Derniers Articles

Camilla Läckberg, La cage dorée, actes noirs, actes sud, lecture, le fil rouge, le fil rouge lit, littérature, bibliothérapie, roman policier, vengeance, roman policier suédois

La cage dorée: surprise et désenchantement

Ce n’est plus une cachette que le genre policier est mon favori. D’ailleurs, j’attends toujours patiemment la sortie des nouveaux opus de mes auteurs favoris: Arnaldur Indridasson, Raymond Khoury, Lisa Gardner et autres. L’une de ces auteurs, desquels je surveille toutes les sorties de livres, est Camilla Läckberg. J’aime l’approche qu’elle utilise pour livrer son histoire dans ses romans et j’apprécie également sa protagoniste principale depuis le début, Erica Falck, et son amoureux policier. Alors quand j’ai su que son nouveau roman sortait en avril dernier, j’étais très excitée de replonger dans l’univers de l’autrice. Voici mon impression à la suite de la lecture de La cage dorée.

Nouvelle protagoniste

Je me suis donc installée confortablement pour lire ce nouvel ouvrage, sans aucune attente particulière autre que l’assurance de retrouver le personnage principal, Erica Falck, et sa personnalité authentique. Quelle surprise ça a été de réaliser que l’autrice avait mis sur pause sa série habituelle pour nous livrer un nouvel univers et une nouvelle protagoniste: Faye. De prime abord, j’étais un peu déçue et j’appréhendais ce que ce changement apporterait. Puis, rapidement, je suis embarquée dans l’histoire puisque l’autrice a conservé le style d’écriture auquel elle nous a habitué auparavant. En effet, elle raconte son histoire en alternant entre le présent et le passé du personnage principal, laissant ainsi plein de questions en suspens, ce qui nous donne envie de finir le roman d’une traite pour connaître tout de suite la fin. Pour ce qui est du nouveau personnage, elle est intrigante et on s’attache à sa souffrance en première partie du livre. Toutefois, plus l’histoire avance, plus cela se gâte, à mon avis. On découvre une Faye plus froide et calculatrice.

Touche féministe

Cette deuxième impression du personnage que l’on a en cours de lecture m’a plutôt déçue, surtout que j’étais plutôt habituée à Erica Falck, qui est authentique, chaleureuse, humaine et avenante. L’autrice entraîne la protagoniste dans une reconstruction d’elle-même à la suite d’une trahison de son mari. Elle tente d’amener ce retour à la vie de Faye dans une perspective féministe, mais le filon emprunté est peu réussi et très cliché. Il y est décrit un scénario typique de la femme naïve qui se fait trahir par son mari. Ce dernier est le caricatural courailleux qui aime les femmes minces avec de grosses poitrines, qui aime avoir le pouvoir sur tous et qui est narcissique à souhait. Il ne semble y avoir que des hommes manipulateurs, qui abusent de leur pouvoir sur les femmes, et des femmes soumises, qui acceptent leur sort, mais se vengent lorsque leur homme les trahit. L’autrice aborde également le thème de la résilience à travers cette reconstruction, mais l’aspect de la vengeance traité dans l’histoire est déplaisant, à mon avis. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage de Faye en raison de cette fixation sur sa vengeance qui prend la forme de la création d’une compagnie de laquelle tous les actionnaires sont des femmes afin de démontrer leur «girl power». La protagoniste m’est apparu de plus en plus froide et vengeresse, allant même à tuer l’ex-mari de son amie pour la protéger. Je ne suis donc pas convaincue par l’approche féministe que l’autrice a voulu explorer. C’est décevant, étant donné que Camilla Läckberg est une des fondatrices de Invest in her, qui lutte contre les écarts de salaires entre les hommes et les femmes. La quatrième de couverture annonce que le livre met en scène une protagoniste inoubliable et délivre un message ouvertement féministe. Toutefois, la cible est manquée, selon moi, pour les deux.

Histoire éparpillée

En plus de cette tentative échouée d’amener une touche féministe, les deuxième et troisième parties du livre partent dans tous les sens. La première partie décrit de façon habile et captivante le personnage et met en place une histoire intéressante. Les deux autres sections du roman abordent en théorie la vengeance de Faye. Toutefois, on y suit également le développement d’une nouvelle amitié avec sa propriétaire, la reprise de contact avec son amie d’enfance, la maladie de cette amie alors qu’elle vient de trouver enfin un homme gentil et aimant (encore dans le cliché, ici!) et une deuxième vengeance à la suite d’une découverte accablante sur son ancien mari. Ouf! Cela donne l’impression que l’autrice ne savait plus comment développer son histoire après une première partie qui semblait pourtant bien prometteuse.

Le nouvel opus de Camilla Läckberg nous sort donc du cadre habituel de ses romans. Toutefois, j’ai été déçue, cette fois-ci, de l’œuvre présentée par cette autrice, que j’apprécie pour sa série du personnage Erica Falck. Cela dit, ça reste une lecture divertissante, mais elle n’est pas à la hauteur de ce à quoi nous a habitués l’autrice.

Et vous, avez-vous déjà été déçu(e) ou bien agréablement surpris(e) par un roman d’un auteur qui était sorti de son registre habituel?

#choix #famille #héritage #littératurecanadienne #folklore #chansons #climat #conte #poésie

Quand les hommes deviendront des poissons

Ces légendes qui façonnent les voix que nous devenons. Celles qui définissent nos habitats, nos familles et notre histoire. Celles qui nous font rire, qui nous font peur, mais surtout celles qui nous embrument l’esprit. Parfois, le mythe nous semble si réaliste qu’il se taille une place dans notre présent en nous dictant le chemin à suivre, ou plutôt, en nous indiquant la vague qu’il faut laisser passer. Nous ne sommes que de passage, et pourtant, nous façonnons la terre sur laquelle nous aimons, si bien que chaque geste porté par une génération influencera la suivante, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien pour vivre, plus rien à raconter. Ce mythe qu’est l’extinction… Ce qui nous rend éternels, ce sont ces histoires, ces légendes et ces ragots lointains inspirés de notre savoir et de nos agissements. Les poètes, les sirènes, les bateaux qui viennent et ceux qui partent : est-ce que tout cela est réel? Est-ce que tout cela donne un sens à notre existence? Quand se battre devient trop dur, il ne suffit que de se réfugier avec les siens et de chanter jusqu’à ce que la lumière s’éteigne…

Intriguée par la prémisse et par le flot de critiques positives du nouveau roman chouchou de la maison d’édition Alto, je me suis laissé bercer par Les chants du large, d’Emma Hooper. Retour sur un roman puissant, où la musicalité des mots dépasse toute rectitude et n’obéit à aucune règle.

Là où le temps s’arrête

Il s’agit du récit des Connor, une famille habitant sur une petite île au large de Terre-Neuve. Depuis les dernières années, les bateaux et les habitants quittent en masse le village et ses rives puisqu’ils n’y trouvent plus d’espoir. Les poissons sont partis, ainsi que le travail et les moyens de survivre de chacun et chacune. Laissés à eux-mêmes, les Connor devront à leur tour se déchirer pour tenter de survivre à ces changements et à l’exode massif, qui pourrait bien les mener eux aussi à partir pour la ville. Le seul moyen de rester et de faire revenir les gens est de leur donner l’espoir qu’un avenir est possible. Finn, le benjamin de la famille Connor, fera revenir les poissons, il en est convaincu.

Porté par la douce plume d’Emma Hooper et par l’excellente traduction de Carole Anna, Les chants du large est une œuvre puissante, où l’audace transgresse les frontières du mythe ainsi que du folklore. C’est un roman difficile à qualifier, se situant à mi-chemin entre la fable et le conte, poétique tout en demeurant bien ancré dans un paysage en crise. C’est une lecture qui nous fait découvrir une autrice en pleine possession de ses moyens, en mal d’un pays traversé par de grands changements climatiques et par l’exode massif vers les grandes villes. Le point de vue de la narration se déplace en alternance entre les différents membres de la famille Connor et se promène au gré des années, tantôt dans la tête du jeune Finn, tantôt dans celle, tourmentée, de sa mère Martha. Mais malgré tous ces mouvements de temps et de personnages, le récit reste articulé et fluide, et les actions ainsi que les pensées s’enchaînent parfaitement. On est collés à ses mots et complètement renversé par le récit. On sent beaucoup l’attachement de l’autrice pour sa terre natale, mais en même temps, on sent tout le déchirement causé par cet amour, comme s’il était insuffisant. Cette terre nous berce, mais il est impossible de lui donner tout l’amour dont elle a besoin pour survivre et pour évoluer. C’est un récit d’exode, d’asile et de deuil. Et c’est là que l’écriture de Hooper prend tout son sens : c’est une ode à nos origines et une puissante lettre d’adieu à celle qu’on aime. Le tout, bien que déchirant, est amené de manière très posée et poétique. Tantôt chanson, tantôt légende, le récit se promène entre réalité et mythe, en plus d’être traversé par de grands moments mystérieux où tout nous semble en suspens. Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui est faux? À chacun d’imaginer son chez-soi et de créer sa propre chanson. Ici, les mots résonnent, les pensées s’évaporent et le courant de la nostalgie berce l’existence des habitants. Cette île, quoique fictive, n’est pas sans nous rappeler les populations maritimes, particulièrement celle de Terre-Neuve. On ne peut qu’être déboussolé par cette lecture criante de vérité, qui nous insuffle de façon troublante une urgence de vivre et de respecter notre habitat; par cette lecture aussi pertinente que chavirante. 

La musique pour calmer la tempête

Les personnages créés par Emma Hooper sont dotés d’une grande douceur et d’une belle sagesse. On découvre, dans son roman, une jeunesse remplie d’espoir et d’imagination. À l’opposé, on sent toute la douleur qui habite les parents. Ce sont des personnages qu’on s’approprie rapidement et qui, malgré cette neutralité, nous charment sur le coup. C’est un récit de cœur, là où les personnages ont tous le mal de leur pays, de leur terre natale. On se retrouve et se perd dans chacun des membres de cette famille. Bien que certains passages sont rapidement exécutés, on sent la profondeur de chaque personnage, comme si leurs âmes étaient à la base même de ce récit. On découvre des personnages fatigués et pourtant résilients, qui se battent dans l’adversité, que ce soit Cora, jeune adulte en devenir rêvant de voyage et de grandeur, ou Finn, son petit frère, jeune garçon fougueux et lumineux. On assiste à des rencontres harmonieuses entre différentes générations malgré différentes façons de penser et d’évoluer. On est touchés par la relation entre Aidaan et Martha, les deux parents qui, aux premiers abords, semblent en parfaite harmonie, mais finissent eux aussi par se perdre au gré des vents et des marées. Je crois que la relation qu’entretiennent ces deux figures parentales avec leur famille proche aurait pu être exploitée davantage. On évoque leur rencontre, le choc de la ville et de la mer, mais on a souvent l’impression qu’on nous cache quelque chose, qu’on ne veut pas trop s’attarder à la raison de cette union et à cette vieille rumeur qu’est leur passé. En ce sens, Hooper se permet de grands moments de mystère qui laissent un vide au lecteur. Malgré tout, le secret convient bien à sa prose.

Les chants du large est une œuvre douce et nostalgique qui nous émeut par la beauté de ses mots et la sincérité de ses chansons. Quel sentiment de quiétude de découvrir des personnages aussi unis, en voyant les membres d’une communauté s’enrichir les uns les autres et se battre ensemble dans l’adversité! C’est un récit sur les changements, sur la résilience et sur la beauté du monde. Emma Hooper réussit son pari en nous amenant sur une île semi-déserte et en nous laissant, perplexes et attristés, revenir les deux pieds sur terre au moment de devoir refermer le livre sur les paroles qu’elle nous offre. Car cette petite île est devenue aussi la nôtre. Plusieurs semaines après ma lecture, je suis encore bouleversée par ce torrent de poésie. Les mots n’apportent pas toujours la réponse à tout et ne sont pas toujours la solution finale à nos problèmes, mais ils ont néanmoins la force de nous bercer et de nous accompagner dans les grandes périodes de bouleversement.

Et vous, quel livre vous rappelle votre maison?

La vie en gros par Mickaël Bergeron

Une grosse leçon de vie

J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à lire des livres qui ne sont pas des romans. Quand il n’y a pas une histoire articulée, je perds rapidement le fil et l’intérêt. J’ai été agréablement surprise de constater que ça n’était pas du tout le cas avec La vie en gros de Mickaël Bergeron. Au contraire: j’avais presque de la difficulté à le lâcher!

Je n’ai jamais été mince, et, même si je ne me considère pas grosse, Mickaël a réussi à me faire ouvrir les yeux sur plusieurs comportements et pensées discriminantes que moi-même j’entretiens, autant envers les personnes qualifiées médicalement d’obèses que les personnes de ma propre shape. Et c’est terrible. C’est terrible ce qui se passe dans nos têtes à propos d’une simple forme de corps.

La vie en gros

En gros (ha! ha!), il s’agit de la vision d’un gros sur la vie.

«Entre témoignage, analyse sociale et discours militant, La vie en gros propose un regard sur ces violences diverses et quotidiennes qui se manifestent autant dans la vie professionnelle que dans les relations amoureuses, dans les transports en commun ou à l’hôpital, sur la couverture d’un magazine ou au grand écran.» (Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la quatrième de couverture!)

Le livre est séparé en 98 courts chapitres, ce qui en fait un bon choix pour les petits lecteurs ou encore le livre de salle de bain par excellence (sans se restreindre, toutefois, à ce seul public, car on s’entend que, comme il est dit précédemment, j’avais personnellement de la misère à le lâcher!). Chaque chapitre est dédié à un aspect spécifique, soit à la grossophobie, soit à la définition de ce qui est gros, ou encore à un aspect autobiographique de la vie de l’auteur. Je crois que c’est le mélange de tout ça qui fait justement le charme de ce livre et qui le rend si intéressant: c’est instructif tout en étant divertissant. C’est écrit avec juste assez de détails de vie personnelle pour qu’on se sente concernés, mais aussi, de façon assez générale, pour inclure tout le monde. Un parfait mélange des deux qui met une voix sur ces pensées profondes qu’on ose à peine dire tout haut, et auxquelles on ne veut souvent même pas accorder d’attention. Et pourtant, c’est un problème qui mérite qu’on y accorde beaucoup d’attention!

La grossophobie

Quand je parle d’un problème qui demanderait qu’on y accorde plus d’importance, je ne parle pas du fait que, dans notre société, on fait de plus en plus de surpoids. Ce n’est une surprise pour personne, tout le monde le sait, personne ne veut y penser, mais le fait est là. Le problème dont il est question, c’est plutôt l’attitude qu’on a vis-à-vis de ça. Cette attitude malsaine de vouloir penser que tous les gros sont en mauvaise santé, qu’ils doivent faire du sport, se reprendre en main, cesser d’être gros. Pourtant, comme le dit si bien Mickaël:

«On ne peut nier que les risques augmentent avec un réel surpoids, mais il faut cesser d’associer automatiquement poids et santé. […] Il faut arrêter de prétendre que, s’il y a devant nous deux personnes, l’une mince et l’autre grosse, la personne mince est automatiquement en meilleure santé.» (p. 97)

C’est quelque chose qui m’a personnellement toujours frustrée. Je suis ronde, chubby pour le dire de façon cute. Et pourtant, je suis tellement plus en forme que bien des gens que je connais, qui sont tellement plus minces que moi! Le poids ne veut rien dire. Être gros(se), ça ne veut rien dire. Il faut cesser de faire parler quelque chose qui n’est pas forcément significatif, parce que ce qu’il en résulte ce ne sont pas des personnes plus en santé, mais des personnes mal dans leur peau. Il en résulte la grossophobie, la discrimination des personnes grosses. C’est dégueulasse (je pèse mon mot). En un coup d’œil, simplement parce qu’une personne est grosse, on (en tant que société) se permet de la juger et de la catégoriser. Paresseuse. Fainéante. Trop gourmande. Peu d’ambition. De quel droit se permet-on de porter un jugement simplement sur la base d’une forme du corps?

Une grosse leçon de vie

Ce livre m’a permis d’apprendre une grosse et belle leçon de vie.

«La beauté et la laideur sont partout. Elles sont dans les corps minces comme dans les corps gros.

Il faut montrer des corps gros et dire qu’ils sont beaux. Peut-être pas tous, mais plusieurs le sont. Tous les corps minces ne sont pas beaux non plus. Et la différence entre la beauté de l’un et de l’autre devrait relever de nos goûts personnels et non d’une norme sociale.» (p. 194)

Les différents témoignages et discours que Mickaël amènent sont vivants, poignants, et ouvrent une porte sur un sujet que nous avons l’habitude de garder bien enfermé. Si mon seul bémol est le sujet un peu redondant de sa rupture et de son célibat imposé pendant trente ans (sujet qui est abordé dans de multiples chapitres, souvent pour répéter à peu près la même chose, et qui en devient donc lassant très rapidement), ce livre reste néanmoins dans mon palmarès d’ouvrages qui auront réussi à changer ma perception des choses et à me rendre un peu plus sensible à mes propres réactions.

N.B. Un gros merci aux éditions Somme Toute pour le service de presse!

Et vous, quel livre a su changer votre perception des choses?

Un livre québécois par mois : Juillet : La courte échelle

En juillet, on lit un livre de la maison d’édition La courte échelle.

La courte échelle a fêté ses 40 ans l’année dernière. Elle fut fondée en 1978 par l’écrivain Bertrand Gauthier, qui est également le fondateur des éditions Le Tamanoir. Son objectif était de populariser la littérature jeunesse aux gens. Et je crois que c’est réussi. La courte échelle a le talent de suivre le courant. Elle se met au goût du jour, c’est pourquoi on retrouve des couvertures encore plus colorées et des illustrations encore plus dynamiques que lorsque j’étais une jeune élève.

Pourquoi avoir choisi la maison d’édition de La courte échelle? Eh bien, je crois que, comme plusieurs fileuses, nous avons été bercées par les courts romans de La courte échelle. Je suis contente de constater qu’elle a encore sa place dans les bibliothèques de nos jeunes.

On pourrait en conclure qu’elle est l’une des maisons d’édition pionnières en ce qui concerne la littérature jeunesse au Québec.

Voici quelques suggestions de lecture :

  • Un album jeunesse, écrit et illustré par Élise Gravel, tout simplement parce que c’est Élise Gravel!
  • Valentine picotée, de Dominique Demers, parce qu’il reste mon préféré.
  • La série Sophie, de Louise Leblanc.
  • La série De petite À GRANDE, qui est traduite en français, mais qui vaut le détour.
  • Sombre secret, de Carole Tremblay, car maintenant ils font des romans d’horreur!
  • Le pelleteur de nuages, de Simon Boulerice.

Des contes pour bercer l’enfance

La littérature jeunesse a beaucoup de potentiel. J’aime utiliser ces œuvres pour aborder des sujets parfois difficiles de façon ludique avec les jeunes avec qui je travaille. C’est le cas de ces deux albums : La crème glacée fond plus vite en enfer et Jack et le temps perdu. Ils permettent d’apprendre aux enfants des leçons de vie.

LA CRÈME GLACÉE FOND PLUS VITE EN ENFER

Sam et Tom sont deux enfants-fantômes qui vivent leur vie tranquille en Enfer. Sam raconte à son ami à quel point il était une poule mouillée quand il était encore en vie. Sam semblait avoir énormément d’imagination quand il était un petit humain. Toutes ses peurs ressemblaient à des monstres prêts à l’attaquer et à le dévorer. Par exemple, il avait peur des draps blanc fantôme, de son vieux grand-père monstrueux, du sous-sol rempli de créatures, bref, de tous les endroits où un monstre peut se cacher. Mais maintenant qu’il est lui-même un fantôme, rien ne peut l’effrayer. Même qu’en Enfer, il côtoie les monstres qui l’effrayaient tout en dégustant de la crème glacée aux fourmis rouges.

Alors qu’il énumère toutes ses peurs, son ami Tom lui demande comment il est mort… étant donné que Sam était incapable de faire quoique ce soit par manque de courage! Je vous laisse découvrir les raisons de sa mort, une petite blague de la part de l’autrice.

Je crois que l’autrice Valérie Picard souhaitait illustrer les limitations que nos petits angoissés peuvent se donner. Elle souhaite leur faire comprendre que la vie est une aventure et qu’il faut la voir comme telle. Sam est lui-même devenu un fantôme et il n’est pas devenu méchant pour autant. Voici la morale de cette histoire : vis ta vie et profites-en à fond!

Un petit conte parfait pour les enfants qui se laissent facilement emporter par leur peur!

De plus, les illustrations de Daniel Jamie Williams ont quelque chose de dérangeant, esthétiquement parlant. Alors qu’on est plutôt habitué à voir des petits dessins mignons des personnages, ici, l’illustrateur les représente de manière simple et grossière. Disons qu’on n’est pas habitué à retrouver ce style!

JACK ET LE TEMPS PERDU

Deuxième album jeunesse de Stéphanie Lapointe – oui, oui! –, car elle n’a pas seulement écrit la merveilleuse série de Fanny Cloutier. Cette fois, elle nous offre une histoire triste écrite sous forme de poèmes. Est-ce un héritage de ses écrits en musique? Est-ce pour garder une ambiance mélancolique qu’elle garde ses phrases en suspens? Peu importe, cela rend l’écriture bien plus intéressante.

Un mystère plane autour de la tristesse et de la solitude de Jack, tellement que les villageois créent des histoires à son propos. Ils se moquent même de lui. Nous découvrons au fil des pages qu’il a une mission : retrouver la baleine grise à la nageoire dorsale qui aurait dévoré son fils lors d’un de ses voyages en bateau. Jack veut retrouver son fils, pour que tout redevienne comme avant.

Alors que les pluies ravagent le village où le bateau de Jack est accosté, les villageois demandent de l’aide à Jack, mais celui-ci refuse car il ne peut quitter son poste : il doit absolument retrouver ce qu’il cherche. C’est alors qu’il se sauve puis se rappelle sa vie d’avant et ce qui faisait alors son bonheur : sa femme et son fils perdu. Le malheur est apparu dans leurs vies après que la baleine grise eut volé leur fils. Malheureux et plein de ressentiment, Jack est parti à sa recherche, oubliant la vie qu’il avait avec sa femme.

Cette mésaventure a créé l’homme qu’il est maintenant. Toutes ces années l’ont changé en homme gris, méchant, sombre, solitaire et laid.

Un soir, il la trouve enfin, cette baleine grise à la nageoire dorsale cicatrisée. Il se laisse dévorer par elle et retrouve son fils à l’intérieur, mais celui-ci ne reconnaît pas l’homme qui se trouve devant lui. Une fois à l’extérieur, tous les deux partent à la recherche de l’amour de Jack, sa femme, mais elle a pris un autre chemin pour retrouver son fils.

Les illustrations de Delphie Côté-Lacroix rendent l’histoire encore plus mélancolique qu’elle l’est. Elles accompagnent très bien l’ambiance qui s’en dégage et la douceur des mots. Ici encore, pas de jolis petits dessins qu’on trouve habituellement dans nos albums jeunesse! Mais ces dessins accompagnent joliment l’histoire de Stéphanie.

Cet album nous parle de l’importance du temps. Il raconte que, malgré les grandes pertes, il est important de rester avec ceux qu’on aime et, qu’ensemble, on est plus fort.

Et vous, aimez-vous aussi lire des albums jeunesse?

Quand le jour est parti, les morts dansent

Je dois l’avouer, j’ai un gros crush littéraire sur François Blais. Sa façon unique qu’il a de jouer avec son lectorat, sa manière de décrire des choses banales et d’en faire une quasi-épopée… Vraiment, tout me fascine de cet auteur. Si vous avez envie d’en apprendre plus sur son univers, La nuit des morts-vivants est certainement pour vous. Et si vous n’êtes toujours pas convaincu, vous pouvez aller lire la critique de son autre roman, Sam.

La nuit en un résumé

Il ne faut que quelques pages pour comprendre que ce roman de 2011 est raconté par deux narrateurs. En effet, les chapitres s’alternent entre des écrits de Pavel et de Mollie, deux personnes vivant à Grand-Mère, deux personnes ayant terminé leur secondaire dans la même cohorte, deux personnes louant les mêmes films d’horreur, MAIS surtout, deux personnes vivant la nuit. L’un à cause de son travail, l’autre par simple plaisir de ne croiser personne.

Prenez garde, il ne faut pas s’attendre à une série de rebondissements, vous n’y verrez pas de dragon sortant des montagnes prêt à tout détruire sur son passage. Nous ne sommes pas dans l’univers de Games of Thrones! Nous sommes plutôt dans l’univers d’un homme de l’entretien qui travaille de nuit dans un centre commercial de la Mauricie et d’une assistée sociale.

Le ton qu’utilise l’auteur nous permet d’embarquer dans la routine des personnages et de comprendre un peu plus leur univers. Nous naviguons donc dans l’univers de Pavel, qui se donne à fond dans l’expérience littéraire en parlant de lui-même à la troisième personne comme s’il était le narrateur de sa vie et qui tente de faire de belles phrases bien construites avec du style… Nous avons aussi Mollie, qui le fait presque pour se débarrasser de cette tâche.

Ce que je pense de la nuit

Ce que j’apprécie entre autres de l’écriture de Blais, c’est que ses personnages sont nés pour un petit pain et que cela leur convient très bien. Il réussit à nous faire voir le côté positif de personnes que la société étiquette souvent comme négatives. Je dirais même que les personnages sont tellement bien écrits qu’on a l’impression qu’ils sont réels. On pourrait presque dire que l’auteur a payé deux personnes au hasard pour en faire un livre :

« Bon, je vais dire les choses rondement, au risque de passer pour une grosse conne à vos yeux (anyway, j’ignore qui lit ceci, alors hein…) : je n’aime pas la poésie. Voilà, c’est lâché, arrangez-vous avec ça. »

L’habileté à rendre des personnages sans histoire intéressants est, selon moi, le grand talent de l’auteur. C’est ce jeu avec le lecteur, à savoir s’il s’agit de fiction ou bien de faits réels, qui rend ce style d’écriture intéressant.

Un autre aspect que j’affectionne énormément dans les romans de Blais est son humour particulier et les phrases qui en découlent. Un ton unique où l’auteur peut aussi bien, dans une même phrase, citer du Schopenhauer que du Hannah Montana. Le rythme de son écriture vous fera tourner les pages les unes après les autres.

Que feriez-vous si vous deviez rester éveillé toute la nuit?

 

le fil rouge; le fil rouge lit; bibliothérapie; littérature; lecture; livres; les livres qui font du bien; la vie en gros; Mikaël Bergeron; Éditions somme toute; grossophobie; poids; image corporelle; corps; body positive; essai

Grossophobe, la société?

Comme bien des résident.e.s de la Vieille Capitale, j’ai connu Mickaël Bergeron par ses chroniques dans le magazine Voir de Québec. J’avoue avoir été agréablement intriguée par ce journaliste autodidacte – rare spécimen ayant appris l’art de l’écriture par lui-même, loin des bancs universitaires – qui écrivait avec talent et justesse sur notre société. Ses textes étaient toujours empreints d’une grande sensibilité, tout en offrant une critique nuancée d’une déconcertante exactitude.

C’est donc avec grand intérêt que je me suis ruée sur son premier livre intitulé La vie en gros: regard sur la société et le poids, paru en mars dernier. Cet essai sur la grossophobie est une bouffée d’air frais dans le paysage littéraire québécois, où les plumes et les langues se délient de plus en plus pour condamner les violences dirigées vers les grosses personnes. Mickaël Bergeron nous y expose, en 98 courtes chroniques, des témoignages, des analyses critiques et des opinions militantes sur la place démesurée qu’occupe le poids dans la société.

Une violence banalisée 

La grande force de ce livre repose sur le dévoilement de la violence normalisée que les grosses personnes vivent au quotidien. Aussi condamnable que l’homophobie ou le racisme, la grossophobie demeure pourtant une forme de discrimination socialement acceptée et banalisée dans notre société. Sous le couvert de l’argument «santé», il est socialement acceptable de mépriser, d’insulter ou de juger une personne grosse. C’est pourquoi Mickaël Bergeron insiste sur l’importance de déconstruire le mythe affirmant que le poids est un indicateur de la santé d’une personne, alors que ces deux éléments ne sont pas forcément liés.

Armé d’une grande honnêteté, l’auteur n’hésite pas à exposer son quotidien et les épreuves qu’il a dû et qu’il doit encore surmonter en tant que personne grosse. Sans tabous, il aborde sa vie amoureuse et les défis qui accompagnent le partage de l’intimité avec une autre personne. Il nous parle aussi des difficultés liées à la chirurgie bariatrique et des embûches vécues avec certains membres du personnel de la santé qui culpabilisent tout individu dont le poids est hors norme. Par moment, l’étendue de cette violence quotidienne est difficile à digérer. On ne peut s’empêcher d’être consternés qu’un auteur avec autant d’humanité puisse être le sujet d’autant d’intolérance.

Se libérer de l’obsession corporelle

Pour Bergeron, contrer la grossophobie passe entre autres par une réappropriation de l’adjectif « gros/se », qui prend une connotation forcément péjorative lorsqu’il est utilisé pour qualifier un être humain. Or, théoriquement, le mot «gros.se» n’est qu’un attribut employé pour décrire de manière objective un état:

Dire que je suis gros n’est ni méchant ni gentil. C’est une simple observation. […]

L’idée n’est pas de faire comme si tout le monde était pareil, mais au contraire d’apprendre à embrasser les différences. Les gens auraient peut-être moins peur de l’inconnu si on apprenait à accepter la différence plutôt que de l’estimer dérangeante. Une tonne de complexes pourraient disparaître, comme ça, seulement en les déchargeant d’un poids inutile. 

Être gros.se ne devrait pas être négatif. Aucune différence ne devrait l’être. 

Comme le dit Gabrielle-Lisa Collard sur son fabuleux blogue Dix octobre, «en entretenant la peur du mot, on entretient la peur de la chose». Et comme le démontre Mickaël Bergeron dans son essai, cette phobie de la grosseur a envahi la sphère publique comme une épidémie, prenant ancrage dans la vie d’un très grand nombre de personnes, peu importe leur poids. À l’image de Lynda Dion avec son excellent roman Grosse, l’essai de Bergeron se dresse contre une obsession corporelle qui empoisonne chacun et chacune, peu importe la taille de son corps.

Heureusement, de nouveaux mouvements encourageant la diversité corporelle émergent, et apportent avec eux l’espoir d’un changement. Le livre s’intéresse notamment aux courants de pensée du body positive et du fat justice, et en dresse un bref portrait afin d’informer les novices du domaine. Il nous encourage par ailleurs à changer nos propres attitudes et habitudes, et à être davantage conscient.e.s de la grossophobie que nous portons en nous.

L’essai se termine sur un message fort simple, mais plein d’espoir: aimons-nous.  On gaspille tellement de temps et d’énergie à détester notre corps. La vie est simplement trop courte pour ne pas s’aimer. Sans mépris, sans condescendance, et avec le ton juste, ce premier essai de Mickaël Bergeron fera énormément de bien à ceux et celles qui ont toujours eu l’impression que leur corps n’était pas adéquat.

Et vous, avez-vous des suggestions d’essais portant sur l’image corporelle?

Le fil rouge, le fil rouge lit, bibliothérapie, littérature, lecture, livres, les livres qui font du bien, le comte de Monte Cristo, Alexandre Dumas, Le Livre de Poche, classique, vengeance, amour, prison, mort, trésor, littérature étrangère

Dumas et le Comte de Monte-Cristo

J’ai toujours eu un peu peur des classiques littéraires. Comme si, en m’embarquant dans ces briques souvent vieilles de centaines d’années, je m’enlevais de précieuses minutes pour lire tout ce qui se fait de bon aujourd’hui. C’est cela, la triste réalité des amoureux des livres : il n’y aura jamais assez d’une seule vie pour tout lire. Pourtant, il y a quelques mois, incapable de résister à l’attrait d’une bonne histoire, je me suis embarquée dans la lecture d’un de ces classiques : Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.

Edmond Dantès est un jeune homme brillant à l’avenir prometteur qui doit sous peu se marier avec Mercédes, l’amour de sa vie. Le jour de ce mariage tant attendu, il se fait arrêter sous prétexte d’être un traître bonapartiste. Il se révolte, clame haut et fort son innocence, mais rien n’y fait : il est enfermé au château d’If, dans une petite cellule sombre et froide. Après plus d’une décennie de captivité, il réussit à s’échapper. Commence alors sa douce vengeance contre tous ceux qui ont, de près ou de loin, contribué à son malheur. Il porte maintenant le nom du Comte de Monte-Cristo.

Ce livre, c’est 1600 pages de pur délice. Je mentirais en disant qu’il n’y a pas quelques longueurs, mais celles-ci sont largement compensées par une histoire des plus rocambolesque et captivante, avec des personnages qui, malgré le fossé du temps, sont très semblables aux humains d’aujourd’hui. Il est fascinant de lire un livre écrit deux siècles avant le nôtre, mais qui réussit tout de même à toucher mes cordes sensibles tout en me transportant dans un monde qui ressemble en très peu de choses au mien.

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la réflexion qu’a engendrée ma lecture. Cette réflexion, principalement sur le bien et le mal, les bons et les méchants, a confirmé ce que je pense depuis longtemps déjà : rien n’est noir ou blanc et nous avons tous une partie d’ombre en nous, malgré le fait qu’elle soit plus grande chez certains. J’en suis venue à la conclusion que ma peur des classiques massifs était non fondée et que plusieurs valent la peine d’être lus et savourés.

Et vous, quels sont les classiques que vous avez lus?

La Société des grands fonds Daniel Canty Le fil rouge La peuplade récits autobiographique essai littérature québécoise voyages livres lecture

La Société des grands fonds: Une mise en abyme littéraire et littérale!

«Quel lecteur qui se respecte n’a jamais cru atteindre, entre les pages d’un livre, le cœur caché des choses, battant la chamade au revers des apparences?» (p. 34)

C’est par une double mise en abyme que Daniel Canty exprime, dans cet essai très personnel, son rapport aux livres et l’importance de la littérature dans sa vie. Comme si un livre qui parle de livres n’était pas déjà assez meta, l’auteur fait littéralement plonger son lecteur dans les profondeurs de sa psyché, dans sa «mer intérieure», par l’entremise de références constantes aux fonds marins – des références aux «abîmes» océaniques.

Neil Patrick Harris mindblown mise en abyme meta

Mindblown!

Si son allégorie sous-marine manque parfois de clarté, il ne s’en soucie guère, car pour lui, la métaphore est le fondement même de notre interprétation du monde. L’apprentissage de la vie est un jeu d’associations, de rapprochements entre les idées à partir desquels nous développons des images et créons notre propre représentation du monde qui nous entoure.

L’eau et le rapport métaphorique au réel constituent ensemble le fil conducteur du livre, le courant qui porte le lecteur et l’entraîne dans les eaux troubles des pensées et des souvenirs de l’auteur.

¡Libro libre!

Cet essai est aussi un plaidoyer pour une interprétation libre et subjective des livres. Pour Daniel Canty, la littérature n’est pas une affaire d’analyses rigoureuses et de rectitude langagière, de «rigueur» et de «lucidité», mais plutôt une façon de sortir de soi pour penser sa vie et imaginer le monde en explorant d’autres réalités:

«Nous cherchons les passages secrets qui, entre les mots et les images, mènent [à d’autres mondes], pour nous y faufiler et en revenir riches d’une histoire dont le trésor n’appartient qu’à nous.» (p. 33)

«Un livre et son lecteur scellent le pacte d’une société secrète […] qui invite à se risquer dans les profondeurs qui béent à un pas de nos quotidiens et [à] se laisser submerger par la littérature comme pour s’y noyer…» (p. 35)

«Ceux qui parviennent à effleurer le cœur du mystère rejoignent le cercle restreint des initiés, qui commencent à écrire pour retrouver le chemin, la promesse où les a menés la lecture.» (p. 34)

C’est sur ces préceptes que l’auteur fonde la Société des grands fonds, puis déclare:

«Je […] fais serment de me laisser porter, en imitateur sautillant de l’hippocampe, à travers mes souvenirs de lecture pour repêcher les perles submergées dans la mer intérieure où je plonge lire et où ma mémoire et mon imagination s’enracinent, ondulant comme le plancton sous l’influence des courants.» (p. 36)

La Société des grands fonds Daniel Canty La Peuplade Le fil rouge livre lecture récits autobiographique essai littérature québécoise

La Société des grands fonds de Daniel Canty (et un canard en caoutchouc!)

Hydrographie d’une vie littéraire

Dans ses courtes chroniques autobiographiques, Daniel Canty trace pour nous la carte d’un réseau complexe formé de ses rêves, de ses souvenirs d’enfance, de ses récits de voyage et de certains moments marquants de sa vie, tous reliés les uns aux autres par des récits affluents, qui alimentent le cours de son existence: les livres.

Tantôt, une baignoire, lieu de lecture de prédilection de l’auteur, est comparée avec humour à un navire d’exploration; tantôt les perfusions d’un malade rappellent tristement la clepsydre de Bruno Schulz et deviennent une horloge par laquelle s’écoule, goutte à goutte, le temps qui lui est imparti. Ainsi, les métaphores aquatiques et les références intertextuelles s’accumulent, multipliant les échos et créant une forte cohésion entre les événements, pourtant disparates, qui sont racontés.

Un nombre impressionnant d’auteurs et de livres sont cités. Par exemple, l’auteur associe son adolescence à Salinger, à Boris Vian et à Réjean Ducharme, en décrivant cette période de la vie en ces mots:

«Le monde est phony, un faux, un nénuphar nous pousse en plein cœur, tout nous avale…» (p. 166)

L’auteur tire sur la ficelle qui relie tous les livres et s’en sert pour rattacher les pans de sa propre histoire. Du fil de ses lectures, il tisse une toile solide sur la trame de sa vie.

L'archipel des histoires carte La Société des grands fonds Daniel Canty Stéphane Poirier La Peuplade illustration bleu livre lecture Le fil rouge

L’archipel des histoires: une géographie de La Société des grands fonds de Daniel Canty, illustrée par Stéphane Poirier, 2018 (Éditions La Peuplade), crédit photo: Jolin Masson

Jeter ses rêves avec l’eau du bain

«Je vous propose donc, au terme de votre prochaine baignade, et ce, même si vous êtes de ceux qui préfèrent les douches, de vous attarder au bouchon de la baignoire et à la béance cyclopéenne par où sont emportées les eaux usées. Dans la mer intérieure qui s’étale en secret sous les maisons, nos fantasmes tourbillonnent jusqu’au cœur caché des choses, où grandit patiemment une part de nous qui échappe à notre compréhension et qui attend notre retour.» (p. 58)

À cette invitation de l’auteur, je me suis interrogée sur mes propres expériences et j’ai été impressionnée par le travail de réflexion que cet exercice de style a dû exiger. Quels impacts ont les livres sur nos vies? De quelles façons les fictions que nous lisons résonnent-elles dans nos existences réelles? Je ne me risquerai pas à tenter de répondre à ces questions ici, mais chose certaine, l’idée d’une société secrète qui lierait tous les lecteurs me plaît et je suis prête à signer ma carte de membre n’importe quand!

Et vous, quels livres ont eu une influence importante sur votre vie?

le fil rouge, le fil rouge lit, bibliothérapie, littérature, lecture, les livres qui font du bien, lire, livre, Chauffer le dehors, Marie-Andrée Gill, Poésie, La Peuplade , littérature contemporaine, littérature québécoise

Chauffer le dehors: La réponse au dedans

« […] Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvé au dedans. »

Dire autrement les ruptures amoureuses. Voici le défi qu’a relevé Marie-Andrée Gill, autrice qui m’était inconnue jusqu’à présent. Icône de la poésie autochtone québécoise, elle a publié deux ouvrages avant de pondre celui-ci, sur l’impossibilité de l’amour.

J’avais seulement entendu parler de Chauffer le dehors par le biais du Fil rouge, et le titre m’a tout de suite interpellée. Je me demandais bien ce que l’autrice voulait dire par « chauffer l’extérieur », parce qu’il n’y a rien de plus absurde que ça. Je voyais juste l’image de ma mère pensant à sa facture d’Hydro, qui me surprenait à ouvrir grand les fenêtres en plein mois de février pour « aérer un peu l’air » du salon qui sentait le calorifère.

J’ai dévoré ce recueil en deux secondes, assise sur mon balcon, pendant que le soleil s’écrasait sur mes jeans noirs. Marie-Andrée Gill a fait resurgir des peines que je ne pensais plus voir. À chaque texte, je m’arrêtais pour laisser passer dans ma tête le film de mes anciennes relations. Ce fut comme une méditation: une pensée arrive, on la laisse passer. Et on passe à la prochaine.

Ça parle des tounes de Céline, de froid, d’histoires de pêche, de chauffer le dehors pour éviter la surchauffe du dedans. D’ouvrir les fenêtres, tasser les rideaux, de mettre ses émotions sur papier pour mieux les vivre. On sent bien que c’est l’échappatoire que l’autrice a choisie, pour éviter d’être en colère contre l’amour toute la vie.

« L’amour c’est une forêt vierge

pis une coupe à blanc

dans la même phrase »

Chauffer le dehors gratte les gales, les petits et les gros bobos qu’on s’empêche tant bien que mal d’arracher, en sachant très bien qu’il faut laisser ces blessures tranquilles. Ça rouvre des plaies pour mieux les cicatriser après.

Maintenant, les beaux mots de l’autrice me restent en tête et m’empreignent le dedans pour que je puisse y retourner quand ma tête va être en mode broil.

*

Il est certain que je vais lire les anciennes parutions de Marie-Andrée Gill. Pour l’instant, c’est une de mes plus belles découvertes en 2019.

Et vous, avez-vous lu Chauffer le dehors?