Derniers Articles

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, langue affranchie, le fil rouge, le fil rouge lit, Bibliothérapie, littérature, lecture, livres, essais, essais québécois, les livres qui font du bien, langue française, se raccomoder avec l'évolution linguistique, franglais, Éditions somme toute, Éditions somme toute, identité

Une langue qui évolue au rythme de ses locuteurs

En 2015, je tombais sous le charme de l’auteure, linguiste, et j’aimerais lui ajouter le titre de vulgarisatrice, Anne-Marie Beaudoin-Bégin (vous pouvez (re)lire l’article que j’ai écrit concernant son premier essai La langue rapaillée). C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme et d’excitation que j’ai accepté d’écrire au sujet de son nouveau bouquin!

Dans La langue affranchie : se raccommoder avec l’évolution linguistique, Beaudoin-Bégin poursuit sa mission d’encourager les Québécois à utiliser la langue française telle qu’ils la connaissent et à ne plus en avoir honte. Tout’qu’une mission, n’est-ce pas? Je vous promets que ce livre n’a rien de lourd, bien au contraire : on sort de chaque chapitre avec l’envie de crier « Je parle le français-québécois! »… Mais comme je lis principalement dans le métro, je me garde une p’tite gêne.

Les facteurs d’évolution

Plusieurs chapitres sont consacrés à l’Histoire de la langue française, à son évolution et surtout aux différents facteurs qui influencent une langue (peu importe laquelle). Anne-Marie Beaudoin-Bégin explique avec précision comment ces différents aspects ont affecté notre langue, non pas dans les dernières années, mais bien dans les siècles passés. Ces facteurs sont l’économie linguistique (raccourcir les mots pour sauver du temps), le changement dans le milieu (les gens de différentes régions utilisent des expressions différentes), les contacts sociaux (l’influence d’une autre langue et l’intégration de mots extérieurs) et les interventions humaines (éducation, application de règles strictes). Chacun est accompagné d’exemples réels qui se sont produits à différents moments de l’Histoire.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, langue affranchie, le fil rouge, le fil rouge lit, Bibliothérapie, littérature, lecture, livres, essais, essais québécois, les livres qui font du bien, langue française, se raccomoder avec l'évolution linguistique, franglais, Éditions somme toute, Éditions somme toute, identité

Encourager la nouvelle vague

Après avoir expliqué aux lecteurs non-linguistes ces différents facteurs, Beaudoin-Bégin s’intéresse aux changements qui surviennent depuis quelques années. Bien entendu, un changement complet dans une langue ne se fait pas du jour au lendemain. Il est donc faux, selon l’auteure, de dire que la langue française est en danger au Québec. Du moins, pas sous le sens qu’on accorde à cette pensée présentement.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin encourage les plus jeunes à ne pas se laisser taper sur la tête par les institutions qui dénoncent la moindre « faute ». Tant que les gens avec qui tu communiques partagent les mêmes codes de base que toi, si tu es certain.e de te faire comprendre, pourquoi devrait-on te chicaner d’avoir transformé ce nom commun en verbe alors que ce verbe n’existe pas? C’est justement en répétant à un jeune qu’il « parle mal » qu’on lui enlève tout plaisir d’utiliser la langue française. Pourquoi devrait-il s’entêter à communiquer dans une langue qu’il ne maîtrise pas, même s’il la parle depuis son plus jeune âge?

J’étudie en impression textile, un domaine peu connu en général, et nous-mêmes (étudiant.e.s) avons dû apprendre un nouveau vocabulaire afin de bien nous faire comprendre. Si j’ai besoin de dire que mon cadre de sérigraphie est en processus d’insolation, je peux dire qu’il est « dans l’insolateur » même si c’est n’est pas un vrai mot (Google me le souligne d’ailleurs comme étant une faute) et tout le monde sait exactement de quoi je parle. Est-ce que je suis en train de mettre la langue française en danger?

Il serait plus juste de dire que notre langue est en danger parce qu’on la met dans une boîte très droite et rigide et qu’on shame (oui oui, je me permets un mot emprunté à l’anglais) quiconque tente d’élargir les limites de cette boîte.

Le franglais 

Dans n’importe quel contexte de communication en langue française, il serait mal vu d’inventer un mot à partir d’une expression que je voudrais raccourcir (comme insolateur). C’est probablement pourquoi les générations plus jeunes préfèrent utiliser l’anglais : personne ne te chicane quand tu inventes un mot en anglais. Tu peux ajouter -er à la fin d’un mot pour dire que le sujet est plus important qu’un autre, tu peux mettre un to avant n’importe quel mot pour le transformer en action, tu peux contracter I am going to en imma et personne ne t’en tient rigueur.

Mais bien sûr, ces transformations ne sont acceptées qu’en langage familier, n’importe qui discutant en anglais en est conscient. Pourquoi, donc, devrait-on être parfait lorsqu’on parle français, peu importe le contexte? Pourquoi devrait-on utiliser des mots soignés et réfléchis dans un contexte familier et détendu? Ma question ne vise pas à mettre l’anglais sur un piédestal, mais bien à dédramatiser les changements qu’on souhaite apporter au français à l’oral.

Je parle français (vous l’aurez deviné) et la langue maternelle de mon copain est l’anglais. Bien que nous conversions tous deux de manière assez fluide dans les deux langues, il se peut qu’en plein milieu d’une phrase structurée et complète en anglais, on y glisse un mot français qui ne nous venait pas à l’esprit en anglais à ce moment précis. On continue notre conversation comme si de rien n’était, on n’en fait pas de cas. Est-ce que je mets l’anglais en danger pour autant? Si mon interlocuteur m’a comprise, il me semble que mon but de communication est atteint (et je crois qu’Anne-Marie serait d’accord avec moi).

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, langue affranchie, le fil rouge, le fil rouge lit, Bibliothérapie, littérature, lecture, livres, essais, essais québécois, les livres qui font du bien, langue française, se raccomoder avec l'évolution linguistique, franglais, Éditions somme toute, Éditions somme toute, identité

Je sais, je sais, mon exemple ne fonctionne pas parce que c’est le français qui est en position précaire au Québec. Mais l’est-il vraiment? Oui, le français était menacé lorsque les Anglais ont gagné la bataille des plaines d’Abraham et se sont installés au Québec. Oui, le français était menacé lorsque les pro-confédération voulaient faire de l’anglais la langue officielle. Mais en 2017, le français est-il toujours en position précaire? La loi 101 a bien sûr été bien utile à redonner de l’importance au français sur les lieux de travail, dans les écoles et dans les établissements de services publics. Mais l’anglais n’est plus le gros méchant. L’anglais est maintenant synonyme d’ouverture sur le monde, de divertissement et d’apprentissage universel. L’anglais permet de communiquer avec des gens de partout dans le monde, peu importe leur langue maternelle.

Protéger le français sans empêcher son évolution

J’ai de nouveau été conquise par l’écriture rafraîchissante et sans détour d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin. On sent que cette femme est amoureuse de sa langue et veut étendre ce sentiment partout autour d’elle. Encore une fois, son essai m’a charmée et j’ai aussi envie d’encourager notre belle langue québécoise, malgré ses imperfections et ses difficultés.

Les influences extérieures ne doivent plus être vues comme des menaces, les mots empruntés d’autres langues sont la preuve d’une flexibilité du français et d’une ouverture sur les autres. Le français n’est plus la langue noble parlée à la cour, c’est le langage de la rue et de la culture. Il faut le laisser prendre sa place et l’accepter tel qu’il est, et ça commence par laisser ses locuteurs s’amuser avec lui comme ils l’entendent.

N’êtes-vous pas fiers de continuer de parler français, plus de deux siècles après la victoire des Anglais, qui ont tenté tant bien que mal de nous assimiler? N’avez-vous pas envie de perpétuer cette magnifique langue? Ou au contraire, est-ce que vous n’en pouvez plus de vous faire reprendre pour un si -rait ou un chevals? Laissez vos impressions en commentaire!


Le fil rouge tient à remercier les éditions Somme toute pour le service de presse.

Bibliothérapie, Leméac, Littérature québécoise, Les livres qui font du bien, Roman, Le ciel, Sylvie Drapeau, littérature, livre, le fil rouge, le fil rouge lit, littérature, mère, amour, deuil, fille, livres

Le ciel de Sylvie Drapeau : entre voix de mère et de fille

Je porte un grand amour aux petits livres blancs des éditions Leméac, ces plaquettes d’environ cent pages qui portent des voix fortes et singulières, mais qui demeurent, par leur format, en marge, presque timides des grandes œuvres qui s’affirment. Mais on y trouve toujours des bijoux, et leur petitesse de format vient, au contraire, renforcer le lien d’intimité que nous développons à leur égard. Le ciel, de la comédienne Sylvie Drapeau, deuxième opus d’une séquence de quatre, mais dont chacun est indépendant, est un de ces « petits » livres qui résonnent fort et en grand.

Le fleuve, premier roman de l’auteure, racontait le drame familial qu’est la noyade d’un enfant au sein d’un clan tissé serré, de cette meute dont la narratrice, qui a cinq ans, fait partie. Dans Le ciel, cette jeune fille, qui a maintenant 20 ans, construit désormais tranquillement sa vie dans la grande ville, loin de sa Côte-Nord natale à laquelle elle revient pourtant souvent pour se réfugier, se retrouver. Elle se veut forte, mais elle est surtout fragile, à la recherche d’elle-même, et le livre nous entraîne dans la narration de sa vie, à travers la présence de sa mère, et celle de Marc.

Le roman est écrit principalement à la deuxième personne, et la narratrice offre surtout un regard et une perspective sur la mère de la jeune fille. Celle-ci est presque toujours présente dans la narration, à travers la vie de sa fille, qui témoigne ainsi de son besoin d’elle, de son lien qui la relie à elle. Pourtant, c’est d’abord dans la contestation de l’emprise de sa mère sur sa vie que la narratrice nous la présente, cette femme dont la rigidité de la croyance religieuse avait plutôt construit des « murs épais » entre elle et ses enfants. Sa mère, autorité suprême tranquille, marque sa présence comme corps central de la meute :

Un jour, nous avons enfreint la loi, et sommes allés à l’eau sans toi. Notre grand frère Roch en est mort, il s’est noyé devant nos yeux. La dernière fois que nous avons désobéi, quelqu’un est mort! Et pas n’importe qui! Ça ressemble à quelque chose comme une équation, à présent. […] Avec la désobéissance vient la mort, ultime punition. (p. 35)

Dans son besoin d’affranchissement, la jeune fille met surtout en évidence son besoin de sa mère, qui représente presque un pilier, une stabilité dans sa nouvelle vie adulte. Malgré la différence entre sa vie et la sienne, elle y revient toujours, comme une nécessité d’elle, qui fait de la narratrice presque une éternelle enfant.

La narratrice parle à sa mère sans cesse, et pourtant, cette mère a peu de voix dans le récit. Et quand elle prend la parole la première fois, c’est au milieu du roman, au téléphone, alors que sa fille se trouve à Paris, pour lui donner sa recette de sauce à spaghetti. Et toute la force du roman se trouve peut-être dans le réconfort de cette voix qui « parle », à laquelle la narratrice, perdue, seule, s’accroche.

Tu me demandes si j’ai un crayon, je réponds que oui, même si mes mains sont aussi vides que mon cœur. Je suis prête, je t’écoute. […] Parle encore. Parle-moi, maman. Jusqu’à ce que la rumeur, que les mots dans ma tête qui me tirent vers le bas se taisent. Jusqu’à ce que j’émerge du mauvais rêve dans lequel je suis enlisée. (p. 46)

Malheureusement, c’est trop tôt que sa mère la quitte et qui, dans sa sortie, laisse sa fille au cœur de souvenirs qui la font revivre, puis tranquillement s’éteindre.

Quant à Marc, ce premier amour avec qui « le feu prend », il arrive comme il repart, avec force et dévastation. D’abord vu en secret — il ne fallait pas que sa mère si stricte sache qu’elle l’avait invité à la maison durant la nuit, même si la puissance de sa présence pèse sur la jeune fille au point où elle n’ira pas jusqu’au bout —, Marc est surtout ce premier homme pour qui tout prend sens.

Nous étions submergés par ce raz de marée. Je ne savais pas qu’un baiser ça pouvait être si vaste dans le temps et dans l’expérience. (p. 29)

Malheureusement, la distance se fait dans leur corps et dans leurs cœurs, et il faudra à la narratrice la force de l’oublier, ce qui ne sera pas tâche facile pour elle.

Dans un article de La Presse le 19 février 2017 dans lequel elle rencontre la journaliste Nathalie Collard, Sylvie Drapeau se dit être une « porteuse de mots », elle qui, par son travail de comédienne, a prêté son corps, son cœur et sa tête à de si grands auteurs. Dans Le ciel, elle continue grandement de « porter les mots », dévoilant un immense talent poétique et une magnifique maîtrise du langage et des émotions. Le roman, ainsi, est toujours juste, balancé, et vient nous toucher droit au cœur par la sincérité et la véracité des moments qu’il met en texte.

Y a-t-il des livres qui vous percutent par les mots et la poésie qu’ils proposent?

Le fil rouge voudrait remercier les éditions Leméac pour le service de presse.

 

accord bière et livre, Amour, Bibliothérapie, couple ouvert, espace public, Le fil rouge, le fil rouge lit, lecture, les livres qui font du bien, littérature, Littérature canadienne, livre, next year for sure, polyamour, polygamie, Roman, Scribner, sexe, zoey leigh peterson

Next year for sure : quand le sentiment polyamoureux s’invite dans le couple

Kathryn et Chris, les principaux personnages de Next Year for Sure de Zoey Leigh Peterson, s’aiment depuis neuf ans et cohabitent dans un douillet petit nuage routinier et affectueux, jusqu’à ce que Chris confie à sa conjointe son attirance (affectueuse et mentale, et non sexuelle en premier lieu) pour Emily. Ils décident donc mutuellement d’ouvrir leur couple, et c’est ainsi que Chris commencera à donner rendez-vous à Emily, avec l’approbation et l’encouragement de son amoureuse. Bien sûr, les choses sont rarement aussi simples lorsque l’on s’engage dans une relation polyamoureuse…

Lire la Suite

Moi aussi j'aime les hommes, Simon Boulerice, Alain Labonté, Éditions stanké, le fil rouge, lefilrougelit, les livres qui font du bien, littérature québécoise, littqc, homosexualité, identité sexuel, correspondance, LGBTQ

Moi aussi j’aime les hommes : un échange touchant et nécessaire

Alain Labonté et Simon Boulerice ont correspondu pendant plusieurs mois et cela a donné naissance à ce livre publié chez les Éditions Stanké, Moi aussi j’aime les hommes. Ce qui a motivé cette discussion épistolaire c’est lorsqu’Alain Labonté a vu aux informations qu’un jeune homme a été tué à cause de son orientation sexuelle. Il décide alors d’écrire à son ami Simon Boulerice pour lui faire part de sa douleur et de son incompréhension. S’ensuit une magnifique correspondance à laquelle on se sent privilégié d’avoir accès.

C’est au fil de leurs voyages et de leurs réflexions propres à chacun que les deux hommes prennent le temps et le crayon pour s’écrire un peu. Leurs échanges sont généreux, intimes et ils nous touchent directement au cœur, car on y parle de thèmes des plus sincères et universels : l’affirmation de soi, la création, la vie familiale et amoureuse.

Dès la première seconde où je me suis plongée dans ce bouquin, je me suis laissée prendre par cette discussion, je me faisais spectatrice d’un moment important ; celui où deux amis se confient sur leurs vies pour mieux saisir la laideur du monde. L’élément déclencheur de cette correspondance, c’était le meurtre d’un homosexuel, mais la motivation première, c’était de s’exprimer, de mieux se soutenir pour avancer. En partageant sur leur vécu, leurs expériences et leurs différences, j’ai senti que les deux hommes arrivaient à mettre sur papier une discussion nécessaire qui leur faisait du bien.

Les auteurs nous parlent de leur coming-out, de leur façon de créer et comment ils trouvent leur inspiration, on y parle aussi de fonder une famille, d’amour, de sida et des avancées des droits des LGBTQ. Ça faisait aussi plaisir de mieux découvrir la vie créative des auteurs. On abordait leurs vies professionnelles oui, mais surtout les messages et les thématiques qu’ils décident d’aborder dans leurs œuvres. Ils ont chacun, à leur façon, des engagements artistiques fascinants et importants. Par exemple, les romans jeunesses de Simon Boulerice sont clairement engagés et désirent offrir des visions différentes des garçons comme des filles, tout en banalisant la différence. L’enfant mascara, Jeanne a le sourire à l’envers et Le dernier qui sort qui éteint la lumière en sont de bons exemples.

Il s’agit d’une lecture toute en vulnérabilité et en grande authenticité ; je suis reconnaissante envers Alain Labonté et Simon Boulerice de nous avoir ouvert la porte sur ces échanges des plus nourrissants.

Avez-vous eu la chance de lire cette rencontre épistolaire ? Qu’en avez-vous pensé ?


Le Fil Rouge tient à remercier les éditions Stanké pour le service de presse.

Amour, Ödön von Horváth, Bibliothérapie, Don Juan, espoir, expressionnisme, Florent Siaud, Guerre, Le fil rouge, Le fil rouge lit, lecture, les livres qui font du bien, littérature, livres, Théâtre Prospero, Théâtre

Ma visite au théâtre Prospero

Il y a quelques temps j’ai dû me rendre au Théâtre Prospero afin d’assister à la pièce de Théâtre Don Juan revient de guerre, une pièce d’Ödön von Horváth, mise en scène par Florent Siaud. C’est une pièce qui raconte l’histoire de Don Juan qui revient perdant de la guerre et fait face à une société hors du commun, complètement changée. Il se retrouve perdu dans ce néant de nouveauté et fait face à son passé, un amour perdu.

J’ai adoré la lecture de celle-ci. On doit l’avouer qu’une lecture scolaire obligatoire est plus agréable lorsqu’on apprécie la lecture de celle-ci. Puis, lorsque j’ai vu la pièce jouée, j’ai été fascinée et éblouie. Cette heure et trente minutes a passée trop rapidement, le spectacle était fini que j’en aurais écouté encore plus.

L’après-guerre au centre de la pièce

La réécriture d’Horváth de Don Juan semble démystifier ce personnage célèbre au théâtre, tout en lui imposant une désunion avec la société, particulièrement les femmes, élément majeur dans l’histoire de Don Juan depuis la création du personnage. Le metteur en scène offre au public un nouveau visage au mythe populaire, une image de la société allemande perdante en abattant le libertin cynique, égoïste et destructeur. L’après-guerre signifie que les rôles en sociétés ne sont plus les mêmes, Don juan s’étonne donc de ce changement sans même s’y habituer.

Une scénographie taciturne 

La voix de l’étrangeté semble clairement adoptée lors des représentations. Ce choix offre une résonance ambiguë qui vient accroître le mystère entourant déjà la pièce. Au 1er acte, c’est novembre, les gris bleus se mêlent afin de créer une atmosphère pluvieuse et maussade. Au 2e acte, la même morosité est habilement installée, que ça soit par le jeu lent des acteurs ou la trame sonore abstraite et ténébreuse (des bruits de guerre, le tonnerre et une musique douce). Finalement, au 3e acte, la pièce décolle du réel, rappelant ainsi, encore une fois, l’ambiguïté constante autour de la pièce. Je n’avais jamais vu une mise en scène comme celle-ci. Siaud n’a pas peur d’aller de l’avant et d’user d’une remarquable créativité.

Don Juan réinventé et des personnages étranges

Les personnages, soit trente-cinq femmes et Don Juan, joués par six femmes et un homme, représentent des inconnus vautrés dans des passions les plus cyniques insinuant un désespoir alarmant et cru. Il est nécessaire de soulever l’inspiration expressionniste de la mise en scène. En effet, les visages des acteurs deviennent maîtres de l’interprétation théâtrale d’Horváth. À maintes reprises, les acteurs dévoilent au public des expressions faciales effrayées et effrayantes, rappelant la célèbre œuvre de Munch, Le Cri; ce choix expose une vision subjective du metteur en scène, afin de représenter la noirceur de la pièce.

Don Juan garde minimalement l’essence de son personnage, son aura sexuelle: il est toujours un tombeur de femmes. Si son aspect essentiel reste inchangé, Don Juan est vaporeux, lunatique, étrange et fragile, ce sont les femmes qui deviennent maîtresses de son destin, contrairement à toutes les autres pièces mettant en vedette le mythe. Encore une fois, cette nouvelle vision du personnage me réjoui, c’est un Don Juan qui a moins de pouvoir et des femmes qui prennent leur vengeance contre un homme égoïste.

Un malaise signifiant

Il y a plusieurs malaises dans la représentation, que ce soit représenté par des personnages hésitants ou de longs silences, mais la fin témoigne d’un malaise encore plus saisissant. Retour à la réalité, quand tout est fini, la salle encore plongée dans le noir, demeure silencieuse. Les applaudissements tardent, pas par déception, les spectateurs se laissent le temps de réagir, de comprendre, puis de féliciter. Le metteur en scène, qui est venu discuter de la pièce dans ma classe, nous a expliqué être satisfait par cette réaction du public. Le  public doit prendre le temps de vivre la pièce, comme il le mentionne. C’est du moins, selon mon opinion, un malaise agréable.

Cette pièce était incroyable, et bien qu’elle ne soit plus affichée au théâtre je vous encourage à lire cette pièce qui représente et critique l’Allemagne d’après guerre.

Qu’est-ce qui vous étonne au théâtre ?

création, le fil rouge lit, création littéraire, écriture, bibliothérapie, les livres qui font du bien,

Petit exercice d’écriture : entre père et fille

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon père et, pour célébrer, pour lui offrir un petit quelque chose de spécial, je fais cet article. Il m’avait parlé, à quelques reprises, de son intérêt à voir publiés nos deux textes sur le blogue, chose due, chose faite. Bonne fête papa !!

Tout a commencé par un extrait de Plus on est de fous, plus on lit! Je ne sais plus lequel mais il s’agissait d’un exercice d’écriture où, à tour de rôle, chacun donnait une phase à l’autre et il avait deux heures pour écrire un texte qui débutait avec la phrase choisie par l’autre personne. Mon père, ayant trouvé l’idée bien originale et intéressante, me lança le défi.

On a tous deux pris bien plus de deux heures pour écrire nos textes et nous l’avons fait en alternance. Mon père m’a donné une phrase, j’ai écrit un texte. Je lui ai donné une phrase et il a simplement continué ce qui avait été écrit, avec la phrase donnée.

C’est un exercice pas trop contraignant et vraiment plaisant à faire, que ce soit avec un membre de sa famille, une amie ou bien un groupe de création littéraire. Je vous propose d’essayer, pour le plaisir, c’est surprenant ce qui peut en ressortir.

Je vous conseille aussi le livre Noir sur blanc: Guide d’improvisations littéraires, pour mille et une idées et exercices du genre.

En attendant, voici donc le fruit de l’exercice entre mon père et moi.

La phrase qu’il m’a donnée : Ainsi donc, le sort en était jeté. Désormais,il lui faudrait s’y faire.

La phrase que je lui ai donnée :  Le tourne-disque tournait, sans cesse, depuis des heures. Seul le crépitement de l’aiguille restait de la magnifique chanson qui avait joué.

Le résultat :

Ainsi donc,le sort en était jeté. Désormais,il lui faudrait s’y faire.

Alea jacta est, en latin, revenait au même, mais lui donnait une impression de sophistication. Comme si le fait de se jouer d’une langue morte dont il ne connaissait que les mêmes mots que ceux qui ne s’y connaissent pas allait rendre son choix plus simple, plus juste.

Que ce soit en français, en latin ou même en langage des signes, il lui faudrait tout de même s’y faire, le outcome – pour aussi se jouer un peu de l’anglais- serait le même .

Il se sauvait, dans toutes les langues, sans vraiment de mots pour expliquer le pourquoi du comment qui allait être sur toutes les lèvres.

De toute façon il n’avait pas grand monde à laisser derrière, personne qui n’allait pas s’en remettre, après quelques temps, attendant son retour incertain.

Il avait regardé la mappemonde, avait fermé les yeux et avait pointé. Comme dans un film un peu cliché, comme dans un livre tout aussi prévisible et pourtant, il se sentait libre et aux antipodes de tout ce qu’il aurait bien pu prévoir.

Avant d’ouvrir les yeux, sa tête espérait l’Indonésie, l’inde, la Thaïlande, du chaud, de l’humidité, des petites frousses et de gros insectes. Pourtant, le sort en était jeté, son doigt avait pointé plus haut, beaucoup plus au nord.

Aléa jacta est, il se sauverait en Islande.

Pour les autres, peut-être se sauvait-il, pour lui, c’était pourtant la seule façon d’essayer de se retrouver.

Lui qui avait connu tous les hivers froids du Québec ne se sentirait pas trop dépaysé, lui qui avait connu les grands paysages, les indomptables forêts, il croyait être prêt à affronter la grande île, il se trompait, mais que pouvait-il vraiment faire, le sort en était jeté.

Il lui faudrait s’y faire. Se faire au 200 000 habitants, aux grandes noirceurs, à une langue qui ne lui offrait aucun repère. Quelle était cette idée de vouloir tout quitter en hiver, peut-être était-ce simplement la dépression saisonnière, peut-être aurait-il dû acheter une lampe de luminothérapie, quoiqu’au prix des billets, la lampe n’aurait pas été une si grande économie.

En faisant son sac, il se demandait ce que les gens allaient penser de son départ soudain. Crise de quart de siècle, peut-être. Besoin d’autre chose? Sûrement. Même lui ne savait pas trop ce qui lui arrivait et là était bien le problème. Il ne savait plus, ne savait rien. Il ressentait l’incessant besoin de se déconstruire, de se vider de l’intérieur pour faire de la place à un je ne sais quoi qu’il espérait trouver en Islande.

Dans les saunas, suer jusqu’à ce que l’eau de son corps s’évapore.

Marcher, seul, jusqu’à ce qu’il ne reste que les paysages qui comptent.

Connaître, comprendre, rencontrer, échanger, vivre. Crier sur tous les toits que le sort en était jeté et qu’il n’avait plus le contrôle, qu’il se laissait guider jusqu’à ce que son corps et son esprit s’allient, à la limite de ses excès, pour lui faire comprendre qu’il s’était trouvé, quelque part en Islande, perdu dans l’immensité de cette terre de glace.

Il ne lui resterait plus qu’à recommencer, maintenant.

Deyja er kastað – il lui faudrait s’y faire.

Le tourne disque tournait, sans cesse, depuis des heures. Seul le crépitement de l’aiguille restait de la magnifique chanson qui avait joué.

Bessie Smith s‘était tue il y a longtemps déjà. Il n‘en avait même pas entendu la fin, emporté par la voix, une des voix .

Deyja er kastað – il lui faudrait s’y faire.

Personne de son entourage ne l‘avait noté. Lui-même en avait pris conscience que par à coups, au fil des derniers mois, sans trop y croire. Mais l‘angoisse prenait lentement toute la place, au point de le tétaniser .

Comment cela avait-il commencé, pourquoi lui? Il avait laissé tout derrière, cherchant à croire que la voix ne passerait pas les douanes. Tenace pourtant, elle s‘était glissée dans ses bagages, poursuivant son travail de sappe de ce qu‘il avait à peine été. Lumineux, brillant, entouré d‘amis, de parents ordinaires ayant agit au meilleur de leurs capacités d‘humains fragilisés par le monde moderne. Curieux, sensible… peut-être trop .

Pourquoi la voix? Pourquoi ces anti-mantras qui tirent vers le bas, plutôt que de le faire transcendant? Au début , il s‘était dit que c‘était la petite voix qui nous parle à tous, parfois.

Mais la petite voix qui nous parle, celle qui, comme tout le monde, l‘avait accompagné depuis que la conscience d‘être s‘était éveillée en lui, il ne savait plus trop quand durant l‘enfance, était parfois critique, parfois bienveillante, mais là, c‘était systématiquement une voix éteinte et sans éclats. Le pire, c‘est qu‘il ne pouvait comprendre le propos, bien que la langue lui était familière, le discours était indécodable, juste un sentiment de vide immense en résultait. C’était comme si son existence était factice. Une indicible torpeur le prenait tout entier et, lorsqu‘il émergeait avec stupeur, il réalisait que des heures lui avait échappé, sa vie s‘enfuyait plus vite et plus loin que lui.

Keflavík 5 Février 2017.

Voilà sa seule certitude.

Comment s’était-il retrouvé là, au sud–est de l’Île, dans une petite ville de moins de 20 000 âmes, dans une ancienne base américaine? Il n’en savait rien et encore moins pourquoi c’était ici, dans cette cabane un peu en retrait de la ville, tout au bord de l’atlantique.

Ce qui l’étonnât ce fut cet immense quiétude, profonde, douce et rassurante qu’il ressentait.

Quand la porte de la cabane s’ouvrit sur cette femme âgée, il frissonna, comme s’il émanait d’elle une force tranquille.

Elle s’appelait Ingilín Gudmundsdottir, le même patronyme que Bjork, mais sans aucun lien de parenté.

Quelque chose lui semblait différent, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Ce n’est que le surlendemain, au réveil, qu’il réalisat. La voix s’était tue.

Ingilín lui raconta que c’était elle qui avait posé son doigt sur la mappemonde, que c’était sa voix qu’il entendait .

Tous les habitants du nord appartiennent à Yggdrasil, l’arbre du monde. Le monde des géants l’avait enlevé du monde du milieu pour le détenir dans les mondes des elfes sombres.

Était-il guérit, était-il encore plus profondément enlisé dans le délire? Qui sait?

 

Quand il rentra à Montréal , tout le monde s’étonna qu’il n’ait pris aucune photo.

Et vous ? Quels sont vos livres favoris sur la créativité ? Quels sont vos exercices d’écriture préférées ? 

 

 

 

 

 

abusRemove term: Bibliothérapie BibliothérapieRemove term: Chimamanda Gnozi Adichie Chimamanda Gnozi AdichieRemove term: Dogmes DogmesRemove term: L'hibiscus pourpre L'hibiscus pourpreRemove term: Le fil rouge Le fil rougeRemove term: le fil rouge lit le fil rouge litRemove term: les livres qui font du bien les livres qui font du bienRemove term: littérature nigériane littérature nigérianeRemove term: Nigéria NigériaRemove term: religion religionRemove term: violence violenceRemove term: violence psychologique violence psychologique

L’hibiscus pourpre : religion, abus et dogmes

L’hibiscus pourpre, tout dernier roman de l’auteure nigériane Chimamanda Gnozi Adichie est aussi la première fiction de l’auteure qui se retrouve entre mes mains. Après avoir lu – et adoré- Nous sommes tous des féministes et Chère Ijeawele, il était plus que temps de me plonger dans l’un de ses romans. J’aurais tout aussi bien pu me plonger dans Américanah ou Autour de ton cou, mais c’est par L’hibiscus pourpre que j’ai choisi de découvrir la prose de l’auteure.

Un lent début

Campé dans un Nigéria post coup d’État, Adichie s’immisce dans le quotidien de Kambili, jeune adolescente nigériane vivant dans une famille aisée dont le père, propriétaire d’usines, est un catholique fondamentaliste hautement placé et très respecté dans leur communauté.

Les premières pages, disons les 60 premières, m’ont laissée plus ou moins de glace. Pourtant, c’est dans ces premières pages que s’installe le drame, mais tout s’installe tellement doucement, si lentement qu’il faut patienter quelque temps avant de comprendre toutes les subtilités et tous les non-dits dans lesquels se déroule l’histoire.

Par contre, du moment où l’histoire se déploie, il n’y a plus de retour en arrière. Nous devenons observateurs d’une dynamique familiale dysfonctionnelle ou Kambili se retrouve prise entre amour et admiration pour un père qui s’offre à Dieu, qui donne sans compter, mais qui, dans l’intimité, utilise la religion comme un prétexte pour sa rigidité, sa violence et son autorité. On découvre une jeune fille prise entre le constant désir d’être la meilleure pour plaire à son père, pour plaire à Dieu, et entre les souffrances physiques et psychologiques infligées si elle ne respecte pas le code de conduite strict.

La petite révolution

Tout change lorsque Kambili et Jaja, son frère aîné, passent quelque temps chez leur tante, avec leurs cousins et cousines qu’ils ne connaissent presque pas. Ils y découvrent une maison pleine de rires, de voix qui s’élèvent et débattent. Kambili, sérieuse, n’ose jamais lever le ton,  ose à peine répondre aux gens qui lui parlent et ne comprend pas comment une famille et un climat peuvent être aussi différents de celui dans lequel elle a toujours vécu.

Les changements intérieurs semblent encore plus grands lorsque Kambili fait la rencontre du Père Amadi, prêtre missionnaire un peu hors-norme, pour lequel elle développe quelque chose de fort et d’inavoué. Elle semble s’ouvrir tranquillement au monde, mais, bien entendu, rien n’est aussi simple. L’auteure ne propose pas une simple histoire d’émancipation.

C’est à travers les réflexions de Kambili sur le monde qui l’entoure qu’on découvre son monde, sa douleur et qu’on réalise, avec elle, à quel point son environnement familial n’est pas sain, à quel point elle est brimée et ne s’en rend pas vraiment compte, croyant véritablement aux enseignements religieux de son père.

 Une force tranquille 

C’est avec force que Chimamanda réussi à construire un récit où la violence est parfois clairement mise en mots, parfois à demi-mots seulement, mais pas moins poignante pour autant. Les personnages sont multidimensionnels et complexes. À travers eux, on  voit comment la religion peut être un rempart autant qu’une excuse, comment le fait de donner aux autres, sans compter, n’excuse pas les violences. Elle réussi à construire un récit d’ambivalence ayant finalement, comme personnage principal, Dieu. 

Avez-vous lu l’un des romans de Chimamanda Gnozi Adichie? Quel est votre favori? Par lequel devrais-je poursuivre pour découvrir l’univers de l’auteure?

 

Entrevue avec Charles Quimper, auteur de Marée montante

En avril, nous avons lu, avec notre groupe du samedi de nos clubs de lecture, le roman Marée montante de Charles Quimper publié chez Alto. Nous avons eu la chance de lui poser quelques questions concernant son processus de création et son roman pour offrir à nos abonnées avant la séance. On a donc décidé de partager le tout avec vous aussi!

Les abonnées ont été unanimes; nous avons été chamboulées par ce roman, des plus touchants, qui raconte l’histoire d’un père qui a perdu sa petite fille Béatrice. Il y a un flou dans le roman entourant la mort de la petite fille, on ne sait jamais vraiment les raisons de son décès, mais l’important n’est pas là. Marée montante, nous entraine littéralement dans le courant de l’eau de la douleur du père. On navigue avec lui dans ses moments d’égarement, de folie, de grande noirceur et surtout, de pure tendresse. Ce roman, très court, est dense et, malgré la dureté du thème, on se sent ému. Au fond, on sent que ce roman est une poétique ode à l’amour parental.

Voici donc les questions, et les réponses, que nous avons posées à l’auteur avant notre rencontre avec nos abonnées:

L’inspiration pour ce roman vous a habité pendant 10 ans, comment l’idée a-t-elle évolué au fil du temps ?
L’idée a pris son temps à germer : pendant de longs moments, l’histoire n’était que fragments, que pensées notées ici et là, sans nécessairement posséder une direction bien précise. Puis, lentement, une histoire s’est imposée d’elle-même, a pris forme de façons qui m’ont souvent surpris, souvent étonné.

Comment s’est déroulée la rédaction au fil des années ? J’ai écrit certains passages des dizaines et des dizaines de fois, pesant délibérément sur chaque mot, presque sur chaque syllabe. À l’inverse, à d’autres moments, les idées me venaient en torrent, provenant d’on ne sait où.

Le drame du roman est probablement l’un des plus difficiles à surmonter, comment avez-vous réussi à trouver les mots justes pour décrire et raconter ce drame ?
Je crois que la beauté y est pour beaucoup. À travers ce prisme, même la pire des choses peut devenir attendrissante et le ton se faire juste.

Le roman est teinté aussi de grande douceur et de tendresse quand le père s’adresse à sa petite Béatrice, comment avez-vous vécu la rédaction de ces passages plus tendres ?
La tendresse vient aisément à nous face à un enfant, c’est un sentiment instinctif, c’est facile d’être affectueux lorsqu’on s’imagine s’adresser à un enfant.

La mer, comme l’eau, jouent un rôle important dans ce roman. Quel est votre rapport avec ces deux thèmes ?
La mer m’habite depuis toujours. Quand j’étais enfant, j’ai découvert une livre intitulé Le monde du silence par Jacques-Yves Cousteau à la bibliothèque municipale. Je regardais les images des fonds marins pendant des heures, complètement fasciné. J’ai grandi près du fleuve également, mes sœurs et moi allions souvent sur ses berges durant notre enfance.

En fin de compte, nous ne connaissons pas vraiment les circonstances quant au décès de la petite fille, qu’elle se noie dans un lac, une rivière, un fleuve, cela n’a pas vraiment d’importance. Pourquoi avez-vous décidé de laisser ce flou planer tout au long de l’œuvre ?
Je crois que ce flottement, ce flou quant à l’histoire est le même qui réside dans la tête du personnage principal. Ce n’est pas un homme qui va très bien, ce n’est pas un narrateur très fiable, ses pensées sont décousues.  Le doute persiste dans le livre car il persiste dans son propre esprit.

En entrevue, vous dites être père, est-ce que le fait d’avoir des enfants est devenu un vecteur d’empathie et de compréhension vis-à-vis d’une telle situation ? Croyez-vous que cela vous a aidé à comprendre ce que peut représenter la perte d’un enfant ?

Être père m’a apporté beaucoup d’empathie envers mon personnage endeuillé.  Je le comprends dans sa folie, dans son égarement, son sentiment de culpabilité, son impuissance comme parent. On se sent tous, à divers moments, plus ou moins ainsi.

Je ne peux pas comprendre ce que c’est que de perdre un enfant, je ne l’ai jamais ressenti dans mes os, jamais porté sur mes épaules. Je l’ai seulement imaginé du mieux que je le pouvais, le plus honnêtement possible. Bien sûr, comme nous tous j’ai vécu des deuils fulgurants, dévastateurs. Ce genre d’événement  altère presque notre ADN, modifie  presque la structure de nos cellules. J’ai pigé dans ces expériences pour en façonner une histoire qui me semblait honnête et vraie, au niveau de l’émotion.

Ce qu’on a lu comme roman graphique / bande dessinée pendant le mois de mai #Jelisunlivrequébécoisparmois

Quel plaisir en ce mois de mai de lire et de faire de nouvelles découvertes en ce qui à trait aux BD / romans graphiques. Le monde de la BD a tellement changé, du moins dans ma perception d’enfant à adulte. Lorsque j’étais enfant, la BD se résumait seulement à Astérix et Obélix, Pierre Tombal, Boule et Bill, etc. Des classiques que j’aime relire, mais je ne sais pas si c’est parce qu’aujourd’hui nous avons une plus grande variété de choix ou tout simplement parce que j’étais ignorante à l’époque. Reste qu’aujourd’hui, d’la BD, j’en mange !

Ma lecture : Suite à la vidéo de la booktubeuse MH La Lectrice, je me suis laissée tenter par Vil et Misérable de Samuel Cantin. Ce fut un véritable coup de coeur (tellement que je me suis procurée Phobies des moments seuls par la suite) ! L’histoire est déjà intéressante parce que ça se déroule dans une librairie de livres usagés, dans un concessionnaire de voitures dont le patron est persuadé que l’avenir est dans les livres ! Le libraire Vil, un personnage antisocial, qui aime travailler seul et, à l’Halloween, se retrouve forcé de travailler avec un nouveau libraire étant donné que la librairie s’agrandit.  Vil se fera un malin plaisir à «torturer» son collègue. La BD est excellente avec son humour absurde et ses dessins simplistes (pas besoin de couleur ou de milles détails pour trouver les images magnifiques). C’est vraiment à découvrir !

La lecture de Martine : « L’an dernier, pour le mois de la bande dessinée, j’ai découvert Julie Delporte avec le sublime Je vois des antennes partout et cette année, j’ai eu envie de retrouver cette plume, comme ces illustrations qui m’avaient tant émue. Je me suis donc plongée dans Journal, un ouvrage autobiographique de l’auteure qui aborde une rupture. L’oeuvre débute avec une citation d’Annie Ernaux : «Je me demande si je n’écris pas pour savoir si les autres n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tour en oubliant qu’ils les ont lues quelque part un jour.»  Cette citation décrit bien l’effet que m’a fait cette lecture. En y racontant sa propre rupture, Delporte nous entraine dans ces situations qu’on a tous connues ; comment dire au revoir à quelqu’un qu’on a aimé ? Et comment recommencer une nouvelle vie, un nouveau quotidien, sans cette autre personne ? Toujours avec son trait de crayon brut et le coloré de ses illustrations, Julie Delporte fait preuve d’une si grande vulnérabilité et d’un énorme courage à nous partager ses pensées et ses difficultés. Elle aborde le thème de la création comme sublimation d’une peine de coeur et aussi, de l’autofiction comme façon de se mettre en scène dans l’art. J’ai adoré cette lecture et je ne peux que vous conseiller, encore, de découvrir les romans graphiques de cette auteure. C’est une incroyable artiste autant au niveau de ses illustrations que de ses textes. Vraiment, à découvrir. »

La lecture de Roxanne : « Ce mois-ci, je me suis procuré le recueil de planches de Zviane À l’école. Daté tel un journal intime, ce livre nous présente les remises en question de Sylvie-Anne (Zviane elle-même) alors qu’elle quitte la composition musicale pour retourner au cégep en dessin animé. Il s’agit en fait d’une édition qui mélange des extraits de ses bandes-dessinées déjà publiées La plus belle fin du monde (avouez que c’est le plus beau titre jamais lu) et Le quart de millimètre, en plus de nouvelles planches. Bande-dessinée à fort caractère auto-biographique, À l’école voyage entre l’humour et le dramatique, c’est touchant tout en nous faisant rire. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est qu’on peut observer l’évolution de style de la dessinatrice au fil des jours. Une bande-dessinée légère, mais vraie, qui m’a fortement touchée. »

La lecture de Marjorie : « En mai, j’ai choisi de découvrir une autre oeuvre de Zviane. Lors du club de lecture, à l’hiver, nous avions lu Les Deuxièmes  et j’avais assez apprécié pour avoir le goût de découvrir une autre de ses oeuvres. J’ai donc opté pour Apnée et c’est bien tombé parce que Martine l’avait chez elle et me l’a prêté. C’est une lecture qui se fait assez rapidement, à peine une heure. Pourtant, c’est un récit qui est resté avec moi longtemps après ma lecture. Autant l’histoire, simple mais lourde de sens, que les illustrations. On se retrouve, avec le personnage, en apnée, en dépression. On se retrouve dans le quotidien d’une femme qui peine à prendre le dessus et Zviane sait vraiment bien le rendre. On ressent les émotions, la douleur. Avec les illustrations, les personnages qui n’ont pas de yeux définis, le ressenti est encore plus présent. C’est vraiment un roman graphique qui frappe, dans toute sa complexité et sa simplicité .Oui, ce n’est peut-être pas la lecture la plus joviale, mais ça en vaut la peine et, d’une certaine façon, ça fait du bien. »

Le fil rouge lit, le fil rouge, les livres qui font du bien, bibliothérapie, littérature québécoise, Kevin Lambert, héliotrope, Saguenay, Chicoutimi, Apocalypse, mort, enfants, livres, premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué

Tu aimeras ce que tu as tué ; prophétie de la destruction

Lorsque j’ai découvert ce nouveau roman, je pensais savoir à peu près à quoi m’en tenir. Comme j’étudie dans le même département de littérature que son auteur, Kevin Lambert, à l’Université de Montréal, et que je connais le style de sa directrice de maîtrise, l’auteure Catherine Mavrikakis, j’avais une petite idée de ce qui m’attendait sous la couverture. Cependant, ma lecture s’est avérée pleine de surprises, de plus en plus grandes à mesure que j’avançais dans le récit.

Tu aimeras ce que tu as tué, paru en mars dernier chez Héliotrope, est le premier livre de Kevin Lambert. À vingt-quatre ans seulement, l’auteur, né à Chicoutimi, nous livre ici un texte puissant et ingénieux qui annonce la destruction de sa ville natale. Le jeune narrateur, Faldistoire, mène au pas de charge sa vengeance contre Chicoutimi, entouré de ses amis. Ces derniers ont tous connu une fin atroce alors qu’ils n’étaient que des enfants: l’une déchiquetée par une souffleuse, l’autre dévoré par des guépards au Zoo de St-Félicien, et un autre encore assassiné avec sa sœur par leur père devenu fou. Ils reviennent à la vie et poursuivent leur existence comme si de rien n’était, au milieu de cette ville présentée comme le royaume de la morbidité.

Qu’est-ce que ne ferait pas Chicoutimi pour protéger l’homme blanc et honorable, le bâtisseur de ses machines destructrices, de ses édifices de malheur, jusqu’où irait ma ville natale pour conserver sa pureté infâme ? Jusqu’à faire revenir ses enfants morts. Leur faire laver les marques de leur propre homicide, les forcer à vivre un peu plus longtemps.

Dans ce récit apocalyptique qui mélange fantastique et souvenirs, Kevin Lambert utilise la haine comme ton littéraire, choix qui m’a beaucoup plu car il demande, à mon avis, une certaine bravoure, dans notre Québec trop docile. Son écriture s’oppose à l’imaginaire de la fondation qui caractérise bien souvent la littérature québécoise ; l’auteur propose, pour changer, celui de la destruction. Il critique avec virulence la xénophobie et l’homophobie qui coulent encore trop fort dans les eaux de notre province. L’histoire foisonne de détails tous plus intrigants et subtils les uns que les autres, comme le prénom du narrateur qui désigne un siège destiné aux dignitaires de l’Église, et rappelle la sonorité d’une faille dans l’histoire.

Pour moi qui vit dans un cocon littéraire, réfugiée dans le monde de l’Université, ce livre a eu l’effet d’une claque en plein visage, car j’ai parfois tendance à oublier que de telles mentalités hostiles sont toujours un danger réel chez nous, et ce partout à travers le territoire québécois. Kevin Lambert propose la destruction d’un monde tolérant ces idées, et je ne peux faire autrement qu’approuver son projet. Détruire pour mieux reconstruire : une réflexion qu’il nous faudra tous faire un jour ou l’autre. Je qualifierais donc sans hésiter ce roman d’absolument nécessaire. Une œuvre dont l’écriture violente ne cessera jamais de me hanter, et c’est pour le mieux.

Et vous, quels livres vous paraissent indispensables à la société ?

Le fil rouge tient à remercier Héliotrope pour le service de presse.