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S’aimer un peu plus, à tout jamais

Il y a de ces livres qui nous bercent depuis l’enfance. Ceux qui façonnent notre manière de penser, d’agir et de vivre en société. Ce sont des histoires simples qui nous font rire et pleurer par leur façon de traiter le quotidien avec autant de distinction. Et par leur sensibilité, ils traversent les années et les courants pour marquer les générations à venir. Parmi ces rares œuvres se distingue un récit éternel : Little Women, de Louisa May Alcott. Qui n’a jamais rêvé de faire partie d’une telle famille? D’être de ces bals, d’écouter Beth jouer au piano ou de s’enflammer comme Jo sait si bien le faire? Encore aujourd’hui, nombre de mes amies me rappellent que Little Women a été un point tournant dans leur vie; c’est ce qui leur a permis de s’aimer en tant que femme dans une société dictée par des hommes.

Porté à l’écran par la talentueuse Greta Gerwig et regroupant une distribution cinq étoiles, Little Women bénéficie d’un élan de popularité auprès des jeunes et des plus vieux. Snobé par l’industrie hollywoodienne, mais encensé par la critique… Que faut-il retenir de cette proposition? Mais surtout, est-il pertinent d’offrir une nouvelle vie au roman de Louisa May Alcott?

Retour sur le roman culte et sur son adaptation cinématographique…

Ce que femme veut

« I like good strong words that mean something. »

Paru en 1868, Little Women retrace le chemin des quatre filles du docteur March pendant la guerre de Sécession. Privées de leur père qui est parti au combat, les jeunes filles vivent les hauts et les bas du passage de l’enfance à l’âge adulte en compagnie de leur mère. Il y a la douce Margaret, la timide Beth, la têtue Amy et l’intrépide Jo. Inspiré de la vie de l’autrice Louisa May Alcott et de ses trois sœurs, il s’agit d’une autobiographie romancée.

Si, à bien des égards, Little Women est une œuvre jeunesse, j’ai plutôt la conviction qu’il s’agit d’un roman sans âge. Encore aujourd’hui, je prends goût à cette histoire, et je l’apprécie même davantage. M’y étant replongée quelques semaines avant le visionnement du film, j’ai été aussi captivée qu’à ma toute première lecture. Si la première partie de l’œuvre est bien juvénile, on prend rapidement goût, comme lecteur, à la tournure de la narration. Car au fil des pages, l’écriture s’affine, devient plus engagée et confiante. De plus, les personnages créés par Alcott réflètent des personnalités si différentes et pourtant, complémentaires. On peut se retrouver dans chacune des jeunes femmes, même si on est toutes portées à préférer Jo. Car l’héroïne du roman est en elle-même un sujet bien complexe et fascinant. C’est un esprit libre qui choque par sa manière d’être et de penser. Elle inspire à elle seule l’espoir et l’indépendance. Bien que Little Women nous offre certaines envolées romantiques, il y a quelque chose de très avant-gardiste dans la façon de penser et d’écrire de l’autrice. Il y a, chez ces sœurs, une espèce de sororité qui défie toute compétition ou amertume. Comme dirait Jo, la vie est beaucoup trop courte pour se fâcher avec ses sœurs. C’est un roman puissant qui change notre manière de penser et de nous épauler entre femmes. C’est une œuvre sur la création, la liberté et l’amour inconditionnel que les femmes ont entre elles. Car si Little Women m’a appris une chose en particulier, c’est que nous sommes toutes et chacune des sœurs.

Ce qui nous séparera nous unira

« For with eyes made clear by many tears, and a heart softened by the tenderest sorrow, she recognized the beauty of her sister’s life – uneventful, unambitious, yet full of the genuine virtues which ‘smell sweet, and blossom in the dust’, the self-forgetfulness that makes the humblest on earth remembered soonest in heaven, the true success which is possible to all. »

Ce qui est admirable avec l’adaptation de Greta Gerwig, c’est que la réalisatrice a réussi à rendre l’œuvre pertinente par sa modernité et par ses flèches lancées à la société actuelle. Un remake est rarement aussi convaincant que celui-ci. Que ce soit grâce à des remarques sur la politique américaine ou sur la carrière des femmes, on sent que Gerwig a longtemps pensé à créer un film qui pourrait traverser les époques. S’appropriant l’histoire et n’hésitant pas à modifier certains détails pour la rendre plus accessible, elle charme son auditoire par la modernité et l’élégance du récit. Les dialogues sont à couper le souffle, et la chimie entre les actrices est fascinante, limite étourdissante! Un climat de quiétude traverse ces deux heures de film, malgré la vivacité de la famille. On ne peut passer sous silence la proposition de Saoirse Ronan en Jo March, un rôle qui semble avoir été conçu pour elle. La scène finale entre Jo et sa mère est un baume pour l’âme. On sent toute la volonté, la candeur et le courage de cette jeune fille voulant s’illustrer comme une femme à part entière, et non comme l’objet d’un conjoint. Mais le véritable coup de maître de Gerwig est d’avoir rendu le public empathique envers le personnage d’Amy. Le jeu tout en finesse de Florence Pugh nous offre une tout autre perspective du personnage – il faut l’admettre – le moins aimé des sœurs March. Sa candeur, sa spontanéité et son regard teinté sur la femme qu’elle doit devenir dans la société font d’elle un personnage phare du film. Nul doute que Greta Gerwig était destinée à nous offrir sa version du récit. À mes yeux, il s’agit de la meilleure adaptation de l’œuvre. Si la force de Gerwig réside dans la scénarisation et dans la direction d’acteurs, elle nous offre tout de même des images à couper le souffle. La campagne américaine, les hivers féeriques et les couleurs vives des costumes restent en tête bien des semaines après le visionnement du film.

Lorsque j’ai appris que Little Women n’avait eu que de singulières et minimes nominations dans différents galas, j’ai été énormément déçue. Non seulement parce que j’ai la conviction qu’il s’agit d’un des meilleurs films américains de l’année, mais surtout parce que l’œuvre porte tout un message d’espoir. Encore cette année, aucune femme n’a été mise en nomination comme réalisatrice aux Golden Globes. À ce jour, seulement cinq femmes ont été nommées dans cette catégorie, et ce en 77 éditions. Ce qui me pousse à affirmer que, malgré les années et les batailles, il y a encore énormément de chemin à faire quant à l’émancipation des femmes. Et bien que je sois déçue de ce snobisme culturel, je n’ai aucun doute que l’œuvre de Louisa May Alcott et l’adaptation de Greta Gerwig peuvent faire taire les sceptiques. Car, oui, Little Women est toujours autant d’actualité et aussi pertinent.

Et vous, quels livres vous ont aidé à porter un regard unique sur le féminisme?

Heather O'Neill Alto Hôtel Lonely Hearts Mademoiselle Samedi soir Lullabies for little criminals litterature litterature québécoise le fil rouge lit les livres qui font du bien le fil rouge

Une autrice et son œuvre : Heather O’Neill

Heather O’Neill fait partie de ces écrivains dont le talent s’apparente à celui des magiciens.

Née à Montréal en 1973 d’un père québécois et d’une mère américaine, Heather O’Neill connaît une enfance difficile. Après le divorce de ses parents et quelques années à suivre sa mère dans ses péripéties en Amérique, Heather O’Neill s’établit à Montréal avec ses sœurs et leur père. Ce dernier, très pauvre, trimbale ses enfants d’appartement en appartement, chacun aussi minable que le précédent. La vie de la future autrice est alors ponctuée de violence, entre les explosions colériques du paternel, ses punitions absurdes et les tribulations des quartiers défavorisés de la ville.

Mais la petite Heather a une force inébranlable en elle : elle sait déjà qu’elle va écrire. Elle se voit devenir une grande écrivaine et y croit dur comme fer.

Elle avait bien raison.

Lullabies for Little Criminals

Avant de connaître un franc succès, ce livre fut d’abord rejeté plusieurs fois, qualifié d’impossible à publier et bon pour la poubelle par certains éditeurs. Premier roman d’Heather O’Neill, il est plutôt autobiographique puisqu’il se base sur son enfance.

Il s’agit de l’histoire de Baby, douze ans, qui suit son junkie de père, Jules, dans ses déménagements incessants. Jules laisse souvent Baby seule durant de longues périodes allant d’une semaine à un mois, sa dépendance à l’héroïne l’accaparant tout entier. Lors de l’une de ces absences, la jeune fille s’enfuit et tombe dans les pattes d’un proxénète. Sa vie suit alors une spirale descendante alors qu’elle se retrouve sous l’emprise de cet homme qui abuse d’elle tout en lui offrant l’illusion de l’amour et de la protection, qu’elle désire tant. Mais la rédemption est toujours au tournant, et Baby possède un courage capable de tout changer.

On y découvre Montréal tel que l’écrivaine le percevait lorsqu’elle avait le même âge que la protagoniste du récit; le quartier du Red Light et toute sa pauvreté constituaient alors le plus bel endroit du monde à ses yeux. Le récit se passe ainsi à la fois dans la ville et dans les foyers d’accueil, mais aussi au cœur du monde des rêves d’enfants. Loin de s’apitoyer sur le sort de Baby, Heather O’Neill remplit son écriture d’humour, ce qui résulte en un parfait équilibre entre le rire et les larmes. Ce talent étant très bien rendu dans sa langue maternelle, l’anglais, et, n’ayant pas trouvé de traduction qui lui fasse honneur pour ce livre, j’ai choisi de le lire dans cette langue; c’est pourquoi j’ai conservé ici le titre original.

Une lecture qui m’a beaucoup émue, par sa manière de nous rappeler qu’au fond des ténèbres se trouve toujours un rayon d’espoir.

Mademoiselle Samedi soir

Montréal, 1994, rue Saint-Laurent. Nouschka et Nicolas Tremblay, jumeaux inséparables et si proches que leur relation en devient parfois toxique, vivent avec leur grand-père Loulou qui les élève seul depuis que leur mère les a abandonnés et que leur père, chansonnier souverainiste célèbre, n’est présent que lorsqu’il peut les utiliser comme publicité. Ce récit d’apprentissage à la Agota Kristof est surtout celui de Nouschka, narratrice dont l’imagination transforme toute grisaille en arc-en-ciel. Elle tentera de s’émanciper de sa famille et de s’inventer une vie plus droite et plus stable que tout ce qu’elle n’a jamais connu, malgré son frère qui la tire constamment vers le bas par ses choix dangereux et violents.

« Tout le monde naît avec une espérance, le désir d’être libre. »

Si l’histoire des jumeaux se déroule en 1994, c’est qu’il s’agit d’une année que l’autrice affectionne particulièrement. Elle avait alors le même âge que ses protagonistes, et Montréal lui semblait excitante, décadente et sauvage sous l’effervescence et la tension créées par le référendum, question abordée dans son roman. La métropole est pour elle une source intarissable d’inspiration; elle croit qu’on pourrait tirer une centaine d’histoires à partir de n’importe lequel de ses recoins. Et c’est ce que je trouve, de mon côté, inspirant : créer à partir de sa demeure, voir la beauté chez cette dernière plutôt que de se contenter de chercher ailleurs. Toutefois, l’autrice ne se sent pas le droit de se dire écrivaine québécoise en raison de ses origines. Sa littérature figure pourtant parmi les plus beaux hommages à cette culture : elle la peint avec des couleurs fantasques qui la subliment tout en éclairant toutes ses facettes profondes, telles que la question identitaire.

Hôtel Lonely Hearts

Il s’agit, selon moi, de son œuvre la plus fantaisiste après La vie rêvée des grille-pains, son premier recueil de nouvelles. L’action du roman commence dans un orphelinat montréalais durant les Années folles. Tous les orphelins répondent aux noms de Marie ou de Joseph, excepté un duo : Rose et Pierrot. Débordants de talent et de créativité, ils se produisent en spectacle devant la bourgeoisie. Rapidement, un amour absolu naît entre les deux enfants qui élaborent ensemble un avenir brillant. Séparés à l’adolescence, chacun mène une existence difficile que la Grande Dépression vient compliquer encore plus. Ils ne cessent de se croiser sans jamais se rencontrer, en une danse bien élaborée. Cependant, deux cœurs unis trouvent toujours une manière de se rejoindre…

Pour ce conte teinté de réalisme magique, Heather O’Neill a trouvé la source de son inspiration au sein de ceux que son père lui racontait lorsqu’elle était enfant, à propos des quatre cents coups qu’il aurait commis autrefois, au centre de cette artère que l’on appelait autrefois la Main. C’est donc encore de la ville et de cet endroit précis dont l’autrice s’inspire pour construire l’histoire mélancolique et rocambolesque de deux âmes laissées pour compte.

« Tous les enfants sont en réalité orphelins. Au fin fond de soi, l’enfant n’a rien à voir avec ses parents, son milieu, son nom de famille, son genre, le métier de sa famille. C’est une personne toute neuve, née avec le seul héritage que reçoivent tous les individus en ouvrant les yeux en ce monde : le droit inaliénable d’être libre. »

Au cœur de l’intrigue, il y a cette quête de soi, thème essentiel à l’autrice. Le personnage de Rose incarne l’idée qu’une personne vient au monde sous forme de page blanche, sans bagage et avec la liberté comme seule caractéristique. Rose a d’ailleurs surpris l’écrivaine, car son évolution ne s’est pas déroulée comme cette dernière le pensait : la voix de la jeune fille a rapidement dominé la sienne afin de tracer sa propre trajectoire. Roman féministe, Hôtel Lonely Hearts dénonce la condition féminine de l’époque et raconte l’émancipation d’une femme forte et indépendante.

L’héroïne partage donc bien des traits avec Nouschka et Baby, et toutes trois ressemblent à leur créatrice qui a connu un parcours semblable aux leurs : celui d’une femme qui ne doit sa réussite qu’à elle-même.

« Le corps d’une jeune fille est le lieu le plus dangereux du monde, car c’est là que la violence risque le plus de s’exercer. »

Heather O’Neill est une écrivaine pour qui la littérature et l’imagination sont une manière d’exister, et cela se ressent à travers son œuvre. Elle fut l’une de mes autrices coup de cœur de l’année dernière, et je suivrai toujours ses prochaines publications d’un œil attentif puisque je crois sincèrement que tout ce qu’elle écrit possède des propriétés magiques. Je vous conseille d’en faire autant, car ses histoires sont des mines recelant des trésors inoubliables, où chacun trouvera de quoi tracer son propre chemin vers les étoiles.

Et vous, quelles sont vos plus récentes découvertes?

Vers d'autres rives, Dany Laferrière, Boréal, autobiographie, dessins, le fil rouge, le fil rouge lit, littérature québécoise

De retour aux sources

Laferrière me manquait. Il y avait si longtemps que je n’avais pas visité son œuvre. Journal d’un écrivain en pyjama remontait déjà à si loin. On ne pouvait pas m’en vouloir : j’avais tellement accordé de temps à ses livres durant plusieurs années. À une époque de ma courte vie, je ne faisais que lire Laferrière. J’ai d’ailleurs presque tout ratissé, en commençant par Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, évidemment, en lisant encore et encore Chronique de la dérive douce, en passant par L’énigme du retour et en m’arrêtant un instant pour L’Art presque perdu de ne rien faire. Puis, j’ai fini par prendre une pause et je suis allée « vers d’autres rives », voir ce qu’on y faisait de bon. Il n’est jamais trop tard pour faire un retour aux sources, et c’est donc tranquillement que je suis revenue dans ce lieu qui m’est si familier, l’œuvre de Laferrière, en l’occurrence son tout dernier roman, Vers d’autres rives.

L’art de maîtriser les images comme les mots

Aucun doute, tout ce que touche Laferrière se transforme en or. Il ne lui suffisait pas de maîtriser habilement les mots, il fallait aussi qu’il transmette ses pensées par le croquis. Il avait déjà tenté l’expérience en 2018 avec Autoportrait de Paris avec chat, et le succès fut assez retentissant, comme toujours. Je crois que le tout fonctionne, car les dessins de l’auteur sont simples et purs, et qu’ils nous ramènent à l’essentiel. Il ne cherche pas la perfection, et c’est rassurant pour le lecteur de se retrouver devant des illustrations à la fois authentiques et rafraîchissantes.

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Le dessin parvient à susciter de nouvelles sensations à la limite de ce que les mots peuvent atteindre. L’amalgame des deux outils (les mots et les traits) atteint une double cible dans une seule œuvre. En tant que lectrice, j’ai eu l’impression d’avoir la possibilité d’emprunter deux avenues différentes durant ma lecture. J’ai mis toutes les chances de mon côté et j’ai pris toutes les opportunités en choisissant de découvrir chaque recoin, de scruter la moindre ligne, autant celles du texte (aussi écrites à la main) que celles des dessins les accompagnant. Car il y a aussi cela : l’authenticité d’écrire à la main. Sous mon cil, il s’agit d’une belle preuve de confiance, un peu comme si Laferrière nous donnait accès à une certaine partie de sa vulnérabilité en se mettant à nu. Il y a quelque chose de très intime dans le fait de dévoiler sa main d’écriture. Je dirais même quelque chose de romantique, de poétique.

Le dessin pour aborder l’art visuel

Comme dans son ouvrage précédent, l’auteur se penche sur le domaine des arts visuels dans Vers d’autres rives, mais cette fois-ci, il rend plutôt hommage aux artistes et aux poètes de son pays d’origine. J’ai eu un plaisir fou à découvrir une culture artistique que je ne connaissais pas du tout. Google a été mon ami. C’est que Laferrière se plaît à reproduire les toiles de certains des plus grands peintres haïtiens, tels que Robert Saint-Brice et Philomé Obin. Une fois de plus, on nous offre un doublé quant à la représentation : les œuvres des peintres primitifs sous le crayon de Laferrière et l’original qu’on prend plaisir à googler, car la comparaison permet de mieux interpréter, de comprendre le travail d’adaptation qui a été fait.

C’est en ce sens aussi que le processus de création de l’auteur devient intéressant, à savoir l’utilisation du croquis pour traiter de l’art. Bien entendu, les mots peuvent nous en dire beaucoup sur l’art visuel, mais jamais ils ne réussissent à nous faire saisir toute l’essence d’une toile. Laferrière se prête ici à l’exercice de montrer autrement. Il prêche par l’exemple. Il se lance un défi. Il redevient un enfant en reproduisant ce qu’il voit en toute humilité pour le plaisir de nos yeux.

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Une chose est certaine, notre cher Dany national frappe très fort encore avec Vers d’autres rives. Il ne s’essouffle jamais, et ce, même s’il passe parfois par des sentiers déjà connus. Il me fut si agréable de retrouver Da assise sur son balcon. Il m’apparaît évident maintenant que j’ai laissé trop de temps s’écouler entre mes différents voyages de lecture dans l’œuvre de Laferrière. Mais je ne m’en fais pas trop, car je sais que l’auteur est loin d’avoir fini de se raconter.

Crédit photo : Michaël Corbeil

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La trilogie gothique de Joyce Carol Oates

« Découvrir » un auteur célèbre en lisant un de ses livres pour la première fois est toujours une expérience intéressante. Plus la réputation de l’auteur en question est grande, plus nos attentes sont élevées… et plus on risque d’être déçu. Mais lorsque les attentes sont satisfaites, c’est souvent le début d’une longue série de lectures passionnantes!

J’avais souvent vu le nom de Joyce Carol Oates, mais je ne savais pas grand-chose à son sujet. J’ai appris depuis que c’est une écrivaine incroyablement prolifique qui donne dans tous les genres littéraires, reconnue pour sa prose luxuriante qui aboutit généralement à de grosses briques bien lourdes. Sa trilogie gothique, parue dans les années 1980, se veut un pastiche des romans gothiques anglais – et on y trouve tous les ingrédients nécessaires: des manoirs inquiétants, des personnages tourmentés par un passé trouble, de sombres mystères et, bien sûr, un soupçon de surnaturel –, mais elle y ajoute sa touche personnelle, ce qui donne à ces romans un souffle résolument moderne.

Bellefleur

Ce premier tome est une grande – très grande! – fresque familiale qui raconte, pêle-mêle, les malheurs de six générations de Bellefleur. Les malheurs, car, bien entendu, cette richissime famille américaine est frappée d’une terrible malédiction. La nature de cette malédiction, cependant, demeure incertaine: une terrible malchance? une folie héréditaire? le poids écrasant du passé et du devoir filial? ou peut-être une force surnaturelle est-elle réellement à l’œuvre? Chose certaine, on ne meurt pas paisiblement dans son sommeil chez les Bellefleur!

Les pages de ce roman foisonnent de personnages – trop nombreux et dont certains homonymes! –, tous caractériels, fabuleux et mémorables! Les événements étranges ou tragiques s’accumulent, mais les bonds incessants à travers les siècles rendent la trame du temps difficile à reconstituer. La limpidité n’était visiblement pas l’objectif recherché par l’autrice, mais c’est précisément ce qui fait le charme du livre pour qui sait apprécier les histoires qui savent garder leurs secrets.

Ce n’est donc pas une lecture facile, mais ce roman a décidément quelque chose d’envoûtant, de fascinant; quelque chose de très… gothique!

La légende de Bloodsmoor

Ce deuxième opus raconte aussi la chute d’une famille prestigieuse, provoquée par les sœurs Zinn, des jeunes filles pourtant bien éduquées, qui s’écartent de la voie qui avait été tracée pour elles – soit un mariage arrangé avec un vieil aristocrate fortuné – pour vivre à leur manière, à la plus grande indignation générale!

Au cours de leur « honteuse » quête d’indépendance, les sœurs rencontrent des personnages peu recommandables, comme Madame Blavatsky ou Mark Twain. Des mystères inquiétants, des secrets scandaleux et des querelles d’héritage agrémentent joyeusement le récit fragmenté de leur « déchéance ».

Mais au fil des pages, on assiste surtout à la déconstruction de l’idéologie puritaine catholique et bourgeoise des États-Unis du 19e siècle. La narration pleine d’ironie donne le ton parfait à cette saga familiale grinçante et très divertissante! C’est définitivement mon préféré de la trilogie. La plume m’a semblé plus exercée; l’intrigue, plus resserrée et l’histoire, plus accessible.

Les mystères de Winterthurn

Pour clore sa trilogie gothique, la célébrissime romancière propose un triptyque qui revisite le genre du roman à mystères. On y retrouve plusieurs des éléments habituels – comme un détective de renom, des scandales juteux et une énigme de « chambre close » –, mais l’écrivaine joue encore une fois avec les codes pour créer trois intrigues qui n’ont finalement rien de classique!

C’est un livre particulier, parce qu’il se lit comme un roman policier sans vraiment en être un. Certains éléments sont exagérés, voire incongrus ou loufoques, et, à notre plus grande déconvenue, certains mystères demeurent irrésolus – ce qui semble assez contre-intuitif dans ce type de roman à intrigue. Satire? Pastiche? Parodie? Toutes ces réponses à la fois!

J’ai bien aimé l’originalité du récit, l’ambiance macabre à la Poe et surtout, la savoureuse critique des mœurs victoriennes que l’autrice dépeint encore une fois avec beaucoup d’ironie.

***

Ces trois gros romans peuvent être lus dans l’ordre ou dans le désordre, puisqu’ils se ressemblent, mais ne se suivent pas! Des heures et des heures – et encore plus d’heures! – de plaisir! Et si, malgré tout, vous en redemandez, sachez que l’autrice a donné suite à sa trilogie, qui est devenue une pentalogie après la publication de Mon cœur mis à nu (1998) et de Maudits (2013).

Ma rencontre avec la grande Joyce Carol Oates a donc été très concluante. J’ai déjà hâte de découvrir le reste de son œuvre.

Avez-vous déjà lu cette autrice? Lequel de ses livres préférez-vous?

Tous mes amis sont des super héros

Tous mes amis sont des superhéros, ou le super pouvoir d’Andrew Kaufman

Au dernier salon du livre, j’ai passé beaucoup de temps à jaser avec Antoine Tanguay, le directeur des Éditions Alto. J’étais avec mon copain et ma belle-mère, et cette dernière, qui n’aime habituellement pas vraiment lire, lui a demandé une suggestion de lecture. À la suite de son conseil, Tous mes amis sont des superhéros d’Andrew Kaufman a réussi l’impossible : en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ma belle-mère m’a prêté le livre en me disant qu’elle l’avait déjà terminé. Il s’agit d’une toute petite plaquette, mais elle l’a dévorée… et moi aussi! Comme chaque fois, ce (micro) roman des Éditions Alto (ma maison d’édition préférée parce qu’elle a toujours LE roman parfait selon mon humeur) m’a complètement subjuguée.

L’origine des super pouvoirs

Comme le résume si bien Virginie Pérucaud dans une précédente critique de Kaufman :

« C’est l’histoire d’amour entre Tom et Super-Perfectionniste. Le jour de leur mariage, Super-Hypno, jaloux, hypnotise Super-Perf pour qu’elle ne voit plus Tom. Celui-ci devient donc sélectivement invisible, ce qui est bien ennuyeux. »

Ennuyeux, à qui le dis-tu! À travers cette trame de fond qui tisse le récit s’entrelacent les histoires et les origines des autres superhéros, les amis de Tom (qui, lui, n’a aucun super pouvoir). C’est dans ces apartés que nous réalisons que tous ces superhéros n’ont en fait rien de bien particulier, seulement des caractéristiques humaines un peu plus exacerbées. Super-perfectionniste. Super-Je-dors-en-cuiller. Super-Paresseux. Super-Je-fais-tout-comme-toi. Super-Je-danse-trop-bien. Vous voyez le genre… Dans bien des cas, on nous explique même comment ils ont acquis leur super pouvoir. Par des histoires parfois loufoques, parfois tristes, on découvre au fil de notre lecture comment les superhéros sont devenus super. On remarque alors qu’il s’agit souvent d’un événement somme toute bien ordinaire… et bien à notre portée.

La super inclusivité

Je crois que ce que j’ai le plus adoré de ce roman de Kaufman, c’est la façon dont, avec la culture des super pouvoirs, il prône également l’acceptation de toutes les singularités. Tout ce qui est différent, et qui est donc matière à être critiqué et pointé du doigt par la société, devient une source de super pouvoir. 

« Sa chance est de pouvoir atteindre les plus hauts niveaux d’émotion ; son drame, de pouvoir aussi vite retomber au trente-sixième dessous. Il arrive à Super-Je-change-d’humeur-à-la-vitesse-du-son de passer de l’un à l’autre au beau milieu d’une conversation. Bizarrement, ça plaît beaucoup aux femmes. » (p. 92)

Kaufman aborde avec une simplicité déconcertante la bipolarité et transforme ce qui est habituellement un trait perçu négativement en quelque chose de positif et de grandiose : un super pouvoir, comme ceux que nous avons toujours rêvé d’avoir lorsque nous étions jeunes. Un super pouvoir qui séduit les femmes, qui plus est!

Cette inclusion, qui englobe autant les caractéristiques physiques que psychologiques, est amenée avec une plume légère et un humour qui verse dans la satire positive. Les sujets les plus lourds, comme la pauvreté, le deuil et les troubles mentaux, sont abordés avec une légèreté rafraîchissante, qui nous aide grandement à remettre nos propres principes à la bonne place.

La recherche de perfection

Pour en revenir à l’intrigue principale, soit Tom qui tente de redevenir visible aux yeux de Super-Perfectionniste, la femme de sa vie, j’en aurais beaucoup à dire. Super-Perfectionniste aime que toutes les choses soient parfaites, exactement comme il faudrait qu’elles le soient. Lorsque, tout à coup, Tom disparaît de sa vie, elle est très triste et l’attend pendant six mois… alors qu’il est juste à côté d’elle. 

Je trouve que c’est d’une profondeur incommensurable. Dans notre société d’aujourd’hui, nous sommes toujours à la recherche de la perfection. Nous voulons que tout se passe comme prévu, nous cherchons à toujours tout faire comme il se doit et nous sommes toujours vaguement malheureux, à attendre la perfection ou le bonheur… alors que ces choses se trouvent souvent juste sous notre nez. Nous ne les voyons juste pas. Il y a une leçon profondément simple et transcendante dans la prémisse même de cette histoire…

Il s’agit peut-être d’un tout petit livre de rien du tout, avec des histoires rocambolesques de superhéros, mais j’en ai tiré des leçons de vie qui m’ont profondément chamboulée et qui m’ont aidée à remettre beaucoup de choses en question.

« Il avance son front vers le sien. Leurs têtes se touchent. Sans un bruit, Tom articule les mêmes mots encore. ‘‘Qu’est-ce qui manque pour que tout soit parfait?’’ » (p.132)

Et vous, y a-t-il des romans d’apparence très simpliste qui vous ont aidé(e) à vous remettre en question?

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Find Me, au détour de nos vies

La nostalgie est un sentiment bien contradictoire. Elle éveille en nous un amour profond, une fascination digne de l’enfance face aux jours lointains. On rit d’elle, on la pleure, on se remémore et on caresse le lointain souvenir d’un passé simple et sans entraves. Mais parfois, on y plonge tête première avec tellement de conviction qu’il est parfois difficile d’accepter ses répercussions sur l’instant présent et de saisir ce qui nous entoure à l’heure actuelle.

Le passé définit-il notre présent et notre avenir? Sommes-nous vraiment prisonniers du temps ou bien sommes-nous capables de le défier par amour? Chaque seconde, chaque minute nous écarte de celui que nous étions et de celui que nous voulons devenir. Par amour, il faut parfois accepter que le temps n’existe pas, que les différences d’âge et le temps ne sont pas les ennemis du cœur. Ils sont plutôt les raisons qui nous forcent à nous retrouver et à nous redécouvrir. 

Happée par la beauté du roman et du film Call Me By Your Name, j’ai eu envie de me plonger de nouveau dans ce torrent passionnel nouvellement disponible en librairie. Succès attendu, Find Me est la suite du premier roman de André Aciman. Il me tardait de retrouver les maux du cœur portés par le jeune Elio et son maître Oliver. Retour sur une œuvre trouble, qui nous fait chavirer.

Tu aimeras celui que tu deviens

So much time, so many years, and all the lives we’d touched and left behind, as though they could just as easily have never happened, though happen hey did – time, as he’d said, time is always the price we pay for the unlived life.

D’emblée, il faut l’admettre, Find Me est un roman qui réjouira les fans de Call Me By Your Name. Bien que l’auteur ait décidé de réveiller ses vieux personnages, la nécessité de l’œuvre n’en est pas moins forte. Avec cette suite, les choses changent et évoluent. On y découvre un roman en mouvance, séparé sous quatre temps musicaux, soit quatre chapitres : Tempo, Cadenza, Capriccio et Da Capo. Frôlant les trois cents pages, le récit posé qu’on nous propose s’articule autour du temps.

Si Call Me By Your Name s’intéressait principalement à la relation entre le jeune Elio et son mentor Oliver, Find Me décide de pousser l’histoire un peu plus loin en amenant le père de Elio à l’avant du récit. Ainsi, le livre suit l’épopée des trois hommes au fil des années et des générations qui les séparent. Une entité est dédiée à chacun des quatre chapitres, à commencer par le père d’Elio qui ouvre la danse avec un chapitre long, très long.

Bien que Call Me By Your Name nous ait proposé une magnifique scène père/fils, il n’en demeure pas moins que le personnage du père d’Elio restait secondaire. En l’amenant au premier plan et en le laissant commencer le récit, on se demande quel rôle majeur lui est dédié dans l’histoire des amants. Évidemment, on comprend que le livre est narré au fil du temps, d’où l’importance de mettre le père en premier.

Cependant, le premier chapitre nous donne l’impression de partir vers un récit bien différent, comme si l’auteur avait eu envie de parler de l’amour à un certain âge. Il s’agit, selon moi, d’un récit plus personnel, propre à l’auteur. L’idée est bonne, touchante, mais le problème, c’est qu’on a l’impression que l’histoire d’amour des deux jeunes hommes a été transposée à une autre époque. Si bien qu’on se détache rapidement, comme si le coup de foudre était un concept simple à trouver.

Heureusement, la deuxième partie, axée sur le développement émotionnel et professionnel d’Elio, vient rapidement rajuster le tir. On y découvre un musicien épanoui, portant un langage propre à sa génération. Sa rencontre avec un homme plus vieux nous plongera dans un sentiment de déjà vu, bien entendu.

Bien que le récit explore la thématique des différences d’âge telle qu’abordée dans Call Me By Your Name, l’épopée est complètement différente : plus posée, mature, dialoguée. C’est une centaine de pages qu’on aurait préférée plus longue. Nous plongeant dans l’histoire de l’après-guerre en Europe, le récit retrace le parcours d’une mystérieuse partition de musique laissée en legs au conjoint d’Elio. C’est une façon d’aborder l’histoire, le langage universel de la musique et l’importance d’être transparent envers les autres.

De mon point de vue, l’auteur aurait gagné à nous plonger directement dans ce récit, ou bien de mettre l’emphase principale sur cette rencontre, car même si on s’attache au père et à Oliver, il n’en demeure pas moins qu’Elio attire tous les regards et notre attention.

La troisième partie est, quant à elle, consacrée à Oliver et à la vie qu’il s’est inventé pour protéger son histoire d’amour avec le jeune homme. C’est un bref passage d’une cinquantaine de pages qui aborde le regret, l’envie, la vieillesse et l’amour au temps où tout semble s’effondrer. D’une certaine façon, le récit du père et celui d’Oliver se complètent. Finalement, la quatrième partie, se déroulant bien des années plus tard, nous propose une courte immersion dans la vie de nos deux héros. On y découvre des hommes heureux, en paix avec le temps, qui ont su être patients et constants. 

À mille lieues de nous, souviens-toi de nos noms

Love is easy. It’s the courage to love and to trust that matters, and not all of us have both.

Malgré une faiblesse narrative, Find Me demeure un magnifique roman porté par un auteur en pleine possession de son sujet. Fidèle à sa plume, Aciman nous offre de beaux moments vertigineux, poétiques et mélodiques. Ses mots résonnent fort, et leur empreinte nous colle à la peau, même plusieurs semaines après notre lecture. On souligne sans cesse la beauté de ses métaphores, sa sincérité et surtout, sa sensibilité à la sexualité, car rares sont les auteurs dénués de tabous.

Dans le cas d’Aciman, il aborde la sexualité à travers les âges, particulièrement face à la vieillesse. Et c’est ce qui nous touche le plus de son récit. Ce n’est pas l’âge qui définit qui nous sommes et qui nous pouvons aimer, ni qui nous pouvons désirer. Il faut être fou pour penser que l’amour ne se vit qu’à un certain âge et que le reste de la vie ne nous sert qu’à observer ce qui nous reste.

Dans le cas de Find Me, les personnages sont en action et désirent se réinventer, se dépasser et accomplir ce qu’ils n’ont pas eu le courage de faire à un certain moment de leur vie. C’est alors d’autant plus puissant de les voir aussi sensibles au changement et à l’intemporalité de certains sentiments.

Le plus gros problème de l’œuvre réside en sa forme. À maintes reprises, on se demande si le format n’aurait pas été plus intéressant s’il avait été proposé sous forme de courtes nouvelles, de petits chapitres. Les quatre chapitres séparés sur trois cents pages nous donnent parfois l’impression de lire et relire les mêmes passages et les mêmes actions des personnages.

Bien que détendu, on sent que tout est en suspens. C’est un livre où il fait bon de prendre son temps, de respirer et de se laisser imprégner par les choses qui nous entourent. L’ajout de chapitres aurait rythmé davantage le récit et nous aurait donné l’occasion de nous attarder à certaines actions plus importantes, à la découverte de nouveaux personnages ou à l’explication logique de la suite des événements laissés en plan dans Call Me By Your Name.

Malgré certaines longueurs, on termine chacun des chapitres le sourire aux lèvres, heureux d’avoir pu laisser ces personnages s’exprimer à nouveau et de les avoir vus se donner le droit de vivre leur vie, peu importe où les événements les ont amenés.

Some of us never jumped to the next level. We lost track of where we were headed and as a result stayed where we started.

On termine Find Me avec le sentiment que l’auteur avait besoin de fermer une boucle, que le succès de son œuvre lui a permis de rêver et de replonger dans le passé de ses personnages pour leur offrir un meilleur avenir. C’est un choix judicieux, courageux et créatif. Malgré quelques faiblesses narratives, on est heureux de replonger une deuxième fois dans cette histoire sur les maux causés par la passion et le désir, mais surtout, on est heureux de retrouver la magnifique plume d’André Aciman. Le cœur plus léger, plus confiant du temps qui s’écoule, je termine cette lecture avec un baume sur le cœur. Le temps n’est pas l’ennemi de nos vies, il n’est seulement que la prémisse.

Et vous, quels livres vous ont permis de faire la paix avec le passé?

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Sabrina : illustration d’un monde hyper connecté

Chaque jour, c’est inévitable, nous sommes submergés de toutes sortes d’informations via différents médias de communication. C’est d’ailleurs ce sujet que Nick Drnaso a décidé d’aborder dans Sabrina, un roman graphique dont la lecture s’avère, à mon avis, fort pertinente. Voici pourquoi!

D’abord, un petit résumé

L’histoire débute avec le meurtre d’une jeune femme, Sabrina. Teddy, son amoureux, est sous le choc et va vivre chez un ami d’enfance qu’il n’a pas vu depuis longtemps, Calvin, qui travaille pour l’armée américaine. Or, non seulement le meurtre de Sabrina viendra les hanter, mais également toutes les fake news et théories du complot qui surgissent…

Dérape

Je lève mon chapeau à Nick Drnaso pour avoir su illustrer avec brio le côté moins «alléchant» d’un monde hyper connecté comme le nôtre. En effet, le bédéiste aborde, à travers ses personnages, les diverses conséquences que la rapidité de la diffusion d’information, les fake news, la désinformation et les théories du complot peuvent avoir sur nos vies, mais aussi le fait que les technologies de l’information sont une plateforme idéale pour que la haine se déferle.

Ne pas se laisser «enfirouaper»

Après avoir lu Sabrina, je n’ai pu m’empêcher de réfléchir sur notre monde hyper connecté et ses impacts sur nos vies, que soit sur le plan de nos émotions, de notre santé mentale ou de nos manières de penser et d’agir. En fait, ce roman graphique m’a surtout rappelé à quel point il est primordial de garder notre sens critique éveillé, alors que les informations se propagent à vive allure et viennent nous frapper de plein fouet.

D’ailleurs, je vous invite à consulter la page web des Décrypteurs, une équipe de trois journalistes de Radio-Canada qui chassent la désinformation sur les réseaux sociaux. C’est vraiment intéressant!

Et vous, que faites-vous lorsque vous croyez faire face à une information douteuse?

L’équipe du Fil rouge remercie Diffusion Dimedia d’avoir accepté d’envoyer une copie du roman graphique Sabrina.

Pour une autre perspective sur la BD Sabrina, cliquez ICI pour lire l’article!

 

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Les employés d’Olga Ravn, être humain ou pas?

Au début de l’année, je me suis donné comme « résolution » de lire plus de genres que je n’ai pas l’habitude de lire, comme du fantastique, de l’horreur, du policier et de la science-fiction. J’ai une amie qui est probablement la plus grande admiratrice de la maison d’édition La Peuplade. Elle m’a rapidement convaincue de lire Les employés d’Olva Ravn, une danoise de 33 ans, quand il est sorti en librairie début février. Il est publié sous la collection « Fictions du Nord » où l’on retrouve d’ailleurs Agathe d’Anne Cathrine Bomann et Fair-Play de Tove Jansson.

Une dystopie où le mystère est maître

Dans une écriture en fragments, la plume d’Olga Ravn nous plonge à l’intérieur d’une dystopie moderne. Dans un futur plus ou moins lointain, à des centaines de milliers de kilomètres de la planète Terre, des humains et des ressemblants (que l’on peut comparer à des robots hyper réalistes) travaillent sur le six millième vaisseau et viennent de découvrir la Nouvelle Découverte où la neige brûle la langue.

Les humains et les ressemblants semblent différents les uns des autres aux premiers abords. Ils sont ceux qui ont été enfantés et ceux qui ont été créés. Ceux qui vont mourir et ceux qui ne mourront pas. Mais plus l’histoire avance, plus la frontière s’estompe entre les deux. L’histoire prend forme sous plusieurs dépositions, numérotées dans un ordre aléatoire, mais chronologique au récit d’une durée de dix-huit mois. Ces dépositions sont écrites autant par les humains que par les ressemblants, même qu’il n’est pas toujours évident de différencier les deux. Elles permettent d’évaluer la vie à bord du réseau et la nature des relations entre ressemblants et humains.

À bord, il y a les Objets. Ces Objets permettent de garder les humains sains mentalement, d’éprouver de la nostalgie, de rêver. Mais tout a une limite dans un futur où la science semble encore plus avancée qu’elle ne l’est maintenant. Mais l’est-elle vraiment?

Je n’ai jamais été employé. J’ai été créé pour travailler. Je n’ai jamais eu d’enfance non plus. Alors j’ai essayé de m’en inventer une. Mon collègue humain parle parfois de son envie de ne pas travailler, il prononce alors des paroles bizarres, totalement insensées, qu’est-ce qu’il dit?: « On est plus que son travail » ou plutôt : « On ne se réduit pas à son travail.  Déposition 031 (p. 34)

L’écriture d’Olga semble faite pour ne pas tout dire au lecteur. Elle laisse des trous dans l’histoire qui sont à compléter selon la lecture qu’on en fait. En plus d’être ingénieux, ce choix littéraire est audacieux. Cela permet de laisser le mystère planer tout au long du récit, nous en laissant juste assez pour deviner ce qui se passe hors des dépositions. L’écriture de l’autrice s’adapte bien au récit en crescendo et nous garde sur le bout de notre chaise tout au long de la lecture.

Une fiction prophétique?

À l’ère où nous sommes, où nous avons l’impression que les dangers face à l’humanité s’accumulent, la dystopie que l’on retrouve dans Les employés semble presque prophétique. Bien que j’ai adoré le livre et que je l’ai dévoré en deux jours, il me laisse un léger goût amer. Il me donne l’impression, bien que ce soit de la science-fiction, que certains aspects du livre, comme les ressemblants et le besoin de trouver une nouvelle planète, semblent assez réalistes. Peut-être était-ce l’intention de l’autrice?

Le livre apporte également un message important face à la nécessité de chérir ce qui se trouve autour de nous, autant au niveau de son appartement que de notre planète Terre. Le roman dénonce également les régimes totalitaires, car sans jamais être mentionnés, c’est ce qu’on semble percevoir à travers les différentes dépositions de l’atmosphère du vaisseau.

Suis-je coulé dans le programme comme une rose dans du verre? Déposition 165 (p. 143)

Fonctions et émotions, humains et ressemblants, tous s’entremêlent dans une narration stylistique où l’autrice joue avec le fragment pour s’éloigner du récit linéaire. Ce que j’aime le plus de ce roman, c’est qu’il m’a poussé à m’interroger sur moi-même et sur l’humain en général.

Lisez-vous des romans dystopiques? Est-ce qu’ils vous permettent une interrogation face à la vie humaine?

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Trente arpents de terre

J’ai une affection particulière pour tout ce qui entre dans la catégorie de littérature québécoise. J’aime encourager les auteurs d’ici qui n’ont rien à envier aux autres auteurs francophones. Je choisis la plupart du temps des œuvres récentes, mais il m’arrive de me laisser tenter par des livres plus anciens. Publié en 1938, Trente arpents de Philippe Panneton, plus communément appelé Ringuet, est un de ces classiques québécois indémodables qui traverse les époques.

Un homme et sa terre

On suit Euchariste Moisan à travers les années, passant d’un jeune homme plein d’ambition et de volonté à un vieil homme borné et étouffé par sa vieillesse. Au fil des saisons, des enfants et de la rude vie d’un homme de campagne, ce personnage se perd et ne finit que par vivre à travers sa terre, son véritable amour. Cette terre, qui lui a été léguée par son oncle, devient sa seule raison d’exister et c’est pour elle qu’il fait des choix qui briseront tout ce qu’il a bâti, y compris lui-même.

« Il était content de savoir que tous les hivers se passeraient ainsi, quiètement. Il acceptait sans déplaisir cette immobilité à laquelle l’hiver nordique condamne les êtres et les choses. »

Sa vie, qu’il pensait être un grand fleuve tranquille et constant, se transformera au fil des années. Ce qu’il pensait contrôler lui échappera, en grande partie à cause de l’industrialisation et de l’exode rural.

Une saison à la fois

Ce que j’ai préféré de ce roman, c’est que, sous une histoire simple en surface, se cachent des relations et des humains complexes et captivants. Leur histoire se divise en quatre parties, représentant les quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. La vie d’Euchariste est donc elle-même divisée comme chacune des années qu’il a vécues, par les saisons qui ont influencé sa vie sur une terre.

Pour être honnête, je ne pensais pas apprécier autant ma lecture, et pourtant, les pages se sont tournées toutes seules, jusqu’à la toute dernière. C’est un livre qui représente si bien la vie d’autrefois qu’il accentue le fait que, malgré le contexte différent, l’être humain ne change pas vraiment. Les personnages sont attachants dans leur imperfection, et il est facile de se laisser emporter, comme eux, dans le cycle infini de la vie sur une terre.

Je vous suggère ardemment de lire ce livre, que ce soit par amour du Québec d’autrefois et de notre passé, ou tout simplement par amour d’une bonne histoire.

Et vous, quel est votre classique littéraire québécois préféré?

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Valérie Carreau et le deuil de Nos morts

La quatrième de couverture troublante de Nos morts, par l’écrivaine Valérie Carreau, laisse difficilement indifférent:

«Neuf ans après la mort de ma fille, j’ai tenté, à partir de mes journaux intimes de l’époque, des faits et des dates qu’il me restait, de recomposer l’histoire de la courte vie de Laurence, afin de raviver mes souvenirs.»

Que ce soit parce que j’ai moi-même vécu la perte d’êtres chers, que ce soit parce que la mort est un sujet qui m’apparaît inépuisable ou simplement parce que la quête à travers le deuil de Valérie m’a profondément touchée, j’ai eu envie de me plonger dans ce récit, et j’ai d’ailleurs bien fait.

Raviver la mort

Laurence, c’est la fille de Valérie Carreau. Un être minuscule qui décède quelque 22 jours après l’accouchement de la mère, en raison de complications médicales. Les parents, les amis et la famille en sont évidemment troublés.

«Le 26 septembre: « J’ai envie de crier, de vomir. J’ai d’affreuses migraines. J’ai des idées noires, des images de mort. » L’état de Laurence se détériore.»

Toutefois, c’est derrière cette évidence de la peine immense, derrière l’inévitable choc de la mort imminente, puis réelle, de Laurence que le récit de Valérie prend forme: dans le deuil, oui, de sa fille, mais surtout dans l’exploration et la peur de l’oubli de son existence, neuf ans plus tard.

Les pages de ce court livre se vouent donc à raviver la mémoire de Laurence, la douceur de sa peau, la courbe de ses lèvres, ses pyjamas portés si peu de fois, l’image de son corps intubé pour sa survie… Parce que sinon, c’est comme si elle n’avait pas existé, et il faut qu’elle ait existé.

Une telle douleur ne s’invente pas à partir de rien.

Marquée par les autres

Les chapitres du récit portent surtout des noms: ceux de Laurence puis de Valérie, la mère et autrice, mais aussi ceux des amies qui ont su épauler à leur manière le couple dans cette période difficile.

«Quand revient l’automne, j’éprouve de la nostalgie, plutôt que de la peine. Je regrette ces moments où nous étions ensemble, réunis pour le même combat, espérant la même chose.»

Déjà écrivaine avant cet événement, c’est l’écriture qui permet entre autres à Valérie de traverser son état d’engourdissement vers le mouvement, vers un retour à la vie.

En s’inspirant de ses journaux, elle peut donc nous rappeler les détails qui l’ont animée alors qu’elle n’était même plus en mesure de manger autre chose que de la soupe, incapable de mastiquer.

J’ai trouvé touchant que les gestes qui ont le plus réconforté Valérie, neuf ans après et à l’époque, furent d’une simplicité immense: un pain aux bananes encore chaud apporté par une amie à l’hôpital, des paroles remémorées et prononcées par sa mère des années avant son accouchement ou des hasards qui ont pu donner un sens à ces moments douloureux.

Faire le pont

Le don de soi est assez présent tout au long du récit et c’est d’ailleurs grâce à cela, entre autres, que la mère endeuillée parvient à dominer la solitude qui l’habite. Chacun vit des deuils et, à un certain point, on a presque l’impression que l’autrice est obsédée par le parcours des gens autour d’elle relativement à la mort. Ce qu’on constate surtout, c’est que la mort est plus près de la vie qu’on aimerait le croire, et plutôt que d’être source d’angoisse, elle nous permet d’en apprécier chaque instant.

À la vitesse de Valérie, la lecture permet aussi de retrouver une certaine paix avec les événements troublants qui traversent nos vies. Ce n’est pas sans effort qu’il est possible de renouer avec le passé et l’autrice illustre à merveille l’importance de mettre du sien dans le processus, de s’investir jusqu’à se rendre vulnérable, si on veut changer véritablement.

Une petite pièce de philosophie! Je suis sincèrement heureuse que ce récit existe. Il m’a procuré une douceur sans nom.

Et vous, quel livre vous permet de mettre un baume sur le cœur ?

Le Fil rouge tient à remercier chaleureusement les éditions Marchand de feuilles pour le service de presse.