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Faire partie du monde… et le transformer pour mieux l’habiter

«Les théories écoféministes sont empreintes d’éléments philosophiques stimulants, offrant des lectures nouvelles de situations actuelles et historiques. L’expérience des premières lectures est à la fois rassurante et déstabilisante. […] Tant de complexité et d’échos forts à la fois. […] Comprendre. Comprendre au point de le sentir dans son corps. Douter, mais douter avec la ferme impression que ce doute même est un processus de solidarisation.»

Ces mots de Maude Prud’homme décrivent assez justement mon expérience de lecture de l’ouvrage collectif Faire partie du monde, réflexions écoféministes, paru aux Éditions du remue-ménage. Dans le texte «Notes sur la négociation du réel», la militante réfléchit, à partir d’expériences personnelles, à la manière dont se manifestent les théories écoféministes dans le concret des luttes environnementales et les obstacles rencontrés par les militantes féministes dans les groupes écologistes. À la lecture de ce texte et de ceux qui l’accompagnent, j’ai oscillé entre une sorte d’exaltation face à la découverte d’analyses et de luttes qui m’étaient auparavant inconnues et la sensation d’avoir maintenant dans les bras un poids lourd à faire courber l’échine, fait d’un mélange d’urgence d’agir, de vertige face à l’immensité du travail à accomplir et d’obstacles à franchir pour faire des luttes en matière d’environnement des luttes véritablement féministes.

Au départ, j’ai souhaité lire ce recueil parce que l’écoféminisme, courant féministe peu et mal connu, m’intriguait pour sa capacité à faire interagir le féminisme et l’écologisme. Étant moins familière avec certains concepts et enjeux discutés, il m’a fallu prendre le temps d’apprivoiser le contenu théorique du livre, mais je l’ai refermé exaltée par les nouvelles perspectives sur le monde que j’y ai puisées.

Les fronts

Avec pour objectif général de «nommer l’écoféminisme contemporain», ce livre en cerne les contours de même qu’il en déploie toute la complexité. L’écoféminisme se donne pour objectif de prendre soin du monde, à rebours de l’idéologie patriarcale violente et dominatrice qui contribue directement à la dégradation de la vie humaine et des écosystèmes dans lesquels elle se déploie. L’écoféminisme questionne et cherche comment faire advenir un monde meilleur. Dans quelles conditions les femmes prennent-elles place au cœur des luttes écologistes? La protection de la vie sur terre est-elle conditionnelle de la fin du sexisme et de toutes les formes de violence faites aux femmes? C’est à ces questions que s’intéressent les 10 femmes qui ont partagé leurs réflexions dans ce recueil. Ainsi réunies, elles montrent qu’adopter une posture écoféministe, refuser l’oppression des femmes et la destruction de la nature, c’est en définitive assurer à la collectivité humaine des conditions de vie décentes dans un environnement naturel protégé des attaques que le mode de vie occidental capitaliste lui inflige.

Leurs textes nous font aussi découvrir que l’écoféminisme est une lutte tentaculaire qui se déploie sur des terrains de lutte aussi variés que le colonialisme, l’alimentation, l’économie, la vie rurale, l’exploitation des ressources naturelles, la division sexuelle du travail, la reproduction et bien d’autres encore. Ces multiples fronts ont pour commune visée la mise en place d’un vivre-ensemble nouveau, contribuant non seulement à la viabilité de la vie sur terre, mais aussi à son inclusivité et au bien-être de toutes et de tous. L’écoféminisme représente également, comme le font voir les femmes autochtones ou issues des pays colonisés et néocolonisés, une lutte contre le colonialisme et ses effets dévastateurs sur les peuples et les territoires. Hélas, le recueil donne bien peu de visibilité aux personnes autochtones et aux personnes racisées, dont la place dans les luttes écoféministes est pourtant fondamentale.

Un monde commun habitable

Au départ, il y a ce regard désolé porté sur un monde dont le mode de fonctionnement et la manière d’accéder au confort et à la prospérité reposent sur l’appropriation et la destruction de la nature. Comment maintenir la vie alors que notre mode de vie actuel et la manière dont nous interagissons les unes et les uns envers les autres sont violents, injustes et destructeurs? Ce livre prend la forme d’une série d’appels à la solidarité en vue de prendre collectivement soin du monde. Il s’agit de changer nos rapports interpersonnels et, à l’échelle de la société, les rapports entre les différents groupes sociaux et les rapports que nous entretenons avec notre environnement naturel de manière à assurer le maintien de la vie ‒ de toutes les vies ‒ de manière juste et équitable.

Il exhale de cet ouvrage à la fois un sentiment d’urgence à l’égard de la protection de nos milieux de vie, mais aussi une bouffée d’espoir quant à ce qu’il est possible de faire, ensemble, pour résister à la domination et défendre le vivant. Changer le monde semble possible et accessible, dès lors qu’on ose repenser nos manières d’être ensemble au cœur du monde. L’écoféminisme fait appel au collectif et à notre interdépendance fondamentale, à contre-courant de l’individualisme et de la compétition, pour retisser les liens et mettre fin à toutes les formes de domination. Ce dont nous avons besoin, finalement, c’est de «tisser des solidarités concrètes et des pratiques d’écoute profonde».

Faire partie du monde est incontestablement un ouvrage que je conseille à celles et ceux qui souhaitent apprivoiser les idées écoféministes dans leur diversité foisonnante, s’engager un peu plus dans ce monde que nous habitons toutes et tous ensemble, s’indigner et trouver l’élan nécessaire pour lutter, résister et créer un monde meilleur.

Et vous, quelle lecture vous a fait découvrir de nouvelles manières de prendre soin du monde?

Merci aux Éditions du remue-ménage pour le service de presse.

De là où nous venons

Je sais qui je suis. Mais je sais aussi que cette affirmation est bien peu suffisante pour répondre à tous nos questionnements. Bien que j’aie la certitude d’être née un premier juin 1992 à l’hôpital Saint-François-d’Assise de parents heureux et aimants, je n’en demeure pas moins curieuse de mes origines et de tout ce qui a pu façonner la personne que je suis devenue. Certaines qualités me proviennent directement de mes géniteurs d’amour, mais aussi (malgré le déni), plusieurs défauts. Nous sommes toujours fiers d’étaler nos talents et nos connaissances, mais toujours peureux à l’idée d’avouer aux autres ce que nous savons trop peu.

Je crois que la plus grande question de tous les temps est sûrement celle qui nous angoisse tous le plus : qui sommes-nous? Même si nous connaissons notre parcours sur le bout de nos doigts et que nous prenons rapidement conscience de ce qui nous fait vibrer et de ce qui nous envenime, il n’en demeure pas moins que la conscience de soi est une quête infinie. Comment savoir si nous sommes à la bonne place au bon moment? Ou si le bon se démarque du mauvais? Mais surtout, est-il possible de se définir sans le regard d’un parent?

Tous ces questionnements sont au centre d’une œuvre vibrante qui a su se démarquer au courant de l’année 2017. En effet, le premier roman de Lisa Ko, The leavers, est encensé par la critique américaine depuis sa sortie. Définissant le rôle de l’Amérique dans l’immigration, Lisa Ko nous offre une histoire bouleversante et percutante qui nous pousse à nous questionner sur l’inévitable nécessité de respecter nos origines.

Home Alone


The leavers est le récit de Deming Guo, jeune homme d’une douzaine d’années, et de sa mère Polly. Tous deux d’origine chinoise, ils évoluent au sein de la société américaine dans un petit appartement délabré de New York avec d’autres colocataires. Un jour, la mère de Deming part travailler au salon de manucure et ne revient jamais. Abandonné à lui-même, le jeune Deming se verra par la suite adopté par une famille américaine. Voulant faire de lui à tout prix la figure parfaite de l’american kid, elle le renomme Daniel. Mais au fil des années, les choses n’évoluent pas au rythme des attentes des parents adoptifs. Maintenant âgé de 19 ans, pris au piège par plusieurs dizaines de milliers de dollars de dettes, Daniel est de retour à New York à la recherche de réponses à ses envies. Rapidement, il en viendra à l’évidence que sa mère biologique n’est pas remplaçable et que sans elle, il ne pourra jamais réellement connaître la personne qu’il est et celle qu’il doit devenir.

The leavers est un magnifique récit sur la famille et sur la dure réalité qui sépare la plupart d’entre elles. C’est une prise de conscience sur l’immigration et sur toute la controverse entourant celle-ci. Mais avant tout, c’est un hommage aux choses que l’on ne peut pas nommer, celles qui nous unissent à tout jamais à une certaine culture, à une religion, ou à un être humain.

Telle mère, tel fils

Alternant les points de vue de la mère et de l’enfant, le livre est extrêmement bien construit et divisé. Nous proposant de longs chapitres où chacun des personnages témoigne sans gêne de ce qui l’habite, on arrive à tracer rapidement un portrait juste de ces deux protagonistes. Se déplaçant entre passé et présent, on assiste à une construction efficace du récit tout en le rendant de plus en plus intéressant. Les raisons qui ont poussé Polly à abandonner son fils demeurent assez vagues pendant un long moment, et pourtant, on ne peut détacher notre regard de ce magnifique personnage très complexe. 

Ayant fui illégalement pour l’Amérique alors qu’elle était déjà enceinte, ce personnage féminin est ancré par un désir d’évolution et de féminisme. Cette femme qui rêve de voyager, de ne pas se contenter d’une petite vie rangée dans un village en Chine et qui réussit à s’évader malgré les doutes de son entourage est un exemple de pur courage. Personnage fort compliqué, franc et sans méchanceté, on s’accroche facilement à elle et à son désir de liberté. Pour plusieurs immigrants, l’Amérique demeure l’exemple concret d’émancipation. Il est intéressant d’assister à l’avant/après, soit celui de son arrivée dans les années 90, et celui de la prise de conscience dans le moment présent. Un personnage tout en subtilité qui donne au mot « maternité » un tout autre sens.

Même chose pour le personnage de Deming (ou Daniel). Il est intéressant de voir l’évolution de ce personnage, abandonné à un âge où la conscience est assez développée. Ayant souffert toute sa vie de l’abandon de sa mère, c’est comme s’il n’avait jamais vraiment accepté l’amour de qui que ce soit d’autre, de peur de le perdre par la suite. C’est un exemple crève-cœur du trouble de l’attachement et de la peur du deuil. Bien que le personnage soit âgé de 19 ans, on a parfois l’impression qu’il reste encore ancré dans cette réalité du petit garçon de douze ans, comme si la vie s’était terminée lorsque sa mère l’a quitté. N’arrivant pas à se fondre dans un mode de vie typiquement américain, sa résistance devient la marginalité. C’est un homme avec si peu d’assurance et tellement de peurs qu’on en est troublé tout au long de l’ouvrage : même si Deming « s’autosabote », on ressent en lui une lueur de courage et une grande force, comme celle de sa mère. 

Ainsi, la rencontre entre les deux personnages est très émouvante. Si des années et un monde entiers sans aucun signe de vie les séparent, on sent qu’un lien indéfinissable les réunira à tout jamais. Ils sont deux aimants et ne peuvent évoluer l’un sans l’autre, même à des centaines d’heures de route. C’est une entité qu’il faut démystifier tout au long des 330 pages.



Faire la paix avec le passé

Une des grandes forces de l’œuvre est la simplicité des personnages et des lieux. Puisque le roman s’étale sur une dizaine d’années, Lisa Ko préfère garder le récit propre à ses deux personnages et à leurs proches immédiats. Ainsi, le lecteur peut assister aux retrouvailles de quelques personnages et aux éléments clés de la vie de Deming et Polly. 
Bien que les personnages soient à jamais habités par l’abandon, ce retour aux sources est une façon de fermer une boucle et de trouver la liberté qui les conditionne depuis leur arrivée en Amérique. Ce qui les délivre et leur rend leur liberté n’est pas l’Amérique en elle-même, ce sont les liens du sang. 
De plus, le portrait tracé sur l’immigration aux États-Unis est assez troublant, s’intéressant à la déportation, à l’immigration illégale et aux camps de réfugiés. On assiste donc à des moments troublants et révélateurs qui relancent le débat sur la condition de ces gens, sur leur qualité de vie et sur les droits de la personne.

Bien que versant parfois dans le mélodrame, on termine le livre avec un petit baume sur le cœur : Lisa Ko a su illustrer les failles d’un système ainsi que celle du cœur humain.

The leavers ne laissera personne indemne. C’est un livre brillant et touchant qui tantôt nous ébranle, tantôt nous fait sourire. Bien ficelé et dialogué, on comprend rapidement l’attention médiatique dont l’œuvre a été victime. Même en exposant certaines problématiques de la société, The leavers réussit à en soulever une quantité d’autres auxquelles nous devons répondre en tant qu’être humain.

J’ai terminé ce livre avec cette douce sensation qu’est la fierté, car peu importe d’où nous sommes, et où nous allons, il ne faut jamais oublier d’où l’on vient. C’est un retour aux sources qui nous permet d’avancer.
 Si plusieurs disent qu’il faut laisser le passé au passé, je ne suis pas d’accord. J’ai plutôt la nette conviction qu’il faut parfois regarder en arrière pour mieux se retrouver.

Et vous, quelles œuvres vous ramènent aux sources et vous rendent fiers de vos origines?

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Pétillante en toutes circonstances : Albertine ou la férocité des orchidées

Le fuchsia saisissant de l’endos du livre, les lèvres roses qui titillent les fraises de la couverture : qu’Albertine ou la férocité des orchidées soit un roman d’une exubérance toute féminine, aussi malcommode qu’impudique, ne surprend pas. C’est plutôt le caractère explicite du livre qui étonne, explosant sur la page avant même qu’on ait le temps de comprendre dans quoi on s’est embarquée. Une fois remise de l’émoi causé par les premiers passages croustillants, on se rend vite compte qu’Albertine revisite habilement les codes de la chicklit, arrivant tout autant à en rire qu’à leur rendre hommage.

Au début du livre, notre héroïne titulaire est une trentenaire à la carrière incertaine, écrivaine mais aussi assistante d’une polémiste réputée ; elle habite Hochelaga-Maisonneuve avec ses trois chats et ses bibliothèques pleines de livres. Un peu misanthrope, elle n’est pas moins curieuse de tout : de la littérature, de la culture populaire, des personnes qu’elle fréquente et de celles qu’elle reluque. Délurée et libertine, Albertine veut tout vivre et tout toucher ; sa sexualité, et le plaisir qu’elle en retire, occupe une grande place dans son quotidien. Le roman la suit alors qu’elle navigue entre quelques amants, devient écrivaine fantôme pour une grande femme d’affaire, se met à l’exercice physique pour apaiser sa meilleure amie coach de fitness, et tombe finalement amoureuse d’une animatrice télé.

Fidèle à la plus pure tradition de la chicklit, Albertine se met dans des situations pas possibles et dit ce qu’il ne faudrait pas dire. Mais elle a le cœur résolument à la bonne place et, pétillante en toutes circonstances, narre sa vie avec beaucoup d’humour :

Henri s’était mis en tête que nous devions avoir une vie publique ensemble. Il voulait me prouver que nous n’étions pas les deux amants à la complicité aussi forte qu’illicite de la chanson Mappemonde des sœurs Boulay. (p. 141)

Mais ce qui est vraiment rafraîchissant, c’est qu’Albertine est, d’un bout à l’autre du roman, portée par sa propre recherche de plaisir (et de bonheur!), par ses désirs à elle – les siens et pas ceux des autres, jamais. On parle de plus en plus du désir féminin, mais on le met rarement en scène de façon aussi décomplexée, sans essayer de le faire entrer dans les cases prévues par les fantasmes masculins. En fait, tous les personnages féminins du roman, complexes et bien rendus, ne peuvent pas être catégorisés facilement : la patronne d’Albertine est une intellectuelle de droite, une agente du chaos qui aime particulièrement faire enrager l’opinion publique mais qui croit beaucoup au talent de notre héroïne ; la femme d’affaire qui embauche Albertine afin de rédiger sa biographie est un requin particulier, composé d’un mélange de formules entrepreneuriales toutes faites et d’énergie sexuelle ; l’animatrice télé est magnifique, mais ambitieuse, pleine de projets ; la meilleure amie d’Albertine se démène pour faire avancer sa carrière, malgré un chagrin d’amour doublé d’une trahison. Les hommes, à côté, semblent tous assez pitoyables.

Si les ressorts de l’intrigue ne fonctionnent pas toujours (la grande querelle amoureuse avec l’animatrice télé, par exemple, est décevante), l’ensemble est charmant. L’écriture est fluide, soutenue mais accessible, et sert très bien le caractère déjanté d’Albertine et de ses mésaventures. Irrévérencieux et impudique, le roman n’est peut-être pas tout à fait adapté à la lecture en transport en commun (à moins que, contrairement à moi, vous savez demeurer de marbre lorsque votre voisin se penche sur votre épaule pour mieux lire l’une des nombreuses scènes érotiques), mais sa vivacité saura assurément repousser la grisaille hivernale.

Connaissez-vous d’autres romans qui mettent en scène le désir féminin?

Julie Boulanger et Amélie Paquet. Albertine ou la férocité des orchidées. Éditions Québec Amérique (2017), 237 pages.

Le fil rouge tient à remercier Québec Amérique pour le service de presse.

Poésie, poésie québécoise, colère, la fin du monde est en osti. stopstopstop,

Découverte : La fin du monde est en osti (pis moi avec)

      La colère est un sentiment que je trouve légitime. Les milieux militants que je fréquente m’ont appris rapidement à ne pas tomber dans le « tone policing » – soit la police du ton. Les gens ont le droit d’être en beau fusil, et de ne pas se taire. Publié récemment aux éditions stopstopstop, La fin du monde est en osti de Saint-Claude est un hymne à cette colère, à ce désir de la revendiquer et de l’utiliser à bon escient. La colère serait, en ce sens, politique. Ici, elle se veut également poétique.

« Le soleil est tombé

Ramassez-lé tabarnak! »

      On m’a offert ce recueil en cadeau – allô Ronan! – et je n’étais pas toute de suite prête à le lire. Je savais que ça allait me rentrer dedans. Je savais que ça allait rouvrir des plaies qui étaient encore sanguinolentes. Je l’ai gardé au fond de ma sacoche pendant près d’un mois sans l’ouvrir. Je le feuilletais parfois, mais sans jamais trop vouloir m’y plonger. Il faut savoir que ce petit livre traite d’un sujet qui me touche personnellement et qui a le potentiel de rejoindre énormément de gens malheureusement : la peur de ne jamais se relever, ou d’un jour devoir le faire, c’est selon.

            « On se dit :

            Il n’y a pas de porte de sortie.

            Il n’y a plus d’instant de bonheur.

            Il n’y a que la routine saupoudrée de tragédies.

            Il n’y a que la domination des choses à faire et des choses

            qui nous font.

            Puis on dit non. »

      L’existence humaine se transforme en lieu clos dans les textes de Saint-Claude. L’esprit humain est à la dérive, mais s’accroche encore un peu (mais juste un peu). La fin du monde est en osti est le parfait livre de poche (ou de sacoche, han) : il n’y a pas de récit linéaire, les fragments sont éparses et bien souvent inégaux. Je ne dirais pas que ce sont tous les poèmes qui sont bons puisque certains sont franchement peu originaux. Par contre, l’alternance entre la richesse de certains vers et la pauvreté d’autres renvoie le lecteur ou la lectrice à une réalité un peu plus juste, pas mal moins spectaculaire. La vraie de vraie vie, enfin.

            « La survie est un mot trompeur. On devrait dire la sous-vie. »

      Ça m’a fait du bien de souffrir pendant ma lecture. De me reconnaître dans des situations laides et peu gracieuses. Je me sentais respectée en lisant Saint-Claude, un peu comme si ce dernier ne souhaitait pas m’impressionner par sa poésie, mais plutôt me tendre un miroir à travers elle.

      La réalité est une routine bruyante et affolante. La vulnérabilité présentée dans le recueil de Saint-Claude est tranchante et inspire fortement les introspections. Je le recommande à celles et ceuux qui « trouve[nt] la vie courte, mais longue par p’tits boutes», comme le chantait notre bien-aimé Dédé.

Croyez-vous que la colère est un sentiment légitime, ou qu’elle est plutôt une nuisance?

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Un parfum de cèdre: l’hiver des sentiments

Best-seller international vendu à trois millions d’exemplaires qui figure sur la liste des 100 livres incontournables d’ici de Radio-Canada et choix du Oprah’s Book Club, ce premier roman de l’auteure canadienne Ann-Marie MacDonald m’intriguait. J’ai choisi de me lancer dans cette brique de 700 pages, une fiction à saveur historique qui m’a transportée totalement ailleurs, dans une toute autre époque.

Île du Cap-Breton, Nouvelle-Écosse, nous sommes au début du 20e siècle. James Piper, réparateur de piano, s’enfuit avec Materia Mahmoud, fille d’une riche famille d’immigrés libanais, puis il l’épouse. Kathleen, Mercedes, Frances et Lily naîtront de cette union, mais bien vite, les liens se déchireront, la famille se déconstruira au gré des malheurs, des drames et des aléas de la vie qui modifieront le destin de chacun.

Paru en 1996 dans sa version originale, Fall on your Knees, et traduit en 1999, le livre dépeint un quotidien plutôt sombre où les tourments personnels de chacun affectent le bonheur de la famille.

Il y a des passages qui m’ont renversée, c’est dur par moment, il y a beaucoup de moments d’ombre. Un papa qui s’en va faire la guerre, une jeune adolescente qui décide de se prostituer, des bébés mort-nés, une enfant qui incarne le diable. Et puis, certains passages de lumière, une nouvelle amitié qui se forme, la famille qui se recoud et surtout, les morts qui continuent à vivre dans la mémoire au parfum de cèdre de ceux qui les aiment.

C’est aussi un roman dans lequel on s’accroche, grâce au mélange de suspens qui nous tient en haleine, de mystère où certaines choses ne peuvent s’expliquer ou restent secrètes. Avec l’habileté de la conteuse, on plonge tout de suite dans cette histoire à travers laquelle perce parfois des moments d’espoir durant lesquels on ose espérer que les choses changeront pour le mieux.

Un roman inspiré de l’héritage familial de l’auteure

Si le roman d’Ann-Marie MacDonald est si captivant, c’est surtout parce qu’il est bien construit et l’écriture est presque poétique, mais aussi parce que son histoire est très réaliste. Le temps arrêtait d’avancer pendant que mes cinq sens étaient en alerte. En effet, on sent l’air salin, on goûte les saveurs de la cuisine libanaise, on entend le chant renversant de la chaude voix de Kathleen et les notes du piano qui l’accompagne, on voit les paysages de cette ville minière du Cap-Breton et de son bord de mer.

Femme pluriel

Dernier point que j’aimerais souligner. Un parfum de cèdre, c’est l’histoire d’Elles, c’est un portrait diversifié de filles au caractère fort (parfois enfoui, parfois omniprésent). Une mosaïque de fille devenue adulte trop tôt, d’adolescente à la découverte de sa sexualité, d’artiste qui rêve de carrière, de sœur qui doit rester à la maison pour répondre aux besoin de la famille. Les femmes sont mises de l’avant dans Un parfum de cèdre. Et elles sont uniques, leur parole est puissante et chacune d’elles est la lueur d’espoir qui tente de percer à travers le livre.

Et vous, dans quel sorte de roman aimez-vous vous plonger pendant l’hiver?

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Poupée volée ; entre obsession et maternité

Je me fais un point d’honneur de lire tout ce qui est traduit en français de l’auteure italienne Elena Ferrante, auteure de la série à énorme succès L’amie prodigieuse, série soit dit en passant EXCELLENTE que je vous recommande sans plus tarder, j’en ai d’ailleurs parlé ici et ici. L’an dernier, j’ai aussi lu Les jours de mon abandon de cette auteure. Comme ce dernier, Poupée volée est un roman individuel, qui ne concerne pas la saga, même si en le lisant, je ne pouvais m’empêcher de penser aux personnages de la série. J’ai d’ailleurs trouvé beaucoup de points communs entre le personnage principal et Leda; elles ont un peu un destin semblable. Alors si vous aviez besoin d’un livre pour l’attente du dernier roman, je vous recommande Poupée volée.

Obsession 

Poupée volée est un roman psychologique qui raconte l’histoire de Leda, une universitaire de 48 ans qui décide d’aller passer l’été près de la mer, proche de Naples, histoire de préparer ses cours tout en profitant du beau temps et en s’offrant des instants de calme. Mère de deux adolescentes qui vivent au Canada avec leur père, Leda se sent libérée de leur départ, au commencement du roman. Elle nous assure se sentir bien, libre, comme elle n’a jamais été. Au fil du roman, on comprend toute la complexité de son rapport à ses filles. Elle les aime, mais leur relation est beaucoup plus complexe qu’elle le laisse présager dès les premières pages.

Leda se retrouve donc à la plage quand elle remarque une jeune mère jouant avec sa petite fille dans le sable, elle les regarde sans arrêt, elle ne peut dégager son regard de cette scène. La mère donnant l’impression de ne jamais vouloir être autre chose que ça ; une mère jouant avec sa petite fille. Cette dernière joue avec une poupée. Leda se verra devenir obsédée par cette famille qui la confrontera à ses propres failles dans son rôle de mère.

« Un corps de femme fait mille choses différentes, il peine, court, rêve, invente, s’échine, et en même temps les seins grossissent, les lèvres du sexe se gonflent, la chair pulse d’une vie ronde qui est la nôtre, c’est notre vie, et pourtant elle nous pousse ailleurs, elle se détache de nous tout en habitant notre ventre, joyeuse et lourde, aimée comme une impulsion vorace, et pourtant repoussante comme la piqûre d’un insecte venimeux dans une veine. »

D’emblée, on sait (par le titre et le quatrième de couverture) que Leda volera la poupée de la petite fille, alors ce n’est pas vraiment un élément important. Or, c’est de lire et saisir toute l’obsession que Leda a envers cette poupée qui fascine. Roman dérangeant par la grande vulnérabilité de Leda qui nous fait part de ses plus grandes zones d’ombre, que ce soit en lien avec son propre corps, son rôle de mère, la jalousie qu’elle ressent envers ses filles ou encore sur une période extrêmement difficile pour elle. Effectivement, elle est partie de la maison familiale lorsque ses enfants étaient jeunes, car elle se sentait prise dans ce rôle de mère.

Complexe maternité

Étant une femme de lettres, une universitaire, Leda était incapable de concilier sa passion avec son rôle de mère. Ce geste d’être partie, pendant trois ans, la hante et c’est plusieurs années plus tard, en voyant cette femme semblant être totale et entière avec sa petite fille, qu’elle est confrontée à ses faiblesses de mère. Cet été est le moment pour elle de faire un bilan de sa vie, et ce n’est pas très facile.

Voilà ce qui explique la folie qui l’emporte lorsqu’elle décide de voler la poupée de la jeune fille. Elle devient totalement obsédée par celle-ci, ne pensant qu’à elle. C’est un roman que je nommerai comme dérangeant par la teneur des propos qui ne sont pas communs. La plume de Ferrante est toujours aussi concise, précise et belle. Elle nomme avec délicatesse et franchise les émotions de façon pure et incroyablement profonde. Elle arrive avec énormément de talent à nous faire entrer rapidement dans l’intériorité des personnages. Dans ce cas-ci, on a réellement l’impression d’être dans la tête de Leda.

Au final, je suis très heureuse d’avoir foncé sur ce bouquin au Salon du livre de Montréal, c’est une lecture qui dérange, qui m’a sortie de ma zone de confort, mais que j’ai adoré déguster. Maintenant, je ne peux qu’attendre la sortie du quatrième tome de la saga en français ou lire L’amour harcelant, autre roman de Ferrante que je n’ai pas eu la chance de découvrir.

Et vous, attendez-vous avec impatience la sortie du tome quatre de la saga ?

 

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Sur les traces de Charlotte

Les plus perspicaces d’entre vous auront remarqué que ce livre porte mon nom. C’est d’ailleurs ce qui m’a attirée à lui. Il me narguait du bas de ma (trop grosse) pile de livres à lire et a miraculeusement fini entre mes mains, vainqueur contre tous ces autres ouvrages qui attendent depuis déjà trop longtemps.

Charlotte, de David Foenkinos, est un livre simple et tragique, mais aussi un livre d’une douceur incroyable, malgré les sujets lourds dont il traite.

L’obsession d’un auteur pour une artiste

Huit ans. David Foenkinos a passé huit ans de sa vie à penser à Charlotte Salomon, l’artiste peintre qui mourut à l’âge de vingt-six ans alors qu’elle était enceinte. Huit ans à retracer ses moindres pas, et à essayer de comprendre une femme qui était tout sauf simple. Huit ans qui se terminent par ce livre, cadeau qu’il nous offre et qui nous permet de connaître cette femme que la vie a laissé tomber.

C’est que, dès les premières pages, Charlotte est un prénom qui est lourd de sens. Comment s’en sortir indemne lorsque notre mère nous donne le prénom de sa sœur morte, qui a quitté la vie en sautant du haut d’un pont ? Elle devra apprendre à affronter les aléas de la vie, en se remémorant sans cesse ces paroles que prononçaient sa mère, avant d’elle aussi la quitter :

« Souvent, elle raconte à Charlotte qu’au ciel tout est plus beau.

Et ajoute : quand j’y serai, je t’enverrai une lettre pour te raconter.

L’au-delà devient une obsession.

Tu ne veux pas que maman devienne un ange ?

Ça serait prodigieux, n’est-ce pas ?

Charlotte se tait. »

Un poème de deux-cent-cinquante-quatre pages

Vous l’aurez remarqué, David Foenkinos n’a pas écrit ce livre en texte suivi. Il a plutôt choisi de le séparer phrase par phrase, de sorte que le lecteur a l’impression de lire un très long poème. Il a essayé de l’écrire des dizaines de fois, sans succès, jusqu’au moment où il a décidé de l’écrire une phrase à la fois, de façon saccadée. Je ne peux que remercier toutes ces fois où il n’a pas su l’écrire, car c’est un peu grâce à elles que ce livre est ce qu’il est.

Chaque phrase devient donc lourde de sens, comme le prénom qui les a inspirées. Chacune d’elle demande un temps de réflexion, qu’on s’y attarde et qu’on l’apprécie. Aucune d’entre elles ne se perd dans une marée de mots, et chacune peut être savourée à sa juste valeur.

Et au milieu de toutes ces phrases qui nous rapprochent un peu plus de cette femme qui, comme tant d’autres, a vu sa vie chamboulée par la deuxième guerre mondiale, se trouvent des phrases qui nous rapprochent un peu plus de celui qui les a écrites. On suit non seulement le parcours de Charlotte, mais aussi celui de David, qui retrace ses moindres pas.

Ce livre, qui a remporté les prix Goncourt et Renaudot en 2014, est une perle de la littérature, un passage obligé pour quiconque aime refermer un livre avec le petit pincement au cœur de la fin d’un chef-d’œuvre qui ne pourra jamais être relu pour la première fois.

Et vous? À quel livre n’avez-vous pas pu résister, malgré tous ces autres qui vous attendaient?

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Martin John, circuits d’un homme dérangé

Je ne sais pas pour vous, mais depuis quelques années j’essaie, comme Anne-Marie, de lire davantage de romans écrits par des femmes. Dans ma PAL se trouvait un beau livre orange vif, à la quatrième de lecture singulière :

Martin John, un délinquant sexuel, a été envoyé à Londres par sa mère pour échapper aux autorités. Depuis, il doit naviguer seul dans cette ville hostile où tout conspire à le faire dévier de la routine implacable et absurde à laquelle il s’est astreint. Le piège semble se refermer sur lui alors qu’un agaçant chambreur, sans doute un espion envoyé par la police, fait irruption dans sa vie.

J’ai été tentée de lire cette fiction qui a connu un succès populaire, principalement parce que l’humour grinçant était mentionné dans presque toutes ses critiques et parce que son auteure est une femme : Anakana Schofield, une Canado-Irlandaise.

Le chemin d’un prédateur

Cette écrivaine s’amuse tout au long du roman à construire un récit dont la forme cyclique et répétitive engouffre le lecteur dans le mode de vie aliénant du récidiviste. De grandes pages remplies seulement par quelques mots ponctuent le récit et laissent le lecteur respirer avant de replonger dans les circuits de Martin John. Si le protagoniste semble suivre des règles qu’il s’est données, ou encore celles de sa mère, on ne se retrouve pas moins avec la sensation désagréable d’être perdue dans un jeu de serpents-échelles situé principalement dans l’atmosphère étouffante des circuits qu’il suit maladivement pour échapper aux autorités, aux espions et à ses désirs qu’il ne doit plus assouvir.

Mauvais timing

J’ai eu beaucoup de mal à rencontrer le personnage de Martin John et de sa mère. Au fil de ma lecture, je cherchais à avoir de l’empathie pour eux, sans jamais y arriver. J’ai plusieurs règles non écrites dans mes habitudes littéraires, notamment celle de ne jamais laisser tomber un livre. Dans ce cas-ci, je suis tout de même heureuse d’être arrivée au bout des 368 pages, très certainement parce que le portrait somme toute réaliste de Martin John – soit de toujours acheter certains journaux, de ne pas aimer la lettre P, de sombrer dans une paranoïa grandissante face à son colocataire, dans sa rigidité au travail et dans les manies qu’il entretient précautionneusement, que ce soit pour arriver à toucher une femme ou pour éviter de le faire – est criant de vérité. Je ne vous cacherai pas que je vais très certainement regarder différemment les gens aux prises avec des paraphilies et que mes trajets dans les transports en commun sont encore teintés par cette impression que nous côtoyons immanquablement des hommes comme Martin John et des mères qui ont peur pour ces hommes, qui ont honte et qui souhaitent plus que tout que jamais-au-grand-jamais l’enfant qu’elle a mis au monde ne refasse du mal à qui que ce soit. Même si le livre est visiblement documenté et présente un souci particulier dans sa tonalité, sa musicalité et sa structure, le sujet n’est pas moins lourd et il n’est pas moins dur de s’y exposer. L’originalité dont Schofield fait preuve dans ce roman est indéniable et sa perspective donne définitivement quelque chose d’intéressant. Je crois simplement qu’il y a parfois un manque de timing quant aux rencontres entre un lecteur et un livre.

Merci pour ce service de presse.

Quel livre vous a laissé de glace sans toutefois que vous le trouviez « mauvais »?

Merci à VLB éditeur pour le service de presse.

 

 

 

 

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L’art de mieux consommer et d’apprivoiser ses finances

Le temps des fêtes qui vient tout juste de passer et le début de la nouvelle entraînent chez moi, comme chez bien d’autres, l’envie de faire un bilan des mois qui viennent de passer, une petite rétrospective de mes bons et moins bons coups, doublée d’une introspection sur mon cheminement personnel.

Pour ma part, l’année 2017 a été remplie de beaux projets, de grandes décisions et de changements, et l’un des plus notables est mon choix d’adopter un mode de vie plus simple, voire minimaliste, concrètement moins axé sur la consommation. Mon parcours vers l’atteinte de cet idéal est teinté de toutes sortes de réflexions et est nourri de toutes sortes de sources dont j’aurai (je l’espère) l’occasion de vous reparler. L’un des livres qui a justement contribué à modifier ma perception de mes besoins et de ma consommation est En as-tu vraiment besoin? de Pierre-Yves McSween.

Des sujets surprenants

Paru il y a tout juste un an, ce livre fait assurément réfléchir. En me le procurant, je comptais approfondir mes connaissances sur certains domaines financiers, comme l’épargne, le crédit, le budget, la retraite, la gestion de placements et les dettes. Imaginez un peu ma surprise quand j’ai lu, dans la table des matières, des titres de chapitre comme : « Le mariage, en as-tu vraiment besoin? », « L’amour, en as-tu vraiment besoin? », « Gérer les attentes, en as-tu vraiment besoin? », ou encore « Les enfants, en as-tu vraiment besoin? ». Je me suis bien demandé de quelle façon l’auteur, un comptable professionnel agréé, allait aborder ces sujets. J’ai aussi été ravie de voir des titres comme « Posséder, en as-tu vraiment besoin? » ou « Une stratégie de consommation, en as-tu vraiment besoin?». L’auteur aborde une quarantaine de sujets qui influencent directement ou indirectement notre santé financière, et il nous force à réfléchir sur nos choix comme citoyen, comme consommateur et même comme individu à la quête du bonheur.

Quand finance flirte avec psycho-pop

Présentant des chapitres courts avec de petits dessins çà et là, des encadrés avec des résumés et des reformulations présentées par une silhouette de l’auteur, le livre prend la forme souvent simpliste des livres de psycho-pop et de pensée positive. Cette mise en page peut être un peu irritante au début, mais rapidement, le contenu prend le dessus. On y apprend une foule de choses, mais  le livre vise davantage à susciter une réflexion et piquer notre curiosité dans le but de nous faire prendre en charge notre propre éducation financière. On y retrouve aussi quelques clichés et quelques évidences qui gagnent pourtant à être formulées dans ce genre d’ouvrage.

Ce qu’on y gagne

« En as-tu vraiment besoin? » Tout au long du livre, on nous martèle ces 5 mots comme une sorte de mantra. On réalise rapidement que cette petite question a un impact majeur sur toutes les sphères de notre vie. Plus qu’une réflexion sur l’éducation et la santé financière, ce livre a, à ma grande surprise, engendré un questionnement sur le genre de consommateur que je souhaite être, mais aussi sur l’importance, dans notre société, de l’image que nous projetons.

Se forger une carapace pour faire face au regard des autres n’est pas une tâche facile. La perception des autres influe sur notre valeur sociale, notre « valeur marchande » en tant qu’individu. Dis-moi ce que tu portes, je te dirai dans quelle ligue tu joues.

Ce livre nous fait prendre conscience de certains rouages de la société de consommation dans laquelle nous vivons et de certaines conventions qu’on s’efforce de respecter. Il nous encourage à remettre en question nos valeurs et nos besoins.

Avais-je vraiment besoin de lire ce livre? Je crois que oui! Il m’a réservé plusieurs surprises et m’a permis de m’arrêter et de me questionner sur une foule de sujets, en plus de déclencher quelques bonnes discussions à la maison. Il m’a aussi permis de me conforter dans mes nouvelles valeurs et mes nouveaux choix qui me mènent tranquillement, mais sûrement, vers un mode de vie plus simple. Je compte bien prêter ce livre aux gens autour de moi pour les aider à comprendre ma démarche, engager une discussion et peut-être les inciter, eux aussi, à faire des changements.

Et vous, êtes-vous prêts à vous poser la question? En avez-vous vraiment besoin?

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Dans la peau d’un réfugié

Imaginez que vous arrivez dans un nouveau pays. Vous avez fui votre terre natale et avez tout laissé derrière. Dans cette patrie d’accueil, la langue vous est étrangère, les coutumes, non familières. Vous êtes accueilli dans un centre pour réfugiés, mais il s’avère une véritable blague bureaucratique et vous ne trouvez ni la personne responsable de vous assigner une chambre, ni celle en charge de vous donner un repas. Vous finissez par dormir sous un amas de tôles, avec comme seul repas deux maigres tranches de pain à la margarine.

Maintenant, imaginez ce scénario à nouveau, mais cette fois ajoutez-y la présence d’un enfant dont vous seul êtes le responsable. Stressant, frustrant et étourdissant, n’est-ce pas? Bienvenue dans la peau de Simon, le protagoniste du roman Une enfance de Jésus de l’auteur sud-africain J. M. Coetzee.

Nager en pleine perte de repères 

Simon n’est pas le père de David. Un peu par hasard et un peu par obligation, les deux réfugiés se sont retrouvés soudés ensemble. C’est donc main dans la main qu’ils découvrent ensemble leur terre d’accueil, qu’ils y font leurs premiers pas.

Pour Simon, le processus est doublement déstabilisant: la réalité, tout comme les mots, semblent lui échapper. Et face à cette situation, il peine à répondre à toutes les questions de David, qui s’interroge autant que peut le faire un enfant de son âge. Pour l’homme adulte, le manque de précision devient alors une vraie lacune, un poids insupportable. Ne devrait-il pas être cette figure qui guide David dans sa découverte et sa compréhension du monde?

« Se laver à l’eau du passé »?

Entre les habitants indifférents et les réfugiés ayant réussi à se « laver à l’eau du passé », David et Simon ne trouvent pas leur place. Pour le quadragénaire, la passion et la substance manquent cruellement à sa nouvelle existence. Même s’il est conscient de ne pas être spécial (tout semble le lui rappeler), et qu’il devrait accepter son sort, il ne peut se résigner à s’effacer et à taire ses désirs. Simon a un souvenir trop vif de son ancien mode de vie, qui le faisait sentir vivant.

Pour David, c’est une perpétuelle quête de retrouver ses vrais parents. Alors qu’il évolue autour d’autres enfants, il semble ne rien avoir en commun avec eux. En effet, les adultes et les animaux sont ses principaux amis. Et même si ceux-ci semblent vouloir le supporter et l’accompagner, cela n’empêche pas le fait qu’il se sent étranger. À cet âge crucial dans la construction de sa personnalité, l’enfant a l’impression de n’avoir aucune emprise sur ce qui l’entoure, tout est instable et mouvant.

De par la relation étroite de ces deux êtres perdus, le roman pose la question de ce que signifie être parent. Plus encore, Coetzee se penche sur la nature des liens entre parentalité, mérite, affection et appartenance. Même si Simon est le seul être qui rattache David au monde, ça ne rend pas les choses plus faciles pour lui, il n’accepte pas le titre de père d’emblée. En effet, comment peut-il veiller au développement d’un petit être humain alors qu’il est lui-même en crise perpétuelle?

Cette histoire se déroule tout près de chez vous

En plus d’être une habile fable sur comment l’on décide d’appartenir au monde, Une enfance de Jésus frappe par son caractère universel. Novilla, lieu où se campe l’action, pourrait bien être partout dans le monde. Et au fond, ce n’est pas très important. Ce qui compte, c’est qu’elle symbolise la terre d’accueil et met en scène le parcours douloureux de ceux qui ont tout perdu et qui doivent tout recommencer.

Le livre de Coetzee confronte également la vision de ceux qui pensent que les réfugiés devraient se contenter de peu et se trouver chanceux. Car même si Simon ne reviendrait jamais en arrière, la nostalgie et l’insatisfaction semblent être des états permanents chez lui. D’une part reconnaissant, il ne peut toutefois pas s’empêcher de culpabiliser de vouloir plus que ce qu’on lui offre. Car au fond, que vaut l’existence si elle ne nous apparaît ni attrayante, ni décente ? Devrait-il se résoudre à simplement laisser la vie lui glisser sur le corps, impassible, tout en regardant les années s’accumuler au compteur?

Une lecture incontournable à notre époque

Avec son style simple et efficace, l’auteur réussit à expliquer la complexité du statut de réfugié. Comme une deuxième naissance, tout est à refaire, constamment. Et pour David et Simon, cela commence avec la construction d’une famille, pour ensuite pouvoir avancer.

En lisant les pages d‘Une enfance de Jésus, je ne pouvais m’empêcher de trouver qu’elles étaient criantes d’actualité. À tous ceux insensibles au sort des réfugiés, le livre de Coetzee est une lecture essentielle. D’abord pour briser les barrières et se laisser atteindre, mais aussi pour se remettre en question et redéfinir ce qu’accueillir signifie réellement. Car ce geste, à mon avis, ne consiste pas seulement à laisser quelqu’un résider dans son pays, sans se soucier de comment il y évolue. Accueillir devrait viser l’épanouissement de tous les réfugiés, afin qu’ils puissent vivre et ne plus se contenter uniquement de survivre.

Car au fond, existe-il quelque chose de plus aléatoire que l’endroit où l’on naît? Et en sachant cela, comment peut-on être si fermé au point de s’accrocher dur comme fer à l’idée de frontières et  de vouloir en ériger d’autres de surcroît.

Connaissez-vous d’autres récits qui parlent de l’expérience des réfugiés?