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Quatre romans pour un été noir

C’est grâce à Hercule Poirot, dont ma grand-mère regardait tous les jours à la même heure l’adaptation télévisée, que j’affectionne les romans policiers, les intrigues mystérieuses et les secrets enfouis de génération en génération… J’aime particulièrement dévorer ce genre de romans en été, lorsque mon rythme de vie est ralenti par la chaleur (et à l’automne évidemment, Halloween n’étant pas très loin). L’été étant déjà bien commencé, j’ai eu l’occasion de me plonger dans plusieurs histoires qui m’ont tenue en haleine. Si vous aussi vous appréciez lire des polars ou des thrillers sous le soleil et les pieds dans l’eau, voici un petit échantillon de mes derniers coups de cœur en la matière.

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, de Céleste Ng

«Lydia est morte, mais ils ne le savent pas encore.»

Ohio, 1977. Lydia, jeune fille brillante de 16 ans, est retrouvée dans un lac non loin de la maison familiale. Avec sa mort, c’est sa famille tout entière, née d’une rare union mixte entre une femme blanche et un homme d’origine chinoise, qui va devoir faire face aux secrets, à la honte et aux rêves brisés qui ont creusé entre eux un immense fossé au fil des années.

Ce drame psychologique explore les dysfonctionnements d’une famille en apparence ordinaire. Peu à peu, l’image se fissure pour laisser transparaître les souffrances, les attentes, la pression sociale et le poids du racisme. La grande force de ce roman, c’est de montrer, avec une finesse psychologique et une plume délicate, le malaise adolescent et la dynamique fatale engendrée par les attentes des parents. Un roman intense, implacable et terriblement bien écrit.

Bondréed’Andrée A. Michaud

«Rien ne semblait pouvoir assombrir l’indolence bronzée de Boundary, car c’était l’été 67, l’été de Lucy in the Sky with Diamonds et de l’exposition universelle de Montréal, car c’était le Summer of Love, clamait Zaza Mulligan […]»

Été 67. Zaza Mulligan disparaît dans l’épaisse forêt entourant Boundary Pound, rebaptisé Bondrée par un trappeur qui s’y est pendu il y a longtemps. Elle est bientôt retrouvée morte la jambe sectionnée par un piège à ours, et l’enquête conclue à un accident. Puis, c’est au tour de Sissy. La peur et les soupçons s’immiscent alors à Bondrée, dans cette communauté de vacanciers située quelque part entre le Maine et le Québec. L’air y devient lourd, la chaleur est étouffante. Qui a tué Zaza et Sissy?

En dehors de l’histoire, très bien ficelée, l’intérêt du roman tient dans le style délicat et poétique de l’autrice. J’ai particulièrement aimé le langage hybride, où français, anglais et québécismes se mélangent avec fluidité sans jamais gêner la lecture. Sous sa plume, l’ambiance se teinte de noirceur et la lumière devient presque surnaturelle. Bondrée est un polar, oui, mais c’est aussi bien plus que cela.

Terminal Grand Nord, d’Isabelle Lafortune

«C’est une ville purgatoire. Soit tu restes un bout pis tu comprends que t’as quelque chose à faire ailleurs, soit tu restes pis tu t’enlises. À un moment donné, il est trop tard.»

Schefferville, 2012. Les corps de deux sœurs autochtones, Natasha et Gina, sont retrouvés au bord d’un sentier. Émile Morin, directeur des enquêtes criminelles de la Sûreté du Québec, est directement chargé de l’affaire par la ministre de la Justice. Accompagné de son ami Giovanni Celani, un écrivain ayant habité à Schefferville, il va partir à la recherche du tueur et découvrir une région isolée et une ville quasiment désertée. Ce sera le début d’une enquête en huis clos, où tensions et demi-vérités s’accumuleront.

Si l’intrigue policière fonctionne bien, c’est surtout la galerie de personnages et l’immensité du Grand Nord – avec tout ce qu’elle apporte de liberté, mais aussi de dureté – qui m’ont happée dès l’arrivée des protagonistes sur les lieux du crime. C’est aussi la première fois que je lisais un récit centré sur le peuple innu et j’ai été particulièrement touchée par leur histoire. Si le Grand Nord vous attire, je ne peux que vous conseiller ce roman.

Le maître des illusions, de Donna Tartt

«Les choses terribles et sanglantes sont parfois les plus belles. C’est une idée très grecque, et très profonde.»

À l’université de Hampden, dans le Vermont, un petit groupe étudie le grec auprès d’un professeur unique, passionné et charismatique. À son arrivée, Richard Papen, le protagoniste, est intégré à ce cercle mystérieux où règne un esprit étrange, presque malsain. Un jour, afin d’explorer la culture grecque ancienne et les limites de la conscience, quatre d’entre eux vont se livrer à une bacchanale qui va mal tourner. Un terrible secret va alors les unir à jamais.

Si vous n’avez jamais lu de romans de Donna Tartt, plongez-vous les yeux fermés dans l’atmosphère brumeuse de l’université de Hampden! L’air y est lourd de secrets et de vapeurs d’alcool, la tension y est anxiogène et la progression de l’intrigue est menée d’une main de maître. J’ai aussi beaucoup aimé les personnages: très travaillés, ils nous apparaissent froids et antipathiques avant de se développer dans toute leur complexité. Un thriller psychologique magistral!

Et vous, quels titres de romans policiers ou de thrillers recommandez-vous?

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Jusqu’au Mexique ou juste avant

C’est souvent en sortant de notre liste de livres à lire que l’on fait de belles trouvailles. Je marchais donc dans les allées de la bibliothèque lorsqu’une couverture dans les teintes d’orangé a attiré mon œil. On dira ce qu’on voudra, mais une première de couverture attrayante amène souvent bien des lecteurs à se plonger dans ses pages. Le bref résumé et l’étiquette apposée déclarant qu’il s’agissait d’un auteur québécois ont achevé de me convaincre. Je me suis donc plongée dans Une virée américaine, le sixième livre de François Jobin.

L’origine de la virée américaine

Le protagoniste, Zacharie Desforges, vit dans le petit village de Saint-Lude. Alors que certains villages ont pour principale caractéristique la tranquillité, ce n’est pas le cas de celui-ci. À Saint-Lude, la famille Charron fait sa loi. Le père fait trembler de terreur les plus vieux, tandis que son fils répète le scénario avec les plus jeunes. Un beau jour, Zach en a assez de subir les assauts de Mario, le plus jeune de la lignée des Charron. Il rouspète finalement, mais le regrette bien assez vite.

Craignant pour sa vie, il décide d’élire domicile dans sa cabane dans un arbre, inaccessible pour les visiteurs. Cette solution ne fait pas long feu et il prend la décision de quitter son village natal pour se réfugier au Mexique. Avec l’accord de son père qui croit que «les voyages forment la jeunesse» et l’aide de son oncle, il part, équipé d’un sac à dos, pour un périple en auto-stop vers le Mexique.

À chaque conducteur sa caractéristique

Très tôt dans son voyage, Zacharie rencontre une bande de Québécois en voyage scolaire à Providence. Parmi ces étudiants en vacances se trouve une certaine Abby qui a, tout comme Zach, le goût de l’aventure. Elle décide de quitter son groupe, de raconter des salades à ses parents et de partir avec ce garçon inconnu, qui ne restera pas inconnu bien longtemps puisque les deux jeunes deviennent bien vite plus que des amis.

Les amoureux voyagent donc de ville en ville, au gré des destinations et des conducteurs qui veulent bien les embarquer. Ces balades en voiture constituent la majorité du roman. Les chauffeurs sont tous des personnages avec des caractéristiques qui les distinguent totalement.

Ils rencontrent donc une Québécoise qui, tellement amère après la victoire du «non» au dernier référendum, a décidé de déménager aux États-Unis, puis une autre Québécoise qui est de retour d’une mission en Haïti après avoir perdu la foi. Zacharie et Abby prennent aussi place dans le véhicule d’un soldat américain raciste et homophobe et dans celui d’un Texan tueur de crocodiles. Finalement, les deux jeunes font un tour dans la caravane de sept nains suédois en tournée et font quelques kilomètres dans la voiture d’une danseuse nue ayant fait des études à la Sorbonne. Bien évidemment, les personnes rencontrées tout au long du voyage sont très stéréotypées.

«Suivit une diatribe contre les homosexuels qui attiraient les foudres divines sur l’Amérique avec leurs pratiques contre nature qui me soulèvent le cœur, ass fucking and all that, puis les latinos qui envahissaient le pays comme la nuée de cucarachas qu’ils sont et qui s’installent chez nous en obligeant des États entiers à parler espagnol et à manger leurs foutues tortillas […]»

Bien que ces personnages hauts en couleur et ces péripéties rocambolesques m’ont d’abord semblé être un peu trop exagérés, j’ai fini par m’habituer à cet univers extravagant conçu par François Jobin. Ce qui était à la base un peu trop intense pour être réaliste est vite devenu divertissant. Et les opinions bien tranchées des personnages, après réflexion, ne m’ont plus paru si exagérées. Leurs discours sont crus, mais représentent certainement ce que bon nombre de personnes pensent réellement.

En général, j’ai aimé le roman. J’ai particulièrement apprécié les plus que longues phrases de l’auteur, présentes tout au long du livre. C’est un style différent mais très agréable à lire. J’ai cependant trouvé que le roman était incomplet sur certains points. L’histoire se déroule entre Saint-Lude et le Mexique, mais après le trajet, le roman se termine. Nous n’avons donc droit à aucune information sur la finalité de ce grand projet. Aussi, la famille de Zacharie est mentionnée à quelques reprises, mais elle n’est jamais vraiment incluse dans l’histoire.

J’ai terminé le roman en ayant l’impression que plusieurs détails intéressants n’avaient pas été utilisés. Peut-être l’auteur laissait-il une porte ouverte pour un deuxième tome. Bien qu’Une virée américaine ne figurera pas parmi mes romans favoris, je lirais certainement la suite des aventures de Zacharie.

Quels autres romans sont tellement dans la démesure qu’ils en sont drôles?

 

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This woman’s work, lire Julie Delporte en anglais

Le dernier bijou de Julie Delporte, intitulé This woman’s work, paru en 2019 chez Drawn and Quarterly, est une œuvre à saveur autobiographique, comme la plupart de son travail. Cette nouvelle sortie est la version traduite de Moi aussi je voulais l’emporter, dont la parution, il y a à peu près un an pile, a enflammé les réseaux sociaux pendant plusieurs mois.

Depuis, je suis entrée dans une espèce de bulle nommée Julie Delporte et je me suis mise à m’abreuver de toute sa bibliographie. J’ai décidé de relire ce chef-d’oeuvre en anglais, pour voir quel effet cela me ferait. Julie Delporte mentionne régulièrement qu’elle souffre du syndrome de l’imposteur et j’espère que ma critique pourra contredire ce sentiment.

La pression d’être une femme

À la base, This woman’s work devait être un livre sur Tove Jansson, la créatrice des Moomins, mais petit à petit, l’œuvre s’est transformée d’elle-même en une réflexion sur le rôle de la femme et ce qu’on assume de celui-ci. La femme mère, la femme maîtresse, la femme amoureuse, etc. Delporte réussit à déconstruire ces termes en se les appropriant. Une femme n’est pas que ça et elle veut être bien plus.

À travers la femme qu’elle est devenue, elle revient sur certains moments de sa vie, les bons, comme les plus douloureux. Ses traumatismes d’enfance se mêlent à ses désirs d’adulte, créant chez la protagoniste un tumulte grandissant entre être une femme et vouloir être complètement autre chose, comme Snufkin, un personnage solitaire et aventureux dans les Moomins, à qui elle se compare.

Un art doux

C’est à travers des dessins si beaux, aux couleurs pastels, qu’elle raconte son histoire et expose ses anxiétés. C’est d’ailleurs ce qui m’a tout d’abord charmée dans l’œuvre de Delporte, sa capacité à témoigner des souffrances humaines à travers une prose douce et des dessins charmeurs. La lire, c’est comme un vent de fraîcheur qui souffle sur nos blessures. C’est se sentir accompagnée dans cette douleur qu’on croit être la seule à vivre.

D’ailleurs les nombreuses références culturelles à travers le livre remplissent maintenant ma PAL et ma liste de films à voir. Julie Delporte m’inspire même dans ma consommation de culture, elle me nourrit de ses propres passions. Elle me fait découvrir des artistes dont j’ignorais même l’existence et a fait naître ma nouvelle obsession pour les Moomins.

Entre nature et féminité

Le mélange de féminisme et de culture nordique qu’exploite couramment Delporte est pour moi la parfaite formule gagnante. Les paysages finlandais qu’elle décrit donnent le goût d’y être automatiquement. Elle sait comment faire pour partager ce qui la passionne avec une telle habileté.

Elle se compare souvent à ses idoles, comme Tove Jansson, une artiste peintre finlandaise et autrice dont je me tarde de découvrir les œuvres. Avec ses comparaisons et les blessures qu’elle exprime, on découvre un message plus large, celui de toutes ces femmes perdues à travers leur féminité et tout ce qui vient avec (culture du viol, harcèlement, féminisme).

Je vois aussi un lien direct entre le froid de la Finlande et celui qui nous parcourt le corps en tant que femme. Entre la nature sauvage qui reprend ce qui lui est dû et celle qui ravage le corps féminin. Entre les deux, la ligne est mince, et c’est ce que je vois dans This woman’s work. C’est ce qui m’a complètement chavirée.

Lire une traduction, pour le mieux ?

Finalement, bien que ce roman graphique m’a encore une fois bouleversée et m’a fait voyager à travers les paysages dessinés par Delporte, je crois que j’ai préféré la version française, tout simplement car c’est la langue originale de l’oeuvre et la mienne également.

Je crois que les traductions comme celle-ci sont extrêmement pertinentes et permettent à une oeuvre d’être lue par un plus grand nombre. Je consomme beaucoup de livres traduits, mais je pense aussi que lorsqu’ils sont écrits dans une langue que l’on comprend, il faut les lire ainsi, afin de mieux comprendre la plume de l’autrice ou de l’auteur et de ressentir toute la puissance de leur écriture.

Préférez-vous lire des traductions ou lire les versions dans leur langue originale ?

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Sans domicile fixe: la force du déni

Le dernier roman de Susin Nielsen raconte l’histoire du jeune Félix, 12 ans, qui est sans domicile fixe (SDF). Déjà, le titre éveille l’intérêt, ainsi que la page couverture représentant un campeur Westfalia. Mais on ne peut qu’imaginer brièvement le récit que l’autrice s’apprête à nous livrer. Une histoire touchante, enlevante, construite comme un thriller psychologique qu’on a du mal à lâcher tellement c’est passionnant. Le roman vise la tranche d’âge 12-15 ans, mais si on a déjà lu d’autres ouvrages de Susin Nielsen, on sait que l’auditoire s’étend bien au-delà du jeune public.

Félix, le SDF de 12 ans ¾

Le récit de Sans domicile fixe débute dans un poste de police, alors que le jeune Félix Knutsson discute avec l’agente Lee. Les informations sont livrées au compte-goutte afin de laisser planer le mystère sur la raison de sa présence au poste. Astrid, la mère de Félix, est interrogée au même moment, sans qu’on en sache la raison, et Félix insiste sur le fait qu’Astrid est une bonne mère. Il semble s’être produit un événement fâcheux ayant forcé Félix et sa mère à faire appel aux forces de l’ordre, dévoilant ainsi leur situation domiciliaire: SDF. L’adolescent assure qu’il va bientôt gagner suffisamment d’argent pour leur permettre d’avoir un vrai logis grâce à un jeu télévisé de connaissances générales. C’est à ce moment qu’il entreprend de raconter son histoire à l’agente Lee, de sa vie avec sa grand-mère jusqu’à son séjour dans un Westfalia volé! Je n’en dirai pas plus puisque de nombreux éléments importants méritent d’être mis en lumière en temps et lieu, au fil du récit.

Une mère experte en mensonges

La mère de Félix, Astrid, est un personnage particulièrement intéressant. Artiste peintre frustrée de n’avoir pas percé dans le domaine, elle enchaîne les petits boulots. On la sent très aigrie par la vie, plusieurs fois aux prises avec un «marasme» qui la rend incapable de faire quoi que ce soit de sa peau. Félix doit prendre soin d’elle et se débrouiller seul depuis plusieurs années. Astrid maîtrise l’art de mentir et use de cinq «niveaux» de mensonges, de «l’invisible», qui ne fait de mal à personne, au «Attention, danger!», qui peut causer d’importants dommages collatéraux. Astrid, malgré ses nombreuses entourloupettes qui feront lever les yeux au ciel, est touchante et on aimerait l’aider à s’en sortir. C’est une mère pleine de défauts qui prend de mauvaises décisions, certes, mais on constate qu’elle veut seulement préserver son fils des épreuves qu’elle a vécues lorsqu’elle était enfant. Et elle est prête à tout pour arriver à ses fins. On reste sans voix à plusieurs reprises durant le roman, je vous le jure!

Les thèmes du jugement, de la pauvreté et de l’amitié entrelacés

L’histoire gravite autour de la situation précaire de Félix, qui doit composer avec le fait de ne pas avoir de toilettes, de manger de la nourriture en conserve la plupart du temps, de n’avoir aucune intimité et, surtout, de devoir mentir sur son domicile afin de ne pas attirer l’attention. Lorsqu’on a 12-13 ans, l’opinion des autres est au centre de nos préoccupations. C’est pourquoi Félix doit sans cesse éviter d’ébruiter son statut de SDF. Il déploie toutes ses aptitudes pour y arriver, et on admire sa capacité à ne pas flancher tout au long du récit. Ses deux amis essaient à plusieurs reprises de l’aider, se font envoyer sur les roses et reviennent malgré tout vers lui, preuve d’une amitié profonde qui prend racine au sein du trio. Félix ne veut pas exposer la pauvreté dans laquelle il vit, essayant de se convaincre lui-même que sa situation n’est pas aussi mauvaise qu’il n’y paraît. Mais personne n’est dupe: la situation se détériore, et il est de plus en plus difficile pour Félix et Astrid d’assumer leur vie de nomade. L’autrice réussit aussi à nous sensibiliser à la vie de sans abri, à l’intimidation et au jugement des autres, et on réfléchit beaucoup à notre propre perception.

Susin Nielsen nous démontre une fois de plus son talent à imaginer un récit tout en subtilité, qui émeut et qui porte à la réflexion. L’histoire est bien ficelée, de sorte qu’on est impatient de collecter toutes les pièces du casse-tête et de comprendre la complexité du récit. Un autre roman profond que j’ai adoré lire. Si l’autrice pique votre curiosité, allez jeter un coup d’œil à l’article de Martine sur un précédent roman de Susin Nielsen.

Et vous, quels livres suscitent une réflexion profonde chez vous?

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Soie d’amour

Alessandro Baricco est un auteur qui a certainement marqué la communauté littéraire avec Soie, ouvrage paru originellement en italien, en 1996. Son écriture touchante, toute en finesse et en douceur, m’avait paradoxalement happée avec ce roman, et j’avais ensuite découvert Océan mer, puis plus tard Mr Gwyn. Sans le savoir, j’avais quitté Soie seulement pour mieux y revenir…

La soie

L’histoire prend racine en France, dans le petit village de Lavilledieu, en 1861. Hervé Joncour, un homme discret et à son affaire, heureux en mariage avec Hélène, toute aussi discrète et à son affaire, est le personnage au cœur du roman. Son parcours de vie, tout tracé d’avance par son père, prend un tournant des plus originaux alors qu’il devient importateur d’œufs de vers à soie pour son petit village.

Le bout du monde

Entraîné et motivé par son mentor, un homme tout à fait éclectique et marginal, Hervé Joncour traversera donc la France, l’Autriche, la Russie et l’Océan, puis, à l’aide de contrebandiers hollandais, rejoindra la terre lointaine du Japon, là où personne ne l’attend. Ce voyage en est un long pour la fin du XIXe siècle, et le Japon représente le bout du monde pour cet homme et son village.

Baricco nous permet véritablement de nous évader avec le périple risqué, presque impossible, d’Hervé Joncour, qui traverse le monde tous les ans pour se rendre jusqu’au Japon. L’ambiance tranquille, les paysages grandioses dépeints, et surtout les couleurs et les textures qui me surprenaient toujours pendant la lecture du roman, ont été des baumes dans mon quotidien.

Il ferait sens de penser que c’est là l’intérêt du roman: l’exotisme d’un Japon encore fermé au monde occidental. Eh bien il n’en est rien! L’histoire commence véritablement alors qu’Hervé Joncour rencontre son principal fournisseur d’œufs de vers à soie, et surtout la femme mystérieuse qui habite avec lui, qui possède des yeux qui «n’avaient pas une forme orientale», pointés sur lui, lors de leur première rencontre, «avec une intensité déconcertante».

Histoires d’amour

Hervé Joncour étant un homme marié très amoureux de sa femme, l’histoire nous fait ainsi pénétrer dans les émotions les plus inavouables du personnage. L’aura envoûtante de la jeune fille qui habite le Japon et l’incongruité de cette histoire impossible nous tient en haleine du début à la fin de ce court roman. Malgré qu’Hervé Joncour soit au centre du fil narratif, les personnages qui gravitent autour de lui dégagent un magnétisme presque plus puissant. Chaque lecteur trouvera son compte dans l’un ou l’autre des microrécits qui jalonnent l’histoire principale.

Soie, c’est la rencontre de deux univers, chacun étant l’Étranger pour l’autre, à une époque où le voyage était rare et pénible, et où les récits ainsi fabriqués étaient chaque fois inédits.

Les histoires d’amour sont celles d’un homme pour son métier, pour sa femme, pour son village et pour l’aventure. Déchirements amoureux, mensonges blancs, curiosité et délicatesse sont au rendez-vous avec cette lecture. La complexité derrière chacune des motivations des personnages qui agissent de telle ou telle manière rappelle avec finesse qu’on ne peut pas tout contrôler, même ce qui nous serait le plus cher. Parfois, l’amour nous tient à sa merci.

La douceur de la soie correspond complètement à celle du roman, qui laisse dernière lui comme une trace invisible.

Et vous, quel roman avez-vous envie de relire?

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Programme double: les choix de ma blonde

Ma tendre moitié doit être la personne de mon entourage qui a le registre le plus large de style littéraire dans sa bibliothèque. Des albums jeunesse aux essais politiques, en passant par la science-fiction, sa bibliophilie les inclut tous! Et, récemment, j’étais dans une impasse littéraire durant laquelle un collègue de bureau s’est fait imposé une lecture par sa blonde: Aliss de Patrick Senécal. En racontant ça à ma copine, elle m’a suggéré de lire cet auteur moi aussi, en commençant par Oniria, ainsi qu’un autre livre dans un registre similaire: L’aile du papillon de Joël Champetier.

Oniria

Oniria met en scène quatre hommes en cavale qui se retrouvent dans le labyrinthe d’une psychiatre aux projets ambitieux. Le langage utilisé par Senécal tout au long du roman a été tout un clash (pardonnez l’expression!), car il ne s’agit pas d’un français international et propre, mais d’un parler québécois… et soigné! Ça peut parfois égratigner l’œil (ou l’oreille) quand au lieu de lire «aweille», on lit «envoie». Cependant, j’avais oublié depuis longtemps à quel point je pouvais apprécier de tourner les pages à une telle vitesse. Pour vous donner une idée, un roman de deux cent pages peut me prendre en moyenne un mois à lire, sinon plus, si le métro est trop bondé pour lire le matin. Ce coup-ci, le petit pavé de l’auteur m’a fait traverser trois cent pages en dix jours! Une intrigue dont je ne peux évidemment rien révéler sans gâcher le plaisir de la découvrir. Cette lecture éclair en vaut la peine.

L’aile du papillon

L’écriture de Champetier était déjà plus discrète, moins ampoulée. Dans ce mélange de roman d’enquête, de mystère, et d’onirisme (hummm), on trouve un hospice psychiatrique de Shawinigan (vous aurez compris les thèmes récurrents dans les suggestions de ma blonde) où on tente de savoir qui distribue de la drogue illégalement. Ici, pas d’expression anglaise qu’on tente de racheter en français, pas de fausse tentative de créer un style déjà usé à la corde; Champetier a façonné un univers qui lui est propre, et propre à l’histoire même. Sa force majeure réside dans sa capacité à déjouer le récit à chaque coin de mur où l’on croit attraper le punch final. Cela dit, comme pour chaque chose, certains passages semblent de trop, notamment ceux où l’on suit les aventures pseudo-Histoire de jouets dans un mauvais trip d’acide du Vietnam. Il s’agit en fait des rêves des patients, dans lesquels leurs contreparties oniriques (Caligo, Max, Demi-Flûte, Voiture Verte, Homme au Fouet et Cochon, pour ne nommer qu’eux) constituent une forme de rébellion (Les Amis de la Forêt) contre des Nazis associés à des infirmières Barbie (les employés de l’hôpital). Ces passages viennent éventuellement se rattacher à l’histoire, mais seulement après plusieurs segments plus mélangeants que divertissants.

L’exercice m’a laissé un très agréable sentiment de défi, que je tenterai de relever davantage à l’avenir, sans oublier de souligner que les éditions Alire avaient tout un style lorsque leurs romans étaient encore en format de poche et illustrés par le talentueux Jacques Lamontagne!

Et vous, avez-vous lu des livres fortement conseillés par votre partenaire?

Il n’y a que les fous: Courtes histoires pour un été rempli de folies

L’été, il y a deux sortes de lectures que je privilégie: soit les gros romans captivants qui te font tourner chaque page à une vitesse folle ou bien les recueils de nouvelles. J’aime pouvoir embarquer rapidement dans un univers, le vivre à fond et passer au prochain.

C’est pourquoi, lors de mon dernier voyage, j’ai apporté avec moi Il n’y a que les fous, un recueil de nouvelles sous la direction de Casie Bérard. Elle a su rassembler des auteurs incroyablement talentueux, mais également complètement déjantés. En ouverture, Cassie Bérard nous dit ceci: «On ne sait pas trop pourquoi ils font ce qu’ils font. S’imaginer des complots, tordre le langage, craindre le vol, tomber dans des amours impossibles, suer en public, tuer en public, toujours franchir les limites. Mais ils le font.» Et effectivement, au fil des nouvelles, on voit bien que la folie peut jouer sur plusieurs plateaux et sous plusieurs formes.

Il n’y a que les fous qui ne trouve pas nouvelle à son pied

Ce recueil abrite sous ses pages plusieurs auteurs plus farfelus les uns que les autres. On y trouve entre autres François Blais, avec son personnage absurde qui tombe amoureux beaucoup trop facilement et qui se sent béni d’être né à une époque aussi «stalker friendly», David Bélanger, qui nous raconte le cas du meurtre de Mme Bruges, assassinée à coups de hache par son mari, qui retontit sur le bureau de l’enquêteur Olivier Roche, et aussi Mélikah Abdelmoumen, qui nous raconte avec humanité la folie de la peur de ne plus se sentir en sécurité chez soi après une attaque terroriste:

«Tu venais de passer deux jours prostrée à la maison, dans ton bureau, paralysée par le cinéma d’horreur qui tournait en boucle dans ta tête. Tu étais restée murée dans ta solitude et ton effroi, des heures, toutes les heures où ton enfant et ton conjoint n’étaient pas là, où normalement tu vaques à tes activités. Depuis deux jours, au lieu de travailler, tu ne faisais rien qu’avoir peur d’attendre.»

Personnellement, j’ai particulièrement aimé la nouvelle de François Blais. Et je ne dis pas cela parce que j’ai un crush littéraire pour cet auteur – crush littéraire que vous pouvez d’ailleurs découvrir ici –, mais je trouve qu’il y a dans cette nouvelle un nouveau souffle à son écriture. Je suis habituée de lire du Blais où les personnages se satisfont de peu de choses, mais ici son personnage prend les devants et passe à l’action. Une action malsaine où il épie la vie de quelqu’un qui ne lui avait rien demandé, mais bon, une action quand même! Et sa nouvelle est également parsemée de son humour particulier que j’aime tant.

Le plus grand avantage d’un recueil de nouvelles est que si on embarque moins dans un univers ou dans un style d’écriture, ce ne sera pas trop long avant qu’on puisse plonger dans un autre. Mais, croyez-moi, vous ne vous sentirez pas comme ça dans ce recueil. Il aurait pu être inquiétant d’avoir un sujet aussi large que la folie comme thème d’un recueil, mais ces talentueux auteurs, sans probablement le savoir, nous guident au travers de ces nouvelles avec un fil conducteur. De beaux moments à vivre avec des personnages plus improbables les uns que les autres.

Et vous, quelle nouvelle pourriez-vous écrire avec votre folie?

Minuit moins deux avant la fin du monde Mireille Gagné poésie Le fil rouge lecture livres

La fin du monde est à minuit

« Enfant il a volé une poupée à sa sœur

par un tout petit trou dans le pied

l’a vidée de sa mousse

on l’a retrouvé dans la garde-robe

inconsolable

la bouche ouverte pleine de bourrure

il essayait de se remplir. »

(p. 45)

J’ai découvert Mireille Gagné en octobre dernier, lors de la dernière édition de la Nuit de la poésie organisée par Québec en toutes lettres. C’était la première fois que j’assistais à l’événement et j’ai été étonnée par le nombre de spectateurs venus assister aux lectures – nombre qui dépassait sûrement la capacité sécuritaire de la salle, d’ailleurs! La poète gruoise (on n’a pas assez souvent l’occasion d’utiliser le gentilé de L’Isle-aux-Grues!) y a lu des extraits de son dernier recueil. Sa lecture a été mon coup de cœur de la soirée et, dès le lendemain, j’ai couru à la librairie me procurer son livre : Minuit moins deux avant la fin du monde.

Tic, tac… Tic, tac…

Le titre du recueil fait référence à l’horloge de la fin du monde, créée en 1947 à l’Université de Chicago. Il s’agit d’une horloge métaphorique visant à illustrer l’imminence de notre disparition – minuit représentant le moment fatidique où l’humanité s’autodétruira! Chaque année, le décompte est mis à jour, la grande aiguille avançant ou reculant selon les conjectures, dans le but d’éveiller les consciences sur l’état du monde. Depuis 2018, l’horloge affiche minuit moins deux. La seule fois où l’aiguille s’est trouvée aussi près d’atteindre l’heure zéro, c’est en 1953, lorsqu’on est passés à deux doigts du conflit nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Il y a de quoi s’inquiéter : je ne crois pas que cette horloge soit munie du bouton snooze!

horloge fin du monde apocalypse minuit moins deux minutes
L’horloge de la fin du monde (Bulletin of the Atomic Scientists)

Tempus fugit

À l’instar de l’horloge apocalyptique, le recueil de Mireille Gagné se lit comme un compte à rebours, qui entraîne inexorablement le lecteur vers… la fin! Les poèmes prennent la forme de petites histoires surréalistes peuplées de personnages en mal de vivre, s’efforçant de combler le vide de leur existence, cherchant désespérément une sortie de secours pour échapper à leur vie.

« Il avait presque perdu espoir

de voir arriver le camion

il a levé les bras

les pinces ont serré fort

(…)

la tête la première dans la benne à ordures

l’éboueur a actionné la lame de compactage

c’était un jour de grosses vidanges

ils étaient au moins mille à vouloir se débarrasser d’eux-mêmes. »

(p. 67)

C’est une poésie accessible, originale, créative et intelligente. Le texte est habilement tourné et stimule l’imagination. Tantôt touchantes, tantôt amusantes, les images évoquées sont frappantes et ne laissent pas indifférent.

Cette lecture trop brève éveille un sentiment d’urgence : le décompte est lancé! Les vers s’enchaînent et nous rappellent que le temps file à toute vitesse, que si on n’y prend pas garde, la vie nous échappe. Mais les mots nous insufflent aussi un air de changement; les secondes qui s’égrainent nous pressent d’agir. Malgré l’instinct de mort qui nous habite, l’autodestruction n’est peut-être pas inévitable. Il n’est jamais trop tard pour commencer à vivre! On aura peut-être droit à un sursis…

« La fin du monde a pris du retard. »

(p. 70)

Si l’existence humaine était sur le point de prendre fin, comment occuperiez-vous les deux dernières minutes de votre vie?

Folk: un voyage au Far West

Iris et La Pastèque nous offrent une bande dessinée digne du Far West, Folk. On pourrait croire par sa couverture marrante que nous allons nous retrouver avec une petite bande dessinée sans plus, mais c’est mal connaître les choix de La Pastèque et le talent de son autrice et illustratrice, Iris.

J’ai connu Iris grâce à sa collaboration avec Zviane pour la trilogie de L’ostie d’chat. Une série que je vous conseille fortement d’ailleurs. Par la suite, je l’ai découverte en solo grâce à ses zines, Justine, son blogue et ses réseaux sociaux. J’apprécie ses dessins qui sont assez minimalistes, mais dont on reconnaît les expressions. J’admire aussi son talent pour illustrer des décors. Il y a de la vie dans son art!

Lorsque j’ai su qu’elle sortait une nouvelle série qui se déroulait dans le Far West et dont le personnage principal est un jeune homme pouilleux, égoïste et profiteur, j’ai tout de suite reconnu son style! Comme pour son personnage dans L’ostie d’chat, Iris semble aimer créer des personnages mal-aimés qu’on finit par trouver un peu attachants. Dans Folk, il est question de Jug, qui ne fait pas exception à la règle.

De la boisson & un pacte

À la suite de l’une de ses nombreuses soirées de beuverie, Jug se retrouve face à un fantôme qui lui donne une mission: enregistrer un disque au Studio Delta. Étant un fantôme hibou plutôt généreux et constatant le manque de talent de Jug, il fait en sorte que ce dernier devienne un virtuose de la guitare. Si cette mission n’est pas accomplie dans les 100 jours, l’âme de Jug appartiendra au fantôme pour l’éternité.

L’aventure de Jug commence

Dans cette aventure, Jug fait la rencontre de plusieurs personnages attachants comme Schlag (qui, je crois, est une autruche), célèbre musicien qui a quitté son métier pour pouvoir être auprès de sa femme et de ses enfants. Jug réussira à le manipuler et à faire en sorte qu’il fasse partie de son groupe de musique.

Tout au long de l’histoire, Jug restera un malheureux personnage. Malgré tout, il réussit à se créer des alliés. Heureusement qu’on retrouve l’humour d’Iris, sinon on ne pourrait que le détester!

À la suite de toutes ces manigances, que va-t-il arriver à Jug et ses partenaires? À suivre…

Merci à la maison d’édition La Pastèque pour cette découverte!

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Club de lecture juin 2019 : La plupart du temps je m’appelle Gabrielle

Il y a déjà quelques années, j’étais tombée comme on tombe sur les plus significatifs des livres, par hasard, sur un titre qui avait piqué ma curiosité: Ce n’est pas une façon de dire adieu. Il y a quelque chose qui m’émeut dans ce titre, une vulnérabilité, une fragilité, une grande vérité.

Je garde un souvenir précis de certains aspects de ce roman, mais c’est principalement l’ambiance qui s’y tramait, qui me reste, au final. L’odeur de la pluie, la musique des Beatles, les rues grises de New York…

À partir de ce moment-là, je me suis mise à suivre l’œuvre de Stéfani Meunier, l’autrice au pouvoir d’évocation puissant. J’étais alors plus qu’heureuse lorsque les participantes du club de lecture du Fil rouge ont voté pour La plupart du temps je m’appelle Gabrielle, son dernier roman, pour notre lecture commune de juin.

Une douceur étonnante

À l’unanimité, nous nous sommes entendues pour dire qu’il y a avait une telle douceur dans ce roman! Douceur qui nous étonnait néanmoins, car il n’y a rien de doux dans les thèmes abordés. L’histoire raconte Gabrielle, une jeune éducatrice spécialisée qui a dû grandir bien vite à la suite de la maladie de sa maman. Cette dernière souffrait de dédoublement de la personnalité, ce qui a fait de Gabrielle, aux yeux de sa mère, parfois, Maude. C’est avec courage et avec beaucoup d’amour qu’on nous raconte cette famille atypique, qui se tient malgré tout.

Personnellement, le personnage du père m’a chamboulée, autant par sa désinvolture que par sa décision de rester auprès de cette femme qu’il aime sincèrement. Et que dire de l’importance qu’il a eu pour Gabrielle: une présence positive et rassurante, et un exemple plus grand que nature du mot résilience.

L’amitié comme remède

Il y a aussi l’histoire de Jacynthe, une maman de jumeaux complètement dépassée, qui voudrait tant se retrouver. Les deux femmes se rencontrent à l’école où travaille Gabrielle, qui accompagne les deux fils de Jacynthe ayant des besoins particuliers. Entre les deux femmes, il y a une relation profonde qui s’installe rapidement. Elles deviennent amies et s’épaulent tout naturellement, en étant là, l’une pour l’autre. Elles s’écoutent, passent du temps ensemble et, en quelque sorte, elles valident leurs difficultés, les déceptions et les tourments de chacune, ce qui fait toute la différence. Se faire voir, tout simplement. On ne soupçonne pas la puissance que peut receler le simple fait de regarder ou d’écouter l’autre.

Jacynthe passe aussi par la rêverie, par l’évasion, par l’imagination pour survivre à son quotidien, duquel elle aurait envie de se sauver, parfois. On décèle toute la force et la nécessité du rêve chez cette femme. Cet aspect du roman laisse place à un magnifique passage où elle danse en connexion avec un poisson en voyage! (Il faut vraiment le lire pour comprendre! ;))

Stéfani Meunier aborde, avec ce roman, des thèmes qui pourraient être lourds, mais elle le fait en créant des personnages tellement attachants, complexes et nuancés qu’on ne peut qu’être touché par eux. Elle arrive à créer des atmosphères réconfortantes pleines de bienveillance sans jamais contourner le réel. J’admire sa façon d’écrire sur des thèmes tels que la maladie mentale, l’épuisement parental et le suicide, et de faire en sorte que ce qui en ressort soit la résilience des personnages, leur solidarité et leur amitié.

Cette lecture aura mené à une magnifique séance de club de lecture dans un café que j’affectionne particulière: le Café Sfouf. Je ne peux que vous conseiller l’œuvre de cette autrice. Ce sont, par définition, des livres qui font du bien…