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Coup de poing dans le réel : la poésie de Marjolaine Beauchamp

Vous la connaissez parce qu’elle a fait la première partie du show L’existoire de Richard Desjardins? Parce qu’elle a été championne québécoise du slam en 2009? Parce que vous l’avez déjà lue? En tout cas, Marjolaine Beauchamp, originaire de Buckingham en Outaouais, est à découvrir! Collaboratrice assez régulière au blogue Filles Missiles, Beauchamp a aussi un disque de slam disponible sur bandcamp si vous voulez entendre ses textes comme elle les lit.

Une poésie abrasive : Aux plexus

Aux plexus (2010, Éditions de l’Écrou), qui a été finaliste au prix Estuaire en 2011, offre des poèmes beaux et forts sur des gens ordinaires aux prises avec la misère humaine. Dans une langue joualisante, orale, proche d’une voix entendue lors de soirée de slam, Beauchamp fait exploser les préjugés dans ses poèmes narratifs. Aux plexus ne prend pas de détours pour traiter de sujets lourds comme le suicide, la pauvreté, le bien-être social, l’adultère et d’autres moins « lourds » sans être moins importants ou imposants comme l’amour, la maternité et la famille.

Dans une entrevue dans La Presse, Beauchamp a dit : « Je saurais écrire autrement, mais pas m’exprimer autrement. » Dans une entrevue avec Le Droit, elle a tenu des propos similaires en affirmant : « Moi, j’aime jouer avec la langue, le joual. J’aime le côté abrasif des mots, leur potentiel d’irrévérence, aussi. » Aux plexus est définitivement irrévérencieux, et c’est pour ça, pour ce souffle d’ordinaire et de prise de parole, que je le salue. Desjardins d’ailleurs dit qu’elle « a un regard juste et senti sur les poqués de ce monde » – commentaire qui résume également bien mon sentiment.

Divisé en trois parties, le recueil explore des thèmes adolescents en suivant des jeunes filles qui « oubliaient souvent leur nom / mais qui savaient pertinemment / comment faire un nœud coulant » (p. 15). Beauchamp plonge au cœur du désespoir, dans ces «histoire[s] vraie[s] / en chique de viande » (p. 58).

Sans filtre, ni voile d’agencement entre ses mots et le réel, Beauchamp se fait « porte-étendard d’une pauvreté standard / j’avale le B, le S passe mal » (p. 67). Et explique comment : « nous trouvons une raison / bidon / pour pas s’avouer vaincus / par le quotidien » (p. 94). Bref, Aux plexus dérange tant par son extrême lisibilité qu’on n’associe pas de prime à bord à la poésie que par ses propos parfois miséreux.

Retour en terrains connus : Fourrer le feu

La poésie de Beauchamp se maintient à coups de poings dans le réel avec son plus récent recueil, Fourrer le feu (Éditions de l’Écrou, 2016). Retour sur des sujets explorés dans le premier recueil, mais d’un point de vue plus personnel et laissant une plus grande place à ce silence envahissant et incapacitant : « Mais toujours le silence / Ce qui se passe de plus violent / Toujours en silence » (p. 45). Dans Fourrer le feu, la voix d’une femme qui s’essaie à l’amour, qui explore son « corps canevas » (p. 81) et qui rencontre un homme porte de secours porte le recueil. S’il surprend moins parce qu’on connaît désormais la voix singulière de Beauchamp, ce retour en terrains connus ne déplaît pas pour autant.

Je reviens de tous ces hommes
Que j’ai pétris
De mes bras étau
Et ma tête automne
Comme c’est effrayant
D’être l’écorchure de quelqu’un (p. 96).

Petit bémol : dans les deux recueils, la plupart des poèmes sont très courts, ne dépassant pas une page, ce qui fait que les trois ou quatre poèmes qui prennent plusieurs pages et qui font plutôt office de slam détonnent. Mais après tout, sa poésie au complet détonne, pourquoi est-ce que ses recueils présenteraient une harmonie parfaite?

Bref, même si Beauchamp écrit ne pas être « une fille de première impression / Ni de deuxième » (p. 80), sa poésie marque dès la première lecture.

Les règles de Simon, Les rimes de Simon, Simon la carte de mode, Simon est capable, Simon Boulerice, Guillaume Perreault, littérature jeunesse, 6 ans et plus, livre pour enfant, nouveau lecteur, apprendre à lire

Les petits livres de Simon

Parue aux éditions Fonfon, la série Simon et moi nous offre 4 mini-livres contenant chacun une histoire d’une douzaine de pages, mettant en vedette un petit Simon doté d’une belle candeur. La plume drôle et sensible de Simon Boulerice forme un magnifique duo avec les jolies et tout aussi loufoques illustrations de Guillaume Perreault, entre autres connu pour Le facteur de l’espace.

Les petits livres

Dans Simon est capable, nous faisons la rencontre d’un petit Simon avec une belle estime de lui, fier de ce qu’il accomplit et en paix avec ses limites. Dans Les règles de Simon, par des tranches de vie rigolotes, Simon réussit à nous parler des règles de façon amusante. Il nous témoigne que les règles de vie sont importantes, mais que certains petits pépins nous donnent parfois l’envie de les contourner… Et que c’est bien correct ainsi! Dans Les rimes de Simon, notre attachant personnage nous initie à la poésie par des rimes drôles et étonnantes. Puis dans Simon la carte de mode, le charmant garçon, à travers sa façon de s’habiller, donne envie d’oser et d’être, tout simplement.

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Les petits plus

Dès la première page, une description du livre au niveau pédagogique est incluse ainsi qu’un lexique de mots sélectionnés qui sont disponibles sous forme de mots étiquettes sur le site web de l’éditeur. Gageons que plusieurs parents et enseignants s’en réjouiront!

D’un côté plus ludique, des photos d’enfance de l’auteur et de l’illustrateur, accompagnées de petites phrases comiques en lien avec chaque livre, feront rire les enfants. Quoi de mieux que l’humour pour intéresser les enfants aux créateurs d’ici?

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De plus, je crois que le personnage charmera un cercle plus large que celui des nouveaux lecteurs. Les parents souriront assurément en lisant à leurs enfants les aventures de ce petit garçon étonnamment drôle dans toute sa simplicité. Et bien que ces histoires soient conçues pour l’apprentissage de la lecture (6 ans+), j’ai pu constater que les plus jeunes sont aussi un très bon public. L’effet des courtes aventures quotidiennes, mais peu banales de Simon a été testé par des enfants de 2 ans et demi à 5 ans et approuvé par leurs francs éclats de rire (mention spéciale pour l’épisode du feu au derrière). Mais attention de ne pas mettre les livres dans les mains des tout-petits si vous voulez les garder en un seul morceau, car les pages sont agrafées, les rendant fragiles pour les petites mains destructrices.

Coup de cœur

J’ai été emballée par ces 4 petits livres à l’écriture rythmée et punchée et au ton humoristique, dont les textes et les images ont réussi à me faire rire plus d’une fois. Adorable, sympathique et un peu (beaucoup) bouffon!

Quels livres suggérez-vous pour les nouveaux lecteurs?

Le fil rouge remercie les éditions Fonfon pour les livres.

Nos suggestions de livres tirés de la littérature autochtone pour le mois de juin du défi #jelisunlivrequébécoisparmois

Il est maintenant venu le mois de juin et cette fois je vous donne le défi de lire des livres tirés de la littérature autochtone. Pourquoi avoir choisi ce thème? Parce qu’il y a une grande richesse dans cette littérature et que je crois qu’il est important de la souligner. De plus, leur histoire est à connaître et nécessaire à notre culture. Et surtout, pourquoi avoir choisi le mois de juin pour représenter la littérature autochtone? Tout simplement parce que le 21 juin est leur journée internationale.

Les suggestions et/ou lectures des fileuses :

Matisiwin de Marie Christine Bernard sera ma lecture. Ça fait maintenant près de deux ans que ce roman attend d’être lu dans ma bibliothèque. C’était l’un de mes achats lors de l’événement  du 12 août j’achète un livre québécois. L’histoire que contient ce roman m’attire énormément et je crois que c’est parce que ça concerne les femmes et leur condition.

Martine : «En juin, je lirai L’amant du lac de Virginia Pésémapéo Bordeleau chez Mémoire d’encrier. Ce roman me semble être une belle histoire d’amour, pleine de sensualité et de désir. J’ai vraiment hâte de m’y plonger. Il s’agit du premier roman érotique écrit par une auteure amérindienne du Québec et cela pique ma curiosité!»

Clara : «Je vais lire Kuessipan de Naomi Fontaine.»

Nathalie : «Ça fait un bout que je cherche à mettre la main sur S’agripper aux fleurs, un collectif de haïkus écrit par trois femmes innues. Le titre m’interpelle vraiment, pis c’est intéressant que ce soit bilingue (français et innu).»

Marjorie : Je crois que je vais y aller avec l’une des suggestions de Karina et me plonger dans Ourse Bleue de Viriginia Pésémapéo Bordeleau. La description du livre est venue me rejoindre. Je crois que cette histoire de racines, d’identité et de territoire saura me toucher.

« Ce roman de Virginia Pésémapéo Bordeleau resitue la société amérindienne dans le contexte de la modernité, avec ses forces et ses déchirements, et met en lumière le profond humanisme de cette culture, à travers une quête identitaire qui, par son authenticité, rejoint l’universel. »

D’autres suggestions de lectures :

  • Un thé dans la toundra de Joséphine Bacon
  • La Saga des Béothuks de Bernard Assiniwi
  • Bâton à message / Tshissinuashitakana de Joséphine Bacon
  • Ourse bleue de Viriginia Pésémapéo Bordeleau
  • Aimititau ! Parlons-nous ! de Laure Morali

Jennifer Worth; Call the midwife; Appelez la sage-femme; Londres; 1950; Angleterre; Le fil rouge; le fil rouge lit; bibliothérapie; littérature; lecture; livres; les livres qui font du bien; littérature étrangère

Appelez la sage-femme : Du rire aux larmes, la vie dans tous ses états

Il y a quelques années, l’infirmière britannique Jennifer Worth a constaté qu’il y avait très peu d’information disponible sur le rôle joué par les sages-femmes en Angleterre, particulièrement au XXe siècle. Afin de remédier à la situation, elle a décidé d’écrire ses mémoires sur l’époque où elle était elle-même sage-femme, dans les années 1950 à Poplar, un quartier pauvre de Londres. Sous sa plume, elle fait revivre tout un quartier, aujourd’hui disparu, dans une trilogie aussi captivante qu’émouvante.

« J’ai fait plusieurs autres visites ce matin-là, mais mon esprit revenait continuellement à Mrs. Warren. Elle sortait vraiment de l’ordinaire. La plupart de nos patientes étaient des Londoniennes originaires de ces faubourgs, comme leurs parents et grands-parents avant eux. Les étrangers étaient rares, surtout parmi les femmes. Toutes les habitantes du quartier menaient une vie très collective et se mêlaient sans cesse des affaires les unes des autres. Mais si Mrs. Warren ne parlait pas l’anglais, elle ne pouvait faire partie de la communauté des femmes. » (Worth, 2002:212-213)

Chaque livre est divisé en plusieurs chroniques qui présentent chacune la place importante qu’occupait les sages-femmes à Londres, comment le nouveau programme d’assurance-maladie a eu un impact positif, mais c’est aussi un témoignage de la vie des gens qui habitaient le mythique quartier des docks. Certaines chroniques sont simplement touchantes par leur humanité. Je pense notamment à cette mère de 24 enfants qui affronte toutes les épreuves de la vie en chantant et qui met dans ses gestes toute la tendresse dont elle est capable. Certaines chroniques sont amusantes, comme la maladresse pleine de bonne volonté de Chummy, l’une des sages-femmes. Beaucoup sont tristes, particulièrement lorsqu’il est question des « workhouse », qui faisaient office d’aide sociale pour les pauvres au début du XXe siècle. Maintes fois j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, bouleversée devant cette humanité en détresse. Je me suis attachée instantanément aux personnages, j’ai espéré avec eux, j’ai senti leur anéantissement dans les moments de drame.

Ces livres sont à la fois une mine d’or d’information sur la vie sociale de tout un quartier, une leçon linguistique sur les expressions « cockney » et un plongeon dans les émotions humaines. Ils mettent en valeur une autre façon de faire de la médecine, beaucoup plus personnelle, plus attentive. L’accouchement, une expérience éminemment féminine, semble devenir une expérience simplement humaine et c’est ce qui fait toute la beauté de ce témoignage. J’ai ri, j’ai surtout pleuré en lisant ce livre, mon âme mise à nue comme toutes ces femmes lorsqu’elles donnent naissance à un enfant. L’écriture magnifique et tremblante d’émotion de Jennifer Worth m’a captivée, elle est venue me chercher et m’a donné le goût d’en apprendre davantage sur le rôle des sages-femmes, témoins des moments les plus intimes et les plus spectaculaires de la vie.

Et vous, quel est le dernier livre qui vous a fait pleurer toutes les larmes de votre corps?

Elena Ferrante, L'amie prodigieuse, Le nouveau nom, Gallimard, le fil rouge, lefilrougelit, Lila et Elena, littérature italienne, Naples, amitié, série,

Elena & Lila, quel plaisir de vous retrouver…

Je ne suis pas une très grande lectrice de séries, mais celle-ci fait exception. L’amie prodigieuse dont j’avais parlé avec beaucoup d’émotion juste ici m’a conquise. Et je dois avouer que le deuxième tome, Le nouveau nom, m’a aussi obnubilée.

J’avais tellement hâte – et beaucoup d’attentes – face à ces retrouvailles. C’est en juillet dernier que je me suis laissée captiver et fasciner par cette histoire d’amitié avec le premier tome de la série. Je voulais retrouver cet amour et cette tendresse que je portais envers ces deux filles, Lila & Elena. J’avais tellement pensé à elles au fil des mois. Cette série a le don de nous faire vivre, vieillir, évoluer avec ses personnages et d’ainsi avoir l’impression qu’ils nous habitent un peu. C’est exactement cela ; j’étais accompagnée de Lila & Elena. Durant mon voyage à Naples bien sûr, mais à Montréal aussi. C’est une lecture qui m’avait beaucoup marquée, alors j’étais fort heureuse et nerveuse de retourner à Naples avec elles.

Elena & Lila, vous ne m’avez pas déçue. Vos vies m’ont encore émue et fait pleurer. J’étais révoltée, fâchée, enragée en vous suivant dans vos aventures, mais surtout, j’étais ravie de vous retrouver.

Quand le destin frappe encore plus fort

Dans ce deuxième tome de la série, on retrouve les filles le soir du mariage de Lila avec Stéfano. C’est cet événement qui chamboule la dynamique entière de la vie de Lila, de son avenir, de ses perceptions d’émancipation, mais aussi de leur amitié. Lila qui méprise et n’aime pas son mari se soumet à lui, à ses décisions professionnelles et tout doucement, cela la brise et fait faner en elle tout espoir de lumière. Quant à Elena, la narratrice du récit, elle a la chance de continuer ses études et de s’éduquer. Elle se distancie de plus en plus de son milieu modeste, de sa famille et de son petit village. Elena vit avec beaucoup de tristesse et de honte face à ces deux mondes ; celui de l’éducation où elle brille et son monde bien à elle, pauvre, traditionaliste et aliénant. L’éloignement qu’elle ressent face à sa famille est émouvant, car on y perçoit vraiment le choc des générations. La relation avec sa mère est aussi très difficile, comme si celle-ci lui en voulait d’avoir des possibilités qu’elle n’a pas eues, tout en faisant preuve d’une certaine chaleur vis-à-vis sa fille, ce qui fait de leur relation une des plus complexes pour nous, mais aussi pour Elena. Malgré ses doutes et son manque de confiance, Elena reste, à mon sens, un exemple de courage, d’intelligence, de curiosité et de résilience.

Lila, de son côté, a délaissé les études et tente de trouver une liberté par le mariage. Entêtée et loin d’être totalement soumise, Lila n’hésite pas à faire ce qui semble inconvenable pour une épouse, surtout mariée à Stéfano, un homme respectable dans le village et riche. Lila est fonceuse et ne se laisse pas marcher sur les pieds, et ce, malgré les longs moments de noirceur qui se pointeront sur son chemin.

« Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait même pas nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer.» 

L’amitié dans tout cela ?

La prodigieuse amitié qui les unit est remise en doute et n’est pas de tout repos ; le désespoir d’Elena, comme celui de Lila, sera mis à grande épreuve. Elles partiront à la plage pour un été avec la belle-soeur de Lila et sa mère. Ce voyage devait aider Lila à se remettre en santé pour, par la suite, offrir un enfant à son mari. Or, ce fut surtout le voyage qui changea tout. L’amour viendra se frôler aux filles et leurs désirs communs de réfléchir, de rêver, d’apprendre viendront tout chambouler leur relation.

Elles sont toutefois habitées d’un sentiment de liberté plus grand que tout et d’une curiosité qui dérange. Elles sont fortes, puissantes, convaincues de pouvoir avoir mieux que ce que l’enfance leur faisait voir comme avenir. Elles sont obstinées, entêtées et incroyablement inspirantes. Toute cette détermination ne sera rien sans leur force de résilience qui est touchante, fabuleuse et prodigieuse.

L’écriture d’Elena Ferrante est franche et on se laisse entrainer dans le récit d’Elena – le personnage – qui nous raconte à sa façon la perception des événements. Très franches et portées sur les détails, les émotions et les impressions, les aventures italiennes des jeunes filles nous fascinent et nous incitent à lire à toute vitesse ce deuxième tome de 554 pages.

Leur amitié est loin d’être ‘normale’ et classique. Elles se blessent, se manipulent, se comparent, s’insultent, se méprisent, sans jamais cesser d’être la personne la plus importante l’une pour l’autre. Elles font face à des drames et à des trahisons, mais ce qu’on retient le plus de ce roman, de cette amitié, c’est leur singulière envie d’émancipation. Elles sont rivales et complices en même temps, ce qui fait de leur amitié une des plus complexes, mais des plus fortes, authentiques  et belles que j’ai eu la chance de lire.

Avez-vous eu la chance de lire le troisième tome de la série ? De mon côté, je m’y lance très bientôt!

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Écrire un mémoire: un combat contre soi-même

Expliquer aux gens en quoi consiste l’écriture d’un mémoire de maîtrise n’est pas une chose simple. Je ne dis pas qu’ils ne comprennent pas, mais plutôt que j’ai moi-même de la difficulté à cerner les contours d’un tel projet. Il n’y a pas de parcours typique, pas de modèle à suivre, pas plus qu’il n’y a de bonne ou de mauvaise manière de le faire. Pourtant, il semble que ce soit l’affaire de tout le monde, même si au fond, c’est toi qui devra remettre un produit fini, de ton cru, et c’est toi qui sera seul.e devant ton ordinateur. Alors, la plupart des personnes se permettent des remarques comme celles-ci:

« Ben là, c’est comme genre trois travaux de fin de session, c’est pas si pire. »

« Voyons, tu fais quoi de tes journées pour ne pas avoir écrit depuis 1 mois?! »

« T’as juste à te faire un horaire vraiment strict et le respecter. »

« Combien de pages tu as écrites? [Insérer un nombre de pages considérable selon vos capacités] C’EST TOUT??? »

« Ok, faque dans l’fond, ça sert à quoi écrire ça? »

D’autres personnes ont de bonnes intentions. Elles veulent t’encourager et te conseiller, et parfois, ce sont de sages paroles qui sont tout à fait bienvenues. Enfin, pour toutes ces raisons, mais surtout à cause de mon expérience personnelle, j’ai préféré vous raconter pourquoi ces trucs ne fonctionnent pas pour tout le monde!

1- Faites-vous un échéancier.

Les échéanciers, c’est ben beau, mais quand ta grand-mère entre à l’hôpital, tu peux être deux mois sans rédiger. Quand tu organises des projections, il y a des journées de réunion plus longues que prévu. Quand tu aimes ton travail, tu lui accordes plus de temps. Et mille autres choses! J’avoue que dans mon cas, la maîtrise est souvent passée à l’arrière-plan. Et c’est mon choix, je ne jugerai jamais et je ne juge toujours pas celles et ceux qui ont pris une autre décision. Dans mon cas, c’est surtout une question de personnalité: j’aime mon sujet, j’aime faire de la recherche, mais je carbure aux projets et je ne m’imagine pas une seconde n’avoir que mon mémoire à écrire. J’aime me conforter dans l’idée que ça rend mon retard plus légitime, peut-être… Bref, l’idée est d’apprendre à vous discipliner en fonction de votre caractère et de vos aptitudes.

2- Accordez-vous des moments de pause.

Le problème avec ce conseil, c’est que les moments de pause sont souvent fréquents et durent un bon moment (#Netflix)… Enfin, dans mon cas. Mais ça ne veut pas dire que je ne me sens pas coupable chaque seconde de ma vie. Des articles comme celui-ci ou celui-là font que je me sens moins seule. Je ne peux pas non plus affirmer que ces pauses ne sont pas bénéfiques; c’est tout le contraire, en fait. Or, il peut être difficile de doser et je pense que nous ne sommes pas assez objectives vis-à-vis nos besoins! Donc, soyez prudentes.

3- Parlez-en à d’autres personnes, à des collègues.

C’est vrai que des discussions peuvent s’avérer très utiles et enrichissent beaucoup nos réflexions, mais on se compare aux autres bien plus souvent qu’autrement. Rappelez-vous que chacune y va à son rythme et essayez plutôt de tirer des commentaires critiques de ces conversations. Aussi, si vous vous lancez sur ce terrain glissant, soyez patiente et tentez de ne pas vous offenser au moindre commentaire ou à la petite critique! Prenez cela pour des suggestions. Et si vous n’avez pas besoin de le faire, ne le faites pas, ce n’est pas une étape nécessaire à votre travail intellectuel.

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4- Fixez-vous des objectifs.

Je pense que ça peut revenir au même que l’échéancier: il se peut que vous ne les atteigniez pas et soyez déçue. Pour ma part, j’essaie d’y aller un jour à la fois, tout en ayant une vague idée d’où je m’en vais. Par exemple: « Aujourd’hui, je dois écrire une page », « D’ici la fin mai, je dois avoir terminé cette sous-section ». Rien ne vous force à fixer des micro ou des macro objectifs, et même si vous le faites, vous devrez toujours les ajuster, et c’est correct!

5- Faites des rencontres avec votre directrice ou directeur de maîtrise.

Pendant la rédaction de son mémoire, mon copain rencontrait son directeur à chaque semaine, pendant deux ans et demi. En trois ans, j’ai vu ma directrice trois fois, et échangé quelques courriels (#noshame). Je la remercie, d’ailleurs, car je me force pour chacun de nos échanges à poser les bonnes questions, ou à proposer des versions abouties de mon travail. C’est comme si c’était super précieux et que je devais tirer le maximum de ces dialogues. Je ne ressens aucune pression et suis parfaitement autonome, donc cette relation me convient, mais ce ne serait sans doute pas la même chose pour ma voisine. Je vous conseille donc d’en discuter dès le départ avec votre directrice ou directeur!

Conclusion

Je ne comprends pas pourquoi on se met autant de pression. Une amie (allô Soline!) m’a dit un jour: tsé, au fond, ils veulent juste voir si tu es capable de faire une analyse littéraire. Et je suis capable, c’est ce que j’ai fait tout au long de mon bac. Je me demande vraiment, vraiment ce qui sous-tend ce stress continu, que j’ai vécu pendant bientôt trois ans. La seule personne à qui j’ai à prouver quelque chose, c’est à moi-même (et à mes parents, qui se moquent de moi parce que justement, je m’en fais beaucoup trop avec ça et je veux leur montrer que je suis capable d’y arriver sans y laisser ma peau!!!).

J’arrive à la fin, dans pas si longtemps. J’ai glandé pas mal. Je me dis: « Wow, ça fait trois ans que tu travailles là-dessus et tu vas butcher la fin parce qu’il ne te reste plus de temps!?! » Ben oui. Des fois c’est de même. Mais aussi, et surtout, je pense que ça fait assez longtemps que c’est dans ma tête, que ça mijote, que j’ai lu tout ce que je pouvais, et qu’il est temps que ça sorte. Et ça va sortir comme ça va sortir. Ça va venir de moi, que j’aie pris 1 mois ou 6 ans pour l’écrire. Ce sont mes idées qui vont être écrites sur ces pages-là. Et ça, il y a de quoi être fière.

Dans l’fond, y’a pas de trucs miracles. C’est un loooooong chemin, semé d’embûches, de découragement et de déprime, mais aussi semé d’éclairs de génie et de blitz de rédaction pendant lesquels t’as l’impression d’être sur un gros high. C’est l’incarnation de la persévérance. C’est comme une fausse liste que je vous ai donnée là, parce qu’il n’y a que vous qui devez juger de ce dont vous avez besoin, et à quel rythme. Ben oui, y’en a qui ont écrit en 1 an et demi. Et il y a moi, qui l’a écrite en 3 ans (et encore, ce n’est pas fait!). Et qu’est-ce que ça a changé? E-rien pentoute. Au contraire: j’ai fait plusieurs voyages, j’ai trouvé un emploi génial, j’ai bâti un projet féministe dont je suis extrêmement fière, j’ai participé à des colloques, j’ai été auprès de ma grand-mère à la fin de sa vie… Bref, je n’ai aucun regret. L’important, c’est ça, et c’est le seul vrai conseil que j’ai à vous donner : écoutez-vous et faites-vous confiance!

Et vous, comment se passe votre rédaction?

Moi, je retourne écrire…

P.S.: Il y a de bonnes ressources, tout de même, je ne suis pas de si mauvaise foi! Entre autres ici et ici.

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Outspoken, la soif de prendre parole

Outspoken, de Julia Serano, compile les textes et essais cumulés pendant dix ans d’activisme transféministe et transgenre. Cinq chapitres contiennent les essais inutilisés dans les dernières publications, les articles de blogues ayant pris la poussière et les œuvres présentées uniquement devant le public. Le tout est commenté par l’auteure, avec la perspective que lui a conféré toutes les années écoulées. Quel est le passage qui a retenu mon attention? C’est au début, un chapitre consacré au volet artistique de la carrière de cette auteure prolifique.

Les textes créatifs de Serano, au nombre de 19 dans cette publication, sont généralement des œuvres de « spoken word ». Le style de l’auteure ne joue pas particulièrement dans la subtilité ou le recours à l’imaginaire : elle avoue d’ailleurs elle-même que le fait de partager ses textes sur scène l’encourageait à emprunter un style choquant qui fait bien réagir le public. Néanmoins, les anecdotes qu’elle raconte ont toujours une portée plus grande, elles sont la partie qui contient le tout.

Les auteures trans anglophones et états-uniennes sont généralement plus lues que celles d’une autre nationalité ou d’une langue différente, alors j’essaie de faire un mouvement inverse dans mes articles en soulignant le travail d’autres femmes. Néanmoins, je crois qu’il est nécessaire de rester au fait de tous les discours en circulation, surtout ceux artistiques qui sont souvent mis de côté. Le langage de l’art est une façon de communiquer des idées nouvelles et une perspective alternative, au même titre que les essais sociologiques ou philosophiques. De plus, leur forme attrayante a un facteur rassembleur et accessible pour une communauté marginalisée. Outspoken dresse une carte qui permettra aux femmes trans de trouver leur propre chemin, que ce soit dans leur vie personnelle ou dans leur pratique artistique.

Des mots qui contiennent l’Histoire

Le premier texte, Vice Versa, est une nouvelle qui décrit une rencontre entre Julia et une autre femme qui a un rapport ambivalent vis-à-vis de son genre. Le vocabulaire permet de voir l’effet du temps sur les mots. Alors que nous vivons à une époque d’éclatement des termes pour définir les variantes dans l’identité sexuelle et le genre, les personnages de l’anecdote ont plutôt recours à des paraphrases et à des approximations. Ainsi, un personnage se décrit « femme qui aime les hommes, mais qui fantasme en s’imaginant avoir un pénis et le rôle actif avec un homme ».

Outspoken laisse aussi voir des affinités entre la culture trans et la culture gaie qui sont maintenant moins à l’avant-plan. L’auteure parle de « shemales » et de « cross dressing » en racontant son parcours de genre, alors que désormais toutes associations entre les femmes trans et la pornographie ou les dragues queens sont généralement mal vues. Le choc intergénérationnel des perspectives permet d’en ajouter au facteur percutant de certains passages :

« years of potions and spells, crossdressing rituals designed to conjure up the girl in me, just so I could catch a glimpse of her reflection in a bathroom mirror or store front window. »

Parler de soi à ses semblables

Dans son texte Super Hero, Serano raconte ses jeux d’enfants, non pas avec des poupées Barbie, ni même avec des G. I. Joe, mais plutôt avec les figurines de superhéros. Elle parle de l’affection qu’elle éprouvait pour ses personnages qui vivent dans l’ombre, déguisés, et qui doivent se tenir à distance de leur entourage pour le protéger du poids de leur secret. Le récit classique où une jeune fille trans devait se différencier des garçons en rejetant les jeux de garçons est subverti. Au lieu de faire entrer sa vie dans un récit conventionnel et logique, Serano aborde les moments où elle paraissait être masculine, mais où son discours intérieur partageait une tension inusitée.

Outspoken permet de jouer avec les attentes des lecteurs présentant des thèmes plus difficiles à récupérer pour un combat « féministe » ou même « transféministe ». Julia partage son intimité, sans chercher une légitimité en donnant à son discours une portée « utile » pour sa communauté ou pour les gens extérieurs.

Assumer la visibilité

Pour une frange de la communauté LGBTQIA+, le combat de l’heure est celui pour la visibilité. C’est naturel, puisque c’est un premier pas pour que les communautés forment une coalition et des alliances puissent avoir le poids politique pour apporter des changements de société, ou puissent attirer l’attention sur les enjeux auxquels ils font face. Néanmoins, une femme trans comme Julia Serano connaît les avantages et les dangers associés au fait d’appartenir à un groupe hypervisible. Dans « Scared to Death », l’auteure raconte à quel point chaque prise de parole la met à risque d’être prise pour cible. Quand elle monte sur scène, raconte-t-elle, elle souhaite prendre la parole pour toutes les femmes qui ont été réduites au silence à cause du climat violent de la société. Néanmoins, lorsqu’elle s’affirme fièrement trans, elle sait qu’il ne faut qu’un « asshole » dans l’assistance pour qu’elle soit prise comme cible une fois redescendue dans le public.

And every time I get up in front of a crowd to perform one of my out-spoken word pieces, I can feel myself morph into a slow moving target. And after the show, when I walk back to my car in the dark, I’ll be holding my breath, half-expecting that inevitable blow to the back of the head. And sometimes, I wonder why it hasn’t happened yet. And sometimes, I wonder why they don’t just get it over with. I just with I was dead.

Malgré la scène horrifiante, qui évoque une peur pour toutes les femmes trans qui souhaitent rendre leur identité visible, Serano décrit bien la pulsion irrépressible qui l’anime, celle de partager son point de vue, dénoncer les injustices, faire entendre sa voix.

Everyone needs to stop talking about transsexuals and listen to what we have to say for once!

Finalement, Outspoken est un excellent portrait d’un parcours activiste et permet de récupérer ce qui a été oublié dans les années de luttes transféministes. Je reste toutefois un peu sur ma faim, sans avoir trouvé des œuvres métaphoriques et compliquées comme je les aime. Le témoignage de l’auteure, qui choisit de se présenter aux autres telle qu’elle est, sans compromis, me donne toutefois envie de moi-même prendre la plume et écrire l’œuvre que je cherche à lire.

Qu’avez-vous appris par la lecture de textes artistiques?

Outspoken
Julia Serano
341 pages
Switch Hitter Press

Le retour des Baudelaire : une série (loin d’être) désastreuse

Chère lectrice, cher lecteur,

Je préfère vous avertir que l’article que vous vous apprêtez à lire est pénible. Rien n’est aussi triste qu’une analyse comparative d’œuvres artistiques, d’autant plus lorsque cette analyse été rédigée par une personne en deuil d’avoir terminé ladite œuvre. Je vous suggère de vous tourner vers une lecture plus distrayante. Par exemple, Internet regorge d’articles sur la pensée positive et de vidéos de recettes de muffins aux bananes. Si vous décidez malgré tout de poursuivre votre lecture (ce que je vous déconseille fortement de faire) vous retrouverez mon appréciation de l’adaptation de la funeste série Netflix Lemony’s Snicket A Series of Unfortunate Events par rapport au film du même titre réalisé en 2004, tous deux infiniment décevants. Je vous propose un regard par trop subjectif (subjectif signifie relatif au point vue personnel) concernant un certain nombre d’éléments incomplets. Comme si une adaptation ne suffisait pas, Mark Hudis a cru bon de transposer à nouveau les livres (à quoi bon?) en une série télévisée interminable dont la diffusion a gâché le début de l’année 2017.

F. Demeule

P.S. Comprenez en ces lignes, chère lectrice, cher lecteur, un pastiche du ton fatidique de l’écrivain Lemony Snicket, condamné à retranscrire l’infortune des Baudelaire. Je suis en fait une véritable admiratrice du travail de cet auteur. Mes propos dépréciatifs ne sont donc pas à prendre au premier degré (le premier degré désigne le premier niveau d’interprétation).

Casting et personnages

Les romans de Lemony Snicket exposent toute une galerie de personnages plus colorés les uns que les autres. À mes yeux, l’une des forces de la série littéraire repose sur l’extravagance de ses personnages, du Comte Olaf au banquier Poe, en passant par le trio Baudelaire lui-même. Sur ce plan, l’adaptation filmique de 2004, signée Brad Silberling, m’avait convaincue avec son casting assez solide : Jim Carrey (Olaf), Meryl Streep (Agrippine), Jude Law (Snicket). Il faut dire aussi que j’avais quatorze ans à l’époque de son visionnement et que mon palais cinéphilique était probablement moins développé qu’il ne l’est aujourd’hui.

Olaf (Jim Carrey) du film de 2004

Olaf imaginé par l’illustrateur officiel des livres, Brett Helquist et dans la série Netlfix, interprété par Neil Patrick Harris

Aveu : J’ai porté une affection particulière pour ce film, et il est toujours parmi mes favoris. C’est pourquoi la tête du Comte Olaf est devenue pour moi celle de Carrey, et ses mimiques se sont superposées à celles de son jeu d’acteur. Par conséquent, quand j’ai commencé à écouter la série Netflix, j’ai eu un bug en voyant Olaf sous les traits de Neil Patrick Harris. Le choc passé, j’ai dû me rendre à l’évidence : je préfère finalement l’interprétation de ce dernier à celle de Jim. Sa version du Comte est teintée d’une ironie noire et est beaucoup plus violente que la précédente, et de fait, moins bouffonne et explosive. Quant à lui, les enfants Baudelaire me semblent similaires aux anciens, avec  leurs jeux sobres, presque stoïques, et un bébé Prunille encore une fois adorable. J’applaudi la diversité culturelle que propose le nouveau casting, comparativement à celui exclusivement blanc 2004.

Les enfants Baudelaire d’après Brett Helquist

Le trio Baudelaire filmique, Prunille (Kara et Shelby Hoffman), Violette (Emily Browning) et Klaus (Liam Aiken)

Les Baudelaire Netflix, Klaus (Louis Hynes), Violette (Malina Weissmann) et Prunille (Presley Smith)

Décors et scénographie (costume, esthétique, etc.)

La série de Snicket, et c’est l’une de ses beautés, nous plonge dans un monde intemporel, une sorte d’époque aux repères historiques difficilement déchiffrables. Là encore, j’avais eu un gros coup de cœur pour l’esthétique recherchée du film, même si on avait forcé un peu la note victorienne par rapport aux dessins originaux de Brett Helquist qui accompagnent le texte des livres. De son côté, la nouvelle série propose une scénographique encore sombre et magnifique, mais en moins steampunk. Pas de robes 19e comme c’était le cas dans film, on a ici plutôt une esthétique rappelant un peu les années 60-70. Ainsi, tante Agrippine et Violette ne portent plus de robes noires bouffantes, mais respectivement un lainage un peu kitsch et des robes polos colorées. « Un univers un peu plus moderne? » Les décors sont volontairement théâtraux ainsi que plus fidèles à l’esthétique camp de Brett Helquist; j’ai remarqué que certains éléments étaient directement empruntés à ses illustrations, telles que la chaise de Lifeguard sur la plage lors de la scène d’ouverture.

Poe filmique (Timothy Spall) et Poe Netflix (K. Todd Freeman)

Agrippine filmique (Meryl Streep) et Agrippine Netflix (Alfre Woodard)

Ton

En ce qui concerne le ton, je note beaucoup plus de cynisme et d’absurde que dans la version filmique, qui était, sommes toute, plutôt bon enfant. À mon sens, le film avait un ton poétique contemplatif, presque candide, alors que la série Netflix exploite une narration plus retorse. J’adore les interruptions métadiscursives de l’auteur Lemony Snicket (campé par Patrick Warburton) et sa manière de commenter l’action, tout à fait en phase avec le dispositif réflexif des livres.

Intrigues secondaires

Un aspect qui me fascine dans la série littéraire originale est l’intrigue secondaire des sociétés secrètes, un filon qui demeure tout le long profondément mystérieux. La série Netflix a su capter et utiliser avec brio cette arrière-scène de l’intrigue principale des Baudelaire, qui n’était même pas réellement exploitée dans les livres, encore moins dans le film. De plus, en raison de son expansion temporelle, la série télévisée a l’occasion de développer davantage certains personnages, par exemple la juge Abbott, pour notre plus grand plaisir.

Le narrateur Lemony Snicket, portraitisé par Patrick Warburton (Netflix)

***

J’espère que cette trop brève critique vous aura dissuadé.e de regarder cette série perverse qui entreprendra de voler tout votre temps à la minute où vous poserez les yeux sur elle. Rien n’est pire qu’une série télévisée qui développe en nous cette forme d’addiction pernicieuse nommée bingewatching (bingewatcher signifie consommer une série de manière boulimique).

Si le mal est déjà fait, qu’avez-vous pensé de cette pénible adaptation?

 

le fil rouge; le fil rouge lit; être ici est une splendeur; Marie Sarrieussecq; Paula M. Becker

Être ici est une splendeur : La courte, mais passionnante vie de la peintre Paula M. Becker

Prêtez-vous au jeu suivant : nommez cinq peintres de la seconde moitié du 19e siècle et du début du 20e siècle.

Il y a des fortes chances que vous ayez nommé exclusivement des hommes. Si vous refaites le même jeu en vous limitant aux femmes peintres, probablement que vous trouverez l’exercice plus difficile.

C’est parce que nous en savons si peu sur les femmes artistes de ces époques que j’ai tant aimé le roman Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui porte sur la vie de l’artiste peintre allemande Paula Modersohn-Becker. J’ai bien sûr apprécié ma lecture, mais ce qui m’a réellement plu de ce roman, c’est qu’il m’a fait connaître la vie, l’univers et l’art d’une artiste peintre dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Certes, je ne suis pas une experte en Histoire de l’art, mais cela démontre la difficulté pour les femmes de faire leur place dans l’Histoire.

Paula Modersohn-Becker, alors Paula Becker, est née à Dresde en Allemagne en 1876, mais a vécu une bonne partie de sa vie à Worpswede, où vivaient plusieurs artistes allemands à l’époque. Elle est morte très jeune à l’âge de 31 ans des suites d’un accouchement. Le roman raconte des segments de sa vie à partir de son journal et de ses correspondances, ainsi que de ceux des membres de son entourage.

À travers le livre, nous découvrons les différentes relations de l’artiste, dont celle avec celui qui devint son mari, l’artiste peintre Otto Modersohn, celle avec son amie la sculptrice Clara Westhoff et celle avec son ami l’écrivain Rainer Maria Rilke. Nous découvrons également comment s’est développé son lien avec l’art. Fait intéressant : en 1900, elle utilise l’héritage qu’elle a reçu de son oncle pour aller vivre à Paris où elle prend des cours à l’Académie Colarossi et à l’école des Beaux-Arts qui vient d’ouvrir ses portes aux filles. À Paris, ville où elle retournera à plusieurs reprises une fois mariée pour fuir la routine qui semble l’étouffer, elle profite pleinement de sa liberté et de la foisonnante vie culturelle.

Outre la vie de l’artiste, son œuvre est également intéressante à observer. Comme le dit l’auteure, Paula M. Becker fut l’une des premières peintres à peindre la femme telle qu’elle est et non à travers le prisme de l’œil de l’homme. Darrieussecq nous dit :

Chez Paula il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes. 

Lire Être ici est une splendeur est une belle manière de faire la connaissance de Paula M. Becker. Le style du livre n’est pas toujours limpide, dans la mesure où l’auteure doit parfois faire des apartés pour mettre le lecteur en contexte. Malgré tout, ce livre nous donne le goût d’en savoir plus sur Paula M. Becker et les personnes qui gravitaient autour d’elle. Si l’art vous intéresse, cet ouvrage saura inévitablement vous charmer.

Et vous, quel livre vous a permis de faire la connaissance d’une personnalité que vous méconnaissiez?

Récit de jeunes rescapés

Les glissades d’eau sont souvent synonyme d’euphorie. Elles sont singulières par leur éphémérité et leur authenticité.

Il faut l’admettre ; nager dans l’eau pendant des heures entières n’aura jamais procuré autant de satisfaction à un enfant. C’est le summum du divertissement, le Saint-Graal de nos jeunes étés. 
Mais si, comme moi, vous avez été cloîtré à une vision équivalente à celle de vos grands-parents, les glissades d’eau ont souvent été associées à la terreur. Car contrairement aux autres enfants de votre âge, le divertissement avait ses limites et ses conséquences.

Je garde un souvenir très précis de cette peur constante. Celle de perdre ses lunettes, de devoir s’abstenir d’aller rejoindre mes amis dans la piscine à vague ou celle des nuits précédentes, où mon sommeil cédait à l’angoisse et aux mauvais scénarios déjà envisagés. Malgré tout, de loin ou de près, les glissades d’eau restent gravées dans notre mémoire comme l’équation d’une jeunesse absolue. Car pendant un bref moment, vous vous sentez à la fois en danger et immortel.

C’est d’ailleurs cette idée qui a influencé un roman chorale coécrit par quatre auteurs talentueux qui se sont illustrés par leurs œuvres à la fois uniques et touchantes. 
Publié aux éditions de Ta mère d’abord en 2011, puis réedité en 2016, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac est une œuvre qui nous plonge dans l’enfance et dans sa marginalité. Un livre-relais qui signe la collaboration singulière de Sarah Berthiaume, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Matthieu Handfield. 
Certes, un roman qui inspire la légèreté, le dynamisme et la nostalgie. Mais qui nous trompe rapidement par son ton tragique et non-conformiste.

Se déroulant sur une année, le livre se sépare entre 4 saisons. Écrit par 4 auteurs qui nous livrent 4 points de vue différents sur un événement qui aura à tout jamais chamboulé la quiétude de la ville de Saint-Sauvignac.

Les cicatrisés de Saint-Sauvignac
, c’est le récit commun d’une bande d’enfants de Saint-Sauvignac, petit village tranquille et monotone. À l’arrivée de la fin des classes, on promet de transformer la ville par la construction d’un parc aquatique ultramoderne dont l’attraction principale, nommée la Calabrese, deviendra la glissade d’eau la plus à pic en Amérique du Nord. Mais lors de l’inauguration de celle-ci, un fâcheux accident bouleversera la vie de plusieurs enfants ; un clou mal posé au beau milieu de la glissade viendra les déchirer et les écorcher un à un. 
S’ensuivent les traumas psychologiques, physiques, les peurs d’adultes et celles d’enfants, soit la peur de ne plus être aussi cool, de ne pas avoir droit à l’amour ou de devoir renoncer à sa propre liberté.

C’est un projet course à relais d’écriture. On le sent, on le sait, on le lit. Un brillant défi qui somme toute est bien réussi, malgré quelques réserves.

La quête du vrai et du faux

Dès les premières lignes, le ton est donné ; la vérité sort de la bouche des enfants. Ces personnages porteurs et/ou témoins d’un événement tragique sont à la fois attachants, colorés et porteurs de lucidité. Leur sort n’est pas scellé par la naïveté de l’enfance. Bien au contraire, on nous livre un portrait juste et honnête d’enfants en pleine prise de conscience du monde adulte.

À commencer par la première histoire, portée par la talentueuse Sarah Berthiaume, intitulée Printemps. On suit le récit charmant de la cadette Plourde, jeune fille fascinée par son aînée, Chelsea Plourde, plus particulièrement pour ses gros seins et ses tactiques de séduction houleuses incluant des ramens et de drôles de bruits. 
Il faut l’admettre, Sarah Berthiaume réussit à donner le ton et dès les premières lignes, on est captivés, voire même fascinés. Non seulement parce qu’elle installe les personnages, mais aussi parce qu’elle crée une ambiance weirdo et nous offre des protagonistes colorés, décalés et attachants. La rapidité des actions, le tact des personnages et leur degré d’énergie complètement distinct rendent le récit fort, probablement le plus solide des quatre. 
C’est du bonbon pour les yeux. On rit, on est étonné, mais surtout charmé par l’aventure de cette jeune fille qui part à la recherche de sa sœur disparue dans l’ultime quête de faire face à sa propre puberté.

S’ensuit le récit Été de Simon Boulerice, qui vient bien installer l’élément déclencheur de la ‘’Glissadegate’’. Un extrait fidèle à l’auteur, qui nous plonge dans la tête d’un jeune homme mal dans sa propre peau. On y rêve de Marie-Mai, de paillettes et de garçons. Bien que plus coloré, un brin moins terre à terre, le récit nous propose un personnage d’une confiance désarmante. On est touché, frappé par son honnêteté et son authenticité. Simon Boulerice avait d’ailleurs le mandat d’expliquer l’événement tragique. Venant de sa plume, on est désarmé par l’extrait. Un style si lumineux qui décrit un acte extrêmement tragique. La magie de Simon Boulerice est éternelle ; elle opère à tout coup.

Jean-Philippe Baril Guérard nous offre ensuite Automne, un récit plus sombre et réfléchi. L’après-trauma. Il faut l’avouer, le style de l’auteur est particulier. Et malgré le mandat et les personnages enfantins, il réussit à nous livrer un portrait cru et mature de l’enfance. À la limite entre ses romans Royal et Sports et divertissements. On se questionne souvent s’il n’est pas allé trop loin. Mais le risque de nous présenter un personnage à la limite de l’autisme et en quête de la perfection totale nous ouvre une porte sur une autre dimension du roman. Une proposition particulière, certes, mais fort intéressante. Complètement assumé, l’auteur nous offre un ton tranchant avec des personnages plus sombres, moins connectés à leurs émotions. La plume de l’auteur est captivante, comme à tout coup.

Finalement, Mathieu Handfield vient conclure et faire la paix avec le récit Hiver. Une bien drôle de proposition que de nous présenter un enfant convaincu d’être l’enfant de Dieu, mais totalement réussie. Il réussit avec brio à conclure ce que les quatre auteurs ont installé. Et avec un récit aussi touffu, on ne peut que l’admirer. Une histoire décalée, unique et complètement assumée. Une plume magnifique à découvrir sur le champ.

Course à relais

Bien que ces quatre récits soient d’une force incontestable, leur plume amène l’histoire dans diverses directions.  Le tout est efficace, car les auteurs sont tous extrêmement talentueux et  ils se démarquent par leurs styles au fil des récits, mais mis ensemble, on doute par moments. Le tout nous donne l’impression que les auteurs s’envoient des ‘’pins’’ entre eux-mêmes. Par exemple, une proposition de personnage faite par un auteur peut être complètement ignorée dans l’histoire qui suit. Ce qui est très créatif, mais en même temps, on aimerait voir les personnages évoluer dans un sens et vraiment voir l’effet ‘’glissadegate’’ sur chacun d’entre eux.

Les cicatrisées de Saint-Sauvignac est un roman très décalé et marginal. On comprend pourquoi les éditions de Ta mère ont voulu le ramener en premier plan avec cette nouvelle édition. Quatre auteurs qui réussissent à capter l’énergie déployée par la maison d’édition dans chacun de ses romans publiés. C’est un mixte parfait. Mais c’est avant tout un récit troublant, drôle et unique. Un roman fort qui nous offre un portrait de jeunes enfants se rebellant contre les principes, à mi-chemin entre la dépression et la lucidité.

C’est une œuvre charmante qui se savoure en une journée, ou en quatre! Pour découvrir les auteurs, pour lire un récit authentique ou pour se mouiller un orteil dans la piscine en attendant l’été, il faut s’arrêter sur le travail créatif de ses quatre auteurs uniques qui façonnent la littérature québécoise d’aujourd’hui et de demain.

Encore aujourd’hui, je suis excitée et tyrannisée à l’idée de pouvoir emprunter un toboggan pour aboutir dans une piscine. Les parcs aquatiques habitent les rêves de nos cœurs d’enfant à tout jamais, et dans l’ultime espoir de pouvoir transmettre cet héritage, je garde toujours mes lunettes de plongée toutes prêtes, juste au cas où. Car si un âge est requis pour y accéder, aucun n’est limite pour y rester.

Et vous, quelle expérience amour/haine avez vous expérimenté dans votre jeunesse?