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Manifeste pour la lecture du texte dramatique

Les amateurs et les amatrices de lecture n’auront pas toujours le réflexe de lire des pièces de théâtre. C’est assez compréhensible; sans avoir sous nos yeux les acteurs et les actrices, les décors, la mise en scène, on peut avoir l’impression de manquer une partie du spectacle quand on se retrouve devant un texte dramatique.

Pourtant, je vous invite à lire du théâtre en tant qu’objet littéraire en soi. Bien sûr, il nous manque la gestuelle, que les didascalies ne font que suggérer, bien sûr on ne peut qu’imaginer les costumes que nous décrit le ou la dramaturge. Par contre, le texte dramatique est une écriture hautement travaillée qui mérite qu’on s’y attarde pleinement.

Par exemple, j’ai lu la pièce de théâtre J’accuse d’Annick Lefebvre avant d’aller voir la représentation au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. La pièce, composée de cinq longs monologues, est truffée de jeux de mots intéressants, de figures de style, de renvois et de références truculentes qui m’auraient sans doute échappé si je n’avais pas lu le texte avant de voir la mise en scène. Les monologues rythmés et intelligents résonnent particulièrement bien sur scène dans la bouche des comédiennes, mais justement, ils sont si intéressants, qu’ils valent la peine d’être publiés et lus, partagés auprès de tous ceux qui n’ont pas vu le spectacle. Si la représentation théâtrale est éphémère, le texte en est le témoin éternel.

« […] je sais le nombre de pâtes sauce néant que je vais devoir engloutir mensuellement pour me renflouer. Pus jamais être rattrapée par les échéances rapprochées des comptes payables, les changements de tarification d’Hydro-Québec pis l’augmentation de la passe de transport qui fait la passe au commun des usagers qui encaissent les coups pis les coûts, sans véritable riposte à part quelques insignifiances beuglées à haute intensité à la tribune du presque charismatique Mario Dumont à TVA. » (Annick Lefebvre 2015 : 10)

Autrement, le texte dramatique peut très facilement flirter avec la poésie : c’est le cas de la pièce 4.48 Psychose de Sarah Kane, dramaturge britannique. C’est une pièce bouleversante en vers libres dont la typographie sur la page est très raffinée. Si le texte de théâtre perd parfois l’essence de la mise en scène, cette dernière peut également échouer à représenter parfaitement le texte. Dans un cas comme dans l’autre, aucun objet artistique n’est meilleur que l’autre; ils sont simplement deux angles d’approche pour un même projet artistique.

Pourquoi alors ne pas considérer le texte dramatique et la représentation théâtrale comme deux objets indépendants et égaux? Le texte n’est pas le résidu fade du théâtre, c’est simplement son double, différent et tout aussi intéressant. Pourquoi aussi ne pas voir le texte dramatique comme un vecteur vers la postérité? C’est grâce à lui qu’on connaît aujourd’hui le théâtre de Molière, de Racine et de Goethe et qu’on rejoue leurs chefs-d’œuvre depuis des siècles. Si les mises en scène se suivent sans se ressembler, le texte dramatique est le dénominateur commun à travers les temps.

Pourquoi ne pas enseigner davantage de dramaturgies dans les cours de littérature? Il me semble que tous les genres se valent, chacun avec leurs caractéristiques propres, leur histoire, leur canon et leurs auteurs et autrices phares. En plus, le théâtre se lit souvent assez rapidement, l’idéal pour des étudiants pressés. On retrouve des comédies tordantes, des drames déchirants, de quoi plaire à tous. Ne serait-ce pas une façon d’intéresser les élèves dans les cours de littérature obligatoires du secondaire et du cégep? En plus, couronnez le tout par une sortie au théâtre, c’est la meilleure façon de lire et de vivre la littérature.

Et vous, lisez-vous du théâtre? Vous pouvez vous inspirer des fileuses juste ici ou encore ici.

Entrevue avec Fanie Demeule : Dans le coffret de septembre

Quand nous avons appris que notre fileuse Fanie allait sortir un premier roman, on a tout de suite su que nous devions le mettre dans un coffret. Sans même l’avoir lu, nous savions déjà que ça allait être une valeur sure et nous ne nous sommes clairement pas trompées. Déterrer les os est un magnifique roman, vrai, intime et touchant.

Pour reprendre les mots que nous avons utilisé dans notre mot de M&M :

On était unanime, son roman, Déterrer les os, était totalement en lien avec notre mission de bibliothérapie des coffrets. C’est une lecture touchante et brutale qui vient raconter les rapports d’une jeune fille à son corps, qui devient une prison qu’elle tente de contrôler. Entre angoisse, peur et désir, la narratrice nous entraîne dans son inconfort physique comme mental qui peut tous nous toucher.

Les thèmes qu’abordent un roman et les émotions qu’il nous fait ressentir sont vraiment les deux choses qui nous permettent de choisir, chaque mois, un roman. Nous croyons fortement que c’est la seule façon possible de bien vous donner le goût de le lire et de prendre un moment pour vous.

En septembre, c’est donc Déterrer les os qui à pris place au centre du coffret. Nous avons été choyées et touchées par les merveilleuses réponses de Fanie pour l’entrevue du mois.

Vous pouvez aussi lire la touchante critique que Gabrielle à écrite sur Déterrer les os 

Pour d’autre entrevues – et un nouveau livre chaque mois- c’est par ici !

Parle-nous de ta démarche d’écriture, comme ce roman était aussi ton projet de maîtrise en création littéraire.

On me demandait souvent à l’époque si c’était vraiment nécessaire de ressusciter cette période sombre, ce à quoi je répondais que ce n’était pas un choix, mais un impératif. Je devais faire quelque chose avec ce que j’avais vécu avant de passer à une autre étape de ma vie. J’avais l’armature de ce roman en tête bien avant d’entreprendre ma maîtrise en recherche et création littéraire à l’Université de Montréal. C’était un projet que je nourrissais depuis le début du baccalauréat; j’avais une idée de la forme et du ton, j’étais habitée de quelques scènes et images. Quand est venu le temps de m’inscrire au deuxième cycle, j’en ai discuté à ma professeure de création, l’écrivaine Claire Legendre, qui est devenue ma directrice, et le mémoire est devenu le vecteur de développement de l’œuvre.

Pour la partie recherche du mémoire, en étudiant principalement les textes de Geneviève Brisac et d’Amélie Nothomb, j’ai produit un essai sur la question de la mise en place d’une poétique corporelle dans le récit d’un soi anorexique. En résumé, à travers l’analyse de l’émaciation des œuvres faisant écho à celle du corps, ainsi que des manifestations d’autodérision et de distanciation narrative, mon essai postulait que ces procédés contribuent à former une réincarnation du corps anorexique en œuvre littéraire, et de ce fait, permettraient de poser un regard nouveau sur les souffrances antérieures. J’ai par la suite emprunté ces outils poétiques dans l’écriture de ce qui est devenu mon texte de création, qui était en quelque sorte mon laboratoire pratique des phénomènes que j’étudiais chez ces auteures. La première version du texte a coulé hors de moi sans difficulté et sans interruption, sans retenue aussi. C’était une accumulation de mots qui s’imposait et jaillissait. Il y a bien sûr eu un travail de remaniement avant la remise finale, mais le projet s’est, à mes yeux, articulé de manière très organique, car il revêtait un sens éminemment personnel.

Aux alentours du dépôt institutionnel, Claire m’a généreusement proposé de transmettre mon texte à son ami éditeur Éric Simard, des éditions Hamac. Quelques mois plus tard, après avoir reçu les commentaires, j’ai entrepris de remanier et d’allonger le texte. C’était une période de refonte jubilatoire lors de laquelle mon projet est passé du stade de travail académique à œuvre littéraire. Je suis revenue vers Éric avec ma nouvelle mouture et nous avons travaillé ensemble pour donner les touches finales de ce qui est aujourd’hui Déterrer les os, un texte à la fois similaire et extrêmement différent de son prédécesseur Carnet d’une désincarnée.

– C’est un roman qui semble jouer beaucoup dans l’autofiction, comment as-tu réussi à brouiller les lignes entre la réalité et la fiction, ce que tu voulais mettre en mots et ce que tu devais mettre en mots?

Je le considère effectivement comme une œuvre de fiction s’inspirant librement de mon vécu, ce qui explique son appellation romanesque. C’est un processus de fictionnalisation du réel que j’ai certes étudié dans un cadre universitaire, mais il s’est surtout imposé de lui-même comme une démarche naturelle. Autrement dit, quand est venu le temps d’écrire, je savais intuitivement que j’allais m’amuser délibérément avec les faits. L’autofiction me procurait une grande latitude pour ce qui est de la progression du récit en plus d’un espace où respirer parmi ces souvenirs asphyxiants; le choix de l’autofiction était donc à la fois une stratégie esthétique et vitale. J’allais aussi pouvoir jouer avec l’anorexie et parfois même en rire en faisant ressortir le ridicule de certaines situations, ce qui selon moi confère une distanciation narrative plus intéressante sur le plan littéraire.

Pour ce qui est des frontières, à mon sens, de se remémorer et d’écrire son passé correspond déjà en une mise en fiction du réel. Même lorsque l’on s’efforce de se souvenir, par défaut on manipule, on interprète, on exagère, ce qui atteste de la porosité entre réalité et fiction, dont les limites sont incertaines. Pourquoi ne pas jouer avec cette donnée essentielle de la mise en récit de soi? Il faut dire que j’aime aussi l’effet énigmatique que ce brouillage génère, dans le sens où il est désormais impossible de discerner le vrai du faux, et que par conséquent tout devient potentiellement fiction. En même temps, cette perte nous fait nous rendre compte qu’au final, cette distinction n’est pas si pertinente et ne vient pas déroger l’authenticité de l’affect qui se dégage d’un texte. Du moins, je l’espère. Car qu’elles aient eu lieu ou non, toutes ces choses constituant mon roman font véritablement partie de moi et de mon monde intérieur.

La seule limite qui s’est imposée entre ce que je voulais mettre en mots et ce que je devais mettre en mots est celle du moteur du récit; il ne fallait en aucun temps que je ne perde de vue l’architecture du roman, avec sa tension vers l’avant et sa progression narrative. Il y a une tonne de choses qu’il me brûlait d’envie d’écrire, que j’ai parfois même écrites, des choses vécues ou inventées, mais ces passages se sont éliminés d’eux-mêmes au profit d’une meilleure cohésion du récit.

– Penses-tu que le fait d’écrire ce roman t’ait fait du bien, t’ait apporté une délivrance, ou au contraire, fût difficile émotivement?

C’est une question que je me pose encore aujourd’hui, ce qui témoigne de l’indicible complexité du rapport que j’ai entretenu avec l’écriture de mon texte. Je pense que ce roman représentait, justement, un exercice tout à la fois éprouvant et libérateur, tant dans le processus même que dans son aboutissement. C’est-à-dire que de réécrire des moments d’une telle intensité, c’est d’une part se replonger volontairement à l’intérieur des peurs et de l’angoisse. D’une autre, le fait de travailler à transformer ces morceaux terrifiants contribue à s’en affranchir, et d’une certaine façon, à les « dompter » comme on domine des fauves. L’une de mes muses artistiques, la performeuse Marina Abramovic, explique qu’elle conçoit ses œuvres dans le but de confronter ses peurs, ce qui l’amène à évoluer sur les plans artistiques et personnels, qui ne font qu’un chez elle.

Au moment où j’écris ces lignes, je me rends compte que je suis demeurée la même personne que l’adolescente anorexique et angoissée que j’ai mise en fiction, et que ce sont mes peurs en fait qui se sont mutées en création. Les peurs sont demeurées, mais leur présence n’est plus un obstacle dans ma vie. Au contraire, elles sont maintenant les bûches alimentant mon brasier créatif. Ce constat me rallie à la réflexion d’Amélie Nothomb, qui conclut au terme de l’écriture de son roman Biographie de la faim, qui relate sa période d’anorexie, qu’on ne peut supprimer le mal, mais qu’il est possible de reprendre ce mal et d’en faire un bien.

– Quelles sont tes attentes vis-à-vis ce roman? Penses-tu qu’il peut « faire du bien » à quelqu’un atteint de trouble alimentaire?

Déterrer les os est une voie d’accès à l’intérieur de l’esprit d’une personne entretenant une relation malsaine avec son corps, l’image de soi et l’alimentation, mais j’ose espérer qu’il trouvera écho chez n’importe quel.le lectrice ou lecteur, peu importe son vécu. Mon intention était de transmettre un affect brut de manière à ce que la lectrice ou le lecteur puisse se l’approprier et se reconnaître dans ces épisodes d’un parcours certes particulier, mais assez collectif à bien des égards. C’est pourquoi mon texte traite aussi des relations entre corps et esprit et de l’angoisse face au vide que représente la mort, selon moi des problématiques universellement partagées. Mon désir le plus cher est que quelqu’un lise mon roman et qu’il vive un sentiment de connivence avec ma narratrice, le genre de complicité qui dissout cet isolement émotionnel qui nous porte trop souvent à croire qu’on est seul à être « fucké » sur terre.

 

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Lion : l’improbable histoire de Saroo

L’improbable histoire de Saroo est une histoire vraie. Celle d’un petit bout d’homme de six ans, perdu dans une grande ville indienne après s’être endormi dans un train en y cherchant de la nourriture avec son frère. C’est un récit de survie, d’adoption, d’identité et d’espoir.

La petite histoire

Après quelques mois où l’on se demande bien comment un enfant de six ans a pu survivre seul dans une grande ville indienne, Saroo se retrouve dans un orphelinat et se fait adopter par une famille en Tasmanie. Déjà là, l’histoire semble plus vraie que nature et pourtant ce n’est que le début. 25 ans plus tard, bien qu’heureux dans sa vie, Saroo entreprend des recherches pour essayer de retrouver son village natal. N’étant qu’un petit garçon au moment de son adoption, il n’avait que peu d’informations sur son village natal, ni même le nom de sa mère. Par contre, doté d’une mémoire photographique, il regroupa tous les souvenirs qu’il pouvait, se remémorant le chemin pour se rendre chez lui, route qu’il parcourait quotidiennement avant de se perdre. C’est à l’aide de Google Earth (oui, oui) qu’il finit par retrouver son village natal, après des années passées à filtrer les images satellites de l’Inde, à la recherche de monuments et topographies lui rappelant son village. Il retrouve sa famille — ce n’est pas un spoiler — et devient en quelque sorte une figure d’espoir pour tous, la preuve que les miracles existent.

Le récit biographique

Saroo Brierley n’est pas un auteur, mais bien un homme avec une histoire hors du commun qui s’est fait offrir l’opportunité d’écrire. En ce sens, l’écriture n’est aucunement au centre de ce récit. Elle est très simple, sans flafla, sans finesse.

Considérant la profondeur de l’histoire et l’impact que de tels événements peuvent avoir sur un enfant, j’aurais aimé être immergée un peu plus dans les émotions de Saroo, dans ses pensées, dans les conflits intérieurs engendrés par cette quête. Ces thèmes sont tous présents, mais ne sont pas assez exploités à mon goût. N’en reste pas moins qu’on se retrouve captif de l’histoire et que le style finit par passer bien loin derrière. Doté d’une mémoire phénoménale — et ayant peut-être arrondi quelques coins ronds pour bénéficier à l’histoire — Saroo raconte les mois passés à quêter de la nourriture, seul, à ne pas pouvoir faire confiance aux adultes, à dormir dans les stations de trains. Il raconte comment il a fini par se faire adopter par un couple chez qui il eut une enfance heureuse. Il devient rapidement Australien, n’oubliant pourtant jamais son enfance en Inde, s’accrochant aux images et aux souvenirs. Ce n’est que bien plus tard qu’il décidera de partir à la quête de son village natal et de sa famille biologique, sentant qu’il manquait des pièces à son identité.

J’ai dévoré ce livre en une journée, captivée par le récit de Saroo, sa force, sa quête et l’espoir qui transperce les pages. Parce que s’il y a bien quelque chose qui ressort de cette histoire vraie, c’est bien l’espoir, la force des liens familiaux et du destin.

Je le conseille à tous ceux qui veulent se perdre dans une histoire tout aussi dépaysante que déconcertante.

Le film 

Tout de suite après avoir fini le livre, j’ai décidé de me plonger dans le film. Peut-être aurais-je dû prendre le temps de décanter, de poser le livre et d’attendre quelques jours, mais j’en voulais encore plus et je n’ai pas été déçue.

Bien sûr que le film est un peu plus sensationnaliste. Nicole Kidman y joue la mère désemparée et déstabilisée par la quête de son fils, alors qu’aucune mention de ce genre n’est faite dans le livre. Le frère adoptif de Saroo, aussi originaire de l’Inde, semble souffrir de troubles d’adaptation le suivant jusqu’à l’âge adulte alors que, dans le récit, tout semble plus calme, plus simple.

N’en reste pas moins que le film est très près du récit de Saroo Brierley, les détails importants y sont tous. Contrairement au livre, l’accent est clairement mis sur l’émotion, que ce soit à travers les dialogues ou bien les magnifiques images qui nous captivent deux heures durant.

Je conseillerais le film aux curieux qui cherchent peut-être plus à ressentir l’émotion de la quête qu’à la comprendre, de l’intérieur.

Quel est le roman inspiré d’une histoire vraie qui vous a le plus touché?

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Un film, Tchékhov et les femmes

Après des études en Lettres, j’en avais un petit peu soupé des classiques de la littérature internationale. Si bien que, pendant un bon bout de temps, j’ai laissé ce genre de côté, que j’avais exploré un peu par obligation, pour m’approprier plutôt la littérature québécoise et son langage qui est aussi le mien. J’y vivais davantage une proximité dans les sentiments décrits, dans la langue, dans les mœurs, ce qui me rejoignait mieux. Si vous voyiez le contenu de ma bibliothèque, vous verriez qu’elle a un fort penchant (et elle aussi est à veille de craquer!) pour les auteurs du Québec, pour ces mêmes raisons.

Par où tout a commencé

Puis, vint un jour où je suis tombée en amour avec le film de Rafaël Ouellet sorti en 2014, Gurov et Anna. Difficile à vous en expliquer la ou les raisons en version journaliste cinématographique que je ne suis pas. Je vous dirai simplement que ce film m’a séduite par ses sujets traités, imbriqués les uns dans les autres: la littérature, la banalité de la vie versus le vertige de vouloir tout balancer et se jeter dans le vide, le désir, la fidélité et l’amour impossible. Dans le film, les personnages principaux sont Ben, le professeur d’université en littérature, mari et père, qui devient rapidement obsédé par la jeune et charmante Mercedes, son étudiante. Ils attisent le feu sur fond d’analyse de la nouvelle de Tchékhov, soit La Dame au petit chien, que Ben prend plaisir à disséquer pendant son cours. J’ai vu plusieurs fois le film et cette toute dernière fois, boom! Il a fini par me donner envie de lire ladite nouvelle.

Rencontrer Tchékhov

L’idée de me lancer dans la littérature russe m’apparaissait intimidante au départ et d’autant plus avec l’âge vénérable de la parution. La Dame au petit chien d’Anton Tchékhov a été publié pour la première fois en 1899, ce qui ne date tout de même pas d’hier! On a pu la découvrir d’abord dans un hebdomadaire nommé La pensée russe, journal prônant la démocratie et la pensée libre. L’édition que j’ai lue, soit celle de Gallimard, provient d’une traduction française (fort bien faite) datant d’une quarantaine d’années et l’ouvrage s’intitule La Dame au petit chien et autres nouvelles. La parution comprend en tout 15 nouvelles de l’auteur. Toutes des courtes histoires racontant des liaisons improbables, des jeux complexes de séduction, sous trame d’un brin de philosophie. Un melting pot faisant émerger en nous un peu de réflexion.

Du Tchékhov, c’est très agréable à lire. Aucunement ardu contrairement à ce que j’ai pensé avant de me lancer, et très accessible aussi. Ses histoires sont construites de descriptions juste assez imagées pour s’en faire un scénario, portées par des personnages qui peuvent facilement se transposer dans notre époque actuelle. J’ai beaucoup aimé son approche singulière apportant un brin de cérébral dans tout ce tourbillon d’émotions. Rien de mieux qu’un extrait pour se convaincre d’y donner intérêt, voici un des nombreux passages que j’ai particulièrement aimé:

« Pourquoi l’aimait-elle tant? Les femmes l’avaient toujours pris pour autre chose que ce qu’il était, ce n’était pas lui qu’elles aimaient en lui, mais un être né de leur imagination, qu’elles avaient avidement recherché à travers leur vie; puis, quand elles s’apercevaient de leur erreur, elles continuaient à l’aimer. Et pas une seule d’entre elles n’avait été heureuse avec lui. Le temps passait, amenant d’autres rencontres, d’autres liaisons, d’autres ruptures, mais jamais il n’avait aimé; c’était tout ce que l’on voulait mais pas de l‘amour.

C’est maintenant seulement, alors que ses cheveux commençaient à grisonner, qu’il aimait véritablement, pour la première fois de sa vie. »

Inspirations

Paraîtrait que La dame au petit chien, ainsi que beaucoup d’autres de ses œuvres, serait autobiographique et très fortement inspiré de ses relations amoureuses compliquées. En lisant Tchékhov, on sent toute la montée d’émotions de part et d’autre des personnages et aussi toute la déception de l’impossibilité qu’ils s’imposent en n’allant pas au bout de leur histoire inachevée. Une écriture pudique qui fait transparaître l’époque lointaine d’où provient l’auteur. Mais autres temps, pas pour autant autres mœurs. Encore aujourd’hui son écriture touche. Il est aussi, d’ailleurs, encore étudié dans les départements de littérature de ce monde. Fait intéressant, Tchékhov a été médecin pratiquant, mais a commencé à écrire pendant ses études, surtout pour renflouer les coffres de sa famille et pour passer le temps. Sa source d’imagination et son sujet de prédilection ont toujours été les femmes. Surtout celles sensibles, rêvant d’une autre vie et particulièrement inaccessibles. Anton Tchékhov a publié lors de sa courte existence des centaines de nouvelles, récits, romans ainsi que du théâtre. Il est décédé en 1904 de la tuberculose, à 44 ans seulement. La Dame au petit chien est assurément une belle introduction à son œuvre qui a su, avec raison, traverser les années.

Et vous,  y a-t-il des classiques littéraires que vous aimeriez lire prochainement?

En lisant, en vivant, en écrivant

Je ne lis pas depuis plusieurs jours, j’écris, ou je fais autre chose, je peins, je dors, je marche, je ris, je pleure, mais je ne lis pas depuis plusieurs jours. Puis j’ouvre un livre, il m’accroche ou nous nous donnons rendez-vous un peu plus tard dans la vie. J’ouvre un autre livre et tout un monde fleurit dans ma tête, je me laisse submerger, je ne touche plus terre, le voyage débute et je suis déjà loin. Un nouveau cycle de lecture est lancé. Je n’ai pas encore déposé un livre, que déjà un autre s’installe au creux de mes mains.

Je suis enfoncée dans mon lit, je suis une malade sans maladie. Une prisonnière dans la tempête. Je remets ma vie entière en question. Je suis dans un état constant près de l’inconscience, le sommeil n’est jamais loin. Cette douce lourdeur qui prend racine sur mes paupières et qui descend doucement sur mes épaules et dans mon ventre.

Le syndrome de Berlin

Je lis les mots de Mylène Bouchard au sujet d’une étrange maladie, le syndrome de Berlin, je prends vertige. Dans L’imparfaite amitié, Milan, le mari d’Amanda (la narratrice de l’histoire) voit ses yeux se dégrader jusqu’à devenir aveugle complètement. Le syndrome de Berlin s’invite par des taches sur ses yeux. Mes yeux m’inquiètent. Je ne prends pas soin de mes yeux. Vais-je devenir aveugle un jour? Et aveugle, qu’est-ce que je vais devenir? Comment faire pour continuer de voir le monde sans mes yeux? Et la création, la peinture, l’écriture?

Ce n’est bien sûr pas tout ce que j’ai retenu de ma lecture, mais tout de même, on ne sait jamais comment un livre viendra nous bousculer!

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Retrouver Annie Dillard, croiser Helen Keller

Puis aussitôt fermé, je me jette sur un autre livre tombé par un superbe hasard dans ma main, En vivant, en écrivant, un essai de l’auteure Annie Dillard. C’est ma seconde lecture de l’ouvrage et même si je relis les mots comme si je les avais moi-même inscrits sur le papier, je déguste ma lecture. C’est un peu comme retourner en voyage dans un souvenir ou revoir son film préféré pour en déceler ce qui nous avait échappé la première fois.

Une fois, en plein jour, je regardai un livre rangé à l’angle d’une étagère, un livre que ma main touchait sans doute chaque soir. Ce livre s’intitulait The World I Live In (Le monde où je vis), par Helen Keller. Je le lus aussitôt : sa prose forte et originale me surprit. Portée par ma curiosité nocturne, je m’élance dans le vide et ouvre Wikipédia pour savoir qui est cette femme, cette Helen Keller (mais je ne suis jamais allée voir qui était Annie Dillard, puisqu’elle, je la découvre par son écriture et sa pensée).

Helen Adams Keller est une conférencière et militante politique américaine. Bien qu’aveugle et sourde, elle parvint à devenir la première personne handicapée à obtenir un diplôme universitaire. […] Elle a écrit 12 livres et de nombreux articles au cours de sa vie. Son autobiographie Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie a inspiré le film Miracle en Alabama.

Chialer, me lancer

Alors, je me dis : mais qu’est-ce que j’ai à chialer dans mon lit parce que je ne sais plus vers quel projet de création me tourner, parce que le temps passe, parce que la solitude, parfois, est violente? Mes yeux fonctionnent bien et ma tête tout autant. J’ai des milliers de choses à dire, à partager, une poésie à faire éclater sur toile ou sur papier. Je n’ai qu’à me lancer.

utjttrttttutuIl est vrai que nous avons certaines fois besoin de poser nos bagages et de nous demander comment ça va. Il suffit après cela de se relever et de remettre en marche la roue. Les livres, comme des amis, arrivent quelques fois au bon moment et ils nous font réagir, positivement, négativement, mais ils nous font réagir et nous aident à devenir encore plus authentiques.

Écriture-vie. Vie-écriture.

Annie Dillard est née en 1945 à Pittsburgh. Après des études de littérature, elle épouse son professeur, le poète R.H. Dillard. Elle consacre ensuite une thèse au Walden de Thoreau, puis peint et publie des poèmes et des nouvelles.

image4ruuttuDans ce sublime petit ouvrage, l’auteure à la prose délicate et imagée (se rapproche beaucoup de Christiane Singer https://chezlefilrouge.co/2015/09/26/eloge-du-mariage-de-lengagement-et-autres-folies-par-christiane-singer/), nous ouvre les portes de tous ses petits cabinets d’écriture et nous confie des passages de ces batailles incessantes menées au cours de sa vie d’écrivaine avec ce lion, cette grande bête obstinée, son roman, son écriture.

image3Tu gravis une longue échelle jusqu’à ce que tu puisses voir au-dessus du toit, ou au-dessus des nuages. Tu écris un livre. Tu regardes tes pieds chaussés escalader, l’un après l’autre, les barreaux bien ronds; tu ne te hâtes ni ne traînes. Tes pieds sentent l’équilibre de l’échelle inclinée; les longs muscles de tes cuisses discernent ses oscillations. Tu montes régulièrement, tu travailles dans l’obscurité. Quand tu arrives tout en haut, il n’y a plus rien à gravir. Le soleil frappe ton visage. L’espace lumineux te surprend; tu avais oublié qu’il y avait une fin. Tu te retournes vers les deux pieds de l’échelle dans l’herbe lointaine, stupéfait.

image5jjjgJe le conseille fortement à toutes les écrivaines, à tous les écrivains et à tous les autres aussi. Il est assez rare d’avoir accès à l’antre de la création. Il faut en profiter.

Sources : DILLARD, Annie, En vivant, en écrivant (The Writing life), Christian Bourgeois éditeur, 1989. Mon exemplaire date de 2008 & Wikipédia.

À la rencontre d’une jeune Simone

Je dois vous faire un aveu, car même si j’ai fait un certificat en études féministes à l’UQAM, je n’ai jamais lu de livres ou de romans de Simone de Beauvoir. Évidemment, j’ai lu des textes et des extraits de ses théories et philosophies de pensée, mais ça s’arrête là.

Lorsque je suis tombée sur Simone de Beauvoir, une jeune fille qui dérange et que je pouvais voir sur la quatrième de couverture le célèbre Jean-Paul Sartre, je fus immédiatement intriguée. La relation entre ces deux personnages m’a toujours fascinée. Je me disais qu’avec ce roman graphique, j’allais satisfaire ma curiosité.

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Au départ, le terme « fille » me dérangeait. J’aurais préféré retrouver « une jeune (FEMME) qui dérange » dans le titre, surtout avec sa célèbre réplique « On ne naît pas femme, on le devient ». Après ma lecture, j’ai compris pourquoi les auteur-e-s ont utilisé le terme « fille ». C’est que le roman graphique se concentre surtout sur la jeunesse de notre célèbre féministe française. J’ai donc fait la connaissance d’une très jeune Simone avec beaucoup de caractère. Déjà à son très jeune âge, elle est consciente des différences qu’il y a entre les deux genres. De plus, elle admire les jeunes femmes au style garçonne des années 20. Cheveux courts et cigarette au bec la font rêver, et cela malgré le dégoût de sa mère pour ces jeunes femmes. Simone se rend bien compte également de la tristesse que vit sa mère, surtout après avoir vécu la Première Guerre mondiale qui a beaucoup affecté la famille.

Dès sa jeunesse, Simone rêve de devenir auteure. Elle est très brillante et s’aventure rapidement dans les romans de célèbres auteurs, tel Jules Verne. Ce qui est merveilleux, c’est que le père de Simone l’encourage dans ses lectures contrairement à sa mère qui souhaite que Simone ait une éducation digne d’une jeune femme. Heureusement, son père est là et lui permet de continuer ses études à l’université. Simone effectue son BAC, là où elle fait la rencontre du célèbre Jean-Paul Sartre! Rapidement, une amitié naît entre les deux. Deux têtes fortes qui s’entendent si bien.

Ce que j’ai beaucoup apprécié de ce roman graphique, c’est la qualité des dessins. À chaque page, j’avais droit à un portrait réaliste de la féministe. J’en fus vraiment impressionnée.

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Je crois que nous pouvons faire le lien entre ce roman graphique et la biographie de l’auteure : Mémoire d’une jeune fille rangée. Comme vous pouvez vous en douter, je ne l’ai pas lu non plus, mais j’en ai entendu parler! Peut-être que ce sera l’une de mes prochaines lectures. Du moins, la lecture de cette BD est une belle introduction à l’univers de Madame de Beauvoir.

Alors, si j’avais à lire un livre de Simone de Beauvoir, par lequel devrais-je commencer?

Autour des livres : rencontre avec Clara, collaboratrice chez Le fil rouge

1) Quel est ton premier souvenir en lien avec la lecture?

C’est assez tard. Je dois avoir 8 ans. Je suis chez mes grands-parents maternels à Burlington, en Ontario. C’est le soir et avec mon père je lis à voix haute mon premier livre toute seule en anglais : The Twenty-One Balloons de William Pène du Bois (1947). Quand j’y repense, je ne me souviens pas tout à fait de l’histoire du roman, mais je sens très bien l’odeur de chez mes grands-parents, l’ambiance dans la chambre à la tombée du jour et l’euphorie d’être en train de lire les phrases moi-même. C’est le début d’une longue histoire d’amour avec les livres.

2) Avais-tu un rituel de lecture enfant ou un livre marquant? Et maintenant, as-tu un rituel de lecture?

En sixième année, tous les mardis, j’empruntais le maximum de livres à la bibliothèque municipale d’Aylmer (10!) et le mardi suivant, je les avais tous lus! Je dévorais les livres : n’importe où, n’importe quand. Surtout les samedis et dimanches matins dans mon lit quand ma petite soeur venait me déranger parce qu’elle voulait qu’on joue ensemble. La pauvre! Mon père me disait toujours de ralentir, que je ne me souviendrais pas de mes lectures à ce rythme-là. Mais j’avais comme besoin d’en engloutir le plus possible. C’est encore un peu comme ça maintenant, mais j’essaie tranquillement de prendre des pauses, de réfléchir aux phrases qui me percutent, de les annoter dans un petit cahier et de respirer entre les bouquins.

3) As-tu une routine d’écriture, des rituels? Dans quel état d’esprit dois-tu être pour écrire?

Pas vraiment de routine. J’essaie de toujours avoir un carnet sur moi pour noter des idées ou des mots qui me surprennent. Quand je lis, j’encadre des mots et à la fin du livre, je le repasse en faisant une liste des mots encadrés dans ledit carnet de notes. Comme ça quand je m’installe pour écrire, si j’ai un blanc, je regarde la liste de mots en espérant qu’un d’eux me parlera et m’aidera à poursuivre mon envolée. Des fois ça marche!

4) Quels sont les livres qui t’ont donné envie d’écrire?

J’écris surtout de la poésie, alors ce sont surtout des recueils de poésie ou des romans dans lesquels la forme prend une grande place qui m’ont donné le goût de m’essayer au jeu difficile de jouer avec les mots. La poésie de Marie Uguay, Frayer de Marie-Andrée Gill et You Are Happy de Margaret Atwood sont certains de mes recueils préférés. Le roman/poème By Grand Central Station I Sat Down and Wept d’Elizabeth Smart m’a aussi éblouie par sa langue évocatrice et ses descriptions amoureuses fulgurantes.

5) Quel est le livre qui t’a le plus fait cheminer personnellement et pourquoi?

Honnêtement, je ne saurais pas en choisir un seul. J’ai l’impression d’être la somme de mes lectures, chacune venant ajouter, changer, trahir ou s’opposer à une lecture antérieure. Lire tout court me fait cheminer personnellement. Lire des voix de femmes qui racontent leurs mondes. Lire des voix dissidentes qui font réfléchir sur le pouvoir. Lire, lire, lire. Lire m’apprend à espérer, et ça demeurera toujours le plus important pour moi.

6) Si tu pouvais vivre dans un monde littéraire, ce serait lequel?

Le monde de la littérature irlandaise. Je ne pense pas à un livre en particulier ici, ni même à un auteur, mais j’aime beaucoup la littérature irlandaise en général et si j’avais le super-pouvoir d’aller vivre dans un monde littéraire, et bien j’en profiterais pour aller rendre visite aux mondes de Colm Toibin, d’Edna O’Brian, de W. B. Yeats, de Seamus Deane (de l’Irlande du Nord) et j’en passe!

7) Quel livre relis-tu constamment sans même te tanner?

Quand j’étais ado et j’étais triste, je relisais un Harry Potter. N’importe lequel. Ça me remontait le moral de replonger dans le monde de Poudlard et de revivre les aventures de mes sorciers préférés. Maintenant, j’ai d’autres mécanismes pour me sortir d’une torpeur passagère, de la lecture, certes, mais de la lecture de quelque chose de nouveau, pour continuer à découvrir des univers langagiers et des personnages inspirants qui donnent le goût de mordre dans la vie. Il y a tellement de choses que je veux lire, je ne vois pas comment je pourrais prendre le temps de relire un livre dans tout ce chaos de production littéraire effréné.

8) Quel est ton mot de la langue française préféré?

Aventure. Démesure. Lecture. Les mots en « ure ». Vous me direz qu’il y a aussi pourriture et moisissure? C’est vrai. Mais je m’en fous, j’aime quand même beaucoup la sonorité « ure ».

9) Quel livre aurais-tu aimé avoir écrit?

J’aimerais vraiment avoir écrit l’œuvre d’Alice Munro. Elle décrit avec tellement de justesse l’être humain dans sa quotidienneté, ça m’impressionne à tout coup. Comme je l’ai déjà dit dans un autre article pour le blogue, je l’admire avec une ferveur de jalouse!

10) Si tu écrivais ta propre biographie, quel serait le titre?

Je ne suis pas tellement vieille, ça me fait drôle de penser à ça! J’associe les biographies surtout avec la mort. Petites aventures et grandes lectures? Ou Écorchures et réussites ordinaires? Je manque un peu d’inspiration; je vous reviendrai là-dessus dans une soixantaine d’années!

Crédits photo : Noémie Gourde-Bouchard.

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Ne faire qu’un, envers et contre tous

Dans ce premier roman de Marie-Hélène Larochelle, Danill et Vanya, j’ai été surprise de la façon dont je me suis vue devenir complètement fascinée par cette histoire qui semblait toute simple au départ. Sans toutefois être un thriller psychologique, ce roman nous entraîne tout de même dans une quête qui côtoie meurtre, mensonge, agression sexuelle et identité.

La prémisse semble fort simple : un couple très amoureux, Emma et Gregory, perdent leur enfant et décident de se tourner vers l’adoption internationale, c’est ainsi qu’ils deviennent les parents adoptifs de deux jumeaux, Danill et Vanya. Les premiers temps avec les bébés sont difficiles, ils semblent vivre avec des problèmes liés à une dépendance à l’alcool, alors d’emblée on ne trouve rien de douteux ou de louche avec les bébés qui sont distants, froids et incroyablement près l’un de l’autre.

C’est au fil des pages qu’on y découvre une famille, qui semble parfaite de l’extérieur, mais qui est pourtant plongée dans des rapports froids et dépourvus de chaleur. Les jumeaux, cette entité, ne semble pas s’attacher à leurs parents et réagissent de façon fort violente et agressive… On en vient à se questionner, ont-ils des problèmes plus sérieux? Ces deux garçons ne font qu’un, ils ne sont qu’une entité, un ensemble, qui n’a besoin de personne. Ils se suffisent à eux-mêmes et ne se lient d’amitié avec personne d’autre, pas même avec leurs parents dévoués. Ils sont fermés sur tout ce qui les entoure, mais ouverts sur leur bulle commune, ce monde qui leur appartient, ce monde où eux seuls parlent le même langage.

Les deux font la paire 

Malheureusement, on ne s’attache que très peu à ces garçons qui frôlent la folie. Plus l’histoire avance, plus on découvre leur côté sordide, noir et incroyablement dérangeant. On en devient dégoûté par ces deux jeunes hommes et on ne comprend pas comment ils ont su dégringoler ainsi.

C’est plutôt, à leur mère, Emma qu’on s’attache, mais souvent plus parce qu’on a pitié de cette femme prête à tout pour ses fils, qui se retrouve toujours mise à l’écart. J’ai trouvé dommage de voir cette femme douter de ses capacités parentales, de l’amour de ses enfants, de son rôle dans leur éducation. Emma a quitté sa vie professionnelle où elle était designer pour s’occuper de ses fils, mais on sent qu’elle ne s’épanouit pas entièrement dans ce rôle, parce que les jumeaux ne la laissent tout simplement pas les approcher.

Amoureuse du beau, du griffé, du design, Emma peut nous sembler superficielle, tout comme son mari Gregory qui devient complètement obsédé par la visite du magazine Dweel dans leur demeure digne des magazines de design. J’ai toutefois tenté de rester sans jugement devant ce besoin du luxe, parce que l’auteure m’a laissé voir une belle vulnérabilité chez ses deux personnages tout comme un désir sincère d’aimer et d’élever ses enfants.

Bref, j’ai trouvé ce premier roman fort réussi et j’ai été agréablement surprise de la tournure des événements. Les jumeaux m’ont semblé beaucoup plus troublés, troublants et déséquilibrés que je l’imaginais. Cette professeure de littérature, agréée de l’université York, a su créer un roman où l’étrangeté gagne les lignes et nous rend fascinés par ces fameux jumeaux…


Le fil rouge tient à remercier les éditions Québec-Amérique pour le service de presse.

S’enfoncer dans l’hiver avec Sébastien Dulude

Avant même d’annoncer leur projet de Fictions du Nord, La Peuplade montrait son parti pris pour des œuvres qui explorent l’imaginaire collectif nordique en publiant, entre autres, le second recueil de poésie de Sébastien Dulude ouvert l’hiver à l’hiver 2015. Son premier recueil chambres est paru chez Rodrigol en 2013.

Ouvert l’hiver comporte soixante poèmes, tous écrits en tercets de vers libres, qui racontent la relation amoureuse haletante entre une fille et un garçon au cours d’un hiver. « Obsessivement ficelés » dit la quatrième de couverture. C’est bien vrai. Les poèmes sont aussi délicats à la manière de flocons de neige qui tombent.

« L’histoire derrière ces poèmes, c’est celle d’un gars qui reçoit la visite d’une fille. Parfois, c’est lui qui va la voir et vice-versa. Les fenêtres restent ouvertes, mais il n’est pas trop certain de cette histoire. Ce sont surtout des poèmes très courts, des instants d’hiver. Je voulais qu’il se passe quelque chose de très chaleureux, mais que ce soit aussi très froid, un peu comme si tous les objets étaient faits de verre », explique Sébastien Dulude dans une entrevue avec L’Hebdo Journal.

Rappelant le mouvement des flocons de neige qui tombent, ou un banc de neige qui fond avec l’arrivée imminente du printemps, les poèmes descendent dans la page au fil du recueil. On commence en haut à gauche et lorsque le printemps étouffant se pointe le nez à la fin, on est rendu complètement en bas de la page. Ainsi, les petits poèmes laissent beaucoup de place au blanc de la page; obsession pour le blanc et l’hiver qui se retrouvent dans les mots du poème aussi bien entendu avec la « baignoire blanche » (p. 37), les pions blancs d’un jeu d’échecs, et toujours « la neige tombe / c’est l’hiver ordinaire /saison des ombres blanches » (p. 54). Obsession qui n’est pas sans rappeler l’obsession du blanc et de la neige de Bernard Noël par moments. Dulude écrit : « ma peau tombe en menus flocons du plafond » (p. 57) faisant écho à un petit passage troublant d’Extraits du corps « Ma / chair                   va neiger » (p. 35).

Porté vers le lieu (l’intérieur de la maison, le lit, etc.) et créant une atmosphère intime, privée, ouvert l’hiver investit habilement l’imaginaire collectif de l’hiver québécois. Le recueil offre « une série de petites pièces ciselées que Sébastien Dulude a voulu glaciales dans leur forme et chaudes dans leur langue » (4e de couverture). Et heureusement qu’elles sont chaudes dans leur langue, car l’hiver n’est pas toujours facile à surmonter. Cette année encore en a été la preuve pour moi. Mais avec ouvert l’hiver c’est un plaisir de s’y enfoncer en compagnie du poète et de sa compagne élusive.

« où tu dors ce soir / le sol y est-il assez dur / pour qu’on s’enfonce dans l’hiver » (p. 12).

Dans l’intimité des Reines

Publiée le 1er janvier 1991, Les Reines de Normand Chaurette est sans le moindre doute une pièce de théâtre surprenante, tant par son style d’écriture particulier, que par l’histoire rocambolesque.

Une atmosphère obscure pour une famille obscure 

Plongée à l’intérieur d’un palais londonien en 1483, la pièce présente six femmes affolées dans un univers pesant où toutes convoitent le trône d’Angleterre. La reine Elisabeth, les sœurs Anne et Isabelle Warwick, la reine Marguerite, Anne Dexter et la vieille duchesse d’York âgée de quatre-vingt-dix-neuf ans sont représentées toutes plus angoissées et affolées les unes que les autres.

Je dois avouer que suivant ma lecture, je reste dans un état dubitatif. Certaines choses m’ont absolument séduite, par contre, l’histoire semblait par moment quelque peu complexe à suivre; peut-être par le style d’écriture s’appropriant le vocabulaire de l’époque, ou la façon dont elle est écrite, ou l’agitation parfois « mêlante » des personnages. Il reste que l’histoire m’a plu, elle me rappelle les pièces de Shakespeare dont j’ai toujours aimé l’écriture.

Une famille entre vérité et mensonge

Résumant l’histoire, Gloucester, un personnage qu’on ne verra jamais, est sur le point d’assassiner les enfants d’Elisabeth. Pendant ce temps, le roi Edouard est sur son lit de mort. Parfois on le croit décédé, parfois vivant, créant ainsi une tension au sein de la maison royale. Cet aspect de l’histoire crée toute cette ambiance lourde et mystérieuse de la pièce. On est témoin des existences tragiques de ces femmes et de la cruauté qui s’effondre intensément sur chacune d’elles. Les Reines est une pièce dédiée seulement aux femmes, comme il est mentionné plus haut, Gloucester, ainsi que les autres hommes ne seront jamais présents. Ils n’ont jamais de dialogue et ne sont jamais en scène.

Vous n’aurez qu’à ouvrir ma porte, Vous tirerez le tapis, Et vous verrez sous la poussière – Vous n’aurez qu’à souffler : J’y ai laissé mon âme.

Dans la Tour, les reines vont et viennent, hautaines, grincheuses et affolées. L’imminence de la mort se fait sentir proche et les conflits de cette même famille sont entremêlés, allant du conflit personnel, au conflit politique et même au conflit métaphysique. De ce fait, le palais peut être considéré comme une image. Selon ma propre interprétation, les entrepôts ressemblent aux enfers, car seuls ceux qui n’ont pas à faire en bas s’y retrouvent, tandis que les bons et ceux possédant le pouvoir doivent demeurer en haut, en sécurité. Je pense donc que l’auteur crée une image symbolique à la fois religieuse du palais qui participe également à la construction mentale désorganisée de chaque personnage.

Il y a également l’enjeu du mutisme qui revient plusieurs fois dans la pièce. Les enfants de la duchesse d’York sont frappés par ce mutisme qu’elle mentionne contrôler. L’interprétation de celui-ci peut être analysée en parallèle avec le pouvoir royal disputé par les femmes : celles qui ont le pouvoir ou qui l’ont déjà eu peuvent contrôler leurs subalternes, même leur famille, jusqu’à leur dicter des droits fondamentaux, comme parler et ainsi avoir une opinion, ce qui rend la pièce très intéressante pour son intensité, intensité nourrie par la possibilité d’un grand pouvoir.

Tu as menti à la face du monde, Tantôt tu fais croire qu’il est muet, Tantôt tu prétends qu’il te parle, A toi seulement quand tu le veux, Alors il n’est plus jamais sorti, Un seul son de sa bouche, A partir du jour où tu as dit « Anne désormais va se taire », Tu voulais empêcher tes enfants de vivre.

Mon expérience générale de la pièce est bonne, mais une relecture me permettrait sans doute de tout comprendre et de mieux l’apprécier, toutefois c’est une pièce que je recommanderais aux amoureux de Shakespeare.

Connaissez-vous d’autres pièces rappelant un des grands du théâtre, comme Shakespeare, qui plairont aux amoureux de ce genre littéraire?