son pas était soudain beaucoup plus léger. Il planait presque. Il se trouvait dans l’espace magique de Parménide : il savourait la douce légèreté de l’être. »

Et pour finir, puisqu’on parle sur Le Fil rouge de la force de la lecture, je souligne ce passage qui est un des plus beaux que j’ai lus pour la décrire:

« Contre le monde de la grossièreté qui l’entourait, elle n’avait en effet qu’une seule arme : les livres qu’elle empruntait à la bibliothèque municipale; surtout des romans : elle en lisait des tas, de Fielding à Thomas Mann. Ils lui offraient une chance d’évasion imaginaire en l’arrachant à une vie qui ne lui apportait aucune satisfaction, mais ils avaient aussi un sens pour elle en tant qu’objets : elle aimait se promener dans la rue avec des livres sous le bras. »

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Je voulais du doux

L’angoisse s’invite souvent chez moi. J’ai le doute amical.

Envahie par le stress à longueur de journée, je cherche constamment la sérénité, le calme, le paisible. J’ai décidé très tôt que le voyage me servirait d’exutoire. Que loin de mes responsabilités, je trouverais enfin le calme que je guette tant. J’ai passé des jours à imaginer l’ailleurs comme un lieu des rêves achevés. Comme si je n’arriverais à me poser que dans l’action.

J’espérais voir le monde, sauter d’un endroit à l’autre et respirer enfin.

J’ai enchainé voyage sur voyage, année après année, en niant le fait que je faisais tomber toutes mes barrières en décidant de quitter la maison. En oubliant qu’ainsi je créais le plus grand déséquilibre chez moi. Que me mettre en danger faisait exploser mon niveau de stress, que celui-ci devenait grand, si grand, que j’en perdais mon besoin de voir le monde.

Je passe constamment du désir de partir à l’envie de rester.

C’est quand je suis sur le point de prendre mon envol, quand je me retrouve sur le bord du précipice, à guetter le départ, que la panique s’empare de moi. Montréal ne m’a jamais semblé aussi grandiose que durant ces jours amers où je sais que je vais la quitter.

Quand je fais mes bagages, je ne me permet que le minimum. Quelques chandails, quelques pantalons amples qui me permettront de me glisser ou bon me semble. Puis vient le moment fatidique. Quel objet, petit et simple, saura m’accorder une pause dans le temps, une fois partie à l’étranger? Quel objet deviendra ma maison, mon antre, mon coin de doux pour calmer mon esprit qui s’évertue à ne pas se taire?

Irrémédiablement, mon choix se tourne vers un livre.

Je me trouve habituellement dans un tel état de panique, lorsque je m’envole pour de longs mois, que je ne cherche plus vraiment la nouveauté littéraire. Je guette le réconfort. Je n’espère plus être surprise, je ne veux pas découvrir du neuf, je cherche le doux pour la gorge, le doux pour mon âme. Je plonge au coeur des livres qui me font le plus de bien. Qui effacent les doutes pour me permettre d’être paisible à nouveau. Je tombe dans le connu.

Je cherche la maison.

Je fouille les rayons de ma bibliothèque en quête du roman au format parfait, qui me donnera envie de m’y plonger lorsque tout changera autour de moi.

Il y a eu Histoire de Pi, de Yann Martel, qui me touchait d’une grande manière et qui m’a guidée alors que je quittais cinq mois pour l’Europe.

Il y a eu Ensemble c’est tout, d’Anna Gavalda, que j’ai lu lors de mon arrivée en Inde.

Il y a eu Le vicomte de Bragelonne, d’Alexandre Dumas où je me plongeais après mes journées de travail.

Il y a eu Kundera, Pancol, Rowling…

Tous ces livres m’ont suivie au coeur de mes folles aventures. Lorsque je perds pied et que je crains mon environnement nouveau, ils me servent de guides. Ils sont avec moi suffisamment longtemps pour que j’en vienne à oublier mes craintes. Ils me donnent l’élan suffisant pour ouvrir mes yeux et gouter à ce changement extérieur. Les livres sont ma maison en temps de tempête. Ils me réchauffent et me font sentir chez moi suffisamment longtemps pour accepter la transition que j’ai voulue.

Ils m’aident à me perdre et me lancer dans le vide à nouveau.

Ils sont le début de tous mes grands voyages.

Crédit photo: Étienne Grenier

Le destin tragique des amoureux

Racine, c’est lourd.

– Un gars qui a pas le préjugé à la bonne place.

J’ai connu Racine à 14 ans, au coin St-Jean et Turnball à Québec (feu le Colisée du livre). J’avais acheté deux, trois bricks à la reliure en décomposition parce que, déjà, je savais que je deviendrais comédienne. Il fallait que je me prépare, que je connaisse mes classiques. Parce que le théâtre, c’est sérieux. Point.

Je n’ai jamais ouvert un livre de Racine avant mes 18 ans. Je clamais haut et fort que c’était cool lire Racine, que moi aussi je rêvais de jouer Phèdre alors qu’au fond, je ne comprenais rien de son œuvre. Absolument rien. Je n’arrivais pas à trouver de sens dans ses jolies suites d’idées et dans ses phrases habilement maîtrisées mais particulièrement bourrées d’adjectifs. Plus tard, j’ai compris que ces regroupements d’idées portaient un nom : alexandrins. J’ai aussi compris que les tragédies de Racine sont celles que nous vivons quotidiennement. Ce sont celles qui habitent notre cinéma, qui font en sorte qu’Unité 9 persiste encore après quatre années. Non ce n’est pas lourd lire Racine. Enfin, un peu oui. Et pourtant, c’est simple et rempli de sens.

Racine a su mélanger l’impossible et le beau : poésie et fatalité. Voilà pourquoi aujourd’hui je ne néglige plus Racine.

Si bien que lorsque je suis tombée face à face avec le nouveau roman de Nathalie Azoulai, nommée aux prix Médicis, j’ai été happée par son titre. TITUS N’AIMAIT PAS BÉRÉNICE. …. Titus? LE Titus qui aimait trop Rome, au point de saccager son amour pour Bérénice? Bérénice? Reine de Palestine? Héroïne de Racine? Le ton était donné, il ne m’en fallait pas plus pour acheter le roman.

On pourrait croire que l’œuvre d’Azoulai est une biographie de Racine, qu’on y décortique son évolution et qu’on tente de comprendre son cheminement teinté de tragédie… C’est un peu ça. Mais encore plus. Titus n’aimait pas Bérénice est un doublé, nous offrant d’une part le récit de ce maître de la littérature et nous offrant aussi l’histoire d’une Bérénice moderne. Cette femme qui se voit abandonnée par l’homme qu’elle aime, qui n’arrive pas à fidéliser son Titus, bien trop accroché à sa Roma et à ses enfants. Par cette blessure, cette Bérénice trouve réconfort auprès de Racine. Elle le lit, l’analyse, se retrouve, elle qui était perdue depuis trop longtemps.
Quel est le pouvoir des actes, des mots et des alexandrins de Racine? Ont-ils autant de poids quant à nos tragédies modernes?

Bérénice nous raconte l’histoire de Racine, de Port-Royal à Paris jusqu’à son heure de gloire près du roi. On y découvre un Racine passionné, habité d’une certaine rigueur, mais un amoureux dévasté par la mort de femmes inspirantes qui auront marqué sa vie. Un héros surprenant et bourré de contradictions. Bérénice est émue. Elle se sent inspirée et prête à affronter sa destinée quand l’heure du dernier salut sonnera.

On dit qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour. On dit aussi des tas d’autres choses dont la banalité finit par émousser la vérité.

C’est une idée merveilleuse, une gracieuse proposition de Nathalie Azoulai. On sent tout l’amour qu’elle porte pour l’œuvre de Racine et tout le poids du chagrin quand la passion n’arrive plus à retenir l’amour et l’attachement. Ceci n’est pas un livre réconfortant, mais il demeure un passage obligé pour les cœurs brisés. Classique, original et habilement documenté, on ne sort pas indemne de notre lecture. On se sent happé par les mots, par les sentiments qui, à des siècles opposés, demeurent les mêmes, si ce n’est pas plus intense.

Le désir qu’on a pour quelqu’un est une chose violente, dit Jean. Il vous pousse des griffes au bout des doigts.

Que vos amants soient des vautours, mais vos héroïnes?

Pourquoi y échapperaient-elles?

Parce que ce sont des femmes.

Et moi, je crois que c’est tout le contraire.

Il faut aussi avouer que ce roman est marquant par son personnage de Bérénice moderne. Nathalie Azoulai réussit à nous présenter le profil d’une femme moderne forte et fière malgré le deuil qu’elle porte. Cette femme est partout dans l’œuvre de Racine. D’Iphigénie à Andromaque, ces femmes aux destins tragiques n’en demeurent pas moins des figures marquantes de la littérature. Elles sont les enjeux de leurs œuvres.

Titus n’aimait pas Bérénice
est une œuvre qui nous chamboule et nous rend curieux. Nathalie Azoulai a su intriguer le lecteur et par sa générosité m’a donné le goût de redécouvrir Racine.

Malgré tout, on se perd dans son propos… Malheureusement. Cette trop longue biographie nous fait perdre le fil quant à la destinée de notre Bérénice moderne. Et c’est le combat qui nous intéresse, celui qui nous prouve que l’œuvre de Racine est encore vivant à l’ère de notre génération qui vit souvent l’amour comme une fatalité. N’est-ce pas une tragédie que l’amour moderne? De se plaire, de se quitter sans s’accuser?

Lorsque j’ai terminé ma lecture, je me suis demandé ce que Racine aurait à dire sur notre génération. D’une part, j’ai la conviction que le combat mené par les femmes d’aujourd’hui viendrait l’émouvoir, l’apaiser. Mais nous trouverait-il las d’espérer?

Cette lecture me laisse encore perplexe sur l’évolution de la société et de ses enjeux. Elle me donne envie de croire que la beauté, l’amour, la poésie et la loyauté sont des combats qui persistent encore et que même si nous écrivons à coup de sacre et de points d’exclamation, on essaie toujours d’honorer ce que d’autres ont commencé il y a si longtemps.

Une lecture pleine de sens, qui réussit encore à nous émouvoir et à nous donner espoir en le pouvoir des mots. Parce que oui, Racine est toujours vivant. Je l’avais peut-être sous-estimé, je l’avoue. Et depuis, il ne cesse de me hanter.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

À la fin ils ont dit à tout le monde d’aller se rhabiller : l’errance humaine mise à nu

Encore les mouches. Il est seize heures sept. Je me couche, je ferme les yeux, je tourne dans le lit, je pense à des légumes frais, j’emmêle mes pieds dans les draps puis je pense à quelque chose que j’oublie, je tourne de l’autre côté, je déprends mes pieds, je tourne encore, je remonte les couvertures, je m’assois. Il est encore seize heures sept. J’appelle mon superhéros, qui ne répond pas.

Au fil de mes lectures, je me suis rapidement aperçu que deux éléments m’interpellaient beaucoup dans la stylistique d’une œuvre littéraire : les récits d’errance et ceux qui sont découpés en plusieurs fragments. J’aime qu’une histoire m’emporte, même si elle ne possède pas d’intrigue particulière. Je cherche surtout une expérience, et c’est ce que j’ai retrouvé dans le tout premier roman de Laurence Leduc-Primeau. Paru chez les éditions de Ta Mère, cette œuvre au très long titre est divisée en des dizaines et des dizaines de fragments : des longs, des courts, des brefs, des poignants, des tristes, des beaux.

À la fin ils ont dit à tout le monde d’aller se rhabiller met en scène une jeune Québécoise, Chloé, qui déambule dans les paysages que lui offre l’Amérique du Sud. Elle s’amuse ainsi à dresser plusieurs portraits du pays qui l’a adoptée : les tics et les tocs de ses colocataires colorés; les cafés voisins et les chemins achalandés; les coups de vent et les baisers qui réchauffent… Chaque fragment est une esquisse, un coup de pinceau sur notre toile toujours trop vierge. Dans ce pays où la chaleur va de pair avec la sensualité, Chloé est à la recherche du désir de la chair.

Trouver que les garçons sont beaux. Trouver qu’un seul garçon est beau me suffirait. J’aimerais que le ventre me serre à le regarder passer.

Solitaire tout en étant fascinée par l’Autre, Chloé vit dans l’ombre de ses colocataires et reste attentive à ce qui l’entoure. Silencieuse étrangère, elle soulève la beauté de l’existence humaine, qui se retrouve dans les détails les plus minimes comme dans les sentiments les plus laids. Je trouve que de plus en plus d’auteurs.es au Québec prennent le temps de s’épanouir dans la simplicité des mots. Peut-être est-ce seulement le choix de mes lectures, mais je préfère de loin poser un regard sur la condition humaine que de tenter de la dénoncer, et le (premier!) roman de Laurence Leduc-Primeau est l’exemple parfait de ce que je tente d’articuler : on ne juge pas l’autre, on ne tente surtout pas de l’expatrier; on l’observe sans vouloir lui faire de mal, comme l’on s’extasie devant la fragile libellule.

Je recommande cette lecture, puisqu’elle évoque les plaisirs solitaires, les sentiments passagers et les remises en question nécessaires. L’intrigue n’est pas nécessairement présente au sein du récit, mais a plutôt cette tendance à se refléter dans le lecteur lui-même, en nous rappelant notre propre condition d’étranger.

*Le Fil rouge remercie les éditions de Ta Mère pour le service de presse.

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur