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Passer par le cœur pour soigner l’âme

Je dois le dire d’entrée de jeu, ce livre est mon gros coup de cœur littéraire de l’année 2016. On y voit des termes avec lesquels je jongle à longueur de semaine : Seroquel, lorazepam, dopamine, rispéridone, psychose, délire et j’en passe. Ce sont des éléments qui viennent avec le fait d’évoluer en psychiatrie, la médecine de l’esprit. Cette spécialité qui porte ses stigmates comme l’abîmé et qui se penche sur les blessures invisibles à l’œil nu. Elles ravagent l’intérieur, mais avec la science et le cœur on arrive à bien panser les maux de l’âme.

Ouanessa Younsi, poète et médecin psychiatre née en 1984, vient donc de publier, sous les éditions Mémoire d’encrier, son tout dernier livre Soigner, aimer que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, jusqu’à la toute dernière page. Elle traite de cas vécus lors de sa pratique, principalement à Sept-Îles, mais aussi à Kuujjuak et au Guatemala. Elle s’interroge sur des questions éthiques, soigne avec empathie et toujours persiste en filigrane un bout d’elle en introspection. Dans ce domaine, on avance avec le patient.

« Je suis ici pour apprendre mon métier. Voir un psychotique trancher son sexe pour comprendre le mot « délire ». Entendre le silence d’un jeune homme, l’écouter avec ses tripes, cette bouche fermée, la questionner, la triturer, pour réaliser qu’on n’a soi-même jamais parlé. Plonger dans la boîte crânienne des autres à devenir effrayé de ses propres neurones. »

Lorsqu’on connaît la folie puisqu’on y est confronté chaque jour, on sait qu’elle existe : ça peut donner le vertige. Et pour pouvoir soigner l’âme d’en face qui fait mal, il faut aussi faire connaissance avec soi-même, un minimum. Quitte à remuer ses propres vestiges.

« Je n’ai pas réussi à soigner ma mère. Si j’écris sur la psychiatrie, c’est pour éviter cet échec. J’écris ma mère, ce n’est pas ma mère, mais celle que je porte en moi, qui n’a pas attaché mes lacets, ne m’a pas raconté une histoire, ne m’a pas brossé les dents, n’a pas assisté à ma compétition de basket, cette mère qui me suit telle une ombre. »

Dans Soigner, aimer, il est question de souffrance traitée par une psychiatre de cœur au regard lucide. L’humanisme est mis à l’avant-plan dans son approche, ce qui semble indissociable pour bien soigner dans ce domaine tout particulièrement. Tout au long des chapitres, en parallèle aux personnes décrites dont elle s’occupe, l’auteure nous révèle des pans de sa vie plus personnels. Elle en fait des liens avec comment elle s’est façonnée comme soignante et pourquoi.

« Les failles appellent le meilleur en moi. La plénitude me laisse inutile, frileuse. »

J’avais la curiosité de lire cette chronique par le sujet traité, mais c’est ensuite allé au-delà de mon champ d’intérêt. On peut d’abord penser à du lourd, mais c’est si finement écrit que ce ne l’est pas. L’écriture de Younsi est poétique, douce. C’est un tour de force que de parler de santé mentale avec une prose si délicate. Je vous conseille fortement son livre, il fait réellement du bien.

Comme l’auteure l’a si adroitement écrit :

« Les livres m’ont dessiné des racines, ont atténué la douleur de membres fantômes qui m’habitent. » 

Et des perles comme celle-là dans son livre, il y en a plein.

À noter que si vous tombez en amour avec la plume de Ouanessa Younsi, ce qui risque fort de vous arriver en lisant Soigner, aimer, elle a aussi publié deux recueils de poésie : Prendre langue et Emprunter aux oiseaux, aussi parus aux éditions Mémoire d’encrier. Elle a également codirigé le collectif Femmes rapaillées, publié cette année.
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Liberté et poésie du présent, entretien avec Louise Warren finaliste au G.G. de l’essai

Louise Warren est poète et essayiste depuis plus de trente ans. Sa plus récente parution, La vie flottante. Une pensée de la création, a été publiée aux Éditions du Noroît. Finaliste au prix du Gouverneur Général dans la catégorie Essais, elle a reçu le prix Littérature et le prix Ambassadeur Télé-Québec des Grands Prix Desjardins de Lanaudière. Cet essai s’articule sous diverses formes d’écriture : récit, vers, prose, fragments. Une structure hybride qui constitue un tout cohérent où se dévoile une poésie à l’écoute du présent. C’est aussi une écriture intime imageant sensations, flottements, souvenirs lointains ou récents, le thème du voyage et le déploiement du temps.

Louise, au début de votre essai, vous posez la question « comment un lieu de création agit-il comme matière d’écriture ? » Qu’est-ce que les lieux vous permettent d’explorer, de trouver?

D’un festival de poésie à Grenade j’ai rapporté deux textes, le long poème « El Paseo de Los Tristes » et une réflexion sur le poème et sur le deuil de ma mère. Le lieu de cette rue étroite m’a donné la forme même du poème, longue suite de vers brefs. De l’Oregon, j’ai ramené le souvenir du vent et ce qu’il signifie dans le mouvement de l’écriture. D’un autre festival, à Palma de Majorque, j’ai rapporté un poème, « Murale de neige au dos de la mer », qui reprend comme forme ces murets de pierre qui délimitent le paysage là-bas. Une réflexion sur la matière du lieu s’en est suivie. Lisbonne, qui ouvre ce livre, était, au moment de l’écriture, au stade de rêve. Mais ce que l’écriture m’a appris, c’est que la pensée, la rature, le corps sont aussi des lieux et je les ai interrogés dans cet essai.

Est-ce que la forme appelle la pensée ou est-ce la pensée qui prend forme? Quelle est la part des structures ou de l’environnement dans votre démarche?

Je me suis toujours adaptée à la forme de mon objet, que cela soit pour un livre d’artiste, un paysage ou une ville. L’écriture met en forme la pensée, qui souvent surgit à une telle vitesse qu’il me faut l’arrêter et la structurer à l’intérieur d’une forme qui prend soit la tangente du fragment, soit celle du vers. L’invention d’une forme est probablement ce qui m’excite le plus dans un projet. La possibilité de me renouveler passe par la forme et le défi posé par l’objet. Je suis très poreuse au monde qui m’environne.

Vous écrivez « Les poèmes sont des formes adéquates pour accueillir les fragments du monde. Ils retiennent ce qui se dérobe ou tend à s’effacer. Par fragments le paysage m’interpelle. » L’écriture fragmentaire fait partie de votre démarche. Qu’est-ce que le fragment?

Une unité d’ensemble, une construction fine et aérienne, comme une passerelle au-dessus du vide. C’est la réponse qui me vient spontanément mais, dans tous mes essais, surtout les derniers, on trouvera plusieurs autres définitions du fragment. Dans Bleu de Delft, déjà, il y avait le mot « Fragment ». Le fragment correspond le plus au mouvement de la pensée en arrêt et qui peut rebondir plus loin. Là est tout l’art de la construction du fragment. Il y a un jeu d’échos, une écoute du texte par lui-même, pas seulement par moi. Cette forme est beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air. Je la différencie nettement des notes de carnet.

Y trouvez-vous une liberté accrue dans l’écriture? Est-ce que le fragment précède l’écriture?

Le fragment ne précède pas, il est l’écriture même. La liberté me vient d’un ensemble de facteurs. Elle me vient aussi bien du rythme que de la variété de mes objets ou de l’ouverture à l’imaginaire. Ma liberté me vient aussi de mon esprit. Le fait de me tenir en quelque sorte à l’écart, à la campagne ou en voyage, contribue à augmenter mon espace de liberté.

« Je me sens complète et radicale quand j’écris un poème. Cela et pas autre chose. »

Dans Interroger l’intensité, publié aux Éditions Typo en 2009, un essai qui traite du processus de création, vous parlez de dessaisissement. Qu’est-ce que ce concept ou cette sensation?

À la base, le dessaisissement désigne le lâcher-prise qu’écrire demande, mais il arrive aussi qu’ainsi, entre deux eaux, on en éprouve une sensation de grande légèreté qui se traduit pour moi par des joies d’écriture, une aisance à flotter dans le monde que je construis et que j’habite. Ce bien-être que Le fil rouge et ses abonnés recherchent, je le vis avec mes matériaux. Ces matériaux, je les materne, je les affectionne bien que je les rature et que je les malmène aussi. Je sais que c’est pour me mener au plus près de ce vers quoi je tends.

Que recherchez-vous dans la lecture?

Un espace pour me déposer et me sentir au plus près d’une voix. Quand je lis, je recherche une autre vitesse. Une vitesse qui s’accorde avec la pensée. Comme en architecture, j’aime être étonnée, j’aime revenir de cet étonnement avec des questions. J’aime aussi le risque que cela représente d’être déstabilisée ou, au contraire, la joie d’être appuyée dans ma pensée.

Quelles sont vos inspirations littéraires? Vos classiques?

C’est une question si vaste, un monde qui va fluctuant, par périodes, et qui souvent s’accorde à mes recherches. Présentement, je lis plusieurs écrivains portugais et sur le Portugal, à la suite de la résidence d’écriture que j’ai faite à Lisbonne en 2015 et à partir de laquelle j’écris présentement un essai. Lisbonne est une ville qui laisse énormément de traces dans l’imaginaire des écrivains et je me passionne pour ces traces.

Je crois que le lac où j’habite sera mon plus grand classique, avec Je suis ce que je vois d’Alexandre Hollan, ses notes sur la peinture et le dessin qui ont été rééditées en un seul volume. Et, pour comprendre les forces et les mouvements qui m’habitent, quand le lac ne peut me répondre, j’ouvre le Yi Jing, le Livre des changements, dans la traduction de Cyrille Javary. En six traits, je remets de l’ordre dans ma vie !

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Photo : Louise Warren

Je suis touchée par votre invitation. Ma tante et ma mère avaient fondé, au début des années 1930, un cercle littéraire qui a duré plus de 70 ans. Ces femmes partageaient leurs lectures, leurs recherches, se rencontraient de façon régulière. De ces réunions du Cercle j’ai retenu la ferveur d’être habitée par un livre, la curiosité et une grande liberté de penser en tant que femme. Comme essayiste, depuis plus de quinze ans, je tourne autour de cet objet qui s’appelle « l’acte de créer » et cela touche aussi l’art de vivre que ces femmes pratiquaient. Le fil rouge s’adapte très bien à son temps, monde de réseaux, presque des rabbit-warren qui vont dans les régions par l’envoi de colis postaux, comme si deux choses que l’on dit en voie de disparition, le livre et la poste, résistaient malgré tout.

Louise Warren, merci!

Photo de couverture : Raphaëlle Patoine

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Regard sur une librairie d’ici: Drawn and Quaterly

En temps normal, mes visites chez Drawn and Quaterly sont synonyme d’après-midi chaleureux où, des heures durant, je me plais à parcourir ce joyeux fouillis composé d’ouvrages aux couleurs vives, à effleurer pour la énième fois ce cahier de notes tant convoité dont les pages ne demandent qu’à être noircies. Nous pouvons toujours trouver un coin où l’on peut bouquiner discrètement, tendant l’oreille à ce merveilleux silence, teinté par le doux crissement des pages qui se tournent et de conversations chuchotées à mi-voix. Les vieilles tables en bois, les étagères vacillantes, les nombreuses illustrations collées par-ci par-là sur les murs, ainsi que la fusée rouge (recueillant les albums de Tintin) posée tout au fond rendent l’espace encore plus charmant. Afin d’égayer ces premiers jours de décembre, ternis par le temps gris et la morosité de l’hiver, j’ai déposé l’espace d’un instant crayons de plomb, surligneurs et manuels scolaires pour me rendre dans l’une des plus jolies librairies montréalaises.

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(crédit photo: artreport.com)

La bande dessinée à l’honneur 

La maison  Drawn and Quaterly, fondée en 1989 par le montréalais Chris Oliveros, se spécialise dans l’édition de bandes-dessinées et d’ouvrages graphiques canadiens (en anglais et en français). On lui doit ainsi l’édition et la publication de plusieurs auteurs indépendants, tels que Lynda Barry, Kate Beaton, Seth et Cheston Brown. De plus, de nombreux albums d’auteurs internationaux figurent également parmi leurs collections (Tove Jansson, Tom Gauld, Astrid Lindgren, Yoshihiro Tatsumi, etc.). La librairie du même nom, située sur la rue Bernard dans le quartier Mile-End, contient non seulement les bandes dessinées de l’éditeur, mais aussi des romans, papeteries/cartes de souhaits, calendriers loufoques et sacs en toiles.

Suggestions 

Mes visites chez Drawn and Quaterly furent la porte d’entrée à d’agréables découvertes! Voici donc mes deux incontournables:

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(crédit photo: Goodreads)

Hark! A Vagran 

Publié en 2011, ce deuxième ouvrage de la bédéiste Kate Beaton mélange humour, Histoire et littérature (ce « mélange » étant la marque de commerce ayant fait la renommée de cette talentueuse Néo-Écossaise). Ainsi, nous ne pouvons qu’éclater de rire face aux déboires amoureux des sœurs Brontë, aux nombreuses frasques et sagas des Tudors (bien que la réalité soit moins drôle…!), aux aventures d’Anne aux pignons verts et à l’innocence de Saint-Francis (ce dernier étant mon préféré!).

Petite mise en garde : il m’est arrivé  de ne pas saisir complètement certaines plaisanteries issues de personnages ou d’événements historiques auxquels j’étais moins familière, j’ai donc consulté à quelques reprises  la page Wikipédia de ces derniers, afin de comprendre davantage les propos de l’auteure (toutefois, cela n’a aucunement entaché ma lecture! D’autant plus que cela nous donne l’occasion d’en apprendre davantage sur certaines figures marquantes du milieu littéraire, artistique, scientifique, etc.; l’ouvrage reste tout de même accessible à tous).

Les Moomins

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Connaissez-vous les Moomins, cette charmante petite famille d’hippopotames? Découverts lors d’un voyage d’été en Suède (ces personnages, créés par la finlandaise Tove Jansson, font la fierté de bien des Scandinaves! De multiples expositions, boutiques et parcs d’attractions leurs sont dédiés), j’ai adopté presque instantanément ces personnages attachants aux aventures rocambolesques, rejoignant l’imaginaire des  petits et grands. La découverte et la re-découverte de ces albums nous replonge avec grand plaisir dans la douceur de l’enfance.

Et vous, quelles-sont vos plus belles découvertes? Avez-vous une librairie (d’ici et/ou d’ailleurs) que vous affectionnez particulièrement?

L’un comme l’autre, vous n’êtes probablement personne de Marie-Jeanne Bérard

C’est sur la route entre Montréal et Québec à 7 h le matin un samedi que j’ai ouvert Vous n’êtes probablement personne, premier roman de Marie-Jeanne Bérard (Leméac, 2016). L’esprit fatigué, j’allais assister à un enterrement. La neige s’est mise à tomber à la hauteur de Drummond. À Québec, c’était l’hiver. Au retour, j’ai terminé ma lecture. L’espace d’une journée, le texte de Bérard m’a accompagnée dans cet étrange rituel que l’on tend comme un pont entre la vie et la mort.

Vous n’êtes probablement personne cadre les liens énigmatiques, à la fois distants et étrangement intimes, entre une jeune Montréalaise du nom d’Espérance et son maître de peinture japonaise, Toshio Ohta, de quarante ans son aîné. C’est avec une élégance singulière et un phrasé délicieusement fluide que se déplie le court roman de l’auteure québécoise. Par touches impressionnistes, celle-ci dépeindra l’univers épuré et infiniment silencieux du duo de personnages qui composent les tableaux en forme de vanité, semés de fleurs et d’instants diaphanes à peine chuchotés.

Les chapitres se consomment à petites doses afin de se délecter de la beauté des mots, afin d’en saisir les nuances, comme l’on goûterait le plus complexe des thés fermentés. Car c’est sur une trame sobre, mimant presque l’inertie, que se déploient les mouvements et les tropismes lents d’Espérance et d’Otha, infiniment tragiques dans leur inachèvement. Infiniment beaux aussi. Tandis qu’il s’apprête à quitter le monde, le visage spectral de Monsieur Otha s’imprimera graduellement sur celui de son étudiante. Alors que tout les opposait au départ, les personnages couleront l’un dans l’autre, se contamineront, ou plutôt partageront leur humanité.

Plus qu’une réflexion sur la relation amoureuse, c’est une ode à cette partie de l’Autre qui nous habite et que l’on porte en soi et qui, éventuellement, intègre irréversiblement nos composantes. En cela, la métaphore filée du dessin qu’emploie Bérard illustre magnifiquement (et poétiquement) ce transfert des propriétés, mais aussi de ce soi que l’on offre au regard de l’Autre. En lien avec ce pouvoir évocateur du dessin, l’une des grandes forces de Bérard est d’ailleurs sa capacité à faire percevoir au lecteur toutes ces choses ténues qui composent le quotidien, ces choses millimétriques, comme ce geste de cueillir une fleur, ou encore, de se refuser à le faire.

Et comme si c’étaient ses cordes vocales que son doigt avait effleurées, elle sentit les mots s’échapper de sa gorge: « Cueillez-la. »

Il tressaillit. La voix d’Espérance conférait au réel une clarté presque insoutenable. C’étaient les premiers mots qu’ils échangeaient depuis leur entrée dans le jardin. C’était une prière. Toshio ne bougeait plus.

« Cueillez-la… personne ne le saura, je vous le promets. »

(p. 47)

De retour à Montréal, à la suite de l’enterrement et de ma lecture, je me suis demandé si, au fond, le titre n’avait pas profondément raison. Si, au fond, nous n’étions jamais personne, mais plutôt toutes celles qui habitent nos vies, et ce, même malgré la mort.

Bérard, Marie-Jeanne. Vous n’êtes probablement personne. Leméac, 2016, 128 p.
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887 et la mémoire de Lepage

Paru le 16 novembre dernier, ce volume illustré de la dernière pièce de Robert Lepage, 887, réussit à immortaliser le brio de l’auteur. (Laurence a d’ailleurs parlé de ses impressions de la pièce ici.)

Le défi, en portant le théâtre sur papier, était de ne pas dénaturer la mise en scène magistrale de Lepage ainsi que de réussir à conserver cette unicité si caractéristique de l’auteur : l’utilisation de la technologie.

Savamment illustré par Steve Blanchet, 887 plonge dans les méandres de la pensée du Robert Lepage d’aujourd’hui, entrelacée de celle du petit Robert des années 60-70.

Pour moi, le théâtre, ça commence ici: dans un lit à deux étages avec ma soeur Lynda dans une chambre d’enfant de l’appartement 5 du 887 de l’avenue Murray, dans le quartier Montcalm à Québec. […]

Quand, tout à coup, l’un deux eut l’idée d’utiliser son ombre pour illustrer son histoire. À l’aide de la lumière des flammes, il fit apparaître sur les murs de la carrière des créatures plus grandes que nature. Les autres, ébahis, y reconnurent tour à tour le fort et le faible, l’opprimé et l’oppresseur, le mortel et le dieu.

C’est ainsi que dans les jeux d’ombres inoffensifs d’un enfant on peut retracer les origines du théâtre.

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Les illustrations permettent d’apprécier la mise en scène de la pièce, car elles nous donnent un visuel des didascalies, rendant ainsi justice aux modifications scéniques et à l’usage de la technologie. De plus, elles sont d’une simplicité et d’une justesse qui vont de pair avec l’ensemble des souvenirs habilement dépeints.

Cadeau idéal pour les amateurs de théâtre, ce volume est un vrai petit bijou littéraire et historique : sur fond de FLQ, de Nuit de la poésie et de Révolution tranquille, on explore la mémoire individuelle de Lepage autant que celle collective du peuple québécois. L’illustration de la couverture dicte le ton, le bloc appartement ayant vu grandir le petit Robert sert à dépeindre un portrait de cette société de l’époque, si différente, mais à la fois si unie.

La lecture de 887 est agréable, elle nous fait rire, sourire et réfléchir : réfléchir à ce passé québécois riche d’enjeux à défendre ou à débattre et réfléchir à ce présent encore marqué du légendaire Speak White.

D’ailleurs, l’expression « speak white » provient justement de cette époque-là, où, dans les champs de coton, les propriétaires terriens, qui craignaient les rebellions des esclaves noirs, leur interdisaient de parler créole. On leur disait « speak white », parle comme un Blanc. 


Le Fil rouge tient à remercier Les éditions Québec Amérique pour le service de presse.
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Mieux se comprendre la peau, du dehors par dedans

Si vous avez un humain à découvrir cette semaine, c’est David LeBreton ! Coup de cœur assuré ! Anthropologue et sociologue français, LeBreton analyse, dissèque, cherche, propose tout et plus encore autour de l’être humain, sa mécanique et ses composantes.

Dans « La peau et la trace, sur les blessures de Soi », il propose le corps comme une matière d’identité. Avec plus de quatre cent entretiens auprès de jeunes adultes, il nous propose diverses raisons de mise en jeu de notre peau et ce qu’on en fait. Ok, c’est flou pis un peu weirdo… j’arrive, j’arrive !

Roméo Castellucci (oh, tellement le 2e humain que tu devrais découvrir cette semaine !) disait qu’un stigmate que l’on porte devient plus fort encore que soi. Il finit par nous définir tout entier, il prend le premier pas sur l’être que nous sommes. Ce livre suit le même train de pensées. Est-ce que choisir de s’exprimer avec sa peau, son corps est signe d’un manque de langage? D’un manque de désir de langage? Altérer son propre corps, ne serait-ce pas amener le discours à un autre niveau? N’est-ce pas ce corps qui reçoit en premier lieu les impasses relationnelles? À défaut de pouvoir changer le monde ou les gens autour, changeons-nous nous-même…! Serait-ce possible que notre identité ne soit pas uniquement formée de nos souffrances ? L’est-elle à nos yeux? (Je vous le dis d’emblée, vous n’aurez pas de réponse à ces questions, ce sont mes propres interrogations suite à mes nombreuses lectures et relectures… mais c’est ce qui est nourrissant dans ce genre de lecture, les questions ne sont-elles pas toujours plus intéressantes que les réponses en soi?)

Psycho-pop… non merci !

Loin d’être un livre de psycho-pop, l’auteur nous propose des réflexions au premier niveau (niveau concret de la peau). Ce court livre (à peine 144 pages) divisé en plusieurs chapitres réfléchie les diverses façons de « vivre » sa peau pour les jeunes adultes actuels que nous sommes. Jeunes comme plus vieux, notre Leit motiv est encore et toujours la quête de sens. Ce qui explique sans doute qu’aujourd’hui, nous nous efforçons tant physiquement que symboliquement à perfectionner cet « autre » qu’on présente aux gens autour. Ce livre est actuel et, je crois, le sera encore un bon moment.

La vie nous laisse des marques, parfois nous nous laissons nos propres marques, pour se rappeler, pour ne jamais retourner… ces marques identitaires disent toutes la même chose, peu importe l’altération faite au corps. Il existe une énorme différence entre avoir un corps et posséder le corps que nous avons. Un moment charnière dans la vie de chacun signe ce passage si important. Ce corps que parfois nous voudrions différent, est ce que nous avons en commun avec le monde, il est notre outil premier pour le contact avec l’autre. Je crois que nous sous-estimons l’importance de la peau !

Y’a des limites à entrer en contact avec l’Autre

Il serait impossible d’aborder la peau comme surface miroir de Soi et offrande à l’Autre sans que LeBreton dresse l’anthropologie des limites du même coup. À la lecture des nombreux cas présentés dans le livres, la notion de limites vous arrive assez rapidement. Certains pourront avoir quelques sensibilités selon vos expériences de vie (voir à lire les intitulés de chapitre pour éviter les mauvaises surprises.)

« L’ouverture de la peau est une paradoxale respiration ». D.L.

(chapitre sur les artistes qui utilisent leur corps comme matière)

 

Ma non expérimentation de ma propre peau

Je n’ai pas vécu ce genre de relation avec ma peau à moi. J’ai eu des gestes réfléchis pour inscrire sur ma peau des symboles et y faire quelques trous qu’une fois rendue adulte. Mais j’ai eu la chance d’être ado dans les ’90s. Dans une société qui valorise à ce point l’apparence, qui tend vers des corps parfaits, dans des décors parfaits, les dictas Occidentaux poussent-ils à profaner ce corps ? Quel effet cela aura t-il dans quelques années ? LeBreton pose les questions.

 

« … j’ai toujours eu mal à faire seconde peau avec autrui,

répétant l’amour… à me perdre… penchée.

Amas de moi, … la main, le bras… maintenant le visage,

mes issues remplies de regards offerts non reçus,

À coup de fenêtres forcées, répétant l’amour… »

extrait texte personnel, Audrey Desrosiers

Parfois difficile de se la bouger

Nombreuses sont les contraintes à exister, à la bouger, cette peau, et traîner nos traces qui nous rendent uniques. Dans un autre ouvrage, l’auteur aborde le thème « de la blancheur », expression créée pour ces jeunes qui vivent sur les routes, leur permettant d’être quasi-transparents. Sentiment qu’avec notre simple peau, malgré un toit sur nos têtes et un emploi, il nous arrive de ressentir cette « blancheur » de vie. LeBreton arrive à créer des termes qui font écho pour notre génération, enfin pour moi. Je suis sortie de ces lectures et relectures éclaircie, éclairée, il me fût d’un grand support à faire sens avec ce sur quoi je ne m’étais jamais arrêtée.

La peau c’est majeur, c’est notre limite à l’autre, au réel ! Avec le rythme de la vie, cet arrêt-sur-image pour en déconstruire chaque composante m’a redonné le souffle nécessaire pour me poser et honnêtement regarder. Cette composante presque absente parce que tellement là, reprend les multi-dimensions qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Poésie de l’être, poésie de son propre corps, quelles traces j’y ai posées, lesquelles ont été imposées?

Retrouver l’élémentaire de soi, s’y comprendre la peau. Pour une fois, se chercher le dehors par dedans…ça m’a fait le plus grand bien !

Quelques titres si jamais vous avez aimé celui-ci :

 

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Bonne fête Montréal!

Montréal, c’est…

  • Le territoire non-cédé des Kanien’keha:ka (Mohawk), un endroit qui a longtemps servi comme lieu de rencontre et d’échange entre les nations.
  • 1,8 million d’habitants : 40% francophone, 11% anglophone et 33% allophone.
  • Une des deux seules villes, avec New York, où on ne peut pas tourner à droite sur une lumière rouge en Amérique du Nord.
  • Une ville cycliste! (ou presque…)
  • Le CH, club de hockey aimé par tous.tes! C’était les Expos, c’est de plus en plus l’Impact.
  • Tellement de parcs! Heureusement qu’on peut patiner à cœur joie au parc Lafontaine en hiver et se faire des pique-niques arrosés au parc Jeanne-Mance l’été.
  • Un métro qui ne fonctionne jamais assez tard pour nos sorties et rarement les matins qu’on a vraiment besoin d’être à l’heure!
  • Tellement d’autres choses! Pour vous, c’est quoi Montréal?

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Vous allez bientôt être tanné.es d’en entendre parler, mais oui, Montréal va avoir 375 ans cette année! Afin de célébrer l’occasion et de réfléchir à cette ville où plusieurs d’entre nous habitent, les fileuses vous ont préparé une série d’articles sur la ville. Des articles sur les différents quartiers de la ville en fait, car Montréal est vraiment une ville de quartiers. Vivre à Hochelaga et vivre à Westmount, ce n’est pas la même expérience de la métropole, on en convient toutes. Mais contrairement à ce que peut penser le néophyte montréalais, vivre à Villeray et sur Le Plateau non plus. Montréal a 19 arrondissements dynamiques, vivants et surtout, très différents. Cette année, comme toutes les prochaines, il y aura 12 mois. On vous proposera donc 12 textes sur 12 des 19 arrondissements ; Montréal vu de l’intérieur par les fileuses qui y habitent, qui y rêvent et qui y travaillent. Suivez-nous sur Facebook ou ici sur WordPress pour ne pas rater d’articles! Ils sortiront chaque 15 du mois.

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Si vous voulez lire sur Montréal en attendant notre premier article sur Verdun, voici quelques suggestions de titres :

  • Les aurores montréales, Monique Proulx, 1996. (Rosemarie en a fait la critique ici.)
  • Salut Galarneau!, Jacques Godbout, 1964.
  • Griffintown, Marie-Hélène Poitras, 2012.
  • Chroniques du Plateau-Mont-Royal, Michel Tremblay, 1978. (une série incontournable!)
  • Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière, 1985. (Rosemarie en a parlé ici.)
  • Lecture des lieux : essais, Pierre Nepveu, 2004.
  • La canicule des pauvres, de Jean-Simon Desrochers, 2009. (Alexandra T. vous en parle ici.)
  • Titre de transport, d’Alice Michaud-Lapointe (Laurence en fait l’éloge ici.)
  • Malgré tout on rit à Saint-Henri, Daniel Grenier, Le Quartanier, 2012.
  • Montréal imaginaire : ville et littérature, sous la direction de Pierre Nepveu et Gilles Marcotte, 1992.

Marion vous a parlé de Montréal en livres et à vélo plus tôt cette année et Martine avait déjà fait un article sur six romans pour (re)découvrir Montréal, allez donc les relire! Et pourquoi ne pas aller bouquiner dans une des cinq librairies indépendantes de Montréal préférées de Gabrielle?

L’envers de la médaille de Nadia; La petite communiste qui ne souriait jamais

Le mystère

L’idée de base de ce roman avait tout pour piquer ma curiosité. Ici, Lola Lafon nous propose de lever le voile sur la vie de Nadia Comaneci, l’enfant prodige des Jeux Olympiques de Montréal. L’histoire de Nadia éveillait une double curiosité en moi. D’abord, j’étais curieuse d’en apprendre davantage sur la vie dans les pays de l’Est, sur la Roumanie communiste. Il me semble que l’URSS est entourée d’une aura de mystère et j’ai toujours envie de faire partie de ces initiés qui savent comment c’était de l’autre côté du mur. Ensuite, il y a la curiosité de connaître le parcours et les aléas d’une personne connue, qui a eu un destin qui nous semble extraordinaire.

La narration

Bien que ce soit une histoire romancée, où l’autrice interprète et parfois imagine ce qu’a pu être la vie de la gymnaste, parce que nous savons somme toute très peu de chose sur sa vie, j’ai été complètement charmée par ce récit/fiction. La force de ce roman réside dans sa double narration. La première est une narration traditionnelle où Lola Lafon nous raconte l’enfance de Nadia: sa rencontre avec son entraîneur, les longues heures d’entrainement, les différentes compétitions auxquelles elle a participé. Bref, une narration de type biographique. La deuxième narration, la plus intéressante selon moi, est une conversation imaginée entre l’autrice et Nadia. Ce sont les réponses et les réactions imaginées de Nadia face à l’interprétation que Lola Lafon fait de sa vie qui constituent les meilleurs moment, les réflexions les plus solides. Ce jeu de réponse où Nadia commente et critique les chapitres que lui envoie l’autrice permet d’insérer une critique de l’Ouest et une touche féministe tout au long du roman.

Sommes-nous vraiment meilleurs?

En levant le voile sur la Roumanie communiste, Lola Lafon montre aussi l’interaction entre l’Est et l’Ouest, comment il y avait une compétition et un jugement constant, comment il était important d’être meilleur que le bloc adverse. À la lumière de l’histoire de Nadia, l’autrice nous rappelle sans détour notre occidentalocentrisme et les failles de notre système. C’est comme une claque dans la face pour nous rappeler que nous ne sommes pas les meilleurs, qu’il n’y a rien de parfait et que nous devons encore travailler à nous améliorer.
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La femme rompue de Turin

Elena Ferrante, cette auteure italienne a été une véritable découverte pour moi en 2016. L’amie prodigieuse est une lecture marquante à laquelle je repense souvent et je ne suis pas la seule. Elle est devenue une célébrité en littérature internationale. Et ce, même si ce n’était pas toujours pour les bonnes raisons… 

L’été dernier, j’ai passé quelques heures à Naples et je n’ai pu faire autrement que d’imaginer Lila et Elena dans les rues, à courir et à rigoler. Leurs personnages, leurs personnalités sont vraiment venues se forger dans ma tête et dans mon coeur… j’attend patiemment la sortie en format poche du deuxième tome de la série.

D’ici là, j’ai décidé de me plonger dans un autre de ses romans traduit en français, Les jours de mon abandon. Ce roman raconte l’histoire d’Olga, une femme de trente-huit ans, mère de deux enfants, qui a consacré sa vie à sa famille et qui s’est ainsi mise de côté. Un beau midi, son mari lui annonce qu’il la quitte. Rien de plus classique, voire banal et, disons-le, même cliché, car naturellement il part avec une jeune fille. Scénario vu maintes et maintes fois. Je pense d’ailleurs à Un été sans les hommes de Siri Hustvedt.

Néanmoins, il n’y a absolument rien de banal dans l’écriture d’Elena Ferrante. Cette séparation très douloureuse lui fait perdre ses moyens, la fera même chavirer vers la folie et l’incompréhension totale. Le désarroi dont est atteinte Olga est senti, on arrive rapidement à comprendre sa détresse, son besoin de garder la tête froide et de ne pas y croire, parce que vraiment, on abandonne quinze ans de mariage comme ça, en vidant la table? Mais oui, et c’est ce qu’Olga comprendra tranquillement au fil du récit.

Les scènes sont parfois difficiles à lire, Olga rentre parfois en genre de transe physique où elle frôle l’hystérie. Une scène en particulier, avec son fils malade et son chien, est très difficile à lire, car on passe notre temps à s’inquiéter pour le petit garçon (et le chien) qui est souffrant de fièvre. Dans un genre de huit clos, presque aussi à l’image des thrillers, Olga et ses enfants sont pris et coincés dans leur appartement. Il y a une sorte d’emprisonnement qui atteint Olga, elle se sent coincée et doucement, elle trouvera son air, sa liberté et comprendra doucement que la liberté est là, celle de se retrouver et d’être elle-même. Son envie d’écrire la guidera doucement à reprendre le contrôle sur sa vie, sur son destin et sur ses désirs.


« Quelle erreur avais-je surtout faite, de croire que je ne pourrais pas vivre sans lui, alors que depuis bien longtemps je n’étais pas le moins du monde certaine qu’en sa compagnie j’étais vivante. »

 

Au final, j’ai beaucoup aimé ma lecture, surtout pour le talent d’écriture de l’auteure et moins pour l’histoire très simple et commune. Citant souvent Simone de Beauvoir dans La femme rompue, Les jours de mon abandon se lit bien et rapidement. On a envie de connaitre le déroulement de l’histoire, de savoir comment Olga s’en sortira. On s’inquiète aussi pour ses enfants qui sont victimes de la détresse de leur mère. (Et de l’égoïsme de leur père, mais ça, c’est une autre histoire…)

Ce n’est pas une lecture aussi touchante et poignante que L’amie prodigieuse, par contre, encore une fois, Elena Ferrante nous offre des personnages féminins complexes, multidimensionnels, imparfaits et surtout, réalistes. Je me suis prise d’affection pour cette femme, pour ses enfants et j’ai compris entièrement cette folie de voir sa vie se défaire en quelques mots, de perdre ses repères, de se perdre dans le regard d’un autre totalement et de devoir se sauver…
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Royal : obsessions d’un petit roi

Le milieu du droit en est bien un que je ne comprendrai jamais, même après avoir vu mon ancienne colocataire passer à travers trois ans de bac. C’est de cette incompréhension pour le milieu que m’est venue l’envie de lire Royal. Je voulais comprendre, un peu, ce que c’était. J’avais entendu des histoires d’alcool, des trucs pas très catholiques, sans plus. En me plongeant dans le second roman de Jean-Philippe Baril Guérard, j’ai tout de suite été absorbée par l’histoire, son ampleur et son absurdité.

La faculté de droit de l’Université de Montréal est le dépotoir de l’humanité. Tu le sais : t’en es le déchet cardinal. Tu viens de commencer ta première session, mais y a pas une minute à perdre : si tu veux un beau poste en finissant faudra un beau stage au Barreau et si tu veux un beau stage au Barreau faudra une belle moyenne au bacc et si tu veux une belle moyenne au bacc faudra casser des gueules parce qu’ici c’est free-for-all et on s’élève pas au-dessus de la mêlée en étant gentil. Être gentil, c’est être herbivore, c’est se vautrer dans la médiocrité, et toi tu comprends pas la médiocrité, tu aimes pas la médiocrité, tu chies sur la médiocrité. Toi, t’es venu ici pour être le roi de la montagne, et le début des cours, c’est le début du carnage.

Ce que je trouve absurde, c’est que je n’ai aucune misère à croire que tout ce que j’ai lu dans ce livre est vrai. C’est que certaines personnes ressentent une pression et une obligation de performer tellement fortes qu’ils en viennent à la dépression, au mal de vivre, aux pensées suicidaires, à saboter tout ce qui les entoure. Ce que je trouve encore plus absurde, c’est que ça fait partie de la game du milieu et clairement des non-dits du métier.

J’ai trouvé que la façon dont l’auteur met à l’avant-plan toute cette structure de pensée et d’action est géniale. Non seulement dans le ton, mais aussi dans la narration au tu, dans l’entièreté du ressenti qui émane de ce roman. Il dépeint avec justesse des personnages pour lesquels on ne peut s’empêcher d’avoir de la pitié et de la sympathie à la fois. C’est tellement gros, tellement intense et tout ça pour quoi? Beaucoup de poudre aux yeux et un beau stylo Mont-Blanc pour signer ses contrats.

Le milieu du droit n’est ici que prétexte, mais il s’y prête parfaitement. Jean-Philippe Baril Guérard a su dépeindre un milieu et les gens qui y sont de manière si caricaturale et vraie à la fois que ça en est dérangeant. Chacun des personnages, surtout celui qui est « Tu » tout au long du roman, est la caricature du fils unique, bien nanti, intelligent qui réussit tout, depuis toujours. Royal est le portait de ce qui arrive quand ce « Tu » ne réussit plus tout ce qu’il entreprend aussi bien qu’il le croyait, lui qui a toujours été mis sur un piédestal. Ce roman raconte la chute et les luttes de quelqu’un qui ne s’est jamais fait « péter sa bulle » et qui n’a jamais eu d’autre porte de sortie que celle de la réussite.

Royal c’est aussi une grosse critique du culte de la performance, « du sentiment naturel de supériorité des classes dominantes » — quatrième de couverture — d’une génération et d’un milieu où l’apparence, la performance et le rendement sont au coeur de tout, sans laisser de place à autre chose, quitte à s’amocher et périr en chemin.

C’est cynique, absurde, réaliste, déroutant et à lire, vraiment.


Le fil rouge tient à remercier les Éditions de Ta mère pour le service de presse.

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